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Full text of "Revue des deux mondes"

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TUFTS COLLEGE LlBRARY 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXXXIIP ANNEE. — SIXIEME PERIODE 



TOME XV. — 1*' MAI 1913. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXXXIIP ANNÉE. — SIXIÈME PÉRIODE 



TOME QUINZIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE DE l'université, 15 

1913 



lùicJU 



SAINT AUGUSTIN 



(1) 



TROISIEME PARTIE (2) 



LE RETOUR 



« Et ecce ibi es in corde eorum, in corde 
confitentium tihi, et projicientiwn se in te, et 
p/orantium in sinu tua, post vias suas diffi- 
ciles... 

Et voici, mon Diou, que tu es là, dans 
leur cœur, dans le cœur de ceux qui te 
confessent leurs misères, qui se jettent 
entre tes bras et qui pleurent daus ton sein, 
après s'être égarés par les voies mauvaises. » 

[Confessions, V, ii.) 



T. — LA VILLE D OR 

A peine arrivé' à Rome, Augustin tomba malade : c'est vrai- 
semblablement au mois d'août ou au commencement de sep- 
tembre, avant la rentre'e des cours, qu'il y arriva, c'est-à-dire à 
l'époque des fièvres et des chaleurs, alors que tous les Romains, 
qui pouvaient quitter la ville, s'enfuyaient vers les stations 
estivales de la côte. 

Comme tous les grands centres cosmopolites de ce temps-là, 
Rome était malsaine. Les maladies de l'univers entier, appor- 
tées par l'afflux continuel des étrangers, y trouvaient, pour 
s'épanouir, un terrain propice. Aussi les habitans avaient-ils, 
comme nos contemporains, la phobie des contagions. On se 
.sauvait prudemment des gens contaminés, qu'on abandonnait 

(1) Copyright by Louis Bertrand, 1913. 

(2) Voyez la Revue des 1" et 15 avril. 



6 REVUE DES DEUX MONDES. 

à leur malheureux sort. Si, par pudeur, on de'pêchait un esclave 
au chevet d'un malade, on l'envoyait tout de suite aux étuves, 
on le faisait désinfecter de la tête aux pieds, avant de lui rouvrir 
la porte de la maison. 

Augustin eut du moins la chance d'être bien soigné, puis- 
qu'il en réchappa. Il était descendu chez un de ses frères mani- 
chéens, un u auditeur » comme lui, brave homme qui demeura 
son hôte pendant tout son séjour à Rome. Néanmoins, il fut 
très éprouvé par la fièvre, au point d'être en danger de mort. 
« Déjà, je m'en allais, — dit-il, — et j'étais perdu. » Il s'épou- 
vante, à l'idée d'avoir vu la mort de si près, et dans un moment 
où il était si loin de Dieu, — si loin, en vérité, qu'il ne songea 
même pas à demander le baptême, ainsi qu'il avait fait, en 
pareil cas, quand il était petit. Quel coup irréparable c'aurait 
été pour Monique ! Il en frémit encore, en se rappelant le péril : 
« Si le cœur de ma mère eût été frappé d'une telle blessure, il 
n'aurait jamais guéri. Car je ne puis assez dire de quelle âme 
elle m aimait, ni combien les angoisses de mon enfantement 
spirituel lui étaient plus douloureuses que les douleurs de mon 
enfantement selon la chair. » Mais Monique priait. Augustin 
fut sauvé. Il attribue son salut aux supplications ardentes de sa 
mère, qui, demandant à Dieu la guérison de son âme, obtint, 
sans le savoir, cejle de son corps. 

Sitôt convalescent, il dut se mettre en campagne pour re- 
cruter des élèves. Il lui fallut solliciter maint personnage 
important, frapper à mainte porte inhospitalière. Ce triste 
début, cette crise presque mortelle dont il relevait à peine, ces 
corvées obligatoires, tout cela ne lui rendait pas Rome aimable. 
Il paraît bien qu'il ne s'y est jamais plu, et que, jusqu'à la fin 
de sa vie, il lui a gardé rancune de son mauvais accueil. Dans 
toute la masse de ses écrits, il est impossible de découvrir un 
mot d'éloge pour la beauté de la Ville éternelle, tandis qu'au 
contraire, à travers ses invectives contre les vices de Carthage, 
on sent percer sa complaisance secrète pour la Rome africaine. 
La vieille rivalité entre les deux villes n'était pas éteinte après 
tant de siècles. Au fond, Augustin, en bon Carthaginois, — et 
parce qu'il était Carthaginois, — n'aimait pas Rome.: 

Les circonstances les plus défavorables se réunissaient comme 
à plaisir pour l'en dégoûter. Il s'y installait aux approches de la 
mauvaise saison. Les pluies de l'automne s'étaient mises à 



SAINT AUGUSTIN. 7 

tomber. Les matinées et les soirées étaient froides. Avec sa poi- 
trine délicate, son tempérament frileux d'Africain, il dut souf- 
frir de ce climat humide et glacial. Rome lui apparut comme 
une ville du Nord. Les yeux encore tout pleins de la chaude 
lumière de son pays, de la blancheur joyeuse des rues de Gar- 
thage,il errait comme un exilé entre les sombres palais romains, 
attristé par les murs gris et les pavés boueux. Des comparaisons 
involontaires et perpétuelles entre Carthage et Rome le ren- 
daient injuste pour celle-ci. Il lui trouvait un aspect dur, tendu, 
déclamatoire, et, devant l'àpreté de la campagne romaine, il 
évoquait la riante banlieue carthaginoise, avec ses jardins, ses 
villas, ses vignes et ses olivaies, ceintes, de toutes parts, du 
resplendissement de la mer et des lagunes. 

Et puis Rome ne pouvait pas être un séjour bien enchanteur 
pour un pauvre maître de rhétorique qui venait y chercher for- 
tune. D'autres étrangers s'en étaient plaints avant lui. Toujours 
monter, descendre les escaliers et les rampes souvent très raides 
de la ville aux sept collines, courir de l'Aventin aux jardins de 
Salluste, des Esquilles au Janicule ! Se meurtrir les pieds aux 
cailloux pointus des venelles en pente ! Ces courses étaient 
épuisantes, et cette ville n'en finissait pas. Carthage aussi était 
grande, — presque aussi grande. Mais Augustin n'y était point 
en solliciteur. Il s'y promenait en flânant. Ici, le mouvement 
des foules, la cohue des attelages dérangeaient et exaspéraient 
sa nonchalance de Méridional. A tout instant, on risquait d'être 
écrasé par des chars lancés au galop dans des rues étroites : 
c'était alors la manie des élégans de courir en poste. Ou bien 
on était obligé de s'arrêter pour livrer passage à la litière d'une 
matrone, escortée de sa maison, depuis les esclaves des métiers 
et les gens de cuisine, jusqu'aux eunuques et à la menue vale- 
taille, toute cette armée évoluant sous les ordres d'un chef qui 
tenait à la main une baguette, insigne de ses fonctions. Quand 
la voie était redevenue libre et qu'enfin on avait atteint le palais 
du personnage influent qu'on allait visiter, on n'y entrait point 
sans graisser le marteau. Pour se faire présenter au maître, il 
convenait d'acheter les bonnes grâces de l'esclave nomencla- 
teur, qui non seulement vous introduisait, mais qui, d'un mot, 
pouvait vous recommander, ou vous desservir. Encore, après 
toutes ces précautions, n'était-on point assuré de la bienveillance 
du patron. Certains de ces grands seigneurs, qui n'apparte- 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

naient pas toujours aux vieilles familles romaines et qui se 
piquaient d'un nationalisme intransigeant, affectaient de traiter 
avec hauteur les étrangers. Les Africains n'étaient pas très bien 
vus à Rome, surtout dans les milieux catholiques. Augustin dut 
en faire la désagréable expérience. 

Le soir, à travers les grandes rues brillamment éclairées (il 
parait que l'éclairage de Rome rivalisait avec la lumière du 
jour), il revenait exténué au logis de son hôte, le manichéen. 
D'après une antique tradition, ce logis était situé dans le quar- 
tier du Vélabre, dans une rue qui s'appelle encore aujourd'hui 
la Via greca, et qui longe la très vieille église de Santa-Maria- 
in-Cosmedin : quartier pauvre, où grouillait toute une pouil- 
lerie orientale, où descendaient les immigrans des pays levan- 
tins. Grecs, Syriens, Arméniens, Egyptiens. Les entrepôts du 
Tibre n'en étaient pas très éloignés : les manœuvres, les porte- 
faix et les bateliers du port abondaient sans doute dans cette 
région. Quel milieu pour celui qui avait été, à Thagaste, l'hôte 
du fastueux Romanianus, et, à Carthage, le familier du pro- 
consul ! Quand il avait remonté les six étages de son logeur, 
tout grelottant devant le brasero mal allumé, à la lueur parci- 
monieuse d'une petite lampe de bronze ou d'argile, dans le 
froid humide qui tombait des murs, il sentait davantage sa 
détresse et son isolement. Il détestait Rome et la sotte ambi- 
tion qui l'y avait amené. 

Et pourtant, Rome devait toucher vivement ce lettré, cet 
esthéticien si épris de la beauté. Rien que le transfert de la 
cour à Milan l'eût privée d'une partie de son animation et de 
son éclat, elle était encore tout illuminée de ses grands souve- 
nirs, et jamais elle n'avait été plus belle. Il semble impossible 
qu'Augustin n'en ait pas été frappé, en dépit de ses préventions 
d'Africain. Si bien bâtie que fût la nouvelle Carthage, elle ne 
pouvait se comparer à une ville plus que millénaire, qui, à 
toutes les époques de son histoire, avait eu le goût princier des 
bâtimens, et qu'une longue série d'empereurs n'avait cessé 
d'embellir. 

Lorsque Augustin débarqua d'Ostie, il vit se dresser devant 
lui, fermant la perspective de la Voie appienne, le Septizonium 
de Septime Sévère, imitation sans doute plus grandiose de celui 
de Carthage. Ce vaste édifice, probablement un château d'eau 
de dimensions gigantesques, avec ses ordres de colonnes super- 



SAINT AUGUSTIN.! 9 

posées, était comme le portique, par où s'ouvrait le plus mer- 
veilleux et le plus colossal ensemble d'architectures que l'an- 
cien monde ait connu. La Rome moderne n'offre rien qui en 
approche, même de loin. Dominant le forum romain et le forum 
des Empereurs, — dédales de temples, de basiliques, de por- 
tiques et de bibliothèques, — le Capitole et le Palatin surgis- 
saient comme deux montagnes de pierre travaillée et sculptée, 
sous l'entassement de leurs palais et de leurs sanctuaires. Tous 
ces blocs enracinés dans le sol, suspendus et pyramidant aux 
flancs des collines, ces alignemens interminables de colonnes 
et de pilastres, cette profusion de marbres précieux, de métaux, 
de mosaïques, de statues, d'obélisques, — il y avait dans tout 
cela quelque chose d'énorme, une démesure qui inquiétait le 
goût et qui terrassait l'imagination. Mais c'était surtout la sura- 
bondance de l'or et des dorures qui étonnait le visiteur. Dès 
ses origines besogneuses, Rome s'était signalée par son avidité 
de l'or. Quand elle put disposer de celui des nations vaincues, 
elle en mit partout, avec un faste un peu indiscret de parvenue. 
Néron, en bâtissant la Maison d'or, réalisa son rêve. Elle eut 
des portes d'or pour son Capitole. Elle dora ses statues, ses 
bronzes, les toitures de ses temples. Tant d'or, répandu parmi 
les surfaces et les arêtes brillantes des architectures, éblouissait 
et fatiguait les yeux : Actes stupet igné metalli, dit Glaudien. 
Pour les poètes qui l'ont chantée, Rome est la Ville d'or, — 
aurata Roma. 

Un Grec, comme Lucien, avait peut-être le droit de se scan- 
daliser devant cette débauche architecturale, cette beauté trop 
écrasante et trop riche. Un rhéteur de Garthage comme Augus- 
tin n'éprouvait à cette vue que l'admiration chagrine et secrète- 
ment jalouse de l'empereur Constance, lorsque, pour la pre- 
mière fois, il visita sa capitale. 

De même, sans doute, que le César byzantin, et que tous les 
provinciaux, il passa en revue les curiosités, les monumens 
célèbres qu'on signalait aux étrangers : le temple de Jupiter- 
Capitolin, les thermes de Caracalla et de Dioclétien, le Panthéon, 
le temple de Rome et de Vénus, la place de la Paix, le théâtre 
de Pompée, l'Odéon et le Stade. S'il s'en ébahissait, il songeait 
aussi à ce que la République avait tiré des provinces, pour édi- 
fier ces merveilles, il se disait : « C'est nous qui les avons 
payées! » En effet, tout l'univers avait fourni, pour que Rome 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

fût belle. Depuis quelque temps, une hostilité sourde couvait, 
dans le cœur des provinciaux, contre la tyrannie du pouvoir 
central, surtout depuis qu'il était incapable d'assurer la paix et 
que les Barbares menaçaient les frontières. Fatigués de tant 
d'insurrections, de guerres, de massacres et de pillages, ils i|n 
venaient à se demander si cette grande machine compliquée de 
l'Empire valait tout le sang et tout l'argent qu'elle coûtait. 

En outre, Augustin approchait de la crise qui allait le rendre 
à la foi catholique: il avait été chrétien, et, comme tel, élevé 
dans des principes d'humilité. Avec ces dispositions, il jugeait 
peut-être qu'à Rome, l'orgueil et la vanité de la créature s'arro- 
geaient une place excessive, pour ne pas dire sacrilège. Ce 
n'étaient pas seulement les empereurs qui disputaient aux dieux 
le privilège de l'immortalité, c'était n'importe qui, pourvu qu'on 
fût riche, ou qu'on eût une célébrité quelconque. Parmi les dorures 
criardes, aveuglantes des palais et des temples, que de statues, 
que d'inscriptions s'efîorçant de perpetuerune mémoire obscure, 
ou les traits d'un inconnu ! Sans doute à Garthage, où l'on copiait 
Rome, comme dans toutes les grandes villes, les inscriptions et 
les statues foisonnaient aussi sur le forum, sur les places et 
dans les thermes publics. Mais ce qui n'avait pas choqué Augus- 
tin dans sa patrie, le choquait dans une ville étrangère. Ses 
yeux dépaysés s'ouvraient sur des défauts que l'accoutumance 
lui avait voilés jusque-là. Enfin, à Rome, la folie des statues et 
des inscriptions sévissait certainement beaucoup plus qu'ailleurs. 
Le pullulement des statues sur le forum y produisait un tel 
encombrement, qu'on dut à plusieurs reprises les mettre en 
coupe réglée et déménager les plus insignifiantes. Les hommes de 
pierre chassaient les hommes vivans, refoulaient les dieux dans 
leurs temples. Et les inscriptions des murailles étourdissaient 
l'esprit d'un tel bruit de louange humaine que l'ambition ne 
rêvait plus rien au delà. C'était une espèce d'idolâtrie qui révol- 
tait les chrétiens austères, et qui devait troubler déjà, en Augus- 
tin, la pudeur d'une àme ennemie de l'enflure et du mensonge. 

Les vices du peuple de Rome qu'il était obligé de coudoyer, 
lui infligeaient d'autres froissemens plus pénibles. Et d'abord 
les indigènes détestaient les étrangers. Au théâtre, on criait: 
« A bas les métèques ! » Fréquemment, des accès de xénophobie 
aiguë causaient des émeutes dans la ville. Quelques années 
avant l'arrivée d'Augustin, la crainte de manquer de vivres 



SAINT AUGUSTIN. 11 

avait fait expulser, comme bouches inutiles, tous les étrangers 
résidant à Rome, même les professeurs. La famine y était un 
mal endémique. Et puis ce peuple de fainéans était toujours 
affamé. La goinfrerie et l'ivrognerie des Romains excitaient 
liytonnement et aussi la répulsion des races sobres de l'Empire, 
des Grecs comme des Africains. On mangeait partout, dans les 
rues, au théâtre, au Cirque, autour des temples. Le spectacle 
était tellement ignoble et l'intempérance publique si scanda- 
leuse que le préfet Ampélius dut rendre un arrêté interdisant, 
aux gens qui se respectaient, de manger dans la rue, aux mar- 
chands de vin d'ouvrir leurs boutiques avant dix heures du ma- 
tin et aux vendeurs ambulans de débiter de la viande cuite 
avant une heure déterminée de la journée. Mais ce fut peine 
perdue. La religion elle-même encourageait cette gloutonnerie. 
Les sacrifices païens n'étaient guère que des prétextes à ripailles. 
Sous Julien, qui abusait des hécatombes, les soldats s'enivraient 
et se gorgeaient de viandes dans les temples, d'où ils sortaient 
en titubant : des passans, réquisitionnés de force, devaient les 
transporter sur leurs épaules jusqu'à leurs casernes respectives. 

Pour comprendre l'austérité et l'intransigeance de la réac- 
tion chrétienne, il importe de se rappeler tout cela. Ce peuple 
de Rome, comme tous les païens en général, était effroyable- 
ment matériel et sensuel. La difficulté de s'affranchir de la ma- 
tière et des sens sera le plus grand obstacle qui va retarder la 
conversion d'Augustin. Et pourtant, lui, il était un intellectuel 
et un délicat 1 Qae penser de la foule ? Ces gens-là ne songeaient 
qu'à boire, à manger et à faire la débauche. Quand ils sortaient 
de la taverne ou du bouge, ils n'avaient pour s'exalter que les 
obscénités des mimes, les culbutes des cochers dans le Cirque, 
ou les boucheries de l'amphithéâtre. Ils y passaient la nuit sous 
les vélums tendus par l'édilité. Leur passion pour les courses de 
chevaux et pour les gens de théâtre, bien que refrénée par les 
empereurs chrétiens, se perpétua jusqu'après le sac de Rome 
par les Barbares. Au moment de la famine, qui fit expulser les 
étrangers, on excepta de cette proscription en masse trois mille 
danseuses, avec leurs choristes et leurs chefs d'orchestre. 

L'aristocratie ne montrait pas des goûts beaucoup plus rele- 
vés. A part quelques esprits cultivés, sincèrement amoureux des 
lettres, le plus grand nombre ne voyait dans la pose littéraire 
qu'une élégance facile. Ceux-là s'engouaient d'un auteur inconnu, 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

OU ancien, dont les livres étaient devenus introuvables. Ils les 
faisaient rechercher, recopier soigneusement. Eux « qui avaient 
horreur de l'étude à l'égal du poison, » ils ne parlaient que de 
leur écrivain favori : les autres n'existaient pas pour eux. En 
réalité, la musique avait supplanté la littérature : « les biblio- 
thèques étaient closes comme des sépulcres. » Mais on s'épre- 
nait d'un orgue hydraulique, on commandait aux luthiers « des 
lyres grandes comme des chars. » Pure grimace, au fond, que 
cette manie musicante. En réalité, on ne s'intéressait qu'aux 
sports : courir, faire courir, élever des chevaux, entraîner des 
athlètes ou des gladiateurs. Par passe-temps, on collectionnait 
des étolïes orientales. La soie était alors à la mode, comme les 
pierres précieuses, les émaux, les lourdes orfèvreries. On avait 
des enfilades d'anneaux à tous les doigts. On se promenait en 
robes de soie, brochées de figures d'animaux, un parasol dans 
une main, un éventail à franges d'or dans l'autre. Les costumes 
et les modes de Gonstantinople envahissaient la vieille Rome et 
le reste du monde occidental. 

D'immenses fortunes, réunies sur quelques têtes, à la suite 
d'héritages ou de concussions, permettaient de soutenir un luxe 
insensé. Gomme les milliardaires américains d'aujourd'hui, qui 
possèdent des villas et des propriétés dans les deux hémisphères, 
ces grands seigneurs romains en possédaient dans tous les pays 
de l'Empire. Symmaque, qui était préfet de la Ville pendant le 
séjour d'Augustin, avait des domaines considérables non seule- 
ment en Italie et en Sicile, mais jusqu'en Maurétanie. Et pour- 
tant, malgré toute leur fortune et tous les privilèges dont ils 
jouissaient, ces gens riches n'étaient ni heureux ni tranquilles. 
Au moindre soupçon d'un pouvoir despotique, leurs vies et leurs 
biens étaient menacés. Accusations de magie, de lèse-majesté, 
de complots contre l'Empereur, tous les prétextes étaient bons 
pour les dépouiller. Au cours du précédent règne, celui de l'im- 
pitoyable Valentinien, la noblesse romaine avait été littérale- 
ment décimée par le bourreau. Un vice-préfet. Maximinus, 
s'était acquis une sinistre réputation d'habileté dans l'art d'in- 
venter des suspects : sous une des fenêtres du prétoire, il avait 
fait suspendre, au bout d'une ficelle, une corbeille destinée à 
recueillir les dénonciations. La corbeille fonctionnait nuit et 
jour. 

Évidemment, lorsque Augustin s'établit à Rome, cet abomi- 



SAINT AUGUSTIN? 13 

nable régime s'était un peu adouci. Mais la délation était tou- 
jours dans l'air. Enveloppé par cette atmosphère de défiance, 
d'hypocrisie, de vénalité et de cruauté, nul doute que le Cartha- 
ginois ne se soit livré à d'amères réflexions sur la corruption 
romaine. Si brillante que fût sa façade, l'Empire n'était pas 
beau à voir de près. 

Surtout, il avait la nostalgie de son pays. Lorsqu'il se pro- 
menait sous les ombrages du Janicule ou des Jardins de Salluste, 
il se disait déjà à lui-même ce qu'il répétera plus tard à ses 
auditeurs d'Hippone : « Prenez un Africain, mettez-le dans un 
lieu de fraîcheur et de verdure, il n'y restera pas. Il faut qu'il 
s'en aille et qu'il revienne à son désert brûlant. » Lui, il avait 
mieux à regretter qu'un désert brûlant. Devant la Ville d'or 
étendue à ses pieds et l'horizon des monts Sabins, il se remé- 
morait la douceur féminine des crépuscules sur le lac de Tunis, 
l'enchantement des nuits de lune sur le golfe de Garthage, — et 
cet étonnant paysage, que l'on découvre du haut de la terrasse 
de Byrsa, et que toute la grandeur de la campagne romaine ne 
pouvait lui faire oublier, 

II. — LA SUPRÊME DÉSILLUSION 

Le nouveau professeur avait fini par trouver un certain 
nombre d'élèves, qu'il réunissait chez lui : il pouvait vivre à 
Rome, — sinon y faire vivre la femme et l'enfant qu'il avait 
laissés à Garthage. En cela, son hôte et ses amis manichéens lui 
avaient rendu de fort utiles services. Quoique réduits à cacher 
leurs croyances, depuis l'édit de Théodose, les manichéens 
étaient nombreux dans la ville. Ils formaient une Eglise occulte, 
fortement organisée, et dont les adeptes avaient des intelli- 
gences dans toutes les classes de la société romaine. Augustin 
s'y présenta peut-être comme chassé d'Afrique par la persécu- 
tion. On devait des compensations à ce jeune homme, qui avait 
souffert pour la bonne cause. 

Gelui qui l'aida le plus à se faire connaître et à recruter des 
étudians fut son ami Alypius, « le frère de son cœur, » qui 
l'avait précédé à Rome, pour y suivre des cours de droit, selon 
le désir de ses parens. Manichéen lui-même, converti par Au- 
gustin, appartenant à une des premières familles de Thagaste, 
il n'avait pas tardé à occuper dans l'administration impériale 



14 REVUE DES DEUX MONDES.- 

une place importante. Il était assesseur du Trésorier général, 
ou « Comte des Largesses d'Italie, » et jugeait en matière fiscale. 
Grâce à son crédit, comme à ses relations dans les milieux ma- 
nichéens, il était un ami précieux pour le nouveau débarqué, 
un ami qui pouvait l'obliger non seulement de sa bourse, mais 
aussi de ses conseils. Ayant assez peu de goût ou d'aptitudes 
pour la spéculation, cet Alypius était un esprit pratique, une 
âme droite et foncièrement honnête, dont l'influence fut excel- 
lente sur son bouillant camarade. De mœurs très chastes, il lui 
prêcha la sagesse. Et, même dans les études abstraites, les 
controverses religieuses où celui-ci l'entraînait, son ferme bon 
sens modérait les écarts d'imagination, les excès de subtilité 
qui détournaient parfois Augustin de la saine raison. 

Malheureusement, ils étaient l'un et l'autre très occupés, — 
le juge et le rhéteur, — et, bien que leur amitié se soit encore 
affermie pendant leur séjour à Rome, ils ne se voyaient point 
autant qu'ils l'eussent désiré. Peut-être aussi que leurs plaisirs 
n'étaient pas les mêmes. Augustin ne se piquait nullement alors 
d'être chaste, et Alypius avait la passion de l'amphithéâtre, pas- 
sion que réprouvait son ami. Déjà, à Carthage, Augustin l'avait 
dégoûté du cirque. Mais, à peine arrivé à Rome, il s'éprit des 
combats de gladiateurs. Des camarades l'y conduisirent malgré 
lui, presque de force. Il déclara donc qu'il assisterait aux jeux, 
puisqu'on l'y traînait, mais il paria qu'il fermerait les yeux 
tout le temps de la lutte et que rien ne pourrait l'obliger à les 
ouvrir. Il s'assit sur les gradins avec ceux qui l'avaient amené, 
les paupières closes, se refusant à regarder. Tout à coup, un cri 
formidable monta, le cri de la foule saluant la chute du premier 
blessé : ses paupières se relevèrent d'elles-mêmes, il vit le sang 
couler : « En même temps, dit Augustin, il but la cruauté avec 
•la vue du carnage, et il ne se détourna point, mais il y fixait 
son regard, et il devenait fou, — et il ne savait plus... il se 
délectait dans l'atrocité criminelle de cette lutte, et il s'enivrait 
dans cette volupté du sang. » 

Ces phrases haletantes des Confessions semblent palpiter 
encore du féroce émoi de la foule. Elles nous traduisent direc- 
tement l'espèce de plaisir sadique qu'on venait chercher autour 
de l'arène. Spectacle salutaire, au fond, pour de futurs chré- 
tiens, pour toutes les âmes que révoltait la brutalité des mœurs 
païennes! L'année même où Augustin était à Rome, des pri- 



SAINT AUGUSTIN. 15 

sonniers de guerre, des soldats sarmates, condamnés à s'entre- 
tuer dans l'amphithe'àtre, préférèrent le suicide à cette mort 
ignominieuse. Il y avait là de quoi le faire réfléchir, lui et ses 
amis. Les iniquités foncières sur lesquelles reposait le monde 
antique, — l'écrasement de l'esclave et du vaincu, le mépris de 
la vie humaine, — ils les touchaient du doigt, lorsqu'ils assis- 
taient aux tueries de l'amphithéâtre. Tout ceux dont le cœur se 
soulevait de dégoût et d'horreur devant ces scènes d'abattoir, 
tous ceux qui aspiraient à un peu plus de douceur, à un peu 
plus de justice, tous ceux-là étaient des recrues désignées pour 
l'année pacifique du Christ. 

Pour Alypius, en particulier, il ne fut pas mauvais d'avoir 
connu par expérience cette ivresse du sang : il n'en aura que 
plus de honte de lui-même, quand il tombera aux pieds du Dieu 
de miséricorde. Et il ne lui servit pas moins d'avoir éprouvé à 
ses dépens la rigueur de la justice des hommes, d'en avoir 
constaté les vices et les lacunes, dans l'exercice de ses fonctions 
de juge. Étudiant à Garthage, il faillit être condamné à mort, 
sur une fausse accusation de vol, — le vol d'un morceau de 
plomb! Déjà, on le conduisait sinon au supplice, du moins à la 
prison, lorsque l'intervention d'un sénateur de ses amis l'arra- 
cha à la foule menaçante. A Rome, assesseur du Comte des Lar- 
gesses, il dut résister à une tentative de corruption, en y ris- 
quant sa place et sans doute quelque chose de pis. La vénalité 
et la malhonnêteté administratives étaient des maux si com- 
muns, si profondément enracinés, que lui-même fut sur le point 
d'en subir la contagion. Désirant se faire copier des manuscrits, 
il eut la tentation de mettre la dépense au compte du Trésor. 
Cette indélicatesse avait, à ses yeux, une excuse assez relevée, 
et il était sur de l'impunité. Néanmoins, il se ressaisit après 
réflexion, et, vertueusement, il renonça à s'offrir une biblio- 
thèque aux frais de l'Etat. 

Augustin, qui nous raconte ces anecdotes, en tire la même 
moralité que nous : c'est que, pour un homme qui allait être 
évêque, et, comme tel, administrateur et juge, ce stage dans 
l'administration publique fut une bonne école préparatoire. La 
plupart des grands chefs de cette génération chrétienne étaient, 
eux aussi, d'anciens fonctionnaires : avant de recevoir l'ordina- 
tion, ils avaient été mêlés aux affaires ou à la politique, avaient 
larsement vécu de la vie du siècle : tel est le cas de saint 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ambroise, de saint Paulin de Noie, d'Augustin lui-même et de 
ses amis, Évode et Alypius. 

Cependant, si absorbés par leurs fonctions que fussent nos 
deux Africains, il est à peu près certain que les pre'occupations 
d'ordre intellectuel primaient, pour eux, toutes les autres. Pour 
Augustin, du moins, cela est sûr. Il dut étonner le bon Alypius, 
lorsqu'en arrivant à Rome, il lui avoua qu'il ne tenait presque 
plus au manichéisme. Et il lui exposa ses doutes sur la phy- 
sique et la cosmogonie de leurs maîtres, ses soupçons sur 
l'immoralité cachée de la secte. Quant à lui, les controverses, 
qui étaient le fort des manichéens, ne l'éblouissaient plus.: 
Déjà, à Garthage, il avait entendu un catholique, un cer- 
tain Helpidius, leur opposer des textes de l'Écriture, qu'ils 
n'avaient pu réfuter. Enfin, l'évêque manichéen de Rome lui fit, 
dès le début, une mauvaise impression : c'était, nous dit-il, un 
homme d'extérieur rustique, sans culture, ni politesse dans les 
manières : sans doute, ce paysan malappris n'avait point 
accueilli le jeune professeur selon ses mérites. Celui-ci en fut 
froissé. 

Alors, sa dialectique aiguisée et son esprit satirique (Au- 
gustin resta, jusqu'à la fin de sa vie, un moqueur redoutable) 
s'exercèrent sur le dos de ses coreligionnaires. Provisoirement, 
il avait admis comme indiscutables les principes fondamentaux 
du manichéisme : d'abord, l'hostilité primordiale des deux sub- 
stances, le Dieu de la Lumière et le Dieu des Ténèbres; ensuite, 
cet autre dogme que des parcelles du premier, après une victoire 
momentanée du second, étaient captives dans certaines plantes 
et dans certaines liqueurs. D'où la distinction des alimens purs 
et des alimens impurs. Etaient purs tous ceux qui renfermaient 
une part de la Lumière divine, impurs tous ceux qui en étaient 
privés. La pureté des mets se trahissait par certaines qualités 
de saveur, d'odeur et d'éclat. Mais, aujourd'hui, Augustin 
trouvait bien de l'arbitraire dans ces distinctions et bien de la 
naïveté dans cette croyance que la Lumière divine pouvait 
habiter un légume. <( N'ont-ils pas honte, disait-il, de chercher 
Dieu avec leur palais ou avec leur nez? Et si sa présence se 
décèle par une luminosité particulière, la bonté de la saveur 
ou de l'odeur, pourquoi admettre tel mets et condamner tel 
autre, qui est tout aussi lumineux, savoureux et parfumé?... 

« Oui, pourquoi regardent-ils le melon doré comme sorti des 



SAINT AUGUSTIN. 17 

trésors de Dieu, et pourquoi exclure la graisse dore'e d'un jam- 
bon, ou le jaune d'un œuf? Pourquoi la blancheur de la laitue 
leur proclame-t-elle la Divinité, et pourquoi celle de la crème ne 
leur dit-elle rien du tout? Et pourquoi cette horreur des viandes? 
Car enfin, le cochon de lait rôti nous offre une couleur brillante, 
une odeur agréable et un goût appétissant, — indice parfait, 
selon eux, de la présence de la Divinité... » Une fois lancé sur 
ce thème, la verve d'Augustin ne s'arrêtait plus. Il se laissait 
même aller à des plaisanteries dont le goût aristophanesque 
offenserait les pudeurs modernes. 

Ces argumens, à vrai dire, n'entamaient pas le fond de la 
doctrine, et, s'il convient de juger une doctrine d'après ses 
œuvres, les manichéens pouvaient se retrancher derrière l'aus- 
térité de leur morale et de leur conduite. En face du catholi- 
cisme plus accommodant, ils affichaient une intransigeance de 
puritains. Cependant, à Carthage, Augustin s'était rendu compte 
que cette austérité n'était, la plupart du temps, qu'hypocrisie. 
A Rome, il fut complètement édifié. 

Les Élus de la secte se prévalaient fort de leurs jeûnes et de 
leur abstinence des viandes. Or il devenait manifeste que ces 
dévots personnages, sous de pieux prétextes, se crevaient litté- 
ralement de bombances et d'indigestions. Selon leur croyance, 
en efiet, l'œuvre pie par excellence consistait a délivrer des par- 
celles de la Lumière divine emprisonnée dans la matière par 
l'artifice du Dieu des Ténèbres, Etant les Purs, ils purifiaient 
la matière, en l'absorbant dans leur corps. Manger, c'était déli- 
vrer de la Lumière. Les fidèles leur apportaient des provisions 
de fruits et de légumes, leur servaient de véritables festins, afin 
qu'en les mangeant ils missent en liberté un peu de la sub- 
stance divine. Evidemment, ils s'abstenaient de toute chair, — 
la chair étant l'habitacle du Dieu ténébreux, — et aussi du vin 
fermenté, qu'ils appelaient « le fiel du Diable. » Mais comme ils 
se dédommageaient sur le reste ! Augustin s'égaie fort de ces- 
gens qui croiraient pécher, s'ils prenaient, pour toute nourri- 
ture, un petit morceau de lard aux choux arrosé de deux ou trois 
gorgées de vin pur, mais qui se font servir, dès trois heures de 
l'après-midi, toute espèce de fruits et de légumes, et les plus 
exquis, et relevés d'abondantes épices (les épices passaient, 
chez les manichéens, pour très riches en principes ignés et 
lumineux). Puis, le palais enflammé par le poivre, ils se désal- 

TOME XV. — 1913. 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

téraient largement avec du vin cuit ou miellé, des jus d'oranges, 
de citrons ou de raisins. Et ils réitéraient ces agapes à la tom- 
bée de la nuit. Ils avaient une préférence pour certains gâteaux, 
et surtout pour les truffes et les champignons, légumes plus 
spécialement mystiques. 

Un tel régime mettait la gourmandise humaine à une rude 
épreuve. Maints scandales éclatèrent dans la communauté de 
Rome. Des Élus se rendirent malades, en dévorant des quantités 
prodigieuses de mets qu'on leur avait apportés à purifier. Comme 
il était sacrilège d'en laisser perdre, les malheureux se forcè- 
rent à engloutir le tout. 11 y eut même des victimes : des enfans, 
bourrés de friandises, moururent étouffés. Car les enfans, créa- 
tures innocentes, étaient considérés comme doués de vertus 
purificatrices toutes ] articulières. 

Augustin commençait à s'indigner de ces extravagances. 
F*ourtant, ces folies mises à part, il continuait à croire à l'ascé- 
tisme des Élus, ascétisme si rigoureux que le commun des fidèles 
jugeait impossible de le mettre en pratique. Et voici qu'il appre- 
nait d'étranges choses sur l'évêque Faustus, ce Faustus qu'il 
avait attendu à Garthage comme un Messie. Le saint homme, 
tout en prêchant le renoncement, s'accordait à lui-même bien 
des douceurs : il couchait sur la plume, ou sur de moelleuses 
couvertures en poil de chèvre. Et ces puritains n'étaient même 
pas intègres. L'évêque manichéen de Rome, ce rustre qui avait 
si fort déplu à Augustin, allait être convaincu d'avoir volé la 
caisse commune. Enfin des rumeurs circulaient, accusant les 
Elus de se livrer à des abominations dans leurs réunions se- 
crètes. Ils condamnaient le mariage et la génération, comme 
œuvres du Diable, mais ils autorisaient la fornication et même, 
disait-on, certaines pratiques contre nature. Ce fut, pour 
Augustin, la désillusion suprême. 

Malgré cela, il ne se sépara point ouvertement de la secte. Il 
restait à son rang d'auditeur dans l'Église manichéenne. Ce qui 
l'y retenait, c'étaient des considérations spécieuses d'intellec- 
tuel. Avec sa distinction des deux substances, le manichéisme lui 
offrait une solution commode du problème du mal et de la res- 
ponsabilité humaine. Ni Dieu ni l'homme n'étaient responsables 
du péché ni du mal, puisque c'était l'autre substance, celle des 
Ténèbres, qui les accomplissait dans l'homme et dans le monde. 
Augustin, qui continuait à pécher, continuait aussi à se trouver 



SAINT AUGUSTIN. 19 

fort bien d'une telle morale et d'une telle métaphysique. Et puis, 
il n'était pas de ces esprits entiers et tranchans qui éprouvent 
le besoin de rompre en visière bruyamment avec ce qu'ils re- 
gardent comme l'erreur. Nul n'a combattu les hérésies avec plus 
de vigueur, avec une patience plus infatigable que lui. Mais il y 
mettait des ménagemens. Il savait, par expérience, combien il 
est facile de se tromper, et il le disait charitablement à ceux 
qu'il désirait convaincre : il n'avait rien d'un saint Jérôme. 

Ensuite, des raisons personnelles l'engageaient à ne pas se 
brouiller avec ses coreligionnaires, qui l'avaient soutenu, soigné 
môme, à son arrivée à Rome et qui, d'ailleurs, pouvaient lui 
rendre encore des services : nous le verrons tout à l'heure. Augus- 
tin n'était point, comme son ami Alypius, un esprit pratique, 
mais il avait du tact, et, malgré toute l'impétuosité et toute la 
fougue de sa nature, une certaine souplesse, qui lui permettait 
d'évoluer, sans trop de heurts, au milieu des conjonctures les 
plus embarrassantes. Par une instinctive prudence, il persista 
donc dans son indécision. Peu à peu, lui qui, autrefois, s'était 
jeté avec tant d'ardeur à la poursuite de la yérité, il glissa au 
scepticisme, — le scepticisme des Académiques, sous sa forme 
commune. 

En même temps qu'il perdait le goût de la spéculation, de 
nouveaux déboires de métier achevaient de le décourager. Si les 
étudians de Rome étaient moins tapageurs que ceux de Garthage, 
ils avaient la déplorable habitude de quitter leurs maîtres sans 
les payer. Augustin fut bientôt victime de ces escroqueries : il 
perdait son temps et ses paroles. A Rome, comme à Garthage, 
il constatait qu'il ne pouvait pas vivre de sa profession. Quel parti 
prendre? Allait-il retourner dans son pays? Il se désespérait, 
lorsqu'une chance imprévue se présenta. 

La municipalité de Milan mit au concours une chaire de 
rhétorique. C'était le salut pour lui, s'il l'obtenait. Depuis long- 
temps, il souhaitait d'entrer dans l'enseignement public. Rece- 
vant un traitement fixe, il n'aurait plus à s'occuper du recrute- 
tement de sa classe, ni à compter avec la mauvaise foi de ses 
élèves. Tout de suite il se fit inscrire parmi les candidats. Mais 
le seul mérite ne suffisait point pour réussir, pas plus en ce 
temps-là qu'aujourd'hui. Il fallait encore intriguer. Ses amis, 
les manichéens, s'en chargèrent pour lui. Ils le recommandèrent 
chaudement au préfet Symmaque, qui, probablement, présidait 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

le concours. Augustin l'emporta. Par une plaisante ironie de la 
destinée, il dut sa place à des gens qu'il se préparait à quitter, 
qu'il allait même attaquer bientôt, et aussi à un homme qui 
était l'adversaire en quelque sorte officiel du christianisme. Le 
païen Symmaque faisant nommer à un poste important un futur 
évêque catholique, il y a de quoi être surpris! Mais Symmaque, 
qui avait été proconsul à Carthage, protégeait, à Rome, les Afri- 
cains. En outre, il est à supposer que les manichéens lui avaient 
signalé leur candidat comme hostile aux catholiques. Or, en 
cette année 384, le préfet venait d'entrer en lutte ouverte contre 
le catholicisme. Il crut donc faire un bon choix en nommant 
Augustin. 

Ainsi, un enchaînement de circonstances, où sa volonté 
n'entrait que pour peu de chose, allait conduire le jeune rhéteur 
à Milan, et même beaucoup plus loin, — là où il ne voulait 
pas aller, où les prières de Monique l'appelaient sans relâche : 
« Là où je suis, là ausssi lu seras! » Au moment où il quitta 
Rome, il ne s'en doutait guère. Il comprenait seulement qu'il 
avait enfin conquis son indépendance matérielle et qu'il était 
devenu un fonctionnaire considérable. Il en eut tout de suite la 
preuve flatteuse : c'est aux frais de la municipalité milanaise et 
dans les équipages impériaux qu'il traversa l'Italie pour rejoindre 
son nouveau poste. 

m. — LA RENCONTRE d'aMBROISE ET d'aUGUSTIN 

Avant de partir, et pendant le trajet de Rome à Milan, 
Augustin dut se répéter plus d'une fois le vers de Térence, 
que son ami Marcianus lui avait cité, en guise d'encourage- 
ment et de conseil, au moment où il s'embarquait pour l'Italie : 

Ce jour qui t'apporte une vie nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau. 

Il avait trente ans. Le temps des folies juvéniles était passé. 
L'âge, les désillusions, les difficultés de la vie avaient mûri son 
caractère. Voici qu'il devenait un homme posé, un fonctionnaire 
en vue, dans une très grande ville, qui était la seconde capitale 
de l'Empire d'Occident et la résidence habituelle de la Cour. 
S'il voulait éviter de nouvelles contrariétés dans sa carrière, 
il lui importait d'adopter une ligne de conduite dûment 
réfléchie. 



SAINT AUGUSTIN. 21 

Et d'abord, il était temps de jeter la défroque du mani- 
chéisme. Un manichéen aurait fait scandale dans une ville où 
la majorité de la population était chrétienne, où la Cour était 
catholique, quoiqu'elle ne cachât point ses sympathies pour 
l'arianisme. Depuis longtemps, Augustin n'était plus manichéen 
de conviction. Il n'avait donc pas à feindre, pour rentrer dans 
une Eglise qui le comptait encore ofliciellement parmi ses 
catéchumènes. Sans doute, il était un catéchumène bien tiède, 
puisqu'il inclinait, par intermittence, au scepticisme. Mais il 
jugeait convenable de rester, au moins provisoirement, dans la 
communion catholique, où sa mère l'avait élevé, jusqu'au jour 
où quelque certitude éclatante dissiperait ses doutes. Or, saint 
Ambroise était alors l'évèque catholique de Milan. Augustin se 
préoccupait fort de se concilier ses bonnes grâces. Ambroise 
était une véritable puissance politique, un personnage considé- 
rable, un orateur célèbre dont la renommée rayonnait à travers 
tout le monde romain. Il appartenait à une famille illustre. Son 
père avait été préfet du prétoire des Gaules. Lui-même, avec le 
titre de consulaire, gouvernait les provinces d'Emilie et de 
Ligurie, lorsque le peuple de Milan le proclama évoque malgré 
lui. Baptisé, ordonné prêtre et consacré coup sur coup, il ne 
résigna ses fonctions civiles qu'en apparence : du haut de sa 
chaire épiscopale, il représentait toujours la plus haute autorité 
du pays. 

Dès son arrivée à Milan, Augustin s'empressa d'aller visiter 
son évêque. Tel que nous le connaissons, il dut se rendre au- 
près d'Ambroise avec un grand élan de cœur. Son imagination 
aussi s'était échauffée. Dans sa pensée, c'était un lettré, un 
orateur, un écrivain fameux, presque un confrère qu'il allait 
voir. Le jeune professeur admirait, dans l'évèque Ambroise, 
toute la gloire qu'il ambitionnait et tout ce qu'il croyait être 
déjà lui-même. Il s'imaginait que, tout de suite, et, quelle que 
fût l'inégalité de leurs conditions, il se trouverait de plain-pied 
avec ce grand personnage et qu'il causerait familièrement avec 
lui, comme il faisait à Garthage, avec le proconsul Vindicianus. 
Il se disait encore qu'Ambroise était prêtre, c'est-à-dire médecin 
des âmes : il comptait lui confier ses misères spirituelles, les 
angoisses de son esprit et de son cœur. Il attendait de lui un 
réconfort, sinon laguérison. 

Or, il fut déçu. Bien que, dans tous ses écrits, il parle du 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

(( saint évêque de Milan » avec des sentimens de vénération et 
d'admiration sincères, il laisse deviner que celui-ci trompa son 
attente. Si l'évêque manichéen de Rome l'avait rebuté par ses 
façons rustiques, Ambroise le déconcerta à la fois par sa poli- 
tesse, sa bienveillance, et par la réserve, peut-être involontai- 
rement hautaine, de son accueil. <( Il me reçut, dit Augustin, 
paternellement, et, comme évêque, il se réjouit assez de mon 
arrivée : peregrinationem meam satis episcopaliter dilexit! Ce 
« satis episcopaliter » a tout l'air d'une petite malice à l'adresse 
du Saint. Il est iniiniment probable que saint Ambroise accueillit 
Augustin non pas précisément comme le premier venu, mais 
comme une brebis de son troupeau et non comme un orateur 
de talent, et qu'enfin il lui témoigna la même bienveillance 
<( épiscopale » qu'il accordait, par devoir, à toutes ses ouailles. Il 
est bien possible aussi qu'Ambroise se soit défié, au début, de cet 
Africain, nommé professeur municipal sur la recommandation 
du païen Symmaque, son adversaire personnel. Pour les catho- 
liques italiens, il ne venait rien de bon de Garthage : ces Cartha- 
ginois étaient, en général, des manichéens ou des donatistes, 
sectaires d'autant plus dangereux qu'ils se prétendaient ortho- 
doxes et que, mêlés aux fidèles, ils les contaminaient hypocri- 
tement. Enfin, le grand seigneur qu'était Ambroise, l'ancien 
gouverneur de Ligurie, le conseiller des Empereurs, dut laisser 
percer une certaine commisération ironique pour ce « marchand 
de paroles, » ce jeune rhéteur encore tout gonflé de ses pré- 
tentions. 

Quoi qu'il en soit, c'est une leçon d'humilité que saint 
Ambroise donna, sans le vouloir, à Augustin. La leçon ne fut 
pas comprise. Le professeur de rhétorique ne retint qu'une 
chose de cette visite, c'est que l'évêque de Milan l'avait bien 
reçu. Et, comme la vanité humaine attribue tout de suite une 
importance extrême aux moindres avances des gens illustres 
ou puissans, Augustin en éprouva de la reconnaissance : il se 
mit à aimer Ambroise presque autant qu'il l'admirait, et il 
l'admirait pour des raisons toutes profanes : « Il me paraissait, 
dit-il, un homme heureux selon le monde, honoré par ce qu'il 
y avait de plus élevé sur la terre. » La restriction, qui suit aus- 
sitôt, exprime assez naïvement les dispositions où se trouvait 
alors le sensuel Augustin : « Seul, le célibat d'Ambroise me 
paraissait, pour lui, un lourd fardeau. » 



SAINT AUGUSTIN. 23 

En ces années-là, l'évêque de Milan pouvait passer, en effet, 
pour un homme heureux selon le monde. Il était l'ami du très 
glorieux et très victorieux Théodose ; il avait été ïe mentor du 
jeune empereur Gratien, récemment assassiné, et, bien que 
l'impératrice Justine, dévouée aux Ariens, intriguât contre lui, 
il était encore très écouté dans le Conseil de Valentinien II, 
un petit empereur de treize ans, que son entourage de païens 
et d'Ariens essayait d'entraîner dans une réaction anticatho- 
lique. 

Juste au moment où Augustin arrivait à Milan, il put se 
rendre compte, à l'occasion d'un débat retentissant, du crédit et 
de l'autorité, dont jouissait Ambroise. 

Deux ans auparavant, Gratien avait fait enlever de la Curie 
la statue et l'autel de la Victoire, alléguant que cet emblème 
païen et ses accessoires n'avaient plus leur raison d'être dans 
une assemblée en majorité chrétienne. Du même coup, il reti- 
rait, avec leurs immunités, les revenus des collèges sacerdotaux 
et en particulier ceux des Vestales, supprimait, au bénéfice du 
fisc, les allocations accordées pour l'exercice du culte, confis- 
quait les biens des temples et défendait aux prêtres de recevoir 
en legs des propriétés immobilières. C'était la séparation com- 
plète de l'Etat et de l'ancien culte. La minorité païenne du 
Sénat, le préfet Symmaque à sa tête, protesta contre cet édit. 
Une délégation fut envoyée à Milan pour faire entendre à l'Em- 
pereur les doléances des païens. Gratien refusa de la recevoir. 
On pensa que son successeur, Valentinien II, étant plus faible, 
serait plus accommodant. Une nouvelle députation sénatoriale 
vint lui apporter une requête rédigée par Symmaque, véritable 
morceau oratoire, que saint Ambroise lui-même admire ou 
feint d'admirer. Cette harangue, lue dans le Conseil impérial, y 
produisit une vive impression. Mais x\mbroise intervint de toute 
son éloquence. Il réclama le droit commun pour les païens 
comme pour les chrétiens, et c'est lui qui l'emporta. La Vic- 
toire ne fut pas rétablie dans la Curie romaine, pas plus que les 
biens des temples ne furent restitués. 

Cet avantage remporté par le catholicisme dut frapper vive- 
ment Augustin. Il devenait clair que, désormais, c'était la reli- 
gion d'État. Et, d'autre part, lui qui enviait si fort les heureux 
du monde, il pouvait constater que la religion nouvelle appor- 
tait à ses adeptes, avec la foi, la richesse et les honneurs. A 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

Rome, il avait écouté les médisances des païens et de ses amis 
manichéens contre les papes et leur clergé. On s'égayait aux 
dépens des clercs mondains et captateurs d'héritages. On se 
racontait que le pontife romain, serviteur du Dieu des pauvres, 
menait un train de vie fastueux et que le luxe de sa table rivalisait 
avec celui de la table impériale. Le préfet Prœtextatus, païen 
opiniâtre, disait malignement au pape Damase : « Nommez-moi 
évêque de Rome et je me fais tout de suite chrétien ! » 

Assurément, les médiocres raisons humaines sont impuis- 
santes à déterminer comme à expliquer une conversion sincère. 
La conversion est un fait divin. Mais des raisons humaines 
ordonnées en vue de ce fait, par une Volonté mystérieuse, 
peuvent au moins y préparer une âme. En tout cas, il n'est pas 
indifférent qu'Augustin, arrivant à Milan, avec des pensées 
d'ambition, y ait vu le catholicisme entouré d'un tel prestige en 
la personne d'Ambroise. Cette religion, qu'il avait méprisée 
jusque-là, lui apparaissait comme une religion triomphante, 
qu'il faisait bon servir. 

Si des considérations pareilles arrêtaient l'attention d'Au- 
gustin, elles n'avaient aucune prise sur sa conscience. Bon pour 
un intrigant de Cour de se convertir par intérêt. Lui, il voulait 
tout ou rien, — et le bien le plus indispensable à ses yeux, 
c'était la certitude de la vérité. Quoiqu'il n'y crût plus guère et 
qu'il ne pensât point la trouver chez les catholiques, il assistait 
néanmoins aux homélies d'Ambroise. Il y vint d'abord en ama- 
teur de beau langage, avec la curiosité un peu jalouse d'un 
homme de métier qui en regarde un autre faire ses preuves. Il 
tenait à juger par lui-même si l'orateur sacré était à la hauteur 
de sa réputation. La substantielle et solide éloquence de cet 
ancien fonctionnaire, de cet homme d'État qui était avant tout 
un homme d'action, domina immédiatement le rhéteur frivole. 
Sans doute, celui-ci ne trouvait point, dans les sermons d'Am- 
broise, le brillant ni les caresses de parole qui l'avaient séduit 
autrefois dans ceux du manichéen Faustus; mais ils avaient une 
onction qui l'attirait. Augustin écoutait l'évêque avec plaisir. 
Cependant, s'il aimait à l'entendre parler, il continuait à dédai- 
gner la doctrine qu'il prêchait. 

Puis, peu à peu, cette doctrine s'imposa à ses méditations : 
il s'aperçut qu'elle était plus sérieuse qu'il ne l'avait pensé 
jusque-là, du moins qu'elle était défendable. Ambroise avait 



SAINT AUGUSTIN. 25 

inauguré en Italie la méthode exégétique des Orientaux. Il 
découvrait dans l'Ecriture des sens allégoriques, tantôt édi- 
fians, tantôt profonds, toujours satisfaisans pour un esprit rai- 
sonneur. Augustin, qui avait un penchant à la subtilité, goûtait 
fort ces explications ingénieuses, quoique souvent forcées. La 
Bible ne lui paraissait plus aussi absurde. Entin les immora- 
lités que les manichéens reprochaient tant aux Livres saints, 
Ambroise les justifiait par des considérations historiques : ce 
que Dieu ne permettait plus aujourd'hui, il avait pu le per- 
mettre autrefois, eu égard à l'état des mœurs. Cependant, de 
ce que la Bible n'était ni absurde, ni contraire à la morale, 
cela ne prouvait pas qu'elle fût vraie. Augustin ne sortait point 
de ses doutes. 

Il aurait souhaité qu'Ambroise l'aidât à en sortir. Plusieurs 
fois, il essaya d'en conférer avec lui. Mais l'évèque de Milan était 
un personnage si occupé! — « Il m'était impossible de l'aborder, 
dit Augustin, pour l'entretenir de ce que je voulais, comme je le 
voulais, séparé que j'étais de son oreille et de ses lèvres par une 
foule de gens qui l'importunaient de leurs affaires et qu'il assistait 
<lans leurs nécessités. Le peu de temps qu'il n'était pas avec 
eux, il l'employait à réparer les forces de son corps par les ali- 
mens nécessaires, ou celles de son esprit par la lecture. Mais, 
•quand il lisait, ses yeux parcouraient les pages, son cœur 
s'ouvrait pour les comprendre, sa voix seule et ses lèvres 
demeuraient en repos. Il m'arriva souvent qu'étant venu le 
visiter (car tout le monde pouvait entrer chez lui sans être 
annoncé), je le trouvais lisant en silence et jamais autrement. 
Je m'asseyais et, après être resté longtemps sans rien dire {qui 
eût osé troubler un lecteur si absorbé ?) \q me retirais, présumant 
que, pendant les courts instans qu'il pouvait saisir, pour 
délasser son esprit fatigué du tracas de tant d'affaires étran- 
gères, toute distraction nouvelle lui serait importune. Peut-être 
<iussi était-ce dans la crainte quun auditeur attentif et embar- 
rassé ne le surprît en quelque passage obscur et ne le mit dans 
la nécessité de l'expliquer, ou de discuter quelques questions ji lus 
difficiles, et de perdre dans ces explications le temps qu'il des- 
tinait à d'autres lectures... Au surplus, quelle que fût l'intention 
qui le fît agir, elle ne pouvait être que bonne dans un homme 
d'une si haute vertu... » 

On ne saurait commenter plus finement, — ni plus mali- 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

cieusement aussi, — l'attitude de saint Ambroise vis-h-vis 
d'Augustin, que ne le fait, ici, Augustin lui-même. Lorsqu'il 
écrit cette page, les e've'nemens qu'il raconte sont déjà lointains. 
Mais il est chrétien, il est évêque à son tour; il comprend main- 
tenant ce qu'il ne pouvait comprendre alors. Il sent bien, au 
fond, que si Ambroise s'est dérobé, c'est que lui, Augustin, 
n'était pas mûr pour engager avec un croyant une discussion 
profitable : l'humilité du cœur et de l'esprit lui manquait. Mais, 
sur le moment, il dut prendre les choses d'une tout autre ma- 
nière, et éprouver quelque peine, pour ne pas dire davantage, de 
l'indifférence apparente de l'évêque. 

Qu'on se représente un jeune écrivain d'aujourd'hui, assez 
rassuré sur son mérite, mais inquiet de son avenir, qui vient 
demander les conseils d'un illustre aîné : il y a quelque chose 
de cela dans la démarche d'Augustin auprès d'Ambroise, sauf 
que le caractère en est beaucoup plus grave, puisqu'il s'agit non 
de littérature, mais du salut d'une âme. A cette époque-là, 
même lorsqu'il consultait Ambroise en matière sacrée, ce 
qu'Augustin voyait surtout en lui, c'était l'orateur, c'est-à-dire, 
à ses yeux, un émule plus âgé... Il entre. On l'introduit, sans 
l'annoncer, comme tout le monde, dans le cabinet du grand 
homme. Celui-ci ne se dérange pas de sa lecture pour le rece- 
voir, ne lui adresse même pas la parole... Que pouvait penser 
d'un tel accueil le professeur de rhétorique de la ville de Milan? 
On le devine assez clairement à travers les lignes des Confes- 
sions. Il se disait qu'Ambroise, comme évêque, avait charge 
d'âmes, et il s'étonnait que l'évêque, si grand seigneur qu'il 
fût, ne s'empressât nullement de lui prodiguer les secours spi- 
rituels. Et, comme il ignorait encore la charité chrétienne, il se 
disait aussi que, sans doute, Ambroise ne se jugeait pas de 
taille à se mesurer avec un dialecticien de sa force et que d'ail- 
leurs il connaissait mal les Écritures (il avait dû, en effet, dès 
son élévation si brusque à l'épiscopat, s'improviser une science 
hâtive). S'il se refusait à la controverse, Augustin en concluait 
qu'il avait peur d'être embarrassé. 

Saint Ambroise ne se doutait pas, à coup sûr, de ce qui se 
passait dans l'esprit du catéchumène. Il planait trop haut, pour 
se préoccuper de misérables blessures d'amour-propre. Dans 
son ministère, il était tout à tous, et il aurait cru déroger à 
l'égalité chrétienne, en accordant à Augustin un traitement de 



SAINT AUGUSTINb 27 

faveur. Si les brèves conversations qu'il eut avec le jeune rhé- 
teur lui révélèrent quelque chose de son caractère, il n'en 
conçut peut-être pas une trop bonne opinion. Ce tempérament 
exalté d'Africain, ce vague à l'àme, ces mélancolies stériles, ces 
perpétuelles hésitations devant la foi, tout cela ne pouvait que 
déplaire à un Romain positif comme Ambroise, à un ancien 
fonctionnaire habitué au commandement. 

Quoi qu'il en soit, Augustin, par la suite, ne s'est pas per- 
mis le moindre reproche à l'adresse d' Ambroise. Au contraire, 
il le comble partout des plus grands éloges, il le cite sans cesse 
dans ses traités, il se retranche derrière son autorité. Il l'appelle 
son « père. » Une fois, pourtant, à propos de l'abandon spiri- 
tuel, où il se trouvait à Milan, il lui est échappé comme une 
plainte discrète, qui semble bien viser Ambroise. Après avoir 
rappelé avec quelle ardeur il cherchait la vérité, en ce temps- 
là, il ajoute : On cuirait donc eu alors, en moi, un disciple on 
ne peut mieux disposé et plus docile, s'il s'était trouvé quelqu'un 
pour m'instruire. 

Cette phrase, qui contraste si fort avec tant de passages lau- 
datifs des Confessions sur saint Ambroise, parait bien l'expres- 
sion de l'humble vérité. Si Dieu se servit d'Ambroise pour 
convertir Augustin, il est probable qu'Ambroise, personnelle- 
ment, ne fit rien, ou pas grand'chose, pour cette conversion. 

IV. — PROJETS DE MARIAGE 

A mesure qu'il se rapproche du but, Augustin semble, au 
contraire, s'en éloigner. Telles sont les démarches secrètes du 
Dieu qui prend les âmes comme un voleur : il fond sur elles à 
l'improviste. Jusqu'à la veille du jour où le Christ viendra le 
prendre, Augustin est obsédé par le monde et par le souci d'y 
être en bonne place. 

Bien que les homélies d'Ambroise l'excitent à réfléchir sur 
cette grande réalité historique qu'est le Christianisme, il n'y 
distingue encore que des lueurs confuses. Il a renoncé à son 
scepticisme superficiel, sans croire à rien de précis. Il se laisse 
aller à une sorte d'agnosticisme fait de paresse d'esprit et de 
découragement. Quand il descend au fond de sa conscience, 
c'est tout au plus s'il y retrouve la croyance à l'existence de Dieu 
et à sa providence, notions tout abstraites, qu'il est incapable de 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

vivifier. Mais à quoi bon tant spéculer sur la Vérité et sur le 
Souverain Bien! Gohimençons d'abord par vivre! 

iMaintenant que son avenir est assuré, Augustin s'inquiète 
d'arranger sa vie au mieux de sa tranquillité. Il n'a plus de 
très grandes ambitions. L'essentiel, pour lui, c'est de se ména- 
ger une petite existence paisible et agréable, on dirait presque 
bourgeoise. Quoique modeste, sa fortune présente lui suffit 
déjà : il se hâte d'en jouir. 

C'est ainsi qu'à peine installé à Milan, il fit venir d'Afrique 
sa maîtresse et son fils. Il avait loué un appartement dans une 
maison attenant à un jardin. Le propriétaire, qui n'y habitait 
point, lui laissait la jouissance de tout le logis. Une maison, le 
rêve du Sage ! Et un jardin au pays de Virgile ! Le professeur 
Augustin dut être bien heureux! Sa mère ne tarda pas à le 
rejoindre. Puis, peu à peu, toute une tribu africaine l'envahit, 
s'imposa à son hospitalité : Navigius, son frère, ses deux cou- 
sins, Rusticus et Lastidianus, son ami Alypius, qui ne pouvait 
se résoudre à le quitter, et probablement aussi Nebride, un 
autre de ses amis de Carthage. Rien de plus conforme aux 
mœurs de l'époque. Le rhéteur de la ville de Milan avait une 
situation qui pouvait passer pour brillante aux yeux de ses 
parens pauvres, il était en relations avec des personnages consi- 
dérables, tout près de la Cour impériale, source des faveurs et 
des largesses : aussitôt la famille accourut pour se mettre dans 
sa clientèle et sous sa protection, bénéficier de sa fortune nou- 
velle et de son crédit. Et puis, ces exodes d'Africains et d'Orien- 
taux dans les pays du Nord se produisent toujours de la même 
façon. Il suffit que l'un d'eux y réussisse : il fait immédiate- 
ment la tache d'huile. 

La personne la plus importante de ce petit phalanstère afri- 
cain était, sans contredit, Monique, qui avait pris la direction 
morale et matérielle de la maison. Elle n'était pas très âgée, — 
à peine cinquante-quatre ans, — mais elle tenait extrêmement 
à son pays. Pour qu'elle l'eût quitté, qu'elle eût affronté les^ 
fatigues d'un long voyage par mer et par terre, il fallait qu'elle 
eût de bien graves raisons. La pauvreté, où elle était tombée 
depuis la mort de son mari, n'expliquerait pas suffisamment 
qu'elle se fût expatriée. Elle possédait encore un peu de bien à 
Thagaste : elle y pouvait vivre. Les vrais motifs de son départ 
sont d'un tout autre ordre. D'abord, elle aimait passionnément 



SAINT AUGUSTIN. 29 

son fils, au point de ne pouvoir se passer de sa présence. 
Rappelons-nous le mot si touchant d'Augustin : « Beaucoup 
plus qu'aucune autre mère, elle aimait à m'avoir auprès d'elle. » 
Ensuite, elle voulait le sauver. Elle croyait fermement que telle 
était sa tâche en ce monde. 

Dès cette époque, elle n'est plus la veuve de Patritius, elle 
est déjà sainte Monique. Vivant comme une nonne, elle jeûnait, 
priait, se mortifiait. A force de méditer les Ecritures, elle avait 
développé, en elle, le sens des réalités spirituelles, au point 
que, bientôt, elle étonnera Augustin lui-même. Elle avait des 
visions, peut-être des extases. Pendant la traversée de Garthage 
à Ostie, le bateau qui la portait fut assailli par une tempête. Le 
danger devenait angoissant, et les hommes d'équipage ne 
cachaient pas leur inquiétude. Mais Monique, intrépidement, 
les réconfortait : « on arriverait au port, sains et saufs! Dieu, 
affirmait-elle, lui en avait donné l'assurance! » 

Si, dans sa vie de chrétienne, elle connut d'autres minutes 
plus divines, celle-là fut vraiment la plus héroïque. A travers 
le sobre récit d'Augustin, on entrevoit la scène : cette femme 
couchée sur le pont, parmi les passagers à demi morts de 
fatigue et d'épouvante, et qui, tout à coup, rejette ses voiles, se 
dresse, devant la mer en démence, et, avec une fiamme sou- 
daine sur sa pâle figure, dit aux matelots : « Que craignez-vous? 
Nous arriverons! feri suis sihe! » Le bel acte de foi! 

A cet instant solennel, où elle vit la mort de si près, elle 
eut la claire révélation de sa destinée : elle sut, avec la plus 
entière évidence, qu'elle était chargée d'un message pour son 
fils et que, ce message, son fils le recevrait, malgré tout, malgré 
la fureur des vagues, malgré son cœur lui-même. 

Quand cet émoi sublime se fut apaisé, il lui en resta la cer- 
titude que, tôt ou tard, Augustin allait changer ses voies. Il 
s'était égaré, il se méconnaissait. Ce métier de rhéteur était 
indigne de lui. Le Maître du champ l'avait choisi pour être un 
des grands ouvriers de sa moisson. Depuis longtemps, Monique 
pressentait le rôle exceptionnel qu'Augustin devait jouer dans 
l'Église. Pourquoi gaspiller son talent et son intelligence à 
vendre de vaines paroles, quand il y avait des hérésies à com- 
battre, la Vérité à mettre en lumière, quand les donâtistes enle- 
vaient aux catholiques les basiliques africaines? Qu'était-ce 
enfin que le rhéteur le plus illustre devant un évêque, protec- 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

teur des cités, conseiller des Empereurs, représentant de Dieu 
sur la terre ? Augustin pouvait être tout cela. Et il s'obstinait 
dans son erreur! Il fallait redoubler d'efîorts et de prières, pour 
l'en arracher. C'était pour elle-même aussi qu'elle luttait, pour 
la plus chère de ses espérances maternelles. Enfanter une âme 
a Jésus-Christ, — et une àme d'élection, qui sauverait, à son 
tour, des âmes sans nombre, — elle n'avait vécu que pour 
cela. C'est pourquoi, sur le pont du navire, — brisée par le 
tangage, renversée par les paquets d'eau et les coups de la 
rafale, elle disait aux matelots : « Que craignez-vous? Nous 
arriverons! J'en suis sûre!... » 

A Milan, elle fut, pour l'évêque Ambroise, une paroissienne 
exemplaire. Elle assistait à tous ses sermons, était « suspendue 
à ses lèvres, comme à une source d'eau vive, qui jaillit jusqu'à 
la vie éternelle. » Cependant, il ne semble point que le grand 
évêque ait mieux compris la mère que le fils : il n'en avait pas 
le temps. Pour lui, Monique était une bonne femme d'Afrique, 
un peu bizarre peut-être dans sa dévotion et adonnée à mainte 
pratique superstitieuse. Elle continuait, par exemple, comme 
c'était la coutume à Carthage et à Thagaste, de porter, sur les 
tombeaux des martyrs, des corbeilles pleines de pain, de vin et 
de pultis. Quand elle se présenta, avec sa corbeille, à l'entrée 
d'une des basiliques milanaises, le portier l'empêcha d'aller plus 
loin, alléguant la défense de l'évêque, qui avait solennellement 
condamné ces pratiques, comme entachées d'idolâtrie. Du moment 
que c'était défendu par Ambroise, Monique, la mort dans l'âme, 
se résigna à remporter son panier : Ambroise, à ses yeux, était 
l'apôtre providentiel qui conduirait son fils au salut. Cependant, 
elle eut beaucoup de peine à renonceç à cette vieille coutume de 
son pays. Sans la crainte de déplaire à l'évêque, elle y eût per- 
sévéré. Celui-ci lui savait gré de son obéissance, de sa ferveur 
et de sa charité. Quand, par hasard, il rencontrait son fils, il le 
félicitait d'avoir une telle mère. Augustin, qui ne méprisait pas 
encore la louange humaine, attendait sans doute qu'Ambroise 
le complimentât à son tour. Mais Ambroise ne le louait point, 
— et peut-être qu'il s'en trouvait mortifié. 

Lui aussi, d'ailleurs, était toujours très occupé : il n'avait 
guère le temps de mettre à profit les pieuses exhortations de 
l'évêque. Son métier et ses relations lui prenaient toute sa 
journée. Le matin, il faisait son cours. L'après-midi était con- 



SAINT AUGUSTIN. 31 

sacré aux visites amicales et aux démarches auprès des gens en 
place, qu'il sollicitait pour lui-même ou pour ses proches. Le 
soir, il préparait sa leçon du lendemain. Malgré cette vie agitée 
et si pleine, qui paraissait combler toutes ses ambitians, il ne 
parvenait pas à étouffer le cri de son cœur en détresse. Au fond, 
il ne se sentait pas heureux. D'abord, il est douteux que Milan 
lui ait plu davantage que Rome. Il y souftrait du froid. Les 
hivers milanais sont extrêmement rigoureux, surtout pour un 
Méridional. Des brouillards épais montent des canaux et des 
prairies marécageuses, qui entourent la ville. Les neiges des 
Alpes sont toutes proches. Ce climat, encore plus humide et 
plus glacial que celui de Rome, ne valait rien pour sa poitrine. 
A tout instant, sa gorge était prise : il était obligé d'inter- 
rompre ses déclamations, nécessité désastreuse pour un homme 
dont c'est le métier de parler. Ces indispositions se renouve- 
laient si fréquemment, qu'il en venait à se demander s'il pour- 
rait continuer longtemps ainsi. Il se voyait déjà contraint de 
renoncer à sa profession. Alors, dans ses heures de décourage- 
ment, il faisait ta-ble rase de toutes ses ambitions de jeunesse : 
en désespoir de cause, le rhéteur aphone entrerait dans une 
administration de l'Empire. L'idée d'être un jour gouverneur 
de province n'excitait pas en lui de trop vives répugnances. 
Quelle chute pour lui ! — Oui, mais c'est la sagesse ! ripostait 
la voix mauvaise conseillère, celle qu'on est tenté d'écouter, 
quand on doute de soi. 

L'amitié, comme toujours, consolait Augustin de ces pen- 
sées désolantes. Il avait auprès de lui le « frère de son cœur, » 
le fidèle Alypius, et aussi Nébride, ce jeune homme si passionné 
pour les discussions métaphysiques. Nébride avait quitté ses 
riches domaines de la banlieue carthaginoise et une mère qui 
l'aimait, uniquement pour vivre avec Augustin, à la recherche 
de la vérité. Romanianus aussi était là, mais pour un motif 
moins désintéressé. Le mécène de Thagaste, après ses prodi- 
galités ostentatoires, voyait sa fortune compromise. Un ennemi 
puissant, qui lui avait suscité un procès, travaillait à sa perte. 
Romanianus était venu à Milan pour se défendre devant l'Em- 
pereur et se concilier l'appui des hauts personnages de la Cour. 
Et ainsi il fréquentait assidûment Augustin. 

En dehors de ce petit cercle de compatriotes, le professeur 
de rhétorique avait de brillantes connaissances dans l'aristo- 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

cratie de la ville. Il était lié notamment avec ce Manlius Théo- 
dore, que célébra le poète Claudien, et à qui lui-même dédiera 
prochainement un de ses livres. Ancien proconsul à Carthage, 
où sans doute il avait rencontré Augustin, cet homme riche 
vivait alors retiré k la campagne, partageant ses loisirs entre 
l'étude des philosophes grecs, des platoniciens surtout, — et la 
culture de ses vignes et de ses oliviers. 

Ici, comme à Thagaste,dans ces belles villas assises aux bords 
des lacs italiens, le fils de Monique s'abandonnait encore une 
fois à la douceur de vivre : « J'aimais la vie heureuse, » avoue- 
t-il en toute simplicité. Plus que jamais, il se sentait épicurien. 
Il l'aurait été sans réserves, s'il n'eût gardé l'appréhension de 
l'au-delà. Mais, quand il était le convive de Manlius Théodore, 
en face des montagnes riantes du lac de Côme, qui s'encadraient 
dans les hautes fenêtres du triclinium, il ne songeait guère à 
l'au-delà. Il se disait : « Pourquoi souhaiter l'impossible? Il faut 
si peu de chose pour remplir une àme humaine ! » La contagion 
énervante du luxe et du bien-être le corrompait doucement. li 
devenait comme ces gens du monde qu'il savait si bien charmer 
par sa parole. Comme les gens du monde de tous les temps, ces 
victimes prochaines des Barbares se faisaient un rempart de 
leurs petites félicités quotidiennes contre toutes les réalités 
offensantes ou attristantes, laissaient sans réponse les questions 
essentielles, ne se les posaient même plus, et ils disaient : « J'ai 
de beaux livres, une maison bien chauffée, des esclaves bien 
stylés, une salle de bain joliment décorée, une voiture agréable : 
la vie est douce. Je n'en souhaite pas une autre. A quoi bon? 
Celle-ci me suffit. » Dans ces momens où sa pensée lasse renon- 
çait, Augustin, pris au piège des jouissances faciles, désirait 
ressembler tout à fait à ces gens-là, être l'un d'eux. Mais, 
pour être l'un d'eux, il lui fallait un emploi plus relevé que 
celui de rhéteur, et, d'abord, mettre dans sa conduite tout le 
décorum, toute la régularité extérieure que le monde exige. 
C'est ainsi que, peu à peu, l'idée lui vint sérieusement de se 
marier. 

Sa maîtresse était le seul obstacle à ce projet :'il s'en débar- 
rassa. 

Ce fut tout un drame domestique, qu'il s'est efforcé de 
cacher, mais qui dut lui être extrêmement pénible, à en juger 
par les plaintes qui lui échappent malgré lui, à travers quelques 



SAINT AUGUSTIN. 33 

phrases très brèves et comme honteuses d'elles-mêmes. De ce 
drame, Monique fut sans contredit l'acteur principal, bien que, 
vraisemblablement, les amis d'Augustin y aient aussi joué leur 
rôle. Sans doute, ils remontrèrent au professeur de rhétorique 
qu'il nuisait à sa considération, comme à son avenir, en con- 
servant auprès de lui sa concubine. Mais les raisons de Monique 
étaient plus pressantes et d'une tout autre valeur. 

D'abord, il est naturel qu'elle ait souffert, dans sa dignité 
maternelle, comme dans sa conscience de chrétienne, de subir 
à ses côtés la présence d'une étrangère, qui était la maîtresse 
de son fils. Si vaste qu'on suppose la maison, où habitait la 
tribu africaine, des froissemens étaient inévitables entre ses 
hôtes. Ordinairement, des conflits d'autorité pour la direction 
du ménage divisent la belle-mère et la bru qui vivent sous le 
même toit. Quels sentimens Monique pouvait-elle nourrir envers 
une femme qui n'était même pas sa bru, et qu'elle considérait 
comme une intruse? Elle n'envisageait point, d'ailleurs, la pos- 
sibilité de régulariser par le mariage la liaison de son fils : cette 
personne était de condition par trop inférieure. On a beau être 
une sainte, on n'oublie pas qu'on est la veuve d'un curiale, et 
qu'une famille bourgeoise qui se respecte ne se mésallie point, 
en admettant parmi les siens la première venue. Mais ces con- 
sidérations étaient secondaires à ses yeux. La seule qui ait 
réellement agi sur son esprit, c'est que cette femme retardait la 
conversion d'Augustin. A cause d'elle, — Monique le voyait 
bien, — il ajournait indéfiniment son baptême. Elle était la 
chaîne de péché, le passé impur, sous le poids duquel il étouf- 
fait : il importait de l'en délivrer au plus tôt. 

Alors, convaincue que tel était son devoir impérieux, elle 
n'eut plus de cesse qu'il ne rompît. Afin de le mettre, en quel- 
que sorte, en présence du fait accompli, elle lui chercha une 
fiancée, avec la belle ardeur que les mères apportent d'habitude 
à cette chasse. Elle découvrit une jeune fille qui réunissait, 
comme on dit, toutes les conditions, et qui réalisait toutes les 
espérances d'Augustin : elle avait une dot suffisante pour n'être 
pas à charge à son mari. Sa fortune, jointe au traitement du 
professeur, permettrait au couple de vivre dans une confortable 
aisance. Des promesses furent échangées de part et d'autre., 
Dans le désarroi moral où Augustin se trouvait alors, il laissait 
sa mère travailler à ce mariage. Sans doute," il l'approuvait, et, 

TOME XV. — 1913. 3 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

en bon fonctionnaire, il estimait qu'il était temps, pour lui, de 
se ranger. 

Dès lors, la séparation s'imposait. Gomment la pauvre criBa- 
ture, qui lui était restée fidèle pendant tant d'années, acceptâ- 
t-elle ce renvoi ignominieux? Quels furent les adieux de l'enfant 
Adéodat et de sa mère? Gomment enfin Augustin lui-même put- 
^ il consentir à le lui ôter? Encore une fois, ce drame doulou- 
reux il a voulu le taire, par une pudeur bien compréhensible. 
Assurément, il n'était plus très épris de sa maîtresse, mais il 
tenait à elle par un reste de tendresse et par le lien si fort de 
la volupté partagée. Il l'a dit, en une phrase brûlante de repen- 
tir : « Quand on arracha de mes flancs, sous prétexte qu'elle 
empêchait mon mariage, celle avec qui j'avais coutume de 
dormir, depuis si longtemps, là où mon cœur était attaché au 
t sien, il se déchira, — et je traînais mon sang avec ma bles- 
sure. » La phrase éclaire, en même temps qu'elle brûle : « Là 
où mon cœur était attaché au sien, — cor ubi adhaerebat... » 
Il avoue donc que l'union n'était plus complète, puisque, sur 
bien des points, il s'était détaché. Si» l'âme de sa maîtresse 
était restée la même, la sienne avait changé : il avait beau l'ai- 
mer encore, il était déjà loin d'elle. 

Quoi qu'il en soit, elle se montra admirable, en cette cir- 
constance, cette délaissée, cette misérable, qu'on jugeait in- 
digne d'Augustin. Elle était chrétienne : elle devina peut-être 
, (une femme aimante peut avoir de ces divinations) qu'il s'agis-^ 
; sait non seulement du salut d'un être- cher, mais d'une mission 
, divine à laquelle il était prédestiné. Elle se sacrifia, pour qu'Au- 
gustin fût un apôtre et un sainte — un grand serviteur de 
. Dieu. Elle s'en retourna donc dans son Afrique, et, pour prou- 
. ver qu'elle pardonnait, si elle n'oubliait pas, elle promit de 
.vivre dans la continence : « celle qui avait dormi » avec Augus- 
Jtin ne pouvait pas être la femme d'un autre homme. 

De si bas qu'elle fût partie, la malheureuse fut grande à ce 
moment-là. Sa noblesse d'âme humilie Augustin et Monique 
elle-même, qui, d'ailleurs, ne tardèrent pas à être punis, lui de 
s'être laissé entraîner à de sordides calculs d'intérêt, elle, la 
sainte, d'y avoir été trop complaisante. Dès que sa maîtresse 
s'en fut allée, Augustin souffrit de sa solitude, « Il me semblait, 
dit-il, que ce serait, pour moi, le comble de la misère que 
d'être privé des caresses d'une femme. » Or sa fiancée était 



SAINT AUGUSTIN. 35 

trop jeune : il ne pouvait l'e'pouser avant deux ans. Gomment 
patienter jusque-là? Augustin n'hésita pas ; il prit une autre 
maîtresse. 

Ce fut le châtiment pour Monique, cruellement déçue dans 
ses pieuses intentions. En vain espérait-elle beaucoup de bien 
de ce mariage tout proche, le silence de Dieu lui témoignait 
qu'elle faisait fausse route. Elle implorait une vision, un signe 
qui l'avertit sur les suites de cette union projetée : elle n'était 
point exaucée. ; 

(( Ainsi, dit Augustin, mes péchés se multipliaient. » Mai$ 
il ne se bornait pas à pécher, il induisait les autres en tentation. 
Même en matière matrimoniale, il fallait qu'il fit des prosé- 
lytes. C'est ainsi qu'il endoctrina le bon Alypius. Celui-ci se 
gardait chastement des femmes, bien que, dans sa première 
jeunesse, il eût goûté, pour faire comme tout le monde, aux 
plaisirs de l'amour : il n'y avait trouvé aucun agrément. Mais 
Augustin lui vantait, avec une telle chaleur, les délices conju- 
gales, qu'il eut envie d'en tàter, lui aussi, « vaincu non par 
l'attrait de la volupté, mais par la curiosité. )> Le mariage, pour 
Alypius, serait une sorte d'expérience philosophique et senti- 
mentale. 

Voilà des expressions toutes modernes, pour traduire des 
états d'àme bien vieux. Au fond, ces jeunes gens, amis d'Au- 
gustin et Augustin lui-même, ressemblent d'une manière sai- 
sissante à ceux d'une génération déjà distancée, hélas! et qui 
conserveront probablement, dans l'histoire, le nom présomp-- 
tueux qu'eux-mêmes se sont donné : les intellectuels. 

Comme nous, ces jeunes latins d'Afrique, élèves des rhéteurs, 
et des philosophes païens, ne croyaient guère qu'aux idées. 
Très près d'affirmer que la vérité est inaccessible, ils n'en pen-i 
saient pas moins que sa vaine poursuite est un beau risque à 
courir, à tout le moins, un jeu passionnant. Ce jeu faisait, pour 
eux, toute la dignité et toute la valeur de la vie. Bien qu'ils 
eussent des accès d'ambition mondaine, en réalité, ils mépri- 
saient tout ce qui n'était pas la pure spéculation. A leurs yeux, 
le monde était laid, l'action dégradante. Ils se renfermaient 
dans l'idéal jardin du sage, le « coin du philosophe, » comme 
ils disaient, et, jalousement, ils en bouchaient toutes les ouver- 
tures, par où la réalité blessante eût pu leur apparaître. Ce qui 
les distingue de nous, c'est qu'ils avaient beaucoup moins de 



36 REVUE DES DEUX MONDES.; 

sécheresse d'âme, avec tout autant de pédantisme, mais un 
pédantisme si ingénu ! Ils se sauveront par là, — par leur géné- 
rosité d'àme, par leur jeunesse de cœur. Ils s'aiment entre eux, 
ils finiront par aimer la vie et par reprendre contact avec elle. 
Nébride vient de Cartilage à Milan, abandonne sa mère et sa 
famille, délaisse des intérêts considérables, non pas seulement 
pour philosopher avec Augustin, mais pour vivre avec un ami. 
Dès ce moment, ils auraient pu mettre en pratique ces paroles 
du psaume, que, bientôt, Augustin va commentera ses moines, 
avec une si tendre éloquence : « Voici qtiil est bon et doux que 
des frères habitent sous le même toit. » 

Gela n'est pas une hypothèse gratuite : ils eurent réellement 
l'intention de fonder une sorte de monastère laïque, où l'unique 
règle serait la recherche de la vérité et de la vie heureuse. On 
devait être environ une dizaine de solitaires. On mettrait en 
commun tout ce que l'on possédait. Les plus riches, comme 
Romanianus, promettaient d'apporter toute leur fortune à la 
communauté. Mais la question des femmes fit avorter ce naïf 
projet. On avait négligé de les consulter, et si, comme il était 
probable, elles refusaient d'entrer au couvent avec leurs maris, 
ceux qui étaient mariés s'effrayaient à l'idée de se passer d'elles. 
Augustin, en particulier, qui était sur le point de convoler, 
avouait qu'il ne se sentirait jamais un tel courage. Il oubliait 
aussi qu'il avait charge d'âmes : toute sa famille ne vivait que 
de lui. Pouvait-il laisser sa mère, son enfant, son frère et ses 
cousins ? 

Avec Alypius et Nébride, il s'affligeait sincèrement de ce que 
ce beau rêve de vie cénobitique fût irréalisable : « Nous étions, 
dit-il, trois bouches affamées, qui ne s'ouvraient que pour dé- 
plorer leur mutuelle indigence, et qui attendaient de toi, mon 
Dieu, leur nourriture au temps marqué. Et. dans toute l'amer- 
tume que ta miséricorde répandait sur nos actions mondaines, 
si nous voulions considérer la fin de nos souffrances, nous ne 
voyions que ténèbres. Alors, nous nous détournions, en gémis- 
sant, et nous disions : Combien de temps encore cela durera- 
t-il?... )) 

Un jour, la rencontre d'un menu fait banal leur fit sentir 
plus cruellement leur misère intellectuelle. Augustin, en sa 
qualité de rhéteur municipal, venait de prononcer le panégy- 
rique officiel de l'Empereur. La nouvelle année commençait : 



SAINT AUGUSTIN. 37 

toute la ville était en liesse. Cependant, il était triste, ayant 
conscience d'avoir débité beaucoup de mensonges, et surtout 
parce qu'il désespérait d'être heureux. Ses amis l'accom- 
pagnaient. Soudain, en traversant une rue, ils aperçurent un 
mendiant, complètement ivre, qui se livrait à une folle joie. 
Ainsi, cet homme était heureux! Quelques sous avaient suffi 
pour lui donner la félicité parfaite, tandis qu'eux, les philo- 
sophes, en dépit des plus grands efforts et malgré toute leur 
science, ils s'agitaient inutilement vers le bonheur. Sans doute, 
quand l'ivrogne serait dégrisé, il se trouverait plus malheureux 
qu'avant. Qu'importe, si ce misérable bonheur, même illusoire, 
peut exalter à ce point un pauvre être, l'élever ainsi au-dessus 
de lui-même ! Cette minute au moins, il l'aura vécue en toute 
béatitude. Et la tentation venait à Augustin de faire comme le 
mendiant, de jeter par-dessus bord son fatras philosophique, 
— et de se mettre à vivre tout simplement, puisque la vie est 
bonne quelquefois. 

Mais un instinct plus fort que celui de la volupté lui disait : 
i( lly a autre chose! — Si c'était vrai? — Peut-être que tu pour- 
rais le savoir. » Cette pensée le tourmentait sans relâche. Avec 
des intermittences de ferveur et de découragement, il se mit à 
chercher cette « autre chose. » 



V. ^- LE CHRIST AU JARDIN 

« J'étais las de dévorer le temps et d'être dévoré par lui : » 
toute la crise d'âme que va subir Augustin peut se résumer en 
ces quelques mots si ramassés et si forts. Ne plus se répandre 
dans la multitude des choses vaines, ne plus s'écouler avec les 
minutes qui passent, mais se recueillir, s'évader de la disper- 
sion, pour s'établir dans l'incorruptible et dans l'éternel; briser 
les chaînes du vieil esclave qu'il est toujours, afin de s'épanouir 
en liberté, en pensée, en amour : voilà le salut auquel il aspire. 
Si ce n'est pas encore le salut chrétien, il est sur la voie qui y 
conduit. 

On peut se complaire a tracer une sorte de graphique idéal 
de sa conversion, resserrer en une chaîne solide les raisons qui 
le firent aboutir à l'acte de foi : lui-même peut-être a trop cédé 
à cette tendance, dans ses Confessions. En réalité, la conversion 
est un fait intérieur, et, — répétons-le encore, — un fait divin. 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui échappe à toute discipline rationnelle. Avant d'éclater à la 
lumière, il se prépare longuement dans cette région obscure de 
l'âme, qu'on appelle aujourd'hui la subconscience. Or, personne 
n'a plus vécu ses idées qu'Augustin, à ce moment-là de sa vie. Il 
les a prises, quittées, reprises, obstiné en son désespérant effort. 
Elles reflètent, sans ordre, la mobilité de son âme, les agitations 
qui en troublaient les profondeurs. Et pourtant, il ne faut pas 
que ce fait intérieur soiten contradiction violente avec la logique. 
La tête ne doit pas empêcher le cœur. Chez le futur croyant, 
un travail parallèle s'accomplit dans l'ordre du sentiment et 
dans celui de la pensée. Si nous ne pouvons pas en reproduire les 
marches et les contremarches, en suivre la ligne continuelle- 
ment brisée, nous pouvons du moins en marquer les principales 
étapes. 

Rappelons-nous l'état d'esprit d'Augustin, lorsqu'il vint à 
Milan. Il était sceptique, de ce scepticisme qui considère comme 
inutile toute spéculation sur le fond des choses et pour qui la 
science n'est qu'une approximation du vrai. Vaguement déiste, 
il ne voyait en Jésus-Christ qu'un homme sage entre les sages. 
Il croyait à Dieu et à sa providence : ce qui fait que, tout en 
étant rationaliste de tendance, il admettait l'intervention divine 
dans les choses humaines, — le n^iracle : ceci est un point 
important, par où il se différencie des modernes. 

Puis, il écouta les prédications d'Ambroise. La Bible ne lui 
paraissait plus absurde, ni contraire à la morale. Cette exégèse, 
tantôt allégorique, tantôt historique, était acceptable, en somme, 
pour de bons esprits. Mais ce qui frappait surtout Augustin, 
c'était, avec la sagesse, l'efficacité pratique de l'Ecriture. Ceux 
qui vivaient selon la règle chrétienne étaient non seulement 
des gens heureux, mais, comme le dira Pascal, de bons fils, de 
bons époux, de bons pères de famille, de bons citoyens. Il com- 
mençait à soupçonner que la vie d'en bas n'est supportable 
et ne prend un sens que suspendue à celle d'en haut. De même 
que, pour les nations, la gloire est le pain quotidien, de même, 
pour l'individu, le sacrifice à quelque chose qui dépasse le 
monde est le seul moyen de vivre dans le monde. 

Ainsi Augustin corrigeait peu à peu les idées fausses que les 
manichéens lui avaient inculquées touchant le catholicisme. Il 
avouait qu'en l'attaquant, il avait « aboyé contre une pure chi- 
mère de son imagination charnelle. » Cependant il éprouvait 



SAINT AUGUSTIN. 39 

beaucoup de peine à se débarrasser de tous ses préjugés mani- 
chéens. Le problème du mal restait, pour lui, insoluble en dehors 
du manichéisme. Dieu ne pouvait pas être l'auteur du mal. Cette 
vérité admise, il en vint à penser qu'il n'existe pas de choses 
mauvaises en soi, comme l'enseignaient ses anciens maîtres, — 
mauvaises par la présence en elles d'un principe corrupteur. 
Toutes les choses, au contraire, sont bonnes, quoique à des de- 
grés diiîérens. Les imperfections apparentes de la création per- 
ceptible par nos sens s'évanouissent dans l'harmonie du tout. 
Le crapaud et la vipère entrent dans l'économie d'un monde 
parfaitement ordonné. Mais il n'y a pas que le mal physique, il 
y a aussi le mal que nous faisons et le mal que nous souffrons.- 
Le crime et la douleur sont de terribles argumens contre Dieu. 
Or les chrétiens professent que l'un est le produit de la seule 
volonté, humaine, de la liberté dépravée par la faute originelle, 
et que l'autre est permise par Dieu, en vue de la purification des 
âmes. C'était une solution sans doute, mais qui suppose la 
croyance aux dogmes de la chute et de la rédemption. Augustin 
n'y croyait pas encore. Il était trop orgueilleux pour reconnaître 
la déchéance de son vouloir et la nécessité d'un sauveur : 
« L'enflure, — dit-il, — l'enflure de mon visage me fermait les 
yeux. » 

Néanmoins, c'était un grand pas de fait que d'avoir rejeté le 
dogme fondamental du manichéisme, celui de la double sub- 
stance du bien et du mal. Désormais, pour Augustin, il n'existe 
plus qu'une substance, — unique et incorruptible, — le Bien, 
qui est Dieu. Mais cette substance divine, il la conçoit encore en 
pur matérialiste, tellement il est dominé par ses sens. Dans sa 
pensée, elle est corporelle, étendue et infinie. Il se l'imagine 
comme une sorte d'océan sans limite, où, pareil à une énorme 
éponge, baignerait le monde, qu'elle pénètre de partout... Il en 
était là, lorsqu'un de ses amis, « homme gonflé d'un orgueil 
démesuré, » lui mit entre les mains quelques dialogues de Pla- 
ton, traduits en latin par le célèbre rhéteur Victorinus. Remar- 
quons-le en passant : Augustin, à trente-deux ans, rhéteur par 
métier et philosophe par goût, n'avait pas encore lu Platon. 
Cela prouve une fois de plus combien l'enseignement des anciens, 
semblable, en cela, à celui des musulmans d'aujourd'hui, était 
oral. Jusqu'alors, il n'avait connu Platon que par ouï-dire. Il le 
lut donc, et ce lui fut comme une révélation. Il apprit qu'il 



40 REVUE DES DEUX MONDES. 

peut exister une réalité, en dehors de toute représentation spa- 
tiale, ïl conçut Dieu comme inétendu et pourtant infini. Le sens 
de la spiritualité divine lui était donné. Puis la nécessité pri- 
mordiale du Médiateur ou du Verbe s'imposa à son esprit. C'est 
le Verbe qui a créé le monde. C'est par le Verbe que le monde 
et Dieu et toutes choses, y compris nous-mêmes, nous sont intel- 
ligibles. Quelle surprise ! Platon et saint Jean se rencontraient : 
(( Au commencement était le Verbe, in principio erat Ver- 
huml » dit le quatrième Évangile. Mais ce n'était pas seulement 
un évangéliste, c'était presque tout l'essentiel de la doctrine du 
Christ qu'Augustin découvrait dans les dialogues platoniciens. 
Il distinguait bien les différences profondes, mais, pour l'instant, 
il était frappé surtout par les ressemblances, et cela l'éblouissait.; 
Ce qui le ravissait d'abord, c'est la beauté du monde, construit, 
à sa propre image, par le Démiurge : Dieu est la Beauté, le 
monde est beau comme Celui qui l'a fait. Cette vision métaphy- 
sique transportait Augustin, tout son cœur bondissait vers cet 
Être ineffablement beau. Soulevé d'enthousiasme, il s'écrie : 
« Je m'étonnais de t' aimer, mon Dieu, et non plus en vain fan- 
tôme. Si je n'étais pas encore capable de jouir de toi, j étais 
eiyiporté vers toi par ta beauté. » 

Mais un tel ravissement ne se soutenait point : « Je n'étais 
pas capable de jouir de toi. » Voilà l'objection capitale d'Augus- 
tin contre le platonisme. Il sentait bien qu'au lieu de toucher 
Dieu, d'en jouir, il ne sortait pas des purs concepts de son esprit, 
qu'il s'égarait toujours dans les fantasmagories de l'idéalisme. 
A quoi bon renoncer aux réalités illusoires des sens, si ce n'est 
point pour en posséder de plus solides? Son intelligence, son 
imagination de poète pouvaient être séduites par le mirage pla- 
tonicien, son cœur n'était point rassasié. « Autre chose, dit-il, 
est d'apercevoir, du haut d'un pic sauvage, la patrie de la paix, 
autre chose de marcher dans le chemin qui y conduit. » 

Ce chemin, c'est saint Paul qui le lui montrera. Il com- 
mença à lire assidûment les Épîtres, et, à mesure qu'il les 
lisait, il prenait conscience de l'abime qui sépare la philosophie 
de la sagesse, — celle-là qui assemble les idées des choses, 
celle-ci, qui, par delà les idées, conduit jusqu'aux réalités di- 
vines, auxquelles les autres sont suspendues. L'Apôtre' ensei- 
gnait à Augustin qu'il ne suffit pas d'entrevoir Dieu à travers le 
cristal des concepts, mais qu'il faut, en esprit et en vérité, 



SAINT AUGUSTIN. 41 

s'unir à Lui, — le posséder, jouir de Lui. Et, pour s'unir au 
Bien, il est nécessaire que l'âme se mette en l'état convenable 
pour une telle union, qu'elle se purifie et qu'elle se guérisse de 
toutes ses maladies charnelles, qu'elle reconnaisse sa place dans 
le monde et qu'elle s'y tienne. Nécessité de la pénitence, de 
l'humilité, du cœur contrit et humilié. Seul, le cœur contrit et 
humilié verra Dieu. — « Le cœur brisé sera guéri, dit l'Ecri- 
ture, le cœur superbe sera mis en pièces. » — Ainsi, l'intellec- 
tuel qu'était Augustin devait changer de méthode, et il sentait 
que ce changement était juste. Si l'écrivain, pour écrire de belles 
choses, doit se mettre préalablement dans une sorte d'état de 
grâce, où non seulement des actions basses, mais d'indignes 
pensées lui deviennent impossibles, de même le chrétien, pour 
concevoir les vérités divines, doit purifier et préparer son œil 
intérieur par la pénitence et l'humilité. Augustin, en lisant 
saint Paul, se pénétrait de cette pensée. Mais ce qui l'émouvait 
surtout dans les Épîtres, c'en était l'accent paternel, la douceur, 
l'onction cachée sous la rudesse inculte des phrases. Il en était 
charmé. Quelle différence avec les philosophes! — <( Nulle 
trace, dans leurs pages si célèbres, ni de l'âme pieuse, ni des 
larmes de la pénitence, ni de ton Sacrifice, ô mon Dieu, ni des 
tribulations de l'esprit... Personne n'y entend le Christ qui 
appelle : « Venez à moi, vous tous qui souffrez 1 » Ils dédaignent 
d'apprendre de Lui qu'il est doux et humble de cœur, car « vous 
avez caché ces vérités aux habiles et aux savans, et vous les 
avez révélées aux petits. » 

Mais c'est peu de s'abaisser : il importe avant tout de se 
guérir de ses passions. Or les passions d'Augustin étaient, pour 
lui, (( de vieilles amies. » Comment pourrait-il s'en séparer? Le 
courage .lui manquait pour cette médication héroïque. Qu'on 
songe à ce que c'est qu'un jeune homme de trente-deux ans. Il 
pensait toujours à prendre femme. La luxure le tenait par les 
liens inextricables de l'habitude, et il se complaisait dans l'im- 
pureté de son cœur. Quand, cédant aux exhortations de l'apôtre, 
il essayait de conformer sa conduite a la nouvelle méthode de 
son esprit, « les vieilles amies » accouraient pour le supplier de 
n'en rien faire : « Elles me tiraient, dit-il, par le vêtement de 
ma chair, et elles murmuraient à mon oreille : — Est-ce que 
tu nous quittes? Quoi! dès ce moment, nous ne serons plus 
avec toi, pour jamais? Non erimus teciim ultra in œternum?... 



42 REVUE DES DEUX MONDES. 

Et, dès ce moment, telle chose que tu sais bien, et telle autre 
chose encore ne te sera plus permise, — pour jamais, pour 
l'éternité?... » 

L'éternité ! Quel mot I Augustin était saisi d'épouvante. Puis 
ayant réfléchi, il leur disait : (( Je vous connais, je vous connais 
tropl Vous êtes le Désir sans espérance, le gouffre sans fond, 
que rien ne rassasie. J'ai assez souffert à cause de vousl » Et le 
dialogue angoissé reprenait : « Qu'importe! Si le seul bonheur 
possible pour toi, c'est de souffrir à cause de nous, de jeter ta 
chair au gouffre vorace,sans fin, sans espérance! — Bon pour les 
lâches!... Pour moi, il y a un autre bonheur que le vôtre, il y 
a autre chose : j'en suis sûr! » Alors, les amies, un moment 
déconcertées par ce ton d'assurance, chuchotaient d'une voix 
plus basse : « — Si pourtant tu perdais ce misérable bonheur 
pour une chimère encore plus creuse!... D'ailleurs tu t'abuses 
sur ta force : tu ne pourras pas, tu ne pourras jamais te passer 
de nous ! » Elles avaient touché le point douloureux : Augustin 
n'avait que trop conscience de sa faiblesse. Et sa brûlante ima- 
gination les lui évoquait, avec un extraordinaire éclat, ces 
plaisirs dont il ne pourrait se passer. Ce n'étaient pas seulement 
les voluptés de la chair, mais aussi ces riens, ce superflu, « ces 
plaisirs légers qui font aimer la vie. » Les vieilles amies per- 
fides chuchotaient toujours : « Attends encore! Les biens que 
tu méprises ont leurs charmes : ils offrent même de grandes 
douceurs. Tu ne dois pas en détacher ton cœur à la légère, car 
il serait honteux pour toi d'y revenir ensuite. » Ces biens qu'il 
allait abandonner, il se les énumérait, il les voyait resplendir 
devant lui et se teindre des couleurs les plus captivantes : le jeu, 
les festins somptueux, la musique, les chants, les parfums, les 
livres, la poésie, les fleurs, la fraîcheur des forêts (il se rappe- 
lait les bois de Thagaste et les chasses avec Romanianus), enfin 
tout ce qu'il avait aimé, — jusqu'à « cette candeur de la 
lumière, si amie des yeux humains. » 

Pris entre ces tentations et l'ordre de sa conscience, Au- 
gustin ne pouvait pas se décider, et il s'en désespérait. Sa 
volonté affaiblie par le péché était incapable de lutter contre 
elle-même. Et ainsi il continuait à subir la vie et à être « dé- 
voré par le temps. » 

La vie de ce temps-là, si elle était supportable pour les gens 
paisibles, volontairement éloignés des affaires et de la politique. 



SAINT AUGUSTIN. 43 

cette vie de l'Empire finissant offrait un spectacle scandaleux 
pour un esprit droit et une âme fière comme était Augustin. 
Cela aurait dû le dégoûter tout de suite de rester dans le monde. 
A Milan, tout près de la Cour, il se trouvait en bonne place 
pour voir ce que l'ambition et la cupidité humaines peuvent 
engendrer de bassesse et de férocité. Si le présent était hideux, 
l'avenir s'annonçait sinistre. L'Empire romain n'existait plus 
que de nom. Des étrangers, accourus de tous les pays de la 
Méditerranée, exploitaient les provinces sous son nom. L'armée 
était presque complètement aux mains des Barbares. C'étaient 
des tribuns goths qui faisaient le service d'ordre autour de la 
basilique où saint Ambroise s'était renfermé avec son peuple., 
pour résister aux ordres de l'impératrice Justine qui voulait 
donner cette église aux ariens. Des eunuques levantins régen- 
taient, au palais, la valetaille des comtes et des fonctionnaires 
de tout rang. Tous ces gens-là se précipitaient à la curée. L'Em- 
pire, même affaibli, restait toujours une admirable machine à 
dominer les hommes et à extraire l'or des peuples. Aussi les 
ambitieux et les aventuriers, d'où qu'ils vinssent, aspiraient-ils 
à la pourpre : elle valait encore qu'on y risquât sa peau. Plus 
que les patriotes, désolés de cet état de choses (et il y en eut de 
très énergiques), les gens de rapine et de violence étaient inté- 
ressés au maintien de l'Empire. Les Barbares eux-mêmes dési- 
raient y entrer pour le rançonner plus impunément. 

Quant aux empereurs, même chrétiens sincères, ils étaient 
obligés de devenir d'affreux tyrans, pour défendre leurs vies 
sans cesse menacées. Jamais les supplices ne furent plus fré- 
quens ni plus cruels qu'à cette époque. A Milan, on avait pu 
montrer à Augustin, près du cubiculum impérial, les loges où 
le précédent empereur, le colérique Valentinien entretenait deux 
ourses, Miette d'Or et Innocence, qui étaient ses exécuteurs 
sommaires. Il les nourrissait de la chair des condamnés. Peut- 
être Miette d'Or vivait-elle toujours. Innocence, — notons 
l'atroce ironie du nom, — avait été rendue à la liberté de ses 
forêts natales, en récompense de ses bons et loyaux services. 

Augustin, qui rêvait toujours d'être fonctionnaire, allait-il se 
mêler à ce monde de fourbes, d'assassins et de bêtes brutes? 
A les voir de près, il sentait sa bonne volonté faiblir. Gomme 
tous ceux qui appartiennent à des générations fatiguées, il 
devait être dégoûté de l'action et des vilenies qu'elle entraine. 



44 REVUE DES DEUX MONDES. 

A l'approche ou au lendemain des grandes catastrophes, il y a 
ainsi une contagion de pessimisme noir, qui glace les âmes déli- 
cates. En outre, il était malade : circonstance favorable pour un 
désabusé, s'il caresse des pensées de détachement. Dans les 
brouillards de Milan, sa poitrine et sa gorge se délabraient de 
plus en plus. Enfin, il est probable que, comme rhéteur, il n'y 
réussissait pas mieux qu'à Rome. Il y avait là une espèce de 
fatalité pour les Africains. Si grande que fût leur réputation 
dans leur pays, c'en est fait, dès qu'ils avaient passé la mer. 
Apulée, le grand homme de Cartilage, l'avait expérimenté à ses 
dépens. On s'était moqué de sa rauque prononciation carthagi- 
noise. Pareille chose arriva pour Augustin. Les Milanais tour- 
naient en ridicule son accent d'Afrique. Il se trouvait même, 
parmi eux, des puristes pour découvrir des solécismes dans ses 
phrases. 

Mais ces misères d'amour-propre, ce dégoût croissant des 
hommes et de la vie étaient peu de chose, au regard de ce qui 
se passait en lui. Augustin avait mal à l'âme. Son inquiétude 
habituelle devenait une souffrance de tous les instans. A de 
certains momens, il était assailli par ces grandes vagues de tris- 
tesse qui déferlent tout à coup du fond de l'inconnu. Nous 
croyons, en ces minutes-là, que le monde entier se rue sur nous. 
La vague le roulait, il se relevait meurtri. Et il sentait se 
tendre en lui une volonté nouvelle qui n'était pas la sienne, et 
sous laquelle l'autre, la volonté pécheresse, se débattait. C'était 
comme l'approche d'un être invisible, dont le contact l'oppres- 
sait d'une angoisse pleine de délices. Cet être voulait éclore en 
lui, mais le poids de ses vieilles fautes l'en empêchait. Alors son 
àme criait de douleur. 

Dans ces momens-là, avec quelle volupté il se laissait bercer 
par les chants d'église ! Les chants liturgiques étaient alors une 
nouveauté en Occident. L'année même où nous sommes, saint 
Ambroise venait de les inaugurer dans les basiliques mila- 
naises.; 

La jeunesse des hymnes ! On ne peut y songer sans émo- 
tion. On envie Augustin de les avoir entendues dans leur fraî- 
cheur virginale. Ces beaux chants, qui allaient monter pen- 
dant tant de siècles et qui planent toujours aux voûtes des 
cathédrales, prenaient leur vol pour la première fois. On se refuse 
à penser qu'un jour ils replieront leurs ailes et qu'ils se tairont. 



SAINT AUGUSTIN. 45 

Puisque les corps humains, temple du Saint-Esprit, revivront 
en gloire, on voudrait croire, avec Dante, que les hymnes, 
temples du Verbe, sont immortelles aussi et qu'elles retentiront 
encore dans l'éternité. Sans doute, parmi les vallons crépuscu- 
laires du Purgatoire, les âmes dolentes continuent à chanter le 
Te lucis ante tenninum, de même que, dans les cercles d'étoiles, 
où tournent sans fin les Bienheureux, s'élancent à jamais les 
accens jubilatoires du Magnificat... 

Même sur ceux qui ont perdu la foi, le pouvoir de ces hymnes 
est invincible : « Si tu savais, disait Renan, le charme que les 
magiciens barbares ont su enfermer dans ces chants!... Rien 
qu'à les entendre, mon cœur se fond ! » Le cœur d'Augustin, qui 
n'avait pas encore la foi, se fondait, lui aussi, en les entendant : 
« Comme j'ai pleuré, mon Dieu, à tes hymnes et à tes can- 
tiques ! Comme j'étais exalté par les douces voix de ton Église ! 
Elles pénétraient dans mes oreilles, et la vérité se répandait 
dans mon cœur, et l'élan de ma piété rebondissait plus fort, et 
mes larmes coulaient, et cela me faisait du bien. » Son cœur 
se soulageait de son oppression, tandis que son esprit était 
ébranlé par la divine musique. Augustin aimait passionnément 
la musique. A cette époque, il conçoit Dieu comme le grand 
Musicien des mondes, et, bientôt, il écrira que « nous sommes 
une strophe dans un poème. » En même temps, les figures 
vivantes et fulgurantes des psaumes, par delà les métaphores 
banales de la rhétorique qui encombraient sa mémoire, réveil- 
laient, au fond de lui, son imagination sauvage d'Africain et lui 
donnaient l'essor. Et puis, l'accent si tendre de la plainte, dans 
ces chants sacrés : « Deiis ! Deiis meus !... Dieu ! ô mon Dieu ! » 
La Divinité n'était plus une froide chimère, un fantôme qui se 
recule dans un infini inaccessible : elle devenait la possession 
même de l'àme aimante. Elle se penchait sur la pauvre créa- 
ture meurtrie, elle la prenait dans ses bras, et elle la consolait 
avec des mots paternels. 

Augustin pleurait de tendresse et de ravissement, mais aussi 
de désespoir. Il pleurait sur lui-même. Il voyait qu'il n'avait 
pas le courage d'être heureux du seul bonheur possible. De quoi 
s'agissait-il, en effet, pour lui, sinon de conquérir cette « vie 
bienheureuse, » qu'il poursuivait depuis si longtemps. Ce qu'il 
avait cherché à travers les amours, c'était le don total de son 
âme, c'était de se réaliser complètement. Or, cette plénitude de 



46 REVUE DES DEUX MONDES.i 

soi, elle n'est qu'en Dieu : in Deo salutari meo. Les âmes que 
nous avons blessées ne sont à l'unisson, avec nous et avec elles- 
mêmes, qu'en Dieu... Et le doux symbolisme chrétien l'invitait 
par ses plus accueillantes images : les Ombrages du Paradis, la 
Fontaine d'eau vive, le Rafraîchissement dans le Seigneur, le 
Rameau vert de la Colombe, annonciatrice de la paix... Mais les 
passions résistaient toujours : — Demain ! Attends encore un 
p^ù ! Est-ce que nous ne serons plus avec toi pour jamais? Non 
erimus tecum ultra in œternum?... Quel son lugubre dans ces 
syllabes, — et combien effrayant pour une âme timide ! Elles 
tombaient, lourdes comme du bronze, sur celle d'Augustin. 

. Il fallait en finir. Il fallait que quelqu'un le forçât à sortir de 
son indécision. Instinctivement, conduit par cette volonté mysté- 
rieuse qu'il sentait naître en lui, il alla trouver, pour lui 
conter sa détresse, un vieux prêtre, nommé Simplicianus, qui 
atait converti ou dirigé, dans sa jeunesse, l'évêque Ambroise. 
Sans doute, il lui parla de ses lectures récentes, — et notam- 
nient de ses lectures jdatoniciennes, — et de tous les efforts 
qu'il faisait pour entrer dans la communion du Christ : il s'avouait 
convaincu, mais incapable de passer à la pratique de la vie 
clîrétienne. Alors, très habilement, en bon connaisseur des 
âmes, qui savait que la vanité n'était pas morte chez Augustin, 
Simplicianus lui proposa en exemple justement le traducteur de 
ces Dialogues de Platon, qu'il venait de lire avec tant d'enthou- 
sitisme : ce fameux Victorinus, cet orateur si admiré et si savant, 
qiïi avait sa statue sur le forum romain. Lui aussi, ce rhéteur, 
ilî-croyait que la foi est possible sans les œuvres. Il était chrétien 
seulement de tête, par un reste d'orgueil philosophique et aussi 
par crainte de se compromettre aux yeux de l'aristocratie de 
Rome, encore presque tout entière païenne. Simplicianus lui 
remontrait en vain l'illogisme de sa conduite, lorsque, tout à 
coup, il se décida. Le jour du baptême des catéchumènes, 
l'homme illustre monta sur l'estrade préparée dans la basi- 
lique pour la profession de foi des nouveaux convertis, et, là, 
comme le dernier des fidèles, il prononça la sienne devant tout 
le peuple assemblé. Ce fut un coup de théâtre. La foule, trans- 
portée par ce beïiu geste, acclama le néophyte. Partout, on criait : 
« Victorinus! Victorinus!... » 

Augustin écoutait ce petit récit, dont tous les détails étaient 
si heureusement choisis pour agir sur une imagination comme 



SAINT AUGUSTIN., 47 

la sienne : la statue sur le forum romain, l'estrade du haut de 
laquelle l'orateur avait parlé un langage si nouveau et si inat- 
tendu, les acclamations triomphales de la foule : « Victorinus ! 
Victorinus ! » Déjà, il s'y voyait lui-même. Il était dans la basi- 
lique, sur l'estrade, en présence de l'évêque Ambroise; il pro- 
nonçait, lui aussi, sa profession de foi, et le peuple de Milan 
battait des mains : « Augustin I Augustin ! » Mais un cœur 
contrit et humilié pouvait-il se complaire ainsi à la louange 
humaine? Si Augustin se convertissait, ce serait uniquement 
pour Dieu et devant Dieu ! Il repoussa bien vite la tentation... 
Néanmoins, cet exemple venu de si haut lui fit une très forte 
et très salutaire impression. Il y aperçut comme une indication 
providentielle, une leçon de courage qui le concernait personnel- 
lement. 

A quelque temps de là, il reçut la visite d'un compatriote, 
un certain Pontitianus, haut fonctionnaire du Palais. Augustin 
se trouvait seul à la maison, avec son ami Alypius. On prit des 
sièges pour causer, et par hasard, les yeux du visiteur rencon- 
trèrent les Epitres de saint Paul posées sur une table à jeu. La 
conversation partit de là. Pontitianus, qui était chrétien, célé- 
bra l'ascétisme et, en particulier, les prodiges de sainteté 
accomplis par Antoine et ses compagnons dans les déserts 
d'Egypte : c'était un sujet d'actualité. A Rome, dans les milieux 
catholiques, on ne parlait que des solitaires égyptiens, et aussi 
du nombre de plus en plus grand de ceux qui se dépouillaient de 
leurs biens, pour vivre dans le renoncement absolu. A quoi bon 
les garder, ces biens que l'avarice du fisc avait si tôt fait de 
confisquer et que les Barbares guettaient de loin! Les brutes 
qui descendaient de Germanie s'en empareraient tôt ou tard ! 
Et même, en admettant qu'on pût les sauver, en garder la 
jouissance toujours précaire, est-ce que la vie d'alors valait la 
peine d'être vécue? Il n'y avait plus rien à espérer pour l'Em- 
pire ! Les temps de la grande désolation étaient proches !... 

Pontitianus, sentant l'effet de ses paroles sur ses auditeurs, 
en vint à leur conter une aventure tout intime. Il se trouvait à 
Trêves, où il avait suivi la Cour impériale. Or, un après-midi, 
que l'Empereur était au cirque, il se promenait aux environs 
de la ville, avec trois de ses amis, comme lui fonctionnaires du 
Palais. Deux d'entre eux, s'étant séparés des autres et errant 
dans la campagne, rencontrèrent une cabane habitée par 



48 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelques ermites. Ils entrèrent, aperçurent un livre, la Vie de 
saint Aiiloine. Ils le lurent, et ce fut, pour eux, la conversion 
foudroyante, instantane'e. Résolus à se joindre sur l'heure aux 
solitaires, les deux courtisans ne reparurent point au Palais. Et 
c'étaient des fiancés!... 

Le ton de Pontitianus, en rapportant ce drame de conscience, 
dont il avait été témoin, trahissait une émotion singulière, qui 
se communiquait à Augustin. Les paroles du visiteur réson- 
naient en lui comme des coups de bélier. Il se reconnaissait 
dans les deux courtisans de Trêves. Lui aussi, il était las du 
monde, lui aussi il était fiancé! Allait-il faire comme l'Empe- 
reur, rester au cirque, occupé de vains plaisirs, tandis que 
d'autres se tournaient vers l'unique félicité? 

Lorsque Pontitianus se retira, Augustin était dans un 
trouble inexprimable. L'àme repentante des deux courtisans 
avait passé dans la sienne. Sa volonté se dressait douloureuse- 
ment contre elle-même et se torturait. Brusquement, il saisit le 
bras d'Alypius et lui dit avec une exaltation extraordinaire : 

(( — Que faisons-nous? Oui, que faisons-nous? N'as-tu pas 
entendu ? Les ignorans se lèvent, ils ravissent le ciel, et nous, 
avec nos doctrines san.s cœur, voilà que nous nous roulons dans 
la chair et le sang ! » 

Alypius le regardait avec stupeur : « C'est qu'en effet, dit-il, 
mon accent avait quelque chose d'insolite. Mon front, mes 
joues, mes yeux, mon teint, l'altération de ma voix exprimaient 
ce qui se passait en moi, bien plus que mes paroles. » S'il 
pressentait, à cet émoi de sa chair, l'imminence de la céleste 
approche, il n'éprouvait, en cet instant, qu'une violente envie 
de pleurer, et il avait besoin de solitude pour pleurer en liberté. 
Il descendit au jardin. Alypius, inquiet, le suivit de loin, 
s'assit en silence, à côté de lui, sur le banc où il s'était arrêté. 
Augustin ne remarqua môme point la présence de son ami. Son 
agonie intérieure recommençait. Toutes ses fautes, toutes ses 
souillures passées se représentèrent à son esprit, et, sentant 
combien il leur était encore attaché, il s'indignait contre sa 
lâche faiblesse. Oh! s'arracher à toutes ces vilenies! En finir 
une bonne fois!... Soudain, il se leva. Ce fut comme un souffle 
de tempête qui passait sur lui. Il se précipita au fond du jardin, 
tomba à genoux sous un figuier, et, la face contre terre, il éclata 
en sanglots. De même que l'olivier de Jérusalem qui abrita la 



SAINT AUGUSTIN. 49 

veillée suprême du Divin Maître, le figuier de Milan vit tomber 
sur ses racines une sueur de sang. Augustin, haletant sous 
l'étreinte victorieuse de la Grâce, gémissait : « Jusques à quand? 
Jusques à quand?... Demain? Demain?... Pourquoi pas tout 
de suite ? Pourquoi pas, sur l'heure, sortir de mes hontes?... » 

A ce moment même, une voix d'enfant, venue de la maison 
voisine, se mit à répéter en cadence : « Prends et lis ! Prends et 
lis! » Augustin tressaillit : qu'était-ce que ce refrain? Était-ce 
une cantilène que les petits garçons ou les petites filles du pays 
eussent coutume de chanter ? Il ne s'en souvenait point, il ne l'avait 
jamais entendue... Aussitôt, comme sur un ordre divin, il se 
releva de terre, courut à la place où Alypius était toujours assis, 
et où il avait laissé les Epitres de saint Paul. Il ouvrit le livre, 
et le premier verset qui s'offrit à ses yeux fut celui-ci : Revêtez- 
vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez point à contenter 
les désirs de la chair! La chair!... Le verset sacré le visait 
directement, lui Augustin, encore si charnel ! Ce commande- 
ment, c'était la réponse d'en haut !... 

Il marqua du doigt le passage, ferma le livre. Ses angoisses 
avaient cessé. Une grande paix l'inondait : — tout était fini 1 — 
D'un visage tranquille, il apprit à Alypius ce qui venait de 
s'accomplir, et, sans plus tarder, il entra dans la chambre de 
Monique, pour le lui dire aussi. La sainte n'en fut point sur- 
prise. Depuis longtemps, elle savait tout d'avance: « Là où je 
suis, là aussi tu seras. » Mais elle laissait éclater sa joie. Son 
message était rempli. Elle pouvait chanter son cantique 
d'actions de grâces et rentrer dans la paix de Dieu. 

Cependant, le bon Alypius, toujours avisé et pratique, avait 
rouvert le livre et montré à son ami la suite du verset, que, 
dans son exaltation, il avait négligé de lire. L'Apôtre disait : 
Soutenez celui qui est encore faible dans la foi ! Cela aussi 
s'adressait à Augustin. C'était trop sûr : sa foi nouvelle était 
encore bien chancelante. Que la présomption ne l'aveuglât 
point ! Oui, sans doute, de toute son âme, il voulait être chrétien : 
il lui restait maintenant à le devenir. 

Louis Bertrand. 
[La quatrième partie au prochain numéro.) 



1913. 



LAURE 



(1) 



DERNIERE PARTIE (2) 



X 

Marc ne passa point la journée sans observer que dans 
l'esprit de sa femme s'était produit un changement singulier ; 
même il s'en rendit compte beaucoup plus nettement que n'avait 
fait Laure. Elle avait, en réalité, été touchée jusqu'au fond de 
l'àme, et cette secousse trop forte l'avait laissée chancelante et 
désorientée. Le dévouement de Laure subitement révélé, et, 
plus encore, cette brusque ouverture sur l'infini avaient brisé 
tous ses sentimens habituels et jusqu'à l'idée qu'elle se faisait 
de sa propre vie. Dans cette crise qu'un sourd malaise avait 
préparée, elle avait besoin de Laure, de sa présence, de son 
affection, comme si la sorte de grandeur qu'elle trouvait en sa 
conduite et ses paroles pouvaient seules la mettre à l'aise et la 
secourir. 

Que, après ce qu'elle avait appris, tout demeurât immuable 
et pareil dans son existence, cette supposition blessait sa géné- 
rosité native. Mais encore, que faire? elle n'en avait pas idée... 

Marc, assis près d'elle et causant, lui apportait la rumeur et 
les échos de ce monde extérieur dont depuis plusieurs semaines 
elle avait été séparée. Elle le voyait s'intéresser à des objets ou 
des événemens insignifîans et incapables, en ce moment tout 
au moins, de la toucher. Combien le ton même de sa conversa- 

(1) Copyright b>j Bernard Grasset, 1913. 

(2) Voyez la Revue des l" et 15 mars, l" et 15 avril. 



tion était différent de celui auquel Laure l'avait déjà presque 
accoutumée! Pour rompre ce malentendu pénible, plusieurs 
fois le désir lui vint de confier à Marc ce qui s'était passé ; le 
secret de Laure monta jusqu'à ses lèvres : cependant, il ne lui 
appartenait pas de le révéler. A quoi bon, du reste? Pourrait- 
elle même à ce prix faire entendre à Marc la sorte d'émoi dont 
elle était troublée? 

Lui s'apercevait bien qu'elle l'écoutait distraitement, comme 
si elle avait eu l'esprit captif d'autres préoccupations. Cet accueil 
le surprit un peu; mais il supposa que c'était l'humeur et le 
caprice d'un moment, et tout d'abord n'y voulut point prendre 
garde. Pourtant, au cours de l'après-midi, sa contrariété s'accrut 
peu à peu et, finalement, bien qu'il ne fût pas habitué à une 
intimité profonde avec sa femme, il observa chez elle avec 
impatience ce flot de pensées continu et pour ainsi dire visible, 
qui la mettait très loin de lui. 

Il n'avait jusque-là vu Laure que peu d'instans. Mais, à 
huit heures, tous les trois furent réunis pour dîner dans la salle 
à manger : là, au bout de peu de minutes, quelques gestes, de 
menus indices, les signes d'une entente qui n'existait pas entre 
Laure et Louise lorsqu'il était parti, lui suggérèrent brusque- 
ment l'idée que Laure, pendant son absence, avait pu prendre 
sur sa femme un grand ascendant. Cette supposition prit corps 
dès qu'elle l'eut effleuré. Il avait toujours jugé Louise de carac- 
tère assez flexible et mobile, et il lui parut tout à coup naturel 
et presque inévitable que Laure, sortant d'un cloître, avec toute 
son exaltation, eût fait effort pour l'amener à ses vues. L'atti- 
tude de sa femme ainsi interprétée le blessa bien davantage. Ses 
idées coururent sur cette pente... Il regarda Laure : ses manières 
effacées et discrètes lui déplurent, et il pensa qu'il faudrait peu 
de certitudes dans le sens de ses craintes pour détruire la sym- 
pathie qu'il lui avait gardée jusque-là. 

Longtemps il ne dit rien ; dans le silence, chacun poursuivait 
ses réflexions particulières; or, en ce même moment, Laure 
avait la sensation vive et directe que la situation présente ne 
pouvait pas se prolonger. 

En se retrouvant auprès de sa sœur après ces quelques 
heures de séparation, elle avait, en face de Marc, fait précisé- 
ment la môme observation que lui : à savoir qu'entre elles deux, 
une alliance s'était formée, une indéfinissable et secrète union 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

dont il était exclu. Elle se douta même qu'il s'en rendait compte, 
et entrevit ses soupçons. Ainsi, pour la première fois, elle 
s'aperçut que sa présence pouvait les diviser ; et, sentant son 
tort, dans ce silence glacial qui durait, elle éprouva un grand 
malaise. Elle prit la résolution de s'éloigner le plus tôt possible, 
dans deux ou trois jours, pensa-t-elle. Du reste, de toutes façons, 
sa position ici était devenue trop pénible... Lorsqu'elle se fut 
ainsi décidée, elle éprouva un réel soulagement, malgré le 
regret douloureux d'abandonner l'unique aiTection qui eût 
jamais brillé dans sa solitude. 

Après le diner, on se rendit dans le salon. Laure se retira 
de bonne heure. 

Lorsqu'elle fut partie, Marc se leva; il marcha un moment 
de long en large en passant près de Louise, qui était assise dans 
un fauteuil à l'angle de la cheminée. 

Puis il s'arrêta à côté d'elle et lui demanda d'un ton neutre, 
presque indifférent, presque conciliant : 

— Est-ce que Laure va encore rester longtemps? 

Malgré cette intonation bienveillante, Louise pressentit le 
désir secret qui s'abritait sous cette question. 

— Mon Dieu, je l'espère..., dit-elle avec simplicité. 

Marc ne répondit pas et se remit à marcher. Mais, une 
minute après, il s'arrêta à nouveau et, comme s'il restait sur le 
même sujet, il dit qu'en passant à Paris il avait invité plusieurs 
amis pour une date prochaine, et ajouta : 

— Si Laure est encore ici lorsqu'ils viendront, je crains 
que ce ne soit gênant, — au moins pour elle... Tu te souviens 
de son arrivée ? 

Comme Louise ne témoignait rien, il demanda : 

— Est-ce que j'ai eu tort de faire ces invitations? 
Louise fit un geste ennuyé : 

— Cela ne m'amuse plus de voir ces gens, qu'il faudra 
occuper, distraire... 

— Voyons, dit-il, voyons! — la première fois avec un léger 
accent de reproche, et ensuite comme s'il voulait s'adresser à 
elle d'une façon très sérieuse. 

Elle se redressa assez brusquement : 

— Eh bien! continua Marc. Qu'arrive-t-il? Voilà que, 
maintenant, tu ne veux plus voir personne! 

Il ajouta avec une ironie assez douce, comme s'il avait 



pénétré ses secrets motifs : « Tu veux, toi aussi, te cloîtrer? » 
Elle le regarda d'un air inquiet, 

— C'est Laure qui t'a donné ces idées, affîrma-t-il avec un 
peu de brusquerie... C'était facile à prévoir du reste, reprit-il 
d'un ton mécontent. Réponds-moi, n'est-ce pas vrai? 

Elle fit un signe qui pouvait passer pour un signe d'acquies- 
cement. 

— Laure s'est mêlée de ce qui ne la regarde pas, dit-il avec 
le même accent un peu âpre, qui offusqua Louise. Il n'est pas 
difficile de reconnaître là sa main. 

Il ajouta : « Je sais ce qu'elle est... » 
Louise, levant la tête, répliqua : 

— Je sais que tu le sais. 

Il fut très étonné, fronça les sourcils, leurs regards se croi- 
sèrent ; dans les yeux de sa femme il vit de l'indécision, de la 
prière, un mystère bizarre. Il regretta soudain sa vivacité, ce 
mouvement d'humeur. Ayant fait encore quelques pas, il vint 
s'asseoir en face d'elle et aborda d'autres sujets, sur lesquels il 
tenta vainement de retenir son attention. 

Louise avait été froissée de ses paroles, afiligée aussi qu'il 
eût de l'hostilité envers Laure et qu'il le laissât paraître. De 
plus, les sentimens de Marc ne lui permettaient plus de douter 
de l'imminence et de la nécessité d'une solution qui serait cer- 
tainement pénible. Elle éprouva le désir très vif de se retrouver 
près de Laure; ayant attendu quelques momens, elle sortit et 
monta dans la chambre de sa sœur. 

Laure était déjà couchée. Quand Louise entra, elle alluma 
la lampe près d'elle et s'inquiéta de cette visite imprévue. 

— Que s'est-il passé? demanda-t-elle. 

Louise s'approcha, s'assit au bord du lit; puis, sans donner 
d'explications, se mit à pleurer. Depuis la veille, elle avait 
l'esprit et les nerfs tendus ; aussi ses larmes la soulageaient. 
Laure, accoudée sur son oreiller, la regardait avec un regret 
navré. 

— Je ne te comprends pas, dit-elle. Ne te tourmente donc pas. 
Elle ajouta : 

— Écoute-moi. Dès que je ne serai plus ici, tu seras libre de 
t'expliquer avec Marc à ta guise. Ainsi rien ne subsistera de la 
gêne que causent en ce moment ici, soit ma présence, soit mes 
confidences que tu es obligée de tenir secrètes. 



54 REVUE DES DEUX MONDES, 

Louise fit signe qu'il ne s'agissait point de cela. 
Elle dit en secouant la tête : 

— Marc ne me comprendra pas. 

On entendit du bruit dehors, comme si de la pluie et de la 
grêle battaient les murs et les volets. Laure en fit la remarque 
que Louise ne releva pas ; elle se pencha vers Laure en mur- 
murant : 

— Laure, il ne faut pas me quitter I J'ai tant besoin de toi, 
maintenant ! Je ne peux m'entendre qu'avec toi ! 

Laure fut émue. Elle dit: 

— Marc n'aimera point que je reste. 

Louise fit un signe de tête pour reconnaître que c'était vrai. 

— Tu vois bien, conclut Laure. 

Elle ajouta avec un sourire en indiquant le lieu de leur 
entretien : 

— Nous aurons presque l'air de tenir des conciliabules... 
Louise haussa légèrement les épaules comme pour montrer 

que peu lui importait ; puis elle dit : 

— Si tu savais, Laure, comme je me trouve coupable envers 
toi ! Maintenant que je connais ta vie, il me semble que tout ce 
dont est composée la mienne est faux et usurpé ; c'est une sen- 
sation de chaque minute, et, si elle s'étend sur l'avenir, je ne 
saurai comment la supporter. 

Elle ajouta : 

— En comparaison de moi, tu étais d'une matière si pré- 
cieuse... 

Laure, voyant en elle tant d'émoi, déplora ses confidences de 
la veille. Elle jugea bien que ce qui l'avait ainsi aftectée, c'était 
moins les événemens eux-mêmes que le récit de ses volontés 
secrètes, de ses expériences et de ses inquiétudes. Qu'avait-elle 
besoin de lui parler ainsi?... Toute sa vie elle avait eu un cer- 
tain désir caché de dominer les âmes d'autrui, d'y mettre la 
marque de la sienne. Elle se l'avouait en ce moment et se le 
reprochait. Longtemps après que sa sœur fut partie, elle con- 
tinua à réfléchir. Dans ce désarroi où elle voyait Louise, elle se 
faisait un scrupule de la quitter, et cependant, après ce qu'elle 
avait ce soir-là observé et appris, il ne lui convenait plus de 
demeurer. Elle ne savait quel parti prendre. 

Elle resta dans le même embarras toute la matinée du lende- 
main ; ensuite une circonstance survint qui trancha ses doutes. 



LAURE. 55 

Avant le déjeuner, elle était restée quelques instans seule 
avec Marc dans la salle à manger, presque sans échanger avec 
lui aucune parole. Ensuite Louise vint, s'excusant de son retard ; 
elle se plaignit de migraine ; elle avait les traits fatigués ; après 
le déjeuner, elle remonta de bonne heure dans sa chambre. 
Comme Laure se disposait à aller dans le parc, Marc s'offrit à 
l'accompagner. 

Il s'était en effet proposé de lui faire quelques questions au 
sujet de ce qu'il avait remarqué la veille, et il jugea cette occa- 
sion favorable. Laure pressentit ses intentions. 

Le temps était comme la veille, gris, froid, menaçant, le ciel 
^tait chargé de nuages. Ils marchèrent un moment sur la 
terrasse. 

Marc éprouva de l'embarras à aborder un point aussi délicat. 
Il dit qu'il avait, en arrivant, trouvé sa femme tout autre qu'à 
son départ, distraite, préoccupée ; il demanda à Laure si elle 
l'avait remarqué aussi, et si elle savait pourquoi. Elle fît un 
geste évasif et ne répondit rien. 

Il poursuivit, révélant cette fois sa pensée d'une façon plus 
directe : 

— Comme je ne pouvais comprendre ce changement, je me 
suis demandé, Laure, si votre présence n'aurait pas eu sur elle 
quelque influence imprévue? Est-ce que cette supposition vous 
étonne?... En somme, il n'y aurait rien là d'extraordinaire, et 
<^e pourrait être même sans que vous l'eussiez voulu. 

Laure ne se hâta point de répondre, si bien qu'il crut qu'elle 
ne dirait rien encore. Mais ensuite il vit qu'il s'était fait com- 
prendre plus clairement encore qu'il ne l'avait imaginé. De sa 
voix unie et calme, elle l'assura qu'elle n'avait pas le moins du 
monde tenté de modifier les idées ni la manière de vivre de sa 
sœur selon ses propres sentimens de piété. 

— Non point, dit-elle, que je voie là un crime, mais enlin, 
puisque ce n'est pas, j'aime mieux m'en justifier. Après quoi 
pourtant elle se hâta d'ajouter qu'elle avait, la veille précisé- 
ment, fait la même remarque que lui, de sorte qu'aussi la même 
supposition lui était venue. En conséquence, elle ne doutait pas 
qu'ils se fussent également rencontrés sur la conclusion à tirer 
de cette circonstance, à savoir qu'il était préférable qu'elle 
s'éloignât. 

Son assurance tranquille déconcerta un peu Marc, qui pro- 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

testa; il dit qu'une telle résolution, qu'il devait conside'rer 
comme motivée par ses paroles, le peinerait. 

Laure le pria de se défendre de ce scrupule, répétant que, 
avant tout reproche, elle était déjà persuadée autant que lui 
des avantages de son départ. 

Marc alors ne se défendit plus que faiblement, laissant devi- 
ner, peut-être malgré lui, qu'il n'avait pas de répugnance véri- 
table pour cette solution. De sorte qu'un moment de silence vint 
où ils se sentirent tous les deux d'accord sur ce point. 

Mais aussitôt Laure se trouva gênée. Après cette promesse 
d'un prochain départ, quelle attitude avoir devant Marc jusqu'à 
l'instant où elle quitterait la maison ? Pouvait-elle demeurer 
avec dignité un jour de plus? Il lui parut que non et qu'elle 
n'avait qu'à s'éloigner au plus tôt. Elle hésita une seconde à 
cause de sa sœur... Puis, se tournant vers Marc, elle lui dit, 
comme conclusion de sa réflexion silencieuse, que plus elle y 
songeait, plus elle trouvait nécessaire de ne point rester, et 
qu'elle s'en irait le soir même. 

Cette seconde décision, radicale et précipitée, fut mal inter- 
prétée par Marc. Il ne douta point qu'elle eût été piquée au vif 
par ses paroles, et qu'elle cherchât, sinon à le lui faire sentir, 
au moins à le mettre dans l'embarras en tirant de ses reproches 
les conséquences les plus dures pour elle-même. Il fut, à son 
tour, vexé. Il essaya d'expliquer mieux sa démarche et de 
l'excuser. Laure l'interrompit aussitôt : 

— Marc, je vous l'ai déjà dit : vous avez raison et je suis 
entièrement de votre avis. 

Elle était sincère, mais lui ne le voulait point croire. Bref, 
ils ne s'entendirent pas. 

Par dépit, il cessa de faire des objections à ce départ. Elle 
demanda à quelle heure elle devait quitter la maison pour 
prendre le train qui la mènerait à Paris. Il lui répondit qu'il 
lui faudrait être prête à sept heures, que le coupé l'attendrait 
à ce moment-là. 

Gomme ils se séparaient, elle lui demanda s'il voudrait bien 
prévenir Louise. 

— Oui, répondit-il. 

Laure alla du côté du parc et s'y promena quelques momens. 
Son cœur, pendant plusieurs minutes, battit avec violence. 
Elle sentait maintenant davantage le côté- pénible de cet entre- 



LAURE. 57 

tien. Cependant aurait-elle pu agir autrement? Non, elle avait été 
contrainte par les circonstances... Donc, dans quelques heures 
elle ne serait plus ici. 

Marc s'était dirigé du côté des écuries, à la recherche du 
cocher; là il donna des ordres pour que la voiture fût prête à 
l'heure dite. Puis il voulut se rendre près de sa femme pour la 
mettre au courant de ce qui s'était passé ; il rentra dans la 
maison ; mais lorsqu'il fut au pied de l'escalier qui menait à 
la chambre de Louise, il s'arrêta perplexe. N'eùt-il pas mieux 
valu que Laure se chargeât de la prévenir? Si lui-même racon- 
tait l'incident, Louise, quoi qu'il fit, serait persuadée qu'il avait 
voulu, provoqué peut-être ce départ? Il hésita un moment; puis, 
se persuadant que Laure ne pouvait tarder d'aller trouver sa 
sœur, il abandonna le dessein de cette explication difficile et 
se rendit dans son bureau. 

Cependant, une fois là, il se dit : « En somme, si Louise 
pense que je suis cause de ce départ, est-ce qu'elle se trompera 
tant? Est-ce que ce n'est pas la vérité, après tout? » Il eut des 
remords. Il se rappela tout ce qu'il avait dit à Laure jadis; vrai- 
ment, il n'eût pas dû se donner même les apparences d'un tel 
tort. Il songea encore que si Laure n'avait point fait l'abandon 
de sa fortune, sans doute à la mort de Maximilien, elle aurait 
eu en héritage cette maison qu'elle allait quitter ce soir... Et 
cependant, devait-il, lui, pour ces motifs, s'interdire la moindre 
observation si elle était cause de désunion entre sa femme et 
lui? Non, son droit était bien certain... Irrité à la fois contre 
elle et contre lui-même, il marcha longtemps dans la pièce d'un 
pas nerveux. 

Laure se promena quelques momens dans le parc; puis, 
lorsqu'elle se fut remise de son premier trouble, elle monta chez 
elle. Il était déjà plus de trois heures. Elle sonna une femme de 
chambre, qu'elle attendit vainement; elle s'occupa seule à pré- 
parer son départ. Elle fit sa malle ; lentement, méthodiquement 
elle rangea ses affaires, s'appliquant à retenir ses pensées sur 
cet unique souci, matériel et présent, et se gardant par cette 
occupation contre des réflexions trop graves. Beaucoup de temps 
passa ainsi; avant même qu'il fût cinq heures, sous le ciel bas 
le jour s'obscurcit, et le soir fit glisser ses ombres dans la pièce. 
Elle regarda au dehors : sur la façade de la maison, qu'elle aper- 
cevait de biais, des fenêtres s'éclairèrent çà et là. Le vent pas- 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

sait par bourrasques sur le parc, faisant ge'mir les arbres ; par 
momens, dans le jour finissant, la neige et la grêle tombaient 
en averses brusques, et de leur chute oblique et violente voi- 
laient le paysage comme un rideau. Un chagrin douloureux se 
leva dans le cœur de Laure; elle s'approcha de la fenêtre et 
appuya son front contre la vitre, comme font les enfans tristes 
par les jours pluvieux. 

Elle pensa à sa sœur... Pourquoi Louise n'était-elle pas 
venue ? Elle l'avait peut-être froissée par sa décision soudaine ? 
Est-ce qu'il lui faudrait la quitter mécontente et glacée ? Du 
reste, elle ne la reverrait sans doute pas avant bien longtemps ; 
qui sait? elle ne la reverrait peut-être plus?... Et elle-même, 
où serait-elle demain ? Son cœur se serra, une inquiétude 
sourde et tragique envahit son âme, elle éprouva le besoin im- 
périeux d'aller vers sa sœur, de passer à côté d'elle les brefs 
momens qui la séparaient encore de ce départ irréparable et 
qu'elle avait voulu. 

Elle sortit de sa chambre, descendit l'escalier et se rendit 
dans le salon, où elle pensait trouver Louise. Elle entra : les 
deux pièces étaient vides ; elles étaient éclairées comme chaque 
soir; elles avaient un air inhabité, sous la lumière immobile, 
dans le silence morne. Laure les traversa rapidement, presque 
émue, et gagna une salle du rez-de-chaussée où le petit garçon 
avait ses jouets et où il passait la plus grande partie de son 
temps. Elle entr'ouvrit la porte : Louise n'était pas là non plus; 
au delà d'un vaste espace d'ombre, elle aperçut dans le fond de 
la pièce l'enfant avec sa bonne, sous la clarté d'une lampe. 
Elle voyait de face son visage entouré de cheveux blonds. Il était 
debout, il appuyait les coudes sur les genoux de sa bonne qui 
était assise; et, les mains sous le menton, il levait vers elle ses 
grands yeux limpides avec l'air d'écouter une paisible histoire. 
Laure referma la porte sans entrer. 

Elle se dit que sans doute Louise n'avait pas quitté sa 
chambre de l'après-midi. Elle s'y rendit et en effet la trouva 
là. Louise, dans un angle près d'une fenêtre, était étendue sur 
un divan qu'une étoffe orientale couvrait de ses plis. La pièce 
assez vaste était garnie de tentures rares, de meubles anciens 
et de bibelots; par terre, au pied du divan, était étalée la peau 
d'un ours à la gueule énorme, près de laquelle une haute 
lampe au globe dépoli posait son pied de cuivre mince et tordu. 



LAURE. 59 

Louise tenait à la main un livre qu'elle ne lisait pas. Quand 
Laure se fut approchée d'elle, elle se souleva un peu, et, en 
môme temps qu'elle lui prenait la main, elle lui dit avec une 
expression de regret, affectueux et peiné : 

— Pourquoi m'as-tu laissée seule cet après-midi ? J'ai souffert 
de la tête tout le temps... Maintenant je vais un peu mieux .. 

Laure fut très étonnée de cet accueil si calme. 
Elle demanda : 

— Marc est venu ? 

— Non... 

— Gomment! s'écria Laure. Marc n'est pas venu? 
Elle recula d'un pas et devint pâle. 

Louise, subitement effrayée, se leva : 

— Pourquoi? Qu'y a-t-il? demanda-t-elle. 

— Ce qu'il y a, Louise ? Mais je pars... 

— Quand donc ? 

— Tout de suite... G'est-a-dire dans deux heures... Marc 
devait te prévenir... 

— Tu pars ! Tu ne reviendras pas ? 

— Non. 

Louise resta quelques secondes immobile, regardant devant 
elle avec un visage sombre. Elle murmura : 

— C'est Marc qui a voulu cela... 

— Non, Louise, je m'y suis déterminée moi-même. 

— Oh ! Laure, ne me dis pas cela ! fit-elle avec un geste 
véhément. Elle ajouta : — Du reste, je vous ai vus passer en 
causant sur la terrasse, c'est alors que tout a été résolu, j'en suis 
sûre. N'est-ce pas vrai ? 

— Marc n'a pas demandé que je m'en aille, protesta Laure. 

— Oh! naturellement, je comprends... Il ne t'a pas dit : Je 
veux que vous partiez ce soir... ; c'est évident. Mais il t'a 
parlé de telle manière que tu as dû t'y décider. 

— Louise, je trouvais, moi aussi, que je ferais bien de m'en 
aller... Tu le vois : je mets la discorde entre Marc et toi. Le 
mieux est que je parte. La voiture m'attendra à sept heures. 

— Non, tu ne partiras pas! dit Louise avec résolution. Tu 
ne partiras pas, ou, du moins, pas ainsi... 

Elle ajouta : 

— Ne me quitte pas : que ferai-je ensuite?... Et toi, où donc 
iras-tu? quoi ! dans cette froide maison où je t'aie vue un jour? 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

Très animée, elle dit encore : . 

— Marc s'est mal conduit envers toi, au point qu'il n'a pas 
osé venir me le dire; cela m'étonne même de sa part... Je te 
demande pardon pour lui : mais tout ce qu'il pourra faire de 
blessant à ton égard sera réparé par moi. 

Laure lui dit : 

— Laisse donc cela, ne te tourmente point! 

Elle crut bien faire en ajoutant que rien ne l'obligeait à 
s'éloigner le soir même. 

Louise sonna; sa femme de chambre vint, et, ayant ouvert la 
porte, resta debout dans l'embrasure. 

— Allez dire, commanda Louise, qu'il est inutile d'atteler le 
coupé : mademoiselle Laure ne partira pas. 

La femme de chambre, peut-être surprise du ton impératif 
de Louise, attendit un instant, répéta l'ordre, puis sortit. Elle 
alla trouver le coeher, auquel Marc avait parlé, et lui transmit 
les instructions nouvelles; lui, ayant reçu un ordre de Marc, 
voulut tenir de lui aussi ce contre-ordre. C'est pourquoi, après 
conciliabule, la femme de chambre se rendit auprès de Marc, 
qui était toujours dans son bureau. 

Marc lui fit raconter exactement ce qu'elle avait vu et ce 
qu'on lui avait dit. 

— Madame vous a commandé de me prévenir? 

— Non, monsieur. 

Cette circonstance le froissa. Il se représenta bien ce qui avait 
dû se passer. Il ne tenait nullement à ce que Laure partit ce 
jour-là ; mais il comprit qu'il avait eu grand tort de ne pas aller 
trouver sa femme à l'issue de leur conversation, et, pour ne pas 
laisser la situation s'aggraver davantage, il se rendit auprès 
d'elle aussitôt. 

Dès qu'il fut entré dans la chambre, où toutes deux se trouvaient 
encore, Louise, s'avançant de quelques pas, lui dit avec vivacité : 

— Tu viens savoir pourquoi Laure ne s'en va point? 
Marc se tourna vers Laure et lui dit : 

— Voyez, c'est la première fois, depuis des années, qu'entre 
ma femme et moi s'élève une discussion grave. Reconnaissez-y 
la vérité de ce que je vous disais. Cependant, Laure, vous devez 
en convenir, je n'ai point demandé que vous vous sépariez de 
nous : cela, pourquoi Louise ne le sait-elle pas? 

Laure allait répondre, maisLouise,avantelle, s'adressa à Marc: 



LAURE. 61 

— Il importe peu que tu aies, en causant avec Laure, dit au 
juste ceci ou cela, puisque je sais qu'en réalité tu désirais son 
départ, et du re^te tu ne t'en es point caché. 

Marc la reprit assez doucement, disant qu'elle ne devait point 
tenir ce langage; puis, avec plus d'autorité, il dit qu'il avait en 
effet craint de voir régner dans sa maison les sentimens et les 
idées de Laure, idées qu'il avait connues autrefois, qu'il jugeait 
dangereuses et qu'il n'aimerait pas voir à sa femme. C'est à ce 
sujet seulement qu'il avait voulu poser une question à Laure ; 
s'il s'était trompé dans ses suppositions, rien n'était plus simple 
que de le rassurer. 

— Non, Marc, dit Louise d'un ton résolu, tu ne t'étais pas 
trompé. 

— Louise, oh! je t'en prie, dit Laure comme pour lui re- 
procher cette parole, et l'empêcher de poursuivre... Elle avait 
remarqué que la figure de Marc s'était contractée et embrunie; 
et elle voyait avec anxiété ce conflit dont elle était cause croître 
et se dérouler autour d'elle sans qu'elle pût rien pour l'apaiser. 
Elle était restée un peu en arrière, debout à côté de la lampe. 

Mais Louise ne l'écouta pas, et, les yeux pleins de flammes, 
continua, avec cette même exaltation dont Laure, depuis deux 
jours, avait vu plusieurs fois les signes. 

— Non, tu ne t'es pas trompé, tu as deviné juste... Je n'ai 
pas passé toute ma jeunesse à côté de Laure sans qu'il me 
soit resté d'elle un long souvenir; que j'en aie quelquefois 
souffert, c'est possible ; que parfois, à cause de cette influence 
cachée, j'aie eu de l'ennui et des larmes, c'est possible encore; 
et souvent je ne savais pourquoi... Mais, maintenant, je ne pour- 
rai plus oublier; c'est vrai, il est trop tard, je suis attachée 
à elle, tu ne te trompais pas. Mais, écoute-moi, il est autre chose 
encore qui fait qu'il me serait impossible de donner tort à ma 
sœur et de consentir à ce qu'elle soit contrainte de s'en aller 
d'ici comme il a failli arriver ce soir à cause de toi... Gela, un 
jour tu l'aurais regretté toi-même. Oui, tu l'aurais regretté; 
Marc, au lieu de t'irriter, remercie-moi. 

— Oh! Louise, je t'en prie! dit de nouveau Laure, inquiète 
de son ton ardent et ne sachant où pouvait l'entraîner le mou- 
vement de ses paroles et de ses pensées. 

Mais elle ne l'écouta point. 

— Oui, quelque chose fait que ce départ brutal est révoltant, 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

impossible, que je ne peux pas l'accepter; quelque chose que 
tu as ignoré sans doute et qui fait que cela ne se peut pas... 

A ces mots, Laure effrayée se rapprocha d'elle. 

— Mais, Louise, que veux-tu dire ? Est-ce ce que je t'ai raconté ? 

Elle ne voyait pas de lien entre cet événement et la situation 
présente. Elle saisit le bras de Louise et s'adressant à elle avec 
vivacité : 

— Je t'en supplie, tais-toi! Tu m'avais promis le silence... 

— Mais pourquoi cacher cela? Il faut bien que je m'explique 
au contraire, car c'est l'heure ou jamais... 

— Gomment! c'est donc vrai?... Oh! Louise, tais-toi! Je t'en 
supplie, tais-toi 1 Ces paroles que tu veux prononcer, tu ne 
pourras plus les réparer ; je suis sûre que tu les regretteras. 
Je t'ai prévenue déjà : un abîme sera creusé entre vous et moi; 
c'est un éternel adieu!... 

Malgré ces supplications de Laure, Louise, en quelques 
phrases rapides et décidées, dit à Marc à quel prix leur mariage 
s'était fait. Dès les premiers mots, Laure avait reculé de quel- 
ques pas, jusqu'à ce coin plus éclairé où elle avait trouvé Louise 
en arrivant. Marc, déconcerté, se tourna vers elle, comme s'il 
sollicitait une protestation ou un démenti. Elle resta immobile. 
Il murmura, après quelques secondes de silence : 

— Louise, je pense, comme Laure, que tu ne devais rien dire... 
Elle répliqua : 

— Mais tu m'y as obligée... 
Elle reprit avec éclat : 

— Oh! c'est que tu ne me comprends pas... Il ne s'agit point 
de toi, Marc : je n'ai pas voulu te faire de reproches, même pour 
ce qui s'est passé ce soir; non, ce n'est point cela. Seulement, 
représente-toi ce que je fus, moi, en cette circonstance, moi qui 
suis venue, ne me doutant de rien, ou plutôt, égoïste, aveugle, 
et qui ai été cause pour Laure d'un si profond changement; elle 
ne m'en a point voulu pourtant, et s'est au contraire sacrifiée 
pour me rendre heureuse... Alors, le sachant maintenant, puis- 
je consentir à ce qu'elle subisse quelque offense ici? Est-ce que 
je peux ne pas me révolter? Tu me comprends, à présent... Non, 
je te le répète, Marc, ce n'est pas que j'aie eu l'idée de te blâ- 
mer en quoi que ce fût, je ne pensais pas à cela; je ne pensais 
même pas à toi; sinon, j'aurais peut-être, en effet, préféré ne 
rien dire. Mais moi! vois donc! moi, qui suis toute chargée de 



LAURE. 63 

sa solitude, puis-je ne pas me demander seulement où elle va 
aller? Puis-je la laisser partir ainsi, brusquement, par cette tem- 
pête et cette nuit? Songe, songe à moi... 

Laure, après un premier moment d'extrême embarras, s'était 
redressée avec fierté. Au contraire, l'attitude de Marc manifesta 
l'incertitude et un grand malaise. Son premier mouvement 
avait été tout de surprise et de regret ; mais bientôt après, dé- 
couvrant les conséquences de cette révélation soudaine, il 
éprouva aussi de la contrariété et du dépit, car il se vit, en cet 
instant décisif et qui commandait l'avenir, obligé de s'incliner 
devant Laure, de s'effacer, de céder, quoi qu'il pût penser du 
présent. Tout d'abord, s'étant tourné vers elle, il lui avait dit, 
d'une voix émue et qui tremblait un peu : 

— Certes, il eût mieux valu mille fois que je quitte moi- 
même cette maison plutôt que vous en laisser partir mécontente 
et blessée... Ensuite, ses phrases se succédèrent, isolées, coupées, 
hésitantes : 

— En tout cas, je n'augmenterai pas mes torts envers vous. 
Jamais je ne vous reprocherai plus rien... Louise a eu raison 
de m'instruire. 

Il s'arrêta, puis, comme s'il se reprenait et comme si sa pensée 
plongeait en des perspectives graves et lointaines, il ajouta : 

— Il faut l'en remercier peut-être, ou bien peut-être il eût 
encore mieux valu plus d'oubli... 

— Non, dit Laure, il ne faut pas blâmer Louise. Mais ses 
paroles iront à l'encontre de ce qu'elle voulait : elle a eu t,ort 
de briser un silence qui seul pouvait permettre encore de diffé- 
rer nos adieux; maintenant, l'heure en est venue. 

— Oui, reprit Marc, pensif et convaincu, il est vrai, l'heure 
en est venue. 

— Pourquoi? dit Louise avec vivacité en s'adressant àLaure. 

— Oh! Louise, voyons! 

Elle fit un geste qui allait d'elle à Marc, pour indiquer qu'à 
cause de ce qu'il savait sur elle, elle ne pourrait demeurer 
désormais auprès de lui. Louise ne dit plus rien : de sorte que 
cette nécessité d'une définitive séparation, qu'elle avait voulu 
écarter et qui pourtant depuis deux jours ne cessait de s'affir- 
mer et de grandir, maintenant planait au-dessus d'eux, percep- 
tible pour chacun, exigeante, pressante, inévitable; et la même 
question oscilla dans l'âme de tous : Qui donc va dire adieu? 



64 REVUE DES DEUX MONDES. 

Quelques secondes passèrent, lourdes d'attente et d'immobi- 
lité : puis Laure allait parler, mais Louise, d'une voix à la fois 
timide et nette, murmura : 

— Laure ne partira pas... 

— Louise, c'est donc moi qui m'en irai? dit Marc, comme 
pour lui reme'morer la portée immense d'un pareil choix. 

Mais ces paroles ne l'arrêtèrent point. Au contraire, d'un 
mouvement spontané, elle ouvrit les bras, les tendit vers Laure, 
et elle s'avança vers elle en disant : 

— Non, Laure ne partira pas! Non! car j'ai trop besoin 
d'elle : elle sait bien pourquoi... Elle seule au monde peut 
savoir pourquoi... 

Elle traversa une partie de la pièce et vint jusqu'auprès de 
Laure, qui, craintive et désolée, regardait dans ses yeux une 
flamme merveilleuse. Elle serra Laure dans ses bras. 

Marc répéta, non sans amertume : 

— Par conséquent, tu en as décidé, Louise : c'est moi qui 
m'en irai. 

Laure avait senti qu'elle ne pouvait, en ce moment, repous- 
ser sa sœur sans lui causer une déception capable de la briser. 
Elle-même, d'autre part, ne se défendait point d'un sentiment 
de reconnaissance pour cet élan d'amour profond; aussi elle ne 
fît que murmurer plusieurs fois le nom de Louise, comme si 
elle la suppliait de prendre garde et de réfléchir. 

Mais Marc l'interrompit : 

— Non, Laure, cessez cet appel. Il est trop tard maintenant : 
à quoi bon ajouter un seul mot, puisque, entre vous et moi, il fal- 
lait choisir et puisque ma femme a choisi? Quand il me serait 
donné de rester, de quel prix pensez-vous que ce puisse être 
pour moi à présent? Non, n'offrez rien ni ne demandez rien; 
je pars. Et, du reste, jugez-en : maintenant que vous avez passé 
entre nous, que me servirait encore d'être ici ? 

En prononçant ces derniers mots, une sourde irritation fit 
frémir sa voix, malgré sa volonté bien arrêtée d'avoir des égards 
pour Laure. Pour elle, elle ne douta pas que Louise l'eût cruel- 
lement blessé, et elle devina qu'en cette minute, il les enveloppait 
l'une et l'autre dans un égal ressentiment. Louise s'en rendait 
compte aussi, et s'écartait de lui d'autant plus. 

Maintenant, épuisée d'émotion, elle s'appuyait contre sa 
sœur, comme si elle s'était tout entière remise à elle. 



LAURE. 65 

Marc poursuivait : 

— Restez donc avec Louise... Puisque vous me l'avez donnée, 
reprenez-la... 

Il ajouta : 

— Ou plutôt, que dis-je? c'est déjà fait! Vous l'avez reprise 
déjà. Notre union, peut-être, méritait plus de respect, quoi qu'on 
y put critiquer. Mais je ne me permettrai même pas de me 
défendre contre vous; je vous l'ai dit: je m'en dénie le droit. Il 
est juste et naturel que ce soit moi qui m'éloigne; c'est mon 
tour, Laure. Et puis, la maison est à vous : j'aurais eu honte 
s'il vous en avait fallu sortir à cause de moi. 

Laure ne tenta point de répondre : il lui parut que tout 
effort serait vain pour empêcher la situation de se dénouer 
suivant sa nécessité présente. Mais déjà elle se promettait de 
s'appliquer par la suite à réparer ce désordre né de ses actions 
passées. Marc sans doute pensa lui-même que cet adieu n'était 
peut-être pas irréparable. 

— Laure, vous réfléchirez, dit-il avant de s'éloigner. 

— MarcI dit-elle, il ne s'agit point de moi... Attendez, la 
paix reviendra... 

Marc déclara qu'en partant il emmènerait son fils. Louise, à 
ces mots, se redressa, comme pour la prendre à témoin que 
c'était là une chose abominable. 

Mais Laure, dont la pensée était tournée déjà vers l'avenir, 
estimant que Marc emportait le gage le meilleur d'une réconci- 
liation future, et, d'autre part, craignant peut-être pour l'instant 
des paroles trop vives, empêcha Louise de protester. 

Marc dit : 

— Je sais, Laure, que si vous m'en priiez, je le devrais 
laisser. Mais comprenez que, si je vous l'enlève, ce n'est point 
pour vous offenser, ni pour olfenser sa mère. Seulement, j'aurais 
un scrupule à vous le confier : il aura d'autres maîtres que vous. 

Elles restèrent seules. 

Un temps assez long passa. Laure se demandait si Louise 
n'aurait pas un regret, si elle n'allait pas, par un brusque retour, 
empêcher ce qui s'accomplissait. Elle attendait, n'osant rien 
dire, la regardant. Mais Louise, assise, immobile, les yeux un 
peu vagues, semblait presque distraite du présent. 

On entendit une voiture rouler sur le sable de la terrasse. 
Louise alors tressaillit; elle se redressa, comme si elle était 

TOME XV. — 1913* 5 



66 REVUE DES DEUX MONDES. 

ramenée tout à coup au cœur d'une réalité qui la blessait. Elle 
se leva, elle alla jusqu'à la fenêtre qu'elle ouvrit ; le vent 
bruissait dans la nuit noire. Elle se pencha; elle ne vit rien. 
Elle revint s'asseoir; puis, comme comprenant maintenant 
mieux ce qui s'était passé, elle se mit à pleurer. 
Elle attira Laure près d'elle ; elle demanda : 

— Ai-je eu tort ? 

Laure, debout près d'elle, pour le moment désireuse avant 
tout de la consoler, dit : 

— Rappelle-toi qu'au lieu d'eux ce serait moi qui partirais... 
Louise dit : 

— C'est vrai. -C'est vrai... 

Et elle ajouta : (( Il ne me reste que toi ! » 

Par la fenêtre encore ouverte, un grand coup de vent téné- 
breux entra, qui fît vaciller la lumière des lampes, jeta des^ 
gouttes de pluie sur le parquet brillant, remua les rideaux efc 
alla secouer dans un vase une gerbe de fleurs d'oii tombèrent 
quelques pétales. 

Près de sa sœur, inclinée, pleurant, dans cette pièce qui 
venait d'être témoin de cette scène violente, Laure sentit avec 
un frisson passer ce souffle destructeur, venu des profondeurs 
de la nuit, et où il lui sembla reconnaître une puissance 
tragique et familière. 

Louise lui dit : 

— Vois : à présent, je te suis soumise, je suis pareille à toi. 
Est-ce que pour toi ce n'est pas beaucoup ? 

Elle ne doutait point d'une réponse affirmative. Mais au 
contraire, cette question fit faire à Laure un retour très grave 
sur elle-même : non, elle ne tenait plus à cette domination sur 
les âmes; non, elle n'aspirait plus à cette souveraineté autre- 
fois si précieuse. Déjà, la veille, elle s'était reproché ce penchant 
ancien et secret: et depuis, s'était encore élargi son savoir ! 

Aussi elle dit à mi-voix, suivant un sentiment intérieur plus 
encore qu'elle ne répondait à la question posée : 

— Non, Louise, je ne suis plus ainsi... 

XI 

Le lendemain matin, quand Laure descendit de sa chambre, 
elle fut frappée de l'aspect de la maison. Aucune animation,. 



LAURE. ai 

point de bruit ; partout quelque chose de glacé et d'inquiet. 
Non que le train ordinaire de la vie fût dérangé ; les domes- 
tiques vaquaient comme de coutume à leurs occupations, mais 
silencieusement, avec l'air de craindre ou d'épier. Ils n'avaient 
guère pu manquer d'interpréter le brusque départ de Marc 
comme une rupture entre sa femme et lui, et avaient dû sup- 
poser que Laure n'était pas étrangère à cette circonstance. Elle 
crut entrevoir ce soupçon, mêlé peut-être d'un secret reproche, 
dans quelques regards rapides qui heurtèrent le sien... Emue 
par ce morne accablement, qui semblait atteindre jusqu'aux 
choses mêmes, elle sortit et se promena un moment sur la ter- 
rasse. Ces effets de sa présence, visibles autour d'elle, cette 
sourde accusation éparse faisaient venir de toutes parts et peser 
sur sa conscience un sentiment très poignant de responsabilité. 

Ce sentiment était si puissant qu'il l'enveloppait tout 
entière, pénétrait jusqu'à l'intime de son être. Car elle se disait 
que, si elle était cause de ces événemens pénibles, cependant ils 
s'étaient accomplis en dehors d'elle, non seulement sans qu'elle 
les eût conduits, mais encore sans qu'elle y eût librement par- 
ticipé : c'est pourquoi elle se voyait coupable, non dans sa 
volonté, mais bien plus profondément, dans sa nature même... 
Ainsi pensait-elle, tandis qu'elle marchait en face de la maison 
inerte aux volets mi-clos, dans la brume légère de cette ma- 
tinée sans soleil. 

Elle était venue ici quelques semaines plus tôt comme pour 
une tentative nouvelle : oui, après cette misère intérieure ren- 
contrée aux extrêmes de la solitude et du renoncement, elle 
avait désiré savoir si elle trouverait un peu plus de bien-être au 
milieu des personnes qui avaient accepté la vie avec simplicité. 
Mais de cette expérience qu'était-il résulté ? ce qu'elle avait 
devant les yeux, ces signes de malheur sur cette maison, entre 
toutes la plus chère, où elle avait passé. 

Donc elle voyait que, de quelque côté que s'adressât son âme, 
elle était vouée à un échec total. 

Cette constatation, quoique très amère, ne la révolta point ; 
elle s'y soumit comme à une nécessité désormais inéluctable. Il 
lui apparut avec évidence qu'elle avait pour ainsi dire apporté 
en naissant et ensuite traîné partout un certain savoir sur la vie 
qui était un savoir dangereux. Sur cette connaissance fatale, à 
la fois science et inquiétude, elle avait osé ici, devant des yeux 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

préparés à bien voir, faire des confidences trop secrètes et lever 
un coin de rideau : mais, à l'avenir, elle ne voulait plus 
répandre autour d'elle le trouble qu'elle ressentait. 

Une chose cependant lui demeurait presque inexplicable : 
comment se faisait-il qu'elle, voyageuse lasse d'elle-même, désa- 
busée, portant dans le cœur cette sorte de désenchantement des 
choses éternelles, fatiguée des rives lointaines, comment avait- 
elle pu, sans le vouloir, et presque malgré elle, susciter tant 
d'enthousiasme pour ce qui l'avait déçue ? Il ne suffisait pas de 
mettre en garde, de prévenir I Rien ne servait, ni l'expérience 
d'autrui, ni aveux, ni avertissemens, ni conseils I C'était un 
mal qui rayonnait de ses pensées : si elle voulait l'épargner à 
d'autres, elle devait se taire rigoureusement, ne plus rien laisser 
transparaître de sa nature profonde, enfermer dans un silence 
unique à la fois espoirs et désillusions, les désiçs et les larmes. 

Oui, auprès de sa sœur, telle était la conduite qu'elle devait 
désormais tenir : plus jamais elle ne laisserait sur ses actes ou 
ses paroles glisser un reflet de ses sentimens intimes et véri- 
tables... Elle se promit de se tenir strictement à ce dessein 
durant les jours suivans, mais sans soupçonner encore durant 
ces premières minutes combien, pour cette épreuve, il lui 
faudrait de courage et même de dureté. 

Au cours de cette matinée, elle se rendit près de sa sœur, 
qu'elle trouva prête à sortir. Elle lui dit qu'elle était levée 
depuis longtemps, qu'il y avait dans la maison une pénible 
atmosphère de mélancolie, qu'elle avait été surtout attristée de 
l'absence du petit garçon. Une ombre passa sur le visage de 
Jjouise, qui souffrit non seulement de ce que disait Laure, 
mais surtout qu'elle le dît. Elle s'étonna de ce changement dans 
ses manières. Ainsi commença cet obscur et douloureux conflit. 

Laure ne modifia pas extérieurement ni même visiblement 
son attitude envers sa sœur : mais elle eut désormais l'air de 
ne rien savoir des sentimens qui l'avaient troublée. Gela sans 
affectation, sans parti pris apparent : elle ne se dérobait point 
aux questions, parlait du même ton qu'auparavant ; ce n'étaient 
que des altérations insensibles, un léger changement de 
nuances comme si toutes ses pensées à la fois étaient devenues 
d'un degré plus vulgaires. S'il était question de la scène de la 
veille, elle paraissait n'y voir qu'un incident assez commun, 
regrettable du reste, et auquel elle était affligée d'avoir donné 



LAURE. 69 

occasion : mais rien ne témoignait qu'elle en eût connu le sens 
véritable. Sans cesser d'être airectueuse, elle écartait cependant 
doucement la tendresse vive de sa sœur, arrêtant de loin 
tout élan, évitant toute parole qui eût pu permettre à des sen- 
timens d'ordre profond de se produire et de s'exprimer; enfin, 
après avoir provoqué ce grand ébranlement d'àme, ne le con- 
naissant et ne le reflétant plus qu'à la façon d'un miroir défec- 
tueux qui diminue et qui déforme. 

Louise en ressentit de la gêne et un malaise cruel avant 
même qu'elle eût compris pourquoi. Puis, peu à peu, son 
inquiétude s'éclaira, grandit; ne percevant aucun signe des 
intentions de Laure et très éloignée de pénétrer son silence, au 
cours même de cette première journée, elle vint à se demander 
s'il serait vrai que sa sœur eût cessé de la comprendre. 

Laure, qui voyait son chagrin, lui dit que de plus en plus elle 
se repentait de lui avoir laissé connaître les événemens survenus 
huit années plus tôt; mais Louise murmura, hochant la tête : 

— Non, Laure, non... Il ne s'agit plus de cela. 
Mais elle ne savait comment s'expliquer. 

Laure, à plusieurs reprises, lui dit qu'elle la remerciait 
d'avoir voulu à tout prix lui éviter un départ qui eût pu paraître 
humiliant; et elle ajouta une fois : 

— Mais certes, à présent, je m'en irai sans qu'il puisse venir 
à l'idée de personne que j'y ai été contrainte. 

A ces mots, Louise dit d'une façon un peu brusque et 
amère : 

— Gomment! Tu veux donc t'en aller? 

Elle paraissait stupéfiée de cette perspective ; et Laure, au 
contraire, sembla n'en avoir jamais envisagé d'autre. 

Tout le long de ce jour, Louise chercha à provoquer des 
paroles qui, tout au moins, porteraient sur la réalité de leur 
situation présente ; mais elle n'y réussit pas. Laure, doucement, 
sans éclat, réduisait ce que disait sa sœur à des proportions 
sages et banales; son calme, sa sérénité indifférente ne se démen- 
tirent pas et elle ne mettait pas à suivre son dessein assez 
d'empressement pour le trahir. 

Lorsque le soir, après dîner, Louise, tourmentée d'un effroi 
nouveau, se trouva dans le salon seule en compagnie de Laure 
qui ne disait rien, tout à coup, elle murmura : 

— Laure, si tu pars, je veux m'en aller avec toi... 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cette phrase, jetée timidement dans leur silence, avait un 
accent de prière que Laure aurait dû entendre. 

Distraitement, quoique d'une façon amicale, elle répondit : 

• — Quelle idée! Tu n'y as pas réfléchi... 

Apparemment, elle n'avait pas une seconde pris cette demande 
au sérieux. 

— Mais si, insista Louise, c'est ce que je veux... 
Laure lui dit : 

— Tu as donc renoncé à voir ton mari et ton fils? mais 
comme si elle lui prêtait une opinion absurde, à laquelle il 
n'était même pas possible de s'arrêter. 

Louise, confuse, fut contrainte de répondre « non, » et 
Laure l'abandonna sur cette contradiction; puis elle s'occupa 
d'autre chose, sans paraître même garder la mémoire de ce qui 
venait d'être dit. Cependant elle ajouta, d'une façon à la fois 
détachée et nette : 

— Lorsque je serai partie, Marc reviendra... 

Louise, qui jugeait que sa rupture avec Marc était grave et 
peut-être irréparable, ne répondit rien; mais à plusieurs reprises 
elle secoua la tête tristement, elle pensa : « Non, décidément, 
Laure ne se rend pas compte... Elle était là, tout s'est passé 
devant elle, autour d'elle, et pourtant on dirait qu'elle a été 
comme une étrangère; elle voyait, et c'est comme si elle n'avait 
pas vu... Sinon, elle saurait bien que ce qu'elle dit et fait à 
présent ne suffit point : mais moi, qui ai tant cru en elle, que 
me reste-t-il désormais? » Sans doute, l'idée l'effleura que cette 
réserve pouvait être méditée et voulue ; mais, quoi que ce fût 
qui manquât, que ce fût compréhension, sympathie ou bonne 
volonté, en tout cas quelque chose faisait défaut, sur quoi elle 
avait compté absolument, sur quoi s'appuyait tout l'avenir. Ce 
n'était qu'illusion, mirage! S'était-elle trompée à ce point? Et 
elle avait tout sacrifié ! Ses idées couraient hâtives, et son imagi- 
nation animée poussait sa déception à bout... Les mains posées 
sur les bras de son fauteuil, elle regardait devant elle comme si 
elle avait vu défiler des visions douloureuses, et toute son atti- 
tude exprimait la lassitude et le découragement. 

Mais Laure ne fit attention ni au regard suppliant que de 
temps en temps elle jetait vers elle, ni à sa détresse, qu'elle 
avait l'air de lui offrir. Certes elle voyait bien, mais elle était 
résolue à demeurer près d'elle inflexible et ignorante, malgré sa 



LAURE, 71 

tendresse et sa pitié. Elle savait qu'à sa sœur tout manquait à 
la fois; que ses enthousiasmes, ses élans vers ce qui lui appa- 
raissait le plus noble et le plus haut, maintenant blessés, déso- 
rientés, retombaient comme des chimères et des mensonges. 
Et, cependant, il valait mieux, dans cette angoisse même, qu'elle 
ne reçût ni aide ni conseil, afin qu'une heure arrivât où, 
accablée de son attente vaine et la jugeant à jamais inféconde, 
elle consentit à nouveau et se pliât au bonheur plus simple 
qu'elle avait fui. Laure .se disait que, quand aurait sonné cette 
heure d'amertume souveraine et d'oubli, elle s'en irait pour 
toujours, et d'abord elle se rendrait près de Marc pour le prier 
d'oublier de son côté et de revenir. . . Mais, pour cela, il était néces- 
saire que Louise n'entendit pas un mot qui la secourût, que 
pas une lueur ne brillât dans ses doutes, que pas un regard ami 
ne traversât sa solitude : ainsi cette crise se dénouerait dans le 
silence et la nuit, où seulement peut périr un mal profond. 

Le lendemain, Louise, repliée sur elle-même, sombre, n'es- 
saya même plus de la questionner, comme si déjà elle s'était 
persuadée que toute tentative était perdue d'avance et qu'elle ne 
pouvait compter sur elle. Et Laure, comme la veille, évita de 
prononcer aucune parole qui porterait sur sa peine véritable.; 
Mais elle eut besoin de toute l'énergie qu'elle s'était promise pour 
ne pas faire un mouvement vers cette détresse où elle recon- 
naissait la sienne. Car, elle aussi, avait jeté ce même appel dou- 
loureux et vain; elle aussi, avait souffert d'une attente pareille 
qui se blessait partout et qui dans tout l'univers ne rencontrait 
nul écho, et il fallait maintenant que ce fût elle qui, à l'égard 
d'une autre personne, réalisât ce refus et détînt ce silence ! 

Cependant il valait mieux que sa sœur fit en quelques jours 
cette expérience décisive et brève, plutôt que d'être entraînée là 
où elle-même n'avait jamais été satisfaite ni consolée. Mais quel 
dur combat pour briser dans le cœur d'autrui les sentimens qui 
lui étaient le plus intimes et le plus chers, pour les détruire 
après les avoir fait naître ! Elle savait qu'elle écartait d'elle 
à jamais la seule amitié qui fût selon son destin, le seul repos, 
le seul bonheur pour elle. Plusieurs fois, elle se sentit proche de 
sa sœur par la pensée, si pareille, si unie à elle, si voisine, si 
aimante, qu'elle-même s'étonnait qu'il suffit, pour creuser des 
abîmes, de cette apparence glacée. 

Le jour suivant, elles sortirent ensemble l'après-midi. Louise, 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

intentionnellement, dirigea leurs pas sur les chemins de la col- 
line ; et, ainsi, elles allèrent jusqu'à l'endroit où elles avaient 
causé quelques jours plus tôt. 

Le ciel était jusqu'à l'horizon uniformément triste et gris. 

D'une voix résignée, douce, à peine plaintive, Louise dit : 

— Tu vois, Laure, c'était ici, je ne l'oublierai jamais... Ici, 
un jour, non seulement j'ai appris ce que tu as été jadis pour 
moi, mais je me suis sentie transformée par ta présence, et, 
pour ainsi dire, illuminée intérieurement. Ce jour-là, j'ai pensé 
que, si tu le voulais, tu pourrais m'élever au-dessus de ce que 
j'ai été jusqu'ici... J'ai cru cela, mais voilà qu'à présent, tu ne 
m'entends plus; on dirait qu'entre nous une porte s'est fermée ! 
Cependant, à cause de toi, j'ai délaissé tout ce que j'avais. Je 
me disais: Si j'agis ainsi, Laure sait pourquoi... 

Sa voix s'attrista et elle ajouta en laissant tomber les mains : 

— En me disant cela, je me trompais : Laure ne savait pas. 
Ce reproche voilé et mélancolique n'ajoutait rien à ce 

qu'avait deviné Laure. Elle ne répondit pas ; aussi Louise reprit 
d'un ton qui, maintenant, insistait davantage : 

— En vérité, il m'est difficile d'admettre que tu ne sais plus 
ce que je veux dire : si tu me désapprouves, il vaudrait mieux 
le laisser paraître, car même un reproche me serait précieux. 
Tandis qu'en me refusant cette aide, tu laisses supposer qu'à tes 
yeux, je compte à peine et que tu n'es occupée que de toi... Tu 
ne songes qu'à t'éloigner ; tu as l'air de t'être désintéressée de 
ce qui me concerne ; et peut-être cependant tu n'en as point le 
droit autant que tu penses. 

Sa voix s'était relevée, plus ferme et précise, presque accusa- 
trice, et Laure crut y distinguer une nuance de ressentiment. 
Elle ne répondit que sur le dernier point, avec indulgence, de 
la façon dont on écarte un reproche injuste sans tenir rigueur 
à celui qui l'a fait. Elle dit à Louise qu'elle avait tort de la 
rendre responsable de ce qui s'était passé; elle n'était point 
cause du départ de Marc, puisque au contraire elle avait fait son 
possible pour s'y opposer. 

Louise fit un bref signe de tête approbatif, qui était en même 
temps presque dédaigneux, comme si elle indiquait qu'elle accor- 
dait ce point, et, puisque c'était inutile, n'y reviendrait plus. 

Mais elle répéta avec amertume l'une des questions qu'elle 
avait déjà posées : 



LAURE. 73 

— N'est-ce point vrai que maintenant encore tu n'attends 
que le moment de t'éloigner? 

Et comme Laure, quoique émue, ne se hâtait point de 
répondre, elle dit : 

— Tu es dure, Laure... 

Laure regardait la terre à ses pieds. Cette dernière parole 
l'atteignit au fond de l'âme. Elle songea: « C'est vrai, Louise a 
raison : plusieurs fois dans ma vie j'ai été dure; mais je sais 
bien pourquoi : et précisément parce que je le sais je n'entrai- 
nerai jamais personne dans ces voies de l'infini où l'on apprend 
à être dure. » 

Toutefois, délaissant ses pensées, elle se contenta de répondre 
à la question posée par Louise : 

— Avant de m'en aller, j'attendrai quelque temps si tu le 
désires, cependant peu de jours, pour que Marc ne puisse rien 
me reprocher. 

— A cet égard, qu'importe le nombre de jours ! murmura 
Louise, à la fois découragée et impatiente. Elle laissa ses yeux 
errer au loin sur la plaine : « Comme la lumière est terne 
aujourd'hui ! dit-elle ; à perte de vue, la plaine s'étend sous son 
manteau sombre. » 

Puis, ayant réfléchi, elle s'adressa de nouveau à Laure : 

— Tu as l'air hautaine et détachée ; mais ce n'est qu'une 
apparence ; en fait, tu n'es pas si assurée, et je jurerais qu'au 
fond du cœur tu souffres et tu ne sais rien. 

Presque impérativement, elle ajouta : 

— Laure, regarde-moi ! 

Laure tourna lentement la tête vers elle ; Louise chercha à 
lire dans ses yeux ; mais elle les trouva inertes, voilés, et son 
regard s'y brisa. 

« Non seulement je souffre et je ne sais rien, pensait Laure, 
mais cela même je suis condamnée à ne le révéler jamais... 
Ainsi d'autres souffrances passeront près de moi, même les plus 
pures, les plus chères, même filles de la mienne, sans qu'il me 
soit permisd'avoir pour elles une larme ou un regard d'amitié. » 
Mais en même temps, comme Louise la dévisageait toujours, 
elle lui dit : 

— Pourquoi cherches-tu à lire ainsi au fond de mes yeux ? Les 
crois-tu pleins de mensonges?... De quoi t'inquiètes-tu? Hélas! 
pourquoi m'avoir, une fois après l'autre, menée sur cette colline? 



74 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Ni une fois ni l'autre je n'y suis venue en vain. Malgré 
tout, malgré toi, quelque chose en demeurera... 

Avec un accent désolé, elle ajouta, suivant la même pensée : 

— Laure, puisque tu es ainsi à présent, il valait mieux ne 
point venir, ne jamais entrer dans ma maison... 

A ces mots, la figure de Laure se contracta péniblement; 
elle acquiesça cependant aussitôt et dit : 

— Certes, je le sais bien, il eût mieux valu. 

Les deux jours suivans, elles ne se parlèrent presque pas, 
Laure montrait la même humeur qu'auparavant, complaisante, 
calme, et elle paraissait ne pas même remarquer que sa sœur 
l'évitait. Maintenant, c'était Louise qui se tenait à l'écart, 
ofiensée, morne, répondant à peine, voulant sans doute opposer 
à l'indifférence de Laure une indifférence égale. Et pourtant, 
dès le deuxième jour, Laure sentit que cette volonté hautaine 
déjà cédait, fléchissait, s'inclinait, que sa sœur se rapprochait 
d'elle, sans l'avoir comprise probablement, mais sans doute 
émue à la longue et vaincue par la grandeur austère de son 
silence. 

Le soir de ce jour, assises comme à l'ordinaire dans le salon, 
au milieu de la maison sans bruit, Laure parcourait yn journal 
des yeux, et Louise était près d'elle, inoccupée. Or, elle sentit 
que la main de Louise se posait doucement sur son bras; elle ne 
bougea pas; elle entendit ces paroles lentes glisser devant elle 
comme un souffle, chuchotées et distinctes : 

— Laure, ma chère Laure, pour une fois réponds-moi donc... 
Laisse-moi, pars si tu le veux, puisque aussi bien tu m'as déjà 
abandonnée. Mais, je t'en supplie, au moins dis-moi si tu fais 
exprès de ne plus me connaître ; car si je savais qu'il en est 
ainsi, je me serais moins trompée et te pardonnerais mieux. 

Laure ne prononça pas un seul mot, mais son regard se dé- 
tacha de sa lecture, et, chargé d'un sens très lourd, s'arrêta 
quelques secondes sur le visage de sa sœur ; ensuite ses yeux 
plongèrent au loin dans l'ombre, droit devant elle et fixement. 
A plusieurs reprises sa poitrine se souleva et sa respiration émue 
fit un léger bruit; elle ne fit rien pour réprimer ce signe qui 
la trahissait... Donc, Louise ne reçut aucune réponse, mais elle 
vit ce regard immobile et elle entendit ce souffle pressé ; ce 
fut assez pour qu'elle pressentit un monde d'intentions mysté- 
rieuses; tout à coup persuadée, et peut-être repentante, elle se 



LAURE.: 75 

pencha dans une attitude soumise, inclinant sous le regard de 
Laure la masse de ses cheveux noirs, tandis qu'elle laissait sur 
son bras reposer encore une main tremblante. 

Elles restèrent ainsi quelques instans, se comprenant à demi, 
dans une sorte de trêve tacite, hors de la trame des incidens et 
des heures. Mais pour rompre cette confidence muette qui déjà 
débordait ses desseins, Laure se leva ; elle fit quelques pas dans 
la pièce. Elle vit qu'elle était devenue libre, que sa sœur main- 
tenant était docile et brisée : et elle faillit pleurer. 

Elle dit : 

— Louise, je partirai... 

Bien que cette parole fût hâtive et presque brutale, elles n'en 
eurent ni l'une ni l'autre l'impression précise, tant cette réso- 
lution était enveloppée encore de ce qui s'était mystérieusement 
passé. 

Aussi Louise ne protesta point. 

Après quelques secondes, Laure dit, presque comme si elle 
commandait : 

— Tu resteras ici, tu ne feras rien avant que je t'écrive. 
Louise acquiesça d'un léger signe de tête. 

Elle était restée assise; Laure s'approcha d'elle, posa la main 
sur ses cheveux et demanda : 

— Tu ne m'en veux point ? 
Louise secoua la tête et dit : 

— Non. 

Laure, après ce commencement d'entente, avait craint d'être 
désormais plus faible, et que, par cette première fêlure, bientôt 
tout son secret ne s'enfuit. C'est pourquoi, voyant son départ 
possible, elle s'était hâtée de le décider. De plus, elle savait que 
Marc était, pour le moment, dans sa propriété de Vauxcelles, 
située à une douzaine de kilomètres ; elle avait fait le projet d'aller 
le trouver là : mais il pouvait s'éloigner d'un jour à l'autre... 

Donc, le lendemain même elle quitta la Mettrie. 

Vers une heure de l'après-midi, la Victoria qui devait l'em- 
mener attendait devant le perron. Louise vint avec elle sur le 
seuil. Les nuages ternes et froids de la semaine précédente 
s'étaient écartés, le ciel était bleu; le soleil brillait; et, comme 
elles passaient la porte de la maison, un souffle de chaleur jeune 
et caressante vint glisser sur leurs visages. C'était de toute 
l'année le premier jour véritablement beau; non point pareil 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

aux quelques après-midi lumineuses éparses sur le mois d'avril, 
non plus cet éclat fragile et sec; mais il régnait dans l'atmo- 
sphère une singulière douceur, pénétrante, neuve; dans le jardin 
verdissant, chaque branche se parait de bourgeons, et on eût dit 
qu'il était sensible à tous les êtres de la création que, après une 
longue attente, cette fois le printemps s'était déclaré. 

Laure descendait déjà les degrés du perron, Louise lui dit : 

— Voilà que tu me délaisses et tu t'en vas dans cette lu- 
mière... 

Elle continua, regardant le jardin devant elle : 

— C'est étrange comme, durant ces derniers jours brumeux, 
tout a sourdement travaillé pour qu'éclate aujourd'hui ce tardif 
printemps. Mais les maisons sont encore froides... 

Laure, avant de se séparer d'elle, l'embrassa et lui demanda 
d'avoir confiance. Louise retint sa main et lui dit : 

— Une fois de plus il me faut savoir que je te retenais ici 
par force et que tu n'y restais qu'à contre-cœur. Je saisj'impor- 
tance de cet adieu... Mais laissons cela, n'en parlons plus : 
j'accepte, je ne demande rien. Tu vois, je ne t'ai même pas ques- 
tionnée sur ce que tu attendais de l'avenir pour toi ou pour 
moi... Et cependant, reprit-elle comme la priant, songe une fois 
à tout ce que tu emportes avec toi d'ici, et qui n'y sera jamais plus. 

Elle accompagna ces derniers mots d'un geste navré, venu 
du fond d'elle-même, et qui semblait désigner à la fois elle et 
cette nature enchantée du printemps. 

Laure monta dans la voiture, qui partit, gagna le village 
sur les coteaux, puis descendit vers le pont pour passer l'Allier. 
Arrivée là, Laure donna au cocher l'ordre de la conduire au 
château de Marc, à Vauxcelles, au lieu de la mener à Moulins, 
comme il avait été convenu précédemment. De sorte que le lan- 
dau traversa la plaine, puis gravit les hauteurs qui la bordent 
de l'autre côté. 

Laure ne se retourna point pour voir la maison ni l'amphi- 
théâtre de ses collines ; car, même en repoussant toute impression 
du dehors, même close ainsi et repliée sur elle-même, elle avait 
déjà peine à soutenir sa volonté et à empêcher ses pleurs. Il n'y 
avait cependant autour d'elle que paix et universelle bienveil- 
lance ; le vent qui courait sur les blés, en les courbant les ar- 
gentait de reflets ; les arbres étaient pareils à des bouquets roses 
ou neigeux; des fermes blanches aux toits rouges brillaient sur 



LAURE. 77 

le tapis de verdure fraiche chargée de boutons d'or, où elles 
semblaient pose'es comme des jouets. Mais dans son cœur un 
désespoir s'enflait, âpre, immense, plein d'abîmes, comme si 
elle avait, en ces minutes, souffert de toute sa vie à la fois et 
comme si le passé et l'avenir ensemble avaient convergé là, sur 
ce moment qui fléchissait. La douceur épandue autour d'elle, 
les clartés, les parfums, tant de nouveauté jetée sur ses adieux, 
au lieu de l'aider, faisaient avec ses sentimens un contraste qui 
les rendait plus amers. Elle avait sans doute conscience de 
porter dans l'âme quelque chose de grand et que sa conduite M 
avait le signe jusqu'en cette démarche dernière ; elle sentait 
cette sorte de beauté sur elle, mais à la manière d'un crépuscule 
aux lueurs extrêmes et tristes ; et dans cette voiture qui courait 
sur les routes, elle se voyait chétive, accablée, misérable, comme 
un point de détresse au milieu de la lumière infinie qui tom- 
bait du ciel pur et revêtait les plaines. 

Ce n'était pas cependant qu'elle s'inquiétât de l'accueil que 
lui ferait Marc. Elle y songeait au contraire à peine, et avait 
secrètement, à cet égard, une sécurité confiante. Et il était en 
effet vrai, sans qu'elle put le deviner, que Marc, depuis quelques 
jours, avait fait sur les derniers événemens des réflexions qui 
préparaient sa venue et aplanissaient ses pas. 

Dans sa solitude, il lui était venu des regrets de ce mouve- 
ment de surprise et d'humeur qUi avait décidé de son brusque 
départ ; il s'était reproché de n'avoir pas usé de ménagemens et 
de patience. Il avait éprouvé un remords mélancolique en se 
représentant de quel poids avaient pesé sur la vie de Laure les 
journées d'autrefois, oii ils avaient été rapprochés; et ces mo- 
mens à quoi, dans la suite de son existence, plus rien n'avait 
ressemblé, où il avait été souvent étonné par ses paroles en 
même temps qu'il y -voyait la marque d'une volonté haute et 
magnifique, avaient à plusieurs reprises réapparu dans sa mé- 
moire avec la fraîcheur d'un songe ancien. 

La voiture qui conduisait Laure, après avoir longé quelques 
instans le mur d'un parc, s'arrêta devant la grille du portail. On 
apercevait à travers les barreaux un chemin où se penchaient 
des arbres. Elle descendit de voiture et entra. Son cœur se mit 
à battre à coups violens, et pourtant on eût dit qu'elle péné- 
trait dans un asile de silence, d'ombre et de recueillement. Elle 
suivit le chemin sous les branches retombantes, et arriva devant 



73 REVUE DES DEUX MONDES. 

le petit ehâteau Louis XIII aux ailes courtes, au toit d'ardoises, 
qu'elle n'avait pas revu depuis les visites de son enfance. Les 
fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes; à l'une d'elles 
apparut un vieux domestique, gardien de la demeure, pour le 
moment occupé dans l'une des pièces, et qui avait été attiré 
par le bruit de ses pas. 

A sa question, il répondit que Marc était dans le parc avec 
son fils, (( probablement au bout de la grande allée. » Elle se 
souvenait que l'allée que depuis très longtemps on dénommait 
ainsi était à la lisière du parc, du côté de la plaine, et qu'une 
balustrade la bordait au-dessus des prairies inclinées. 

Le domestique avait remarqué que chacun des derniers jours 
Marc s'y était promené souvent. Or cet après-midi, en effet, il y 
était venu de nouveau ; il s'était assis sur un banc, tandis que 
son lils jouait dans le sable à ses pieds ; au bout d'un moment, , 
envahi de lassitude ou peut-être engourdi par la chaleur nou- 
velle, il s'était étendu sur ce banc courbe et profond, puis, ayant 
ramené et croisé les mains sous sa tête, peu à peu il avait fermé 
les yeux dans un demi-sommeil. 

Laure alla donc du côté qui lui était indiqué. Mais d'abord 
elle se reconnut difficilement dans le fouillis des allées mal 
entretenues. Dans les fourrés, où erraient ces allées étroites et 
d'oii s'envolaient des oiseaux, une certaine obscurité régnait, 
nou tant à cause des feuilles à peine naissantes que de la masse 
des rameaux jamais coupés ; des ronces avançaient, qui accro- 
chaient sa robe ; plusieurs fois, il lui fallut écarter des branches 
avec la main. Un moment elle pensa s'égarer. Elle arriva au 
bord d'un bassin dont elle n'avait nul souvenir. La surface de 
l'eau était couverte d'une mousse vert clair et, à son approche, 
de tous côtés s'y élancèrent des grenouilles. Elle s'arrêta,, ne 
sachant plus comment se diriger. Plusieurs avenues conver- 
geaient vers ce point : d'un côté imprévu, au bout de l'une d'elles, 
elle aperçut, encadrée dans un ovale de lumière, une aile du 
petit château aux briques rouges et blanches. Elle s'orienta 
ainsi, et, s'enfonçant à nouveau dans les massifs, elle atteignit 
bientôt la lisière du taillis. Elle en sortit et découvrit en face 
d'elle toute la plaine ; et, quoique dans les premières secondes 
elle fût éblouie par ce vaste horizon et par le grand soleil, elle 
reconnut aussitôt à peu de distance l'allée nue et sans arbres 
qu'elle cherchaitr.; 



LAURE. 79 

Elle s'approcha de Marc et de l'enfant, et, en s'avançant, 
^lle s'étonnait que ni l'un ni l'autre ne la vit. Elle pensa bien que 
Marc s'était endormi. Quant au petit garçon, il était penché 
vers le sol avec un air très attentif; elle l'apercevait de profil; 
ses boucles blondes tombant en avant sur ses joues cachaient 
presque son visage. Venue près de lui, Laure découvrit avec 
surprise que ce qui l'occupait à ce point était de retenir dans le 
sable un lézard prisonnier. Il se redressa soudain ; d'abord un 
éclair brilla dans ses yeux; cependant, au lieu de s'élancer vers 
Laure, il se rapprocha de son père avec un air presque craintif. 
11 s'appuya contre le banc, et un doigt au coin de la bouche, il 
leva vers elle un regard étonné et très sérieux. 

Elle vint jusqu'à côté de Marc, dont les yeux étaient toujours 
clos. 

Debout près de lui, elle remarqua une fois de plus combien, 
depuis une huitaine d'années, ses traits avaient peu changé. Elle 
resta là un instant, immobile, et sa poitrine oppressée se soule- 
vait irrégulièrement. 

Puis elle l'appela à plusieurs reprises; sa voix était basse, et 
avait pourtant l'accent d'un appel qu'on jette à une personne 
située à une distance très lointaine : 

— Marc 1 Marc ! . . . Marc, éveillez-vous ! . . . 

Marc dormait à peine; il se souleva, et, stupéfié de voir 
Laure près de lui, il passa la main devant ses yeux, comme on 
fait pour écarter les débris d'un songe. 

— Oui, c'est moi, Marc, qui suis venue.... Vous ne m'atten- 
diez pas ; vous avez peine h croire que c'est réellement moi qui 
suis ici, mais je n'en suis point surprise, et vous me voyez en 
elîet pour la dernière fois. 

Marc, qui s'était levé, lui offrit de s'asseoir, elle accepta 
parce qu'elle était très lasse. Le vaste paysage s'étendait devant 
elle, un peu dissimulé par la balustrade qui bordait l'allée. 

Gomme elle ne disait rien, Marc demanda pour quel motif 
elle était venue; elle répondit : 

— Ohl vous le devinez bien... Il suffit de me voir ici... J'ai 
voulu vous demander de retourner près de Louise. Je ne tiens 
plus qu'à cela. Vous le pouvez sans crainte à présent, car moi 
je lui ai dit adieu, quoi qu'il ait pût m'en coûter, et je ne re- 
viendrai jamais. 

Après quoi, elle parut très accablée. Marc vit un reproche 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans ces mots, qui, en fait, n'en contenaient point. Il dit qu'il 
n'avait pas souliaité ni demandé une solution si radicale et, 
sans doute, si dure pour elle. 
Mais elle secoua la tête : 

— Si, si, c'est ce que vous avez demandé, ce que vous avez 
désiré; et en cela, du reste, vous n'aviez point tort... Ce qui 
serait mal de votre part, ce serait de faire expier à ma sœur son 
affection pour moi; mais vous aviez raison de vouloir que je me 
sépare d'elle, et c'est là ce qu'il fallait précisément. 

Elle eut un geste d'extrême lassitude, comme si, en même 
temps qu'elle faisait cet aveu, lui échappait la force qui l'avait 
soutenue jusque-là, et maintenant s'épandait son chagrin long- 
temps accumulé. 

Marc vit des pleurs s'assembler au bord de ses yeux. 

Avec remords et pitié, il regarda ces larmes qui, peu à peu, 
débordaient des paupières et commençaient à glisser au long de 
ses joues. Il remarqua qu'elle avait le visage pâle et fatigué; il 
vit son buste mince, en ce moment un peu penché en avant, 
dans un étroit corsage hoir ; tout à coup, elle lui parut infini- 
ment fragile, faible, délicate, comme minée par quelque mal 
impitoyable ; elle était frêle, courbée, il eut l'impression très 
forte qu'elle avait, depuis des années, supporté une longue suite 
de fatalités. 

Très ému, il lui dit : 

— Cette séparation vous coûte beaucoup et, peut-être, n'est 
pas nécessaire... Est-il vrai que je doive vous affliger encore, et 
être cause d'un malheur pour vous? 

A cette brève allusion aux événemens d'autrefois, elle l'in- 
terrompit avec un mouvement de lassitude : 

— Ne vous accusez pas : vous ne pouviez rien... Tout ce qui 
est arrivé, soit ces derniers jours, soit jadis, ne dépendait pas 
de votre volonté. 

Elle ajouta : 

— Ce que moi-même j'ai fait dans ma vie toujours s'est dé- 
cidé au-dessus de moi. 

Elle prononça ces dernières paroles comme si elle était à 
bout de porter un grand fardeau et faisant un geste vague pour 
montrer qu'en elïet quelque] chose s'accomplissait au-dessus 
d'elle. 

— Laure, puis-je quelque chose pour vous? dit Marc avec 



LAURE. 81 

élan... Je vous promets de vous obéir en ce que vous voudrez; 
vous n'avez qu'à parler... 

Elle eut confiance en ce mouvement de générosité. Elle 
répondit : 

— Je vous demande ceci seulement : oubliez ce qui s'est 
passé depuis que je suis arrivée à la Mettrie. Oui, effacez cela 
de votre mémoire; qu'il n'en reste ni trace, ni souvenir. Sup- 
posez que je ne suis même pas venue chez vous. De la même 
façon que si j'étais demeurée dans mon couvent sans en sortir 
jamais, ou bien comme si depuis dix ans j'étais morte, rentrez 
et vivez dans votre maison. 

Marc ne répondit pas d'abord, parce qu'il sentait l'amertume 
profonde de ces paroles. Néanmoins, elle ne douta pas de son 
consentement. 

Après un instant d'attente, il dit : 

— Laure, qu'est-ce donc qu'il importe tant que j'efface de ma 
mémoire? Je cherche et je ne vois point... 

Il ajouta : 

— Est-ce bien à moi qu'il fallait demander la promesse d'un 
pareil oubli ? 

Laure, comprenant le sens de cette dernière question, répliqua 
gravement : 

— Ne reprochez rien à Louise... Elle n'a pas pu entendre 
sans trouble ce que je lui ai dit ; mais, Marc, personne au monde 
ne l'aurait pu. 

Là-dessus, il y eut un moment de silence. Ensuite Laure dit : 

— Ma vie est terminée- à présent; de l'avenir je ne peux 
plus rien attendre... 

Il essaya de la consoler : mais, pour la réconforter, il ne sut 
que murmurer les paroles banales qu'on répète ordinairement 
en de pareils cas. 

Elle secouait la tête tristement, elle lui dit que toute parole 
était superflue, que partout où elle était allée, elle s'était heurtée 
à d'égales déceptions, partout elle avait été froissée, repoussée. 

Comme, en lui répondant, il prononçait le mot : courage, 
elle l'interrompit et dit : 

— Du courage, j'en ai eu jusqu'à m'épuiser ; j'en ai eu, Marc, 
plus que je ne l'aurais supposé moi-même : assez pour le plus 
grand des mensonges. 

Il ne la comprit pas et fut surpris. 

TOME XV. — 1913. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

Aussi elle poursuivit, pour s'expliquer : 

— Si j'avais dit à Louise, comme tout à l'heure vous sem- 
bliez l'avoir désiré, si je lui avais dit simplement, ainsi que je 
viens de le faire pour vous : « Oubliez-moi! » croyez-vous 
qu'elle m'eût obéi et que cette parole eût suffi ? 

Marc ne savait ce qu'il devait répondre, il hésita. 
Aussi, elle répondit pour lui : 

— Non, Marc, non, cela n'eût pas sufli. 
Elle continua : 

— Je n'avais pas deviné qu'elle serait à ce point remuée par 
mes confidences ; j'avais cru pouvoir lui dire mes volontés les 
plus secrètes et tout l'intime de ma vie. Mais quand j'ai vu ce 
désordre surgir autour de moi, j'ai senti que j'avais eu tort de 
parler; je me suis dit que je devais à l'avenir me taire sur ces 
sujets, et aussitôt c'est là ce que j'ai fait... Vous ne me com- 
prenez pas? Il est vrai, c'est étrange, je me demande comment 
j'ai pu : je suis restée près d'elle sans plus connaître ce qui avait 
passé de mon àme dans la sienne... Tout à l'heure, vous me 
voyiez pleurer, mais vous ne pouviez deviner de quelle source 
profonde venaient mes pleurs. Je suis restée près d'elle comme 
une étrangère, en apparence close à son appel... au seul appel 
qui puisse m'aller jusqu'au cœur; et étant donné, Marc, ce qu'a 
été ma vie et aussi tout ce qui est en question, vous comprenez 
bien, comme je vous le disais il y a un instant, que c'est là le 
plus grand des mensonges. 

Après ces mots, des larmes revinrent à ses yeux, bien plus 
abondantes, comme une pluie de l'àme; pour les cacher, elle 
mit une main devant son visage. Marc la regardait, la figure 
contractée de tristesse, mais n'osant plus rien dire, car il sen- 
tait que cette douleur le dépassait infiniment. Le petit garçon 
s'approcha d'elle, s'appuya sur ses genoux et voulut prendre la 
main qui couvrait ses yeux. Mais elle ne la lui abandonna 
point ; sa gorge se contractait, et durant un moment, dans le 
silence, sous le grand soleil immobile, on n'entendit plus que 
le bruit doux de ses pleurs. 

Marc finit par dire : 

— Laure, vous avez souffert d'une longue injustice... Sans 
doute je suis d'une autre race que vous, car ce qui vous émeut 
le plus m'a toujours paru lointain, singulier, et même un peu 
chimérique. Il faut me le pardonner : tant d'autres seraient 



LAURE. 8-3 

comme moi!... Je souhaiterais, à mon tour, faire quelque cliose 
pour vous. Encore une fois, que puis-je? dites-le-moi... Retournez 
seule auprès de Louise, je ne vous en voudrai plus... Ou bien, 
si cela vous convient, demeurez avec nous... car vous avez 
besoin d'amitié. 

Laure avait relevé la tête et essuyé ses larmes ; voyant l'enfant 
près d'elle, elle l'avait embrassé, et tandis que Marc parlait, elle 
caressait ses cheveux. 

Elle répondit : 

— Marc, je vous remercie, mais il est trop tard : pour moi, 
tout est fini... A présent, je suis trop renseignée sur le monde 
et sur moi. Je sais à l'excès que, si j'acceptais votre offre, rien 
de bien n'en résulterait... N'essayez plus de me tirer de l'exil 
où j'étais prédestinée... Ne dites pas non plus que vous vous 
êtes jadis trompé dans vos jugemens sur moi, ne vous excusez 
point si, lorsque j'étais encore ignorante et neuve, vous saviez 
ce qu'il y avait de folie et de songe dans ce que ma jeunesse 
demandait aux nuits d'été. Je n'ignore plus à présent que ce 
qui vient de ces profondeurs désorganise nos vies chétives : j'ai 
appris cela dans la douleur, dans la solitude et près de la mort, 
et j'ai été, moi aussi, instruite peu à peu à arrêter mes pen- 
sées sur le bord de l'infini. 

Elle fit un geste bref tendu vers l'immense horizon pour 
indiquer qu'elle appliquait cette parole précisément à ce moment 
et à ce lieu. 

Elle se tut, rétléchit ; puis elle murmura : 

— Et pourtant! pourtant!... Si était possible quelque 
alliance que je n'aie pas connue, qu'y aurait-il de plus grand, 
de plus précieux? 

Son regard distrait s'arrêta dans l'azur en face d'elle et elle 
ajouta lentement : 

— Oîi j'ai échoué, un autre réussira peut-être. 

Elle se leva et s'écarta du banc où elle était assise, comme 
pour dissimuler ses dernières larmes ou en essuyer plus secrète- 
ment les traces. Elle vint jusqu'à la balustrade de l'autre côté 
de l'allée, et de là elle regarda sur les prairies. 

Au-dessous d'elle la vallée très large, aperçue de ce côté avec 
le feston de ses collines lointaines, paraissait s'incurver comme 
un berceau. Elle la vit d'un bord à l'autre drapée de verdure et 
d'or : ce paysage dont elle allait s'éloigner lui apparut en cette 



84 REVUE DES DEUX MONDES. 

minute tout étincelant de jeunesse et paré comme pour une 
venue merveilleuse... Elle-même ressentit dans son cœur cette 
attente splendide et confuse ; ce n'était pas seulement l'annonce 
des saisons plus belles, la promesse de quelque magnifique été; 
quelques instans, il lui sembla entendre une musique ailée, 
sublime ; et son regard, dévalant jusqu'aux brumes de l'horizon, 
et chargé d'images grandioses, crut entrevoir dans un lointain 
lumineux une sagesse meilleure venue des au-delà du monde, 
qui offrirait à ses enfans les corbeilles de la vie. 

De sorte que lorsqu'elle se retourna, ses prunelles étaient à 
la fois claires de larmes et d'un sourire mystérieux. 

A ce moment, elle vit le bébé qui était resté debout à 
quelques pas derrière elle; l'ayant pris dans ses bras, elle le 
contempla avec émotion. 

— Je ne te reverrai plus, dit-elle, être doux et charmant, qui 
m'as bien des fois consolée... Mes regrets iront vers toi; tu as 
l'âme intacte et tendre; tu as cherché souvent un abri sur mon 
cœur, qui ne sait où s'abriter. 

Bientôt, tandis qu'elle le tenait et le berçait un peu sur ses 
bras, elle vit ses paupières battre et son regard devenir flottant. 
Elle sourit de ce qu'il cédait ainsi au sommeil. 

— C'est vrai, dit-elle, chaque après-midi, régulièrement, tu 
t'endors; nous n'y pensions plus; mais voilà que l'heure cou- 
tumière, en passant, a jeté du sable dans tes yeux... 

Il tourna son visage vers l'épaule de Laure en même temps 
qu'il étendait la main dans le sens opposé, comme pour éloigner 
de lui la lumière. En face du paysage immense, elle continua 
à regarder d'un air pensif la petite figure blottie contre elle. 

— Plus tard, murmura-t-elle, que deviendras-tu, toi que 
j'aurai vu à l'aube de tes jours comblé des plus beaux pré- 
sages? A ton enfance quelle grâce aura manqué?,.. Pourtant, 
faudra-t-il qu'au long des années, dans ton cœur si pur, les 
instincts vulgaires de la race s'éveillent l'un après l'autre?... 
Hélas! le faudra-t-il? Que deviendras-tu? Quoi donc? homme, 
simplement homme, traînant indéfiniment les mêmes désirs et 
les mêmes passions banales dans le cercle que nous savons ! 
Gela seulement! éternellement cela! A cette perspective, toute 
pensée se décourage... 

Elle se tut un instant, puis reprit : 

— Qui sait pourtant si tu ne lèveras point ton regard plus 



LAURE. 85 

haut? Peut-être cette pureté d'enfance restera sur toi comme 
une armure splendide, et tu sauras briser un long servage. 
Elle ajouta, songeuse : 

— Oui, pourquoi ne serait-ce point? 

Elle mit un baiser sur son front, puis le souleva plus haut 
dans ses bras : 

— Je suis demeurée peu de temps près de toi, dit-elle, et tu 
ne m'auras guère connue : dois-je craindre pourtant qu'ait passé 
dans ton àme quelque parcelle de mon destin? Puis-je, au con- 
traire, souhaiter que s'imprime en toi, plus avant même que 
dans ta mémoire fragile, la marque de mes rapides baisers? Je 
ne sais; je m'en vais pour épargner à d'autres le mal d'un désir 
qui m'a moi-même brisée : mais toi, ce poids te ferait-il fléchir 
aussi, ou bien serais-tu assez fort pour le mieux porter? Est-ce 
une malédiction funeste? Est-ce, au contraire, un trésor que tu 
saurais sauver?... 

(( Va, dors, mon bel enfant!... A l'heure où je te quitte à 
jamais, qu'il me soit permis de laisser ce qu'il me reste encore 
d'espoir au seuil de ton sommeil... Un jour peut-être quelque 
autre que moi verra éclore sous tes pas le rêve que j'avais 
fait. » 

Elle le porta sur le banc placé derrière elle; elle l'enveloppa 
dans un manteau de Marc, fit un coussin pour sa tête, puis avec 
précaution le coucha là. 

— Je veux t'étendre à cette place où était étendu ton père, 
mon enfant bien-aimé... En attendant que les années t'éveillent, 
environné des espérances que mon cœur te confie, dors le plus 
beau sommeil... 

Marc lui dit : 

— Je ne sais si, après ce bref séjour parmi nous, la retraite 
où vous voulez rentrer vous paraîtra plus douce ou moins 
aimée... Je crains que ne reste longtemps dans votre âitne ce 
sentiment d'amertume dont témoignaient vos pleurs : pourtant, 
quelque mélancolie qui ait accompagné vos pas, il n'est point 
vrai que doive être inutile et perdu ce retour éphémère en un 
monde que vous aviez quitté. Si, un moment, votre présence a 
suscité quelque émoi, ce tumulte, vite apaisé, laissera après lui 
un bienfait que nous recueillerons. Pour nous, qui ne le con- 
naissions pas ou bien qui l'avions oublié, votre venue a rétabli 
le prix de ce que vous nous aviez donné. Tout s'use et s'efface 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

en des jours trop faciles : il est bien que sur un bonheur qui' 
décline passe l'ombre de ce qu'il a coûté... 

« Sans doute, il est égoïste d'estimer votre présence ou vos 
larmes selon l'avantage qui nous en demeurera. Mais puisque 
vous n'acceptez rien de ce que nous saurions offrir, il ne peut 
s'agir que de ce que vous donnez. 

— Il est vrai, dit Laure, j'ai été quelques jours peinée de 
voir que Louise et vous n'aviez pas protégé comme un bien plus 
précieux l'afTection qui vous avait unis. J'y perdais beaucoup 
moi-même, et la joie qui vous manque me manquait aussi. 

Marc lui dit que, nécessairement, dans leur vie, quelque 
chose serait désormais changé : 

— La générosité de vos sentimens, que vous craignez de 
donner en exemple et que vous voulez cacher dans un dernier 
exil, laissera, quoi que vous en pensiez, un sillage après vous. 
11 en naitra pour nous, qui vous avons mieux connue, une pro- 
fondeur et un sérieux nouveau. Je ne m'offenserai plus de ren- 
contrer chez Louise des aspirations mystérieuses dont jusqu'ici 
j'avais ignoré la source et qui ne m'avaient pas apparu dans 
leur plénitude et leur grandeur. Et, pour Louise, quel qu'ait été 
le silence de vos adieux, votre passage près d'elle la détournera 
à jamais soit de futiles plaisirs, soit d'un futile ennui... Hélas! 
il se peut, Laure, que vos désirs, votre savoir et vos vertus 
mêmes, doivent être très réservés. Vous le pensez: il faut vous 
croire. Mais pour ceux qui n'ont qu'une vie simple et com- 
mune, cela seul est déjà une grande chose de savoir que vous 
existez... Votre désintéressement absolu et une destinée si dan- 
gereuse et si haute confèrent une sorte de dignité à ceux mêmes 
qui ne vous imiteront pas... 

En ces termes et d'autres semblables, il l'assura à plusieurs 
reprises que de sa retraite même lointaine un rayonnement 
viendrait sur eux. 

Ainsi s'achevèrent leurs adieux, pleins de promesses. 

ExMILE Glermonts 



A L'EXPOSITION DAYID 



L'INSTINCT ET L'INTELLIGENCE CHEZ L ARTISTE 



L'entomologiste Fabre, en une série d'expériences méticu- 
leuses et mémorables, a montré qu'un même insecte accomplit 
des travaux merveilleux d'ingénieur, de maçon, de géomètre et 
de chirurgien, tant qu'il est poussé et soutenu par son instinct, 
et devient assez pauvre et même tout à fait mauvais ouvrier, 
lorsqu'on fait appel à son intelligence. Je ne sais si ce trait ne 
se retrouverait pas ailleurs que chez les insectes, et s'il suffit à 
distinguer nettement la nature animale de la nature humaine. 
Mais il y a une espèce d'homme, au moins, chez qui l'instinct 
de son métier, aveuglément suivi, suggère des œuvres infini- 
ment supérieures à ce que produisent les systèmes élaborés par 
son intelligence : c'est l'artiste. Il y a une œuvre humaine en 
laquelle la perfection est atteinte, sans que l'auteur lui-même 
sache comment ni pourquoi, et oîi les meilleures règles appli- 
quées ne conduisent jamais à rien qui vaille : c'est un tableau, 
une statue, un poème, une symphonie. De cela, l'histoire nous 
otfre maint exemple. Je ne crois pas qu'on en puisse trouver de 
plus saisissant que celui de David, tel qu'il ressort de l'exposi- 
tion de ses œuvres en ce moment réunies au Petit Palais. Les 
toiles de ses élèves : Gros, Gérard, Girodet, M. Ingres, et 
d'autres moins célèbres, comme Granet, Navez, Rouget, qui pro- 
longent son exposition, ne font que prolonger son exemple. Si 
après avoir parcouru cette collection éphémère, rassemblée pour 
notre instruction par M. Henry Lapauze, on remonte la Seine 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

jusqu'au Louvre, pour revoir les chefs-d'œuvre du maître : 
M"^' Récamier , les deux Seriziat, le Couronnement, les Trois dames 
de Gand, les Sa/nnes, on possède tous les éle'mens de l'expé- 
rience. Ce qui peut rester de David, en dehors de ces deux 
groupemens, n'est pas assez important, ni différent, pour en 
modifier les résultats. Or, nous avons, sous les yeux, ce double 
et constant phénomène : un homme qui, devant la nature, 
s'enthousiasme, travaille sans système, sans théorie, sans pré- 
tention, et s'élève, d'un bond, au niveau des grands maîtres; 
puis, ce même homme, ayant réfléchi sur son art, raisonné son 
enthousiasme, cherché à remonter aux sources de la Beauté, 
hésite, choisit, élague, épure, « désindividualise, » et, ainsi, 
produit des ouvrages si mornes, si dépourvus de vie, qu'à peine 
méritent-ils d'être montrés à côté des autres. Le phénomène 
n'est pas chronologique et successif : il est spécifique et conco- 
mitant. A toutes les époques de sa vie, il se reproduit régulier 
comme un coup de balancier. Les seules œuvres vivantes de 
David sont celles qu'il a créées dans un emportement qui ne lui 
a pas laissé le temps de la réflexion. A aucun moment, l'expé- 
rience ne lui sert de rien : plus il raisonne son art, moins il 
réussit. Il meurt enfin, en face de son plus mauvais tableau, 
la Colère d'Achille, le considérant avec complaisance, se rappe- 
lant avec orgueil tous ses enfans du devoir, sans s'être douté, 
un instant, qu'il ne laisse vivans que les enfans de l'amour. 
Jusqu'à quel point et pourquoi? C'est ce qu'il est intéressant 
d'examiner. 

I 

On raconte que le lendemain du jour où le jeune Bonaparte, 
revenant d'Italie, mince, bilieux, serré dans sa redingote bleue 
à collet noir, eut grimpé le petit escalier de bois qui conduisait 
à l'atelier de David, pour lui donner son unique séance de pose, 
le maître ne put se tenir de venir raconter à ses élèves, béans 
de curiosité, cette mémorable entrevue. « Oh I mes amis, quelle 
belle tête il a! C'est pur, c'est grand, c'est beau comme l'antique 1 
Le connaissez-vous? l'avez-vous vu? — Non, non, monsieur, 
s'écrièrent quelques-uns des élèves. — Eh bien ! attendez, 
attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une idée... Ces 
maladroits de graveurs italiens et français n'ont pas seulement 



A l'exposition DAVID. 89 

eu l'esprit de faire une tète passable avec un profil qui donne 
une médaille, ou un camée tout faits. Attendez, attendez, vous 
allez voir ce que c'est que ce profil-là... Oui, mes amis, oui, 
mes chers amis, Bonaparte est mon héros I » Sept ans après, le 
Maître, après une séance du portrait de Pie VII, rayonnait du 
même enthousiasme : « Ce bon vieillard, quelle figure véné- 
rable! Gomme il est simple et quelle belle tête il a! Une tète 
bien italienne : l'enchâssement de l'œil grand, bien prononcé ! 
Celui-là est vraiment un Pape, c'est un vrai prêtre... Oh! il a 
bien la tradition, il porte bien sa main avec sa bague!... » 

Ainsi, en face de ces deux têtes, emporté par sa fougue 
d'artiste, David avait oublié tous ses principes. Oh! je ne veux 
pas parler de ses principes politiques. Qu'en l'an VIII, le peintre 
David, dans son atelier, songeant à son métier, au milieu de ses 
élèves, ait oublié ces paroles du conventionnel David, à la tri- 
bune : « Si jamais un ambitieux vous parlait d'un dictateur, 
d'un tribun, d'un régulateur, ou tentait d'usurper la plus légère 
portion de la souveraineté du peuple, ou bien qu'un lâche osât 
vous proposer un Roi, combattez ou mourez comme Michel 
Lepelletier, plutôt que d'y jamais consentir! » c'est trop naturel 
chez un artiste. Il n'est même pas absolument nécessaire d'être 
artiste pour être exposé à de semblables accidens. Mais ce que 
David oubliait, alors, en face de ses modèles, était quelque chose 
de beaucoup plus grave, pour un peintre, — c'était les principes 
d'art de toute sa vie. Il oubliait ce fameux beau idéal, « qui 
est sans saveur, sans couleur, sans odeur... » Il reniait Winckel- 
mann, car, quoi qu'il en dit, Bonaparte, à cette époque, creusé, 
ravagé, maigri, le menton en galoche, était fort différent de ce 
qu'il aimait dans l'Antiquité ; Pie VII, avec son prognathisme 
inférieur, était loin d'être régulièrement beau et le cardinal 
Caprara était régulièrement laid. Pourtant l'artiste demeurait 
pantelant d'enthousiasme, saisi par le caractère de ces hommes, 
et il les peignit avec une ferveur passionnée. 

Il avait, d'ailleurs, adoré pire encore : Marat était la figure 
la moins classiquement belle qu'on put imaginer. Sa ferveur à 
le peindre avait été la même. Il devait pousser encore plus loin 
le culte de la réalité. Longtemps après, se trouvant en présence 
des trois dames de Gand, il souligna toutes leurs dissymétries 
d'un pinceau impitoyable, et ayant jugé leur cas intéressant, il 
les condamna à vivre, dans toute leur laideur et à jamais, pour 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

la postérité. Bien d'autres de ses modèles sont remarquablement 
laids, de cette laideur qu'on nomme « ingrate. » Il n'en avait 
cure. C'était vivant, caractérisé, donc matière à tableau. Parfois, 
d'ailleurs, il a laissé échapper l'aveu de sa nature profonde. « Je 
n'aime pas le merveilleux, je ne puis marcher à l'aise qu'avec 
un fait réel. » Voilà l'artiste qui était en lui, voilà le cri de 
l'instinct. 

Quand il l'a suivi, David a fait des chefs-d'œuvre. Nous les 
voyons ici. Ce sont ses portraits. Tous ne sont pas égaux. Ils 
s'échelonnent sur plus d'un demi-siècle. Le premier a été peint 
avant que la Révolution fût commencée, le dernier lorsque 
l'Empire n'était plus qu'un souvenir. Entre les têtes de Jacques 
Desmaisons, architecte du Roi, de M'"' Binon, qui pourraient 
avoir été vues sous Louis XV, et la tète de Sieyès, vieilli et exilé, 
qu'on imagine fort bien causant avec Lamartine ou M. Thiers, il 
y a tout un monde. Non seulement un monde politique détruit, 
un édifice social écroulé, mais une complète révolution de la 
peinture. Les premiers sentent encore Boucher, les derniers 
annoncent M. Ingres. C'est la nouveauté et l'originalité de cette 
exposition que de nous montrer les commencemens inconnus 
d'un artiste célèbre et aussi sa fin lamentable et jusqu'ici pieu- 
sement cachée. Nous y voyons David avant qu'il fût David, et 
nous le voyons, aussi, quand il ne l'était plus guère et ne parais- 
sait plus que son propre élève, une sorte de Fabre travaillant 
pour un musée de province. Mais toujours en lui, et quelle que 
soit l'époque ou la manière, le portraitiste est admirable. 

Regardez ses figures les plus dissemblables, si dissemblables 
qu'elles paraissent de plusieurs mains différentes, depuis le 
Desniaisons (n** 17) jusqu'aux portraits de Jeune garçon (n° 13) 
et du flûtiste Devienne (n° 12), du Baron Jeanin (n** 52) et du 
Baron Meunier (n° 53), en passant par son propre portrait jeune 
(n° 26), celui de la Marquise d'Orvilliers (n° 30), et surtout la 
délicieuse Marquise de Pastoret (n° 39). Tous ont le même accent 
de vérité. Les attitudes sont d'un naturel parfait. Elles ne sont 
pas posées : elles sont surprises ; c'est à peine si le pinceau arrê- 
tant la plume, l'aiguille, la flûte, la main qui puise à la tabatière 
ou touche le clavecin, les a immobilisées. Il y a plus de réserve 
que d'abandon, plus de sérieux que de grâce, si on les compare 
aux portraits d'avant la Révolution; nulle coquetterie, une sorte 
de dignité bourgeoise, mais rien de tendu, d'austère, d'agressi- 



A L EXPOSITION DAVID. 91 

vement vertueux. On ne sent, nulle part, le « philosophe » que 
le peintre prétendait devoir être. Les portraits des deux Sériziat, 
qui sont au Louvre, sont aussi gracieux et aussi délibérés que 
s'ils sortaient de l'atelier de Reynolds ou de Gainsborough. 

Ce qui montre bien, toutefois, qu'ils n'en sortent pas, c'est la 
perfection de leur dessin. Le dessin de David est serré, précis, 
et n'a pas l'affectation de précision qu'il aura plus tard chez 
M. Ingres, ni ses virtuosités voulues, ses raccourcis savans, ses 
sous-entendus. Le modelé est parfait, comme presque toujours 
chez un homme qui a profondément étudié la statuaire. Le 
dessin des mains partout et notamment dans le portrait de 
]\fme David, dénote une science consommée. Le point le plus 
faible, c'est la couleur. Dans son enthousiasme en face de la 
nature, c'est évidemment ce qui l'échauffé le moins. Sans doute, 
il n'est pas anti-coloriste, il n'y a pas, dans ses portraits, de 
contre-indication, comme chez M. Ingres, mais on y chercherait 
vainement la pulpe savoureuse d'un beau ton, une fête et une 
joie des yeux. Le Lavoisier et sa femme, la Marquise d'Orvil- 
liers, sont beaux, malgré leurs couleurs. Le Pie VU est d'un 
bon coloriste, mais non d'un grand coloriste. Aucune finesse de 
tons, aucun passage subtil, nulle modulation. Il y a des finesses 
dans son Marat, dans sa M'"^ Récamier, dans son propre por- 
trait, mais ne nous y trompons pas : ce sont les valeurs qui 
sont fines, non les couleurs. Lorsqu'une peinture est presque 
monochrome, les deux se confondent, et l'on est tenté de prendre 
l'une pour l'autre, mais de même qu'en musique, la mesure est 
une chose et la sonorité en est une autre, de même, en peinture, 
il peut y avoir harmonie des valeurs sans qu'il y ait grande 
modulation de couleurs. Et c'est ce qui se produit ici. La 
démonstration la plus saisissante en est fournie par ce fait que 
les plus harmonieux des tableaux de David sont ceux qu'il n'a 
pas terminés : M"'^ Récatnier, la Marquise de Pastoret, le Tam- 
bour Bara. C'est la préparation en valeurs qui est fine et nuan- 
cée : le glacis en couleurs ne l'est pas. 

Le caractère, toutefois, reste le même, et un portrait de 
David, quel que soit son degré de fini, quel que soit son rôle 
dans une composition, à quelque moment qu'il soit saisi : sur 
un cadavre écroulé dans une baignoire, ou un pontife bénissant 
sur les marches d'un autel, est un document physiologique de 
premier ordre. Le jour où la science physionomique aura fait 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

assez de progrès pour qu'on puisse lire un visage, comme on fait 
un hiéroglyphe, les portraits de David seront consultés comme le 
principal document sur les hommes de ce temps. On s'étonnera 
seulement d'en posséder si peu. Où sont donc les scènes de la 
Révolution? dira-t-on, où les séances du Comité de Salut public? 
Ce peintre est assurément le Balzac de la Révolution. Il a été créé, 
par un décret spécial et nominatif de la Providence, pour nous 
donner, sur les bourgeois de 89, le témoignage épique et 
presque caricatural de Rembrandt, en sa Ronde, de Velazquez 
en ses Borrachos, de Holbein en sa Famille de Thomas More : 
pour nous montrer le sensible disciple de Rousseau, famélique 
et chevelu, plantant des arbres de la Liberté, déguisé en tigre 
sous la Terreur, gras chambellan sous l'Empire, vieilli et podagre 
sous la Restauration, mais agile encore à se retourner, le « Pail- 
lasse » qui (( saute pour tout le monde » du chansonnier. Il a été 
le témoin de la plus violente crise de nerfs de la France moderne. 
Il a vu la Convention tenir tête à l'Europe, décréter la victoire, 
frémir sous la banqueroute, s'amputer, elle-même, un à un, de 
ses principaux membres ; Robespierre pâlir à la tribune ; la 
peur, la haine, la panique, changer, d'heure en heure, les visages 
et les cœurs. Il était là; il a baigné dans cette ambiance, gran- 
diloquente et farouche, pittoresque a plaisir. Son talent était 
mûr pour reproduire les grands revers, les bottes, les cheveux 
llottans, les cravates dénouées, les scènes triviales et tragiques 
auxquelles vingt ans il a assisté. Il avait pour cela l'œil péné- 
trant, la main sûre. Il a dû le faire... Il l'a fait... 

Eh bien ! non, il ne l'a pas fait, ou il ne l'a fait que contraint 
et forcé, dans un moment d'exaltation, devant Lepelletier de 
Saint-Fargeau mort, devant Marat assassiné, dans le Couronne- 
ment de Napoléon et la Distribution des Aigles, et le Serment du 
Jeu de Paume. Encore ces trois dernières scènes, — des « pein- 
tures-portraits » comme il disait, — sont-elles « voulues » au 
moins autant que senties. Tout le reste de sa vie s'est consumé 
à tout autre chose : à quelque chose qui n'avait aucun rapport 
avec ce qu'il voyait, aucune analogie ni de forme, ni de trait, ni 
de couleur, ni d'air, ni de lumière, ni de climat, avec les êtres 
vivans qui respiraient autour de lui ; c'était le Beau Idéal... Les 
portraits que nous venons de voir ne l'ont occupé, un instant, 
qu'à titre de distraction; il ne comptait nullement sur eux pour 
sa gloire ; pour un peu, il les aurait méprisés. Le modèle qui 



A L EXPOSITION DAVID. 93 

l'enthousiasmait et l'entraînait à une imitation presque servile, 
tant qu'il était là, lui paraissait, l'exaltation tombe'e, une mes- 
quinerie, une passion enfantine, et il s'en détournait aussitôt. 

Bien mieux, il en détournait les autres. On a de lui une lettre 
à Gros, écrite de Bruxelles, en 1820, qui, sur ce point, illustre 
admirablement sa pensée : « Etes-vous toujours dans l'intention 
de faire un grand tableau d'histoire? écrit-il à son élève. Je pense 
que oui. Vous aimez trop votre art pour vous en tenir h des 
sujets futiles, à des tableaux de circonstance : la postérité, mon 
ami, est plus sévère. Elle exigera de Gros de beaux tableaux 
d'histoire. Quoil dira-t-elle, qui devait, plus que lui, représenter 
Thémistocle faisant embarquer la valeureuse jeunesse d'Athènes, 
se séparant de sa famille, abandonnant ce qu'elle a de plus cher 
pour courir à la gloire, animée par la présence de son chef? 
Pourquoi Alexandre, âgé de dix-huit ans, sauvant son père Phi- 
lippe, n'a-t-ilpas été représenté par Gros? A-t-il oublié aussi les 
mariages samnites?... S'il voulait s'en tenir à Rome, que n'a-t-il 
peint Camille qui punit l'arrogance de Brennus, le courage de 
Clélie allant trouver Porsenna dans son camp, Mucius Scsevola, 
Regulus retournant à Garthage, bien convaincu des tourmens 
qui l'y attendent, etc. ? Le temps s'avance, et nous vieillissons et 
vous n'avez pas encore fait ce qu'on appelle un vrai tableau 
d'histoire. (Gros n'avait fait, à la vérité, que Bonaparte àJaffa, 
la Bataille cVEylau et quelques autres morceaux semblables.) 
Vite! vite! feuilletez votre Plutarque... » Il faut lire cette lettre, 
dans cette salle du Petit Palais, où sont les Gros et les Gérard, 
entre les admirables portraits de Murât et de Chaptal, pour en 
goûter toute la saveur. « Je suis content, ajoute-t-il un peu 
plus tard, de vous voir tiré des habits brodés, des bottes, etc. 
Vous vous êtes assez fait voir dans ces sortes de tableaux oii 
personne ne vous a égalé. Livrez-vous actuellement à ce qui 
constitue la vraie peinture d histoire .. . » 

Ce que David entendait par la « vraie peinture d'histoire, » 
nous le voyons à côté de ses portraits; et c'est un autre art, 
et c'est un monde tout autre. L'antithèse est si nette qu'elle 
fait, tout le long de l'exposition, une sorte de cloison étanche 
entre les deux sortes de tableaux. Le passant qui gravit les 
marches du Petit Palais et entre dans ces salles, sans avoir 
chaussé les lunettes de l'érudition, sans avoir jamais rien lu sur 
David, — un enfant, par exemple, — s'en aperçoit tout de suite. 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

II y a là deux espèces de figures. Il y a des figures qui sont des 
gens, des personnes qui ont vécu vraisemblablement, avec des 
costumes démodés, mais seyans ou divertissans, qui vous regar- 
dent, qui semblent vivre encore et avoir quelque chose à vous 
dire. Et puis, il y a des bonshommes dévêtus, qui font de grands 
gestes, manifestement sans objet, qui portent des paquets de 
linge en guise de vêtemens, qui ne ressemblent à personne 
qu'on ait connu, qui ne rappellent que des statues, qui n'ont 
jamais vécu dans aucun temps, ni dans aucun pays et qui ne 
nous « disent rien, » parce qu'elles n'ont rien à nous dire. Cela 
s'appelle Socrate au moment de jorendre la ciguë, ou bien Béli- 
saire reconnu "par un soldat qui avait servi sous lui, au moment 
où une femme lui fait [aumône, ou bien encore Eristrate décou- 
vrant la maladie d' Antiochus dans son amour pour Stratonice, on 
\q Serment des Horaces, ou Léonidas aux Thermopyles... 

Ce sont des statues mises bout à bout, sur un seul plan, 
sans éloignement, sans profondeur, sans paysage presque, 
sans ciel, sans effets d'ombre et de lumière qui les fassent 
vibrer, sans atmosphère, et enfin sans aucune diaprure de cou- 
leurs, posées dans le vide, en des attitudes théâtrales, avec des 
gestes toujours en extension, les membres formant, avec la 
ligne du corps, de grands angles ouverts, gestes dépourvus de 
toute expression physionomique, dictés par des maîtres d'armes 
ou des professeurs de gymnastique. Tout est faux, je ne dis pas 
scientifiquement faux, mais manifestement et de façon agres- 
sive. Il saute aux yeux que, jamais, on ne s'est dévêtu comme 
Tatius et Romulus, pour combattre, ou, qu'ainsi dévêtu, on n'a 
pas arboré, pour toute parure, un casque monumental. Il est 
évident que Socrate a reçu des leçons de Talma et qu'un homme 
au moment de mourir, et, si philosophe qu'il puisse être, ne 
s'étudie pas à faire deux gestes à la fois : un geste démonstratif 
pour montrer le ciel à ses disciples et un geste effectif pour 
prendre la coupe que tend le valet des Onze. Il n'est pas douteux 
que ce valet ait été instruit par un maître de ballet, pour avoir 
si bien pivoté sur lui-même, au moment où il a tendu la coupe 
au philosophe, de sorte que son pied gauche soit encore àl'avant- 
dernier temps du mouvement. Il est clair que Romulus ne songe 
pas plus à atteindre Tatius, que Tatius ne songe à se garer du 
coup, mais que tous les deux gardent la pose pour qu'on les admire. 
Léonidas, enfin, et ses compagnons se sont groupés sur le de- 



A l'exposition DAVID. 95 

vant d'une scène de the'âtre, entre des portans de carton peint 
et une toile de fond pour le bouquet final d'un drame à grand 
spectacle. Chaque geste est une périphrase ; chaque membre une 
démonstration anatomique. 

Pas d'air, pas de frissonnemens lumineux, pas de reflets 
portés par les objets proches ou lointains, pas d'interchange de 
couleurs. Aussi, non seulement tout est faux, mais tout est 
froid. On se sent en présence d'un monde artificiel, voulu, non 
senti, laborieusement enfanté dans une idée philosophique. On 
ne se trompe pas. « Les arts, disait David à la Convention, 
doivent puissamment contribuer à l'instruction publique. Ce 
n'est pas seulement en charmant les yeux que les monumens 
de l'art ont atteint le but, c'est en pénétrant l'àme, en faisant 
sur l'esprit une impression profonde semblable à la réalité. C'est 
alors que les traits d'héroïsme, de vertus civiques, offerts aux 
regards du peuple électriseront son âme et feront germer en lui 
toutes les passions de la gloire, de dévouement pour sa patrie. 
Il faut donc que l'artiste soit philosophe... » 

Une fois enfermé dans cette idée, David est insensible à tout 
le reste. L'antique et la statuaire sont deux œillères qui 
l'empêchent de voir le monde extérieur, sauf quand une circon- 
stance impérieuse, involontaire, lui met le nez dessus. Il 
s'acharne à imaginer des héros fictifs, dont il épelle péniblement 
les noms dans de fades traductions et il ne songe pas à laisser 
au monde le témoignage de la prodigieuse épopée où il vit. 
Vingt ans durant, il a vu passer devant lui Murât, Ney, Lasalle, 
Masséna, Lannes, Poniatowski, 

Ces Achilles d'une Iliade 
Qu'Homère n'inventerait pas... 

il ne les a pas reconnus, parce qu'ils n'étaient pas habillés, 
— ou déshabillés, — à la mode antique. Il ne les a pas peints. 
Il a détourné les autres de les peindre. Il meurt enfin, l'épopée 
finie, sans s'être douté qu'il a toujours eu, auprès de lui, ce qu'il 
est allé chercher bien loin dans le passé et chez des peuples 
inconnus. Ainsi, il laisse à d'humbles dessinateurs, à des fai- 
seurs d'images populaires, la gloire de frapper nos imaginations 
à l'effigie des héros. Les grognards de Rafïet sont épiques : les 
Grecs de David ne le sont pas. 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 



Il 



Et pourquoi ne le sont-ils pas, et d'où vient une si prodi- 
gieuse erreur? Nous le découvrirons aisément si nous examinons 
les opérations purement intellectuelles d'où est sorti l'art de 
David. A la base, une observation juste, immédiatement déviée 
par une généralisation hâtive, puis une loi issue de cette géné- 
ralisation poussée, par le goùtqu'al'esprit français pour l'absolu, 
jusqu'à ses extrêmes conséquences, c'est-à-dire jusqu'à l'absurde : 
voilà l'histoire de la pensée davidienne. 

D'abord, un besoin de réaction contre l'école de Boucher. Il y 
a une lettre de M™*' Vigée-Lebrun très significative à cet égard. 
Etant à Londres, en 1802, elle écrit à un peintre anglais : 
<( Pour ce qui concerne notre temps, vous auriez le plus grand 
tort si vous jugiez l'école française sur ce qu'elle était il y a 
trente ans (1772). Depuis cette époque, elle a fait d'immenses 
progrès dans un genre tout contraire à celui qui l'a fait dégé- 
nérer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit alors 
ne fût point doué d'un très grand talent. Boucher était né colo-. 
riste. 11 avait du goût dans ses compositions, de la grâce dans le 
choix de ses figures; mais, tout à coup, ne travaillant plus que 
pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grâce de la 
manière, et l'impulsion une fois donnée, tout le monde voulut 
l'imiter. On exagéra ses défauts, ainsi qu'il arrive toujours ; ce 
fut de pire en pire et l'art semblait éteint sans retour. Alors il 
vint un homme habile, nommé Vien, qui parut avec un style 
simple et sévère... Depuis, notre école a produit David, le jeune 
peintre Drouais mort à Rome à l'âge de vingt-cinq ans, alors 
qu'il allait peut-être nous sembler l'ombre de Raphaël, Gérard, 
Gros, Girodet, Guérin et tant d'autres que je pourrais citer. » — 
C'est toute l'exposition du Petit Palais que la charmante femme 
nous invite à visiter... 

Ne la chicanons pas sur le mépris qu'elle témoigne pour une 
époque où vivaient Chardin, Fragonard, Greuze, Perronneau, 
La Tour : notre critique actuelle prononce, peut-être, en ce mo- 
ment, sur les peintres d'hier, des arrêts qui ne seront pas davan- 
tage ratifiés après-demain. Ne retenons de son jugement que le 
besoin qu'il témoigne d'une réaction contre l'école de Boucher. 
Ce besoin était général. On était las du rococo et du chiffonné, 



A l'exposition DAVID. 97 

du maniérisme gracieux, des minois piquans, des sous-entendus 
galans, des Cupidons à fossettes, des devinettes sentimentales 
ou grivoises, des : « Pensent-ils à ce mouton ? » ou des « Cruches 
cassées, » las de la sensiblité pleurarde de Greuze, et de 
l'effronterie de Baudouin, de l'art-friandise en un mot. D'où, 
réaction contre les sujets. On était las, aussi, des figures envo- 
lées, projetées, ou dégringolées, en des postures risibles : des 
Escarpolettes et des Gimblettes, des amours joufflus et dodus, 
rebondis en l'air comme des ballons, des écharpes flottantes en 
arc-en-ciel, ou des linons gonflés en montgolfières, de tout ce 
qui se trémousse, se contourne ou se bistourne. D'où, réaction 
contre le mouvement. Las, enfin, de l'éclat artificiel des porce- 
laines peintes, des fleurs en papier, des chatoiemens de soies, 
de satins, de dentelles, du rose qui se lave dans du bleu, de ce 
bleu éternel qui recouvre tout chez les maîtres galans, las du 
blanc, las de la poudre... D'où, réaction contre la couleur. Par 
antithèse, on était donc enclin à rechercher un art où la ligne 
droite l'emporterait sur la ligne serpentine, le ton sévère sur 
les couleurs adoucies, le thème haut et moral sur le sujet plai- 
sant On inclinait vers la simplicité, la sobriété, l'immobilité, 
l'impassibilité, la monochromie. 

Ce besoin devait-il conduire nécessairement à l'art de David? 
Non. La réforme aurait pu être tout aussi complète et plus 
complète encore sans revêtir les formes froides et convention- 
nelles que voici. Il eût suffi, pour cela, d'aller à la nature, sans 
passer par l'intermédiaire des Anciens, de reproduire les scènes, 
les gestes, les colorations de la rue, du tribunal révolutionnaire, 
des clubs. Il eût suffi d'aller demander, pour peindre, des 
conseils aux maîtres d'Amsterdam ou de Haarlem. La réforme 
eût été, sur tous les points où on la désirait, aussi radicale et 
beaucoup plus sur d'autres, en ce sens qu'elle eût porté aussi 
sur les sujets et qu'elle eût balayé toute la mythologie et l'histoire 
ancienne dont s'était embarrassé l'art du xviii^ siècle. On peut 
se demander ce qui fût arrivé, si, au lieu de prendre, comme 
tous ses devanciers, le chemin de Rome, David eût, par quelque 
hasard, été conduit à Amsterdam. Mais il n'a été ni devant la 
Nature, ni chez les Hollandais : il a été en Italie. 

Ce qui frappe le plus, en Italie, ce sont les marbres grecs. 
Il s'éprend, comme tout artiste, de leur perfection; dans leur 
simplicité, leur calme, leur sobriété d'accessoires, la retenue et 

TOME XV. — 1913. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

la mesure de leurs expressions, il voit l'antithèse qu'il cherchait 
à l'art maniéré du rpcoco. Voilà donc sur quoi s'appuyer pour la 
réforme qu'il désire, qu'il appelle, qu'il va tenter. Il ne s'avise 
pas un instant que, si beaux qu'ils soient, ces marbres sont de 
la sculpture, et que c'est une réforme dans la peinture qu'il fau- 
drait. Il oublie qu'il est un peintre : les Noces A/dof)ra?idmes, ou 
les peintures de vases grecs lui suffisent pour témoigner de la 
scicHce picturale des anciens. De ce qu'ils ont produit une sta- 
tuaire parfaite, il en conclut immédiatement que leur art tout 
entier est parfait etj^doit servir, en tout, de modèle au nôtre. Il 
a fait une observation juste : il la dévie immédiatement en une 
généralisation fausse. Il va en tirer une loi qui le perdra.; 

Malheur à l'homme qui, se trompant, a tout le monde pour 
complice : il ne s'apercevra jamais de son erreur. L'erreur de 
David était celle de son temps. D'Herculanum et de Pompéi 
exhumés à la lumière, les archéologues et les amateurs croyaient 
qu'allait sortir un art vivant, plus vivant que celui de Chardin 
et de Fragonard, l'art nouveau, l'art de l'avenir. Pourquoi l'aller 
chercher dans la Nature? Le Beau idéal était là. « En convenant 
que l'étude de la nature est absolument indispensable aux 
artistes, disait Winckelmann, il faut convenir, aussi, que cette 
étude conduit à la perfection par une route plus ennuyeuse, 
plus longue et plus difficile que l'étude de l'antique. Les statues 
grecques offrent immédiatement aux yeux de l'artiste l'objet de 
ses recherches ; il y trouve réunis dans un foyer de lumière les 
différens rayons de beauté divisés et épars dans le vaste domaine 
de la nature. » Voilà le mot d'ordre de tout l'académisme. C'est 
la confusion éternelle entre l'artiste et l'amateur d'art. Il est 
tout à fait vrai que les belles œuvres d'art découvrent plus clai- 
rement à la foule des amateurs les beautés ou les caractères de 
la nature que la vue de la nature elle-même. Mais c'est, préci- 
sément, parce que tout l'art est de les découvrir, que la fonction 
propre de l'artiste est d'aller à la nature pour les en dégager. 
En l'envoyant consulter l'œuvre déjà faite au lieu de l'envoyer 
à l'objet même de l'œuvre, c'est-à-dire en envoyant le traduc- 
teur lire une traduction, au lieu de lui donner à lire l'original, 
on supprime tout simplement sa raison d'être. Voilà une pre- 
mière confusion. En voici une seconde. 

Les Grecs ont fait des œuvres parfaites, impossibles à dépas- 
ser, — mais ce sontdes œuvres de sculpture. Elles ne pourraient 



A L EXPOSITION DAVID. 99 

donc servir de modèle, si modèle il y a, que pour des ouvrages 
de plastique. Transposer les lois de la statuaire, dans la pein- 
ture, et oublier les lois ou les virtualités de la peinture elle- 
même, c'est se condamner à chercher ce qu'on ne peut atteindre 
et à se priver de tout ce qu'on aurait dû réaliser. C'est ce que 
David a fait. 

D'abord le nu. « J'ai entrepris de faire une chose toute nou- 
velle, » disait-il à ses élèves en parlant du tableau des Sabines. 
<( Je veux ramener l'art aux principes qu'on suivait chez les 
Grecs... J'étonnerai bien des gens : toutes les figures de mon 
tableau seront nues, et il y aura des chevaux auquels je ne met- 
trai ni mors, ni brides... » C'est fort bien dit pour un statuaire, 
et le lamentable spectacle que nous donnent, sur toutes les places 
publiques d'Europe, les monumens élevés à nos contemporains, 
en redingote, en veston, en bottes et chapeau haute forme, 
prouve assez qu'on a eu grand tort d'oublier cette loi. Mais, 
en peinture, c'est autre chose, et la plupart des chefs-d'œuvre 
de tous les temps sont faits de figures vêtues, fût-ce de la plus 
bizarre façon et de la plus compliquée. La complication même 
et le fouillis sont une joie pour le peintre. Un coloriste ne se fût 
pas tenu d'aise devant les uniformes de l'Empire. Se figure- 
t-on Rubens ou Véronèse en face de Murât ou de Cambacérès, les 
consuls empourprés passant, comme des flammes, dans un oura- 
gan d'ors, d'aciers, de buffleteries, le jaillissement des plumets, 
la cascade des dentelles, le mince croissant des sabres rejoi- 
gnant l'étoile des éperons I En s'interdisant le costume contem- 
porain, David s'interdisait toutes ces ressources pittoresques. De 
plus, il s'obligeait à ne peindre aucun groupement en profon- 
deur, car rien n'est plus déplaisant qu'une foule d'académies 
gesticulantes, qu'une grappe humaine. En dépit du Jugement de 
Michel-Ange, et de quelques Darmiations de Rubens, on ne 
voit pas que l'artiste ait jamais pu se tirer d'une foule où tous 
les plans sont occupés par des académies. 

Aussi David ne l'a-t-il pas fait ! Il a observé qu'en sculpture, on 
ne pouvait donner l'idée de la profondeur, ni du lointain. Sa 
peinture en est donc dépourvue. Sa composition se développe 
toujours en longueur, jamais en profondeur. Non seulement elle 
ne creuse pas, mais elle bombe. C'est de la peinture convexe, 
les figures centrales étant toujours les plus en avant et les plus 
éclairées, les figures latérales ou le décor latéral tournant et 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'enfonçant dans l'ombre ou les demi-teintes, comme vus dans 
un miroir bombé. C'est très frappant dans les Sabines, et rigou- 
reux comme un théorème : on peut l'observer dans toutes ses 
autres œuvres. Il serait facile de les traduire en bas-relief : ce 
sont les lois du bas-relief qui les ont dictées. 

Une autre loi purement statuaire a dicté ses gestes, loi 
oubliée à la vérité par notre sculpture moderne, mais très sen- 
sible dans l'Antique admiré du temps de David ; V Apollon, le 
Laocoon, le Gladiateur, par exemple. Le geste est en extension : 
il se profile également de tous les côtés ; il est choisi, non pas 
du tout pour son efficacité, ni pour sa vérité, encore moins pour 
sa nouveauté ou pour son caractère, mais pour la révélation 
qu'il nous donne d'un jeu de la machine humaine, pour son 
équilibre harmonieux, pour sa ligne et sa plastique. Les Horaces, 
le Socrate, le Romulus, les compagnons de Léonidas peuvent 
être mis sur un socle, au milieu d'une pelouse : nul n'imaginera 
qu'ils soient tirés d'un tableau. 

De plus, la statue étant, de sa nature, une image matériel- 
lement semblable à la figure humaine, il suffirait d'assez peu 
de chose en couleur et en expression, pour en faire un trompe- 
l'œiî, — comme il arrive dans les iigures de cire, — ce qui 
détruirait toute impression esthétique. Il faut donc s'abstenir 
non seulement de toute couleur vraie, mais de tout réalisme trop 
prononcé. Pour la même raison, la figuration de la laideur ou 
une caractérisation assez forte pour aller aux confins de la cari- 
cature, les signes de la maladie ou de la caducité, en un mot, 
toute chose déplaisante à croire réelle, doivent être évités dans 
une forme d'art qui les matérialise. La Buveuse accroupie, du 
Louvre, n'est tolérable qu'à cause de sa petite taille. En pein- 
ture, au contraire, il y a nombre d'œuvres admirables où sont 
représentés non seulement la laideur et la maladie, la vieillesse 
et la souffrance, mais le grotesque : d'abord, parce qu'elles sont 
moins matérialisées qu'en statuaire et ensuite parce qu'elles 
peuvent être magnifiées par la couleur qui, par elle-même et 
toute seule, est une beauté. Ainsi donc, la laideur n'est pas 
sculpturale, mais elle est pittoresque. En la proscrivant de sa 
peinture, en ramenant toutes ses figures à un type uniforme de 
beauté régulière, David a donné le plus parfait exemple d'ennui 
qui se puisse imaginer. 

Encore, s'il avait varié l'expression ! Mais autant qu'à les 



A l'exposition DAVID. 101 

rendre belles, il s'est appliqué à rendre les physionomies impas- 
sibles ! De la statuaire grecque où cette impassibilité est admi- 
rable, il l'a transportée dans la peinture où elle n'a que faire. Au 
début, formé par l'école de Bouclier, il animait encore ses 
figures. (( Voyez-vous, disait-il à son élève I^tienne, en lui mon- 
trant deux têtes dessinées d'après l'antique, à Rome, dans sa 
jeunesse, voilà ce que j'appelais, alors, l'antique tout cru. Quand 
j'avais copié ainsi cette tête avec grand soin et à grand'peine, 
rentré chez moi, je faisais celle que vous voyez dessinée auprès. 
Je l'assaisonnais à la sauce moderne, comme je le disais dans ce 
temps-là. Je fronçais tant soit peu le sourcil, je relevais les 
pommettes, j'ouvrais légèrement la bouche; enfin, je lui donnais 
ce que les modernes appellent de V expression et ce qu'aujour- 
d'hui I c'était en 1807), j'appelle de la grimace.., » Peu à peu, en 
effet, il parvint à mettre, en peinture, de 1' (( antique tout cru, » 
— c'est-à-dire à priver totalement ses figures, non seulement 
des « grimaces » de Boucher, qui étaient une affectation de la 
vie, mais de la vie elle-même. 

En même temps, il les priva de toute ambiance naturelle et 
pittoresque. En sculpture, en effet, il ne faut pas d'accessoires, 
détachés de l'ensemble, surtout pas de simulation, en une 
matière dure, d'objets souples et effilés, encore moins de paysage, 
de lointain, de tout ce qui est fluide et vaporeux. Il n'y en a 
pas, non plus, chez David. Les pièces où se meuvent ses héros 
sont vides : elles ne peuvent servir qu'à faire de l'escrime. Ses 
chevaux, comme il s'en vante, n'ont ni mors, ni brides. Quant 
au paysage, il est purement idéographique. David n'a jamais 
fait qu'un paysage en sa vie : c'est qu'il était en prison. Quand 
il veut représenter Leonidas, il donne à un de ses élèves un 
plan topographique des Thermopyles et il lui fait bâtir une vue 
perspective là-dessus. Enfin, l'atmosphère est nulle. Une fois ses 
figures posées, il ne met pas d'air autour. Il compte, comme le 
sculpteur, sur l'air ambiant pour adoucir, fondre, faire trembler 
les contours. Sa couleur est lamentable. Pour bien montrer que 
l'Art doit prêcher l'austérité aux peuples, il semble peindre avec 
le brouet noir des Spartiates. « Il met du noir et du blanc pour 
faire du bleu, du noir et du jaune pour faire du vert, de l'ocre 
rouge et du noir pour faire du violet, » dit Delacroix, et, en effet, 
dans sa peinture académique, c'est à peu près exact. Sa facture 
est plus affreuse encore. En réaction contre la touche libre, savou- 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

reuse de Fragonard, il adopte un faire lisse, partout égal, partout 
glacé : le plus vilain « métier » peut-être qui ait jamais paru 
dans la peinture française. 

Retournez-vous vers ses portraits, ou ses « peintures-por- 
traits » comme le Sacre, revenez surtout vers ses portraits 
inackevés, vers tout ce qu'il a fait sans système : aucun de ces 
défauts ne s'y retrouve plus. Donc, rien de tout cela ne lui était 
naturel, tout a été voulu, cherché, conquis. Chez lui, comme chez 
la plupart de ses élèves, — chez Gros, surtout, — la peinture est 
une lutte continuelle et tragique entre le devoir et le plaisir : le 
plaisir qui leur inspire, naturellement et sans grand effort, des 
chefs-d'œuvre; le devoir qui, avec beaucoup de peine et d'intel- 
ligence dépensées, leur dicte des œuvres froides et insipides. 
L'antithèse se poursuit partout : chez Gérard : comparez son 
Murât ou sa Récamier' avec sa Corinne au Cap Misène ; chez 
Girodet : comparez son De Sèze ou son Murât avec son Hippo- 
craie ou sa Danaé ; chez Gros : comparez son Chaptal à son 
Éleazar ; chez M. Ingres : comparez son Gratiet et l'esquisse de 
sa femme avec son Achille ou sa Stratonice. Partout, chez l'élève 
comme chez le Maître, nous voyons le portrait ou la scène 
contemporaine dus à son goût instinctif de la réalité, demeurer, 
après un siècle écoulé, une œuvre admirable. Et partout, nous 
voyons la grande composition historique, sur quoi il comptait 
pour passer à la postérité, nous faire douter de son talent. Si, 
par delà les nues, quelque Fabre étudie, au microscope, les 
insectes que sont les hommes, il doit être stupéfait des mer- 
veilleux ouvrages faits par l'artiste dans les limites de son 
instinct et du piteux échec des systèmes où sa raison raison- 
nante est intervenue. 

Robert de la Sizeranine. 



VOLTAIRE INÉDIT 



LE CHAPITRE DES ARTS DE L ESSAI SUR LES MŒURS 



Établi à Cirey en 1733, Voltaire, entre plusieurs projets, avait celui 
d'achever une Histoire de Louis XIV, entreprise dès 1732. Il éprouva 
tout d'abord une difficulté assez inattendue : M'"^ du Châtelet, vouée 
depuis peu à la science, n'avait point le goût de l'histoire. Sa raison 
solide répugnait à « l'afféterie » des belles-lettres ; elle admettait la 
tragédie, dont les succès rapportent à l'auteur, les vers impromptus, 
qui débités à propos donnent du reUef dans la société; mais pour 
Tacite, elle le traitait de « bégueule qui dit les nouvelles de son 
quartier. » Enfin elle était fille d'un homme d'État; dès l'enfance, 
elle savait combien sont pernicieux, dans un gouvernement réglé, les 
livres qui relatent les actions des ministres; elle ne concevait pas, 
disait-elle, le plaisir d'écrire un ouvrage condamné à ne pas voir le 
jour. Aussi tenait-elle enfermées les notes et les esquisses de son ami 
et la clef en était dans son tablier. 

Tout appliqué que fût le poète à s'instruire dans la géométrie, il ne 
laissaitpas de regretter ses anciennes études. La rigueur des théorèmes 
contenait mal sa fantaisie, et, du reste, son entendement ne passait pas 
le second Uvre d'Euchde. Il entreprit de réduire la marquise. Dans les 
termes où ils étaient, rien de plus aisé en apparence, et peu d'affaires 
au fond, qui fussent plus déhcates. Si le plaisir de l'esprit, \if et mu- 
tuel, avait éclairé les débuts de leur commerce, ils n'y furent bientôt 
retenus, l'un que par la vanité, l'autre que par l'intérêt; le cœur n'était 
point de la partie, et M'"^ du Châtelet, nature sèche et dominatrice, se 
dédommageait de la dépendance où elle était à certains égards par 
une hauteur intraitable surtout le reste. Il n'y avait pas espoir de 
l'amener à rien, si l'on n'engageait pas son amour-propre. 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

Voltaire lui fit voir en conséquence la gloire qu'il y aurait à elle 
d'appliquer son génie à l'histoire. Elle se défendait par de bonnes 
raisons. « Que m'importe, disait-elle, à moi Française "vdvant dans ma 
terre, de savoir qu'Égil succéda au roi Haquin en Suède et qu'Otoman 
était fds d'Ortogul? Je ne vois dans l'histoire que de la confusion et 
des récits de bataille, dans lesquelles je n'apprends pas seulement de 
quelles armes on se servait pour se détruire. — Mais, disait-il, si parmi 
tant de matériaux bruis et informes, vous choisissiez de quoi vous 
faire un édifice à votre usage; si vous faisiez de ce chaos un tableau 
général et bien articulé; si vous cherchiez à démêler dans les événe- 
mens l'histoire de l'esprit humain?» Cette idée lui plut, comme philo- 
sophique; et « le respectable Bossuet » ayant terminé son histoire à 
Charlemagne, il fut convenu qu'on prendrait l'histoire universelle à 
cette époque, et qu'on la conduirait au siècle de Louis XIV pour lui 
servir d'introduction. Le poète commença de Ure Puffendorf, et dans 
un séjour qu'il dut faire à Bruxelles pour un procès de la marquise, il 
trouva les plus grands secours chez M. de Witt, petit-fils du Grand 
Pensionnaire, et possesseur d'une des plus riches bibliothèques de 
l'Europe. 

L'étude du moyen âge était très ingrate, celle surtout qui touche 
aux disputes de l'Éghse romaine et de l'Éghse grecque, aux querelles 
du Sacerdoce et de l'Empire. Voltaire ne se retrouvait avec plaisir que 
dans l'histoire des sciences et des arts. Cette partie, dit-il, devint son 
principal objet; bientôt il dirigea ses recherches sur les peuples de 
l'Orient, « dont tous les arts nous sont venus avec le temps » et dont 
Bossuet n'avait presque rien dit. Il s'aperçut que « dans nos siècles de 
barbarie et d'ignorance qui suivirent le déchirement de l'Empire ro- 
main, nous reçûmes presque tout des Arabes : astronomie, chimie 
médecine, arithmétique, algèbre, géographie... Plusieurs morceaux 
de la poésie et de l'éloquence arabe me parurent subhmes et je les 
traduisis; ensuite, quand nous vîmes tous les arts renaître en Europe 
par le génie des Toscans et que nous lûmes leurs ouvrages, je fis autant 
que je le pus des traductions exactes en vers des meilleurs endroits 
des poètes des nations savantes. Je tâchai d'en conserver l'esprit. En 
un mot, l'histoire des arts eut la préférence sur l'histoire des faits (t). » 

Dès 1742, Voltaire était à même d'envoyer un morceau de son his- 
toire au Grand Frédéric, qui la trouva « réflécliie, impartiale, dépouillée 
de tous les détails inutiles. »En 1745, patronné par M"'« de Pompadour, 
nommé historiographe et sur le point d'entrer enfin à l'Académie, il 
hasarda de donner au Mercure, sous le titre de Nouveau -plan d'une 
histoire de VEsprit humain, quelques morceaux sur la Chine et les 

(1) Préface du tome troisième de l'Abrégé de l'Histoire universelle, che'/; Walther 
à Dresde, 1734. 



VOLTAIRE INÉDIT. 105 

Indes, les Normands au ix® siècle, l'état des empires d'Orient et d'Oc- 
cident au ix« siècle, de l'Europe au x« siècle et de l'Espagne au 
XII® siècle. « Les auteurs du Mercure retranchèrent pieusement tout ce 
qui regarde l'Église et les papes. » En réalité, ils semblent avoir sup- 
primé certains chapitres, comme ceux de VOrigine de la puissance des 
papes et de la Religion du temps de Charlemagne, plutôt que mutilé en 
détail la prose de Voltaire. <> Apparemment, dit-il, que ces examina- 
teurs voulurent avoir des bénéfices en Cour de Rome. Pour moi, qui 
suis très content de mes bénéfices en Cour de Prusse, j'ai été un peu 
plus hardi. » En 1750, nouveaux fragmens dans le Mercure. Un libraire 
ne tarda pas à les recueilhr et les joindre à une édition de Micromégas, 
que l'auteur désavoua, selon son habitude. Mais il en profita pour dé- 
clarer ce qu'il y avait de neuf dans son ouvrage : il s'était attaché à 
peindre les mœurs des hommes, plutôt que « les naissances, les ma- 
riages et les pompes funèbres des rois. » Et en effet, tel qu'on peut la 
lire dans cette édition, cette Histoire de l'esprit humain fait assez bien 
voir quel était à l'origine le dessein de Voltaire : une érudition sobre 
et désmvolte ; un exposé des faits, mais qui motivât seulement les 
sentimens de l'auteur sur les mœurs, les usages, les lois, les gouA^erne- 
mens; une histoire assez diUgente de l'opinion, qui mène le monde; 
et en regard celle des arts, des inventions, des découvertes, qui oiît 
renouvelé la face de la terre ; quelques récits des guerres, compris 
dans le catalogue « des sottises du genre humain, » et ce qui n'allait 
pas sans hardiesse, à une époque tout ensanglantée par les préten- 
tions des princes, une apologie continuelle des poètes, des savans, 
des navigateurs, et jusque des marchands, mis en parallèle avec les 
conquérans. L'ouvrage, en un mot, n'était qu'un petit brûlot, mais oîi 
souffiait à pleines voiles l'esprit de la « philosophie. » 

Les morceaux de V Essai sur les mœurs, publiés jusqu'à 1750, sont 
des morceaux authentiques, et, ce qui est rare avec Voltaire, reconnus 
par l'auteur. Ceux qui ont vu le jour par la suite ne sont probablement 
pas moins originaux ; mais ils sont disqualifiés par les insinuations, les 
réticences et les désaveux du grand homme. 

En mai 1751, à Potsdam, Voltaire fut avisé, par M™^ Denis, que son 
secrétaire valet de chambre Longchamp, resté à Paris avec elle pour 
la modérer dans ses dépenses, avait détourné tous ses papiers : justice, 
en était demandée par elle au lieutenant de police. Le poète aussitôt 
d'envoyer une annonce au Mercure : « Toute la partie qui regarde les 
arts depuis Charlemagne et celle de l'histoire publique depuis Fran- 
çois I" ont été perdues. Si quelqu'un est en possession de ce manu- 
scrit, encore très imparfait et qui ne peut guère servir qu'à son auteur, 
il est prié très instamment de vouloir bien le lui remettre. » A quel- 
ques jours de là, Longchamp rendit les papiers à M'"^ Denis sans in- 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

tervention dn magistrat : ces papiers étaient VHisioire universelle, 
celle du Siècle de Louis XIV, les Campagnes de Louis XT'et enfin la 
Pucelle ; et comme Voltaire, instruit de la restitution, réclamait encore 
certain manuscrit in-folio de V Histoire universelle , le secrétaire lui 
écrivit : « A l'égard du manuscrit in-folio dont vous parlez, épais de 
trois doigts et qui est une suite de votre histoire générale, je n'en ai 
jamais connu d'autre que celui que je a^ous ai envoyé ; mais celui-là 
n'est point écrit de votre main. Il se trouve encore un manuscrit dans 
votre bibliothèque à Paris, où il n'y a que peu de pages écrites par 
vous-même : et c'est aussi une suite de la môme histoire. Voilà tout ce 
que j'ai jamais vu chez vous à ce sujet. Croyez que cet article est la 
pure vérité. » 

On n'examinera pas si, dans cette affaire, Longchamp est tombé, 
comme il le prétend, dans un piège de M'"*^ Denis. Mais n'est-il pas 
singulier qu'il nie l'existence du gros in-folio réclamé par Voltaire, et 
que, d'autre part, il découvre celle d'an petit in-folio, qui s'est 
conservé jusqu'à nos jours, et que Voltaire déclara toujours avoir dis- 
paru? Car après l'annonce du Mercure, comme on lui signalait diverses 
copies de V Essai, l'historien répondait : « Ce n'est pas là ce que je 
cherche. On m'a volé l'histoire entière des arts. Je m'étais donné la 
peine dé traduire des morceaux de Pétrarque et du Dante et jusqu'à 
des poètes arabes que je n'entends point : le siècle de Louis XIV 
devait se renouer à cette histoire générale. Il y a grande apparence 
que ce malheureux valet de chambre avait aussi volé celui que je 
regrette, et qu'ille brûla quand ma nièce exigea de lui le sacrifice de 
tout ce qu'il avait copié. » En décembre 1753, ayant reçu à Colniar 
« le fatras énorme de ses papiers, » il persista à donner ce manuscrit 
comme perdu. Il n'y a pourtant pas de doute que le cahier ne se soit 
trouvé parmi ses papiers : dans une Lettre à M..., professeur en 
histoire, composée dans ce mois de décembre 1753, sont insérés les 
passages traduits de Dante et des poètes orientaux. 

Ces contradictions cessent d'être un mystère dès qu'on les rap- 
porte à r.4 />re^e de l'histoire universelle depuis Charlemagne jusqu'à 
Charles-Quint ,^\i\À\é en cette fin de 1753 par Jean Néaulme, hbraire à 
la Haye et à Ferhn. Ce n'est pas que l'on doive préciser la part directe 
ou indirecte que Voltaire put avoir dans cette édition. Le hbraire, dans 
sa préface, dit avoir acheté l'une des copies qui, selon l'auteur même, 
se trouvaient entre les mains de trente particuliers ; et il n'y a rien là 
d'in vraisemblable. Mais Jean Néaulme, dès 174"2, avait reçu la pro- 
messe de cette édition, et depuis il s'était rencontré à Potsdam avec 
l'auteur. Mais l'habitude de Voltaire fut toujours de susciter des édi- 
tions « fausses » de ses œuvres. Mais le philosophe, pour désavouer 
ces deux volumes, n'imagina pas mieux que d'en donner lui-même une 



VOLTAIRE INÉDIT. 101 

suite, avouée celle-ci, et intitulée lome troisième. Mais Jean Néaulme, 
sans nécessité, dit encore dans sa préface que cet abrégé semble com- 
plet, quoiqu'il s'arrête à Charles VII quand le titre promet Charles- 
Quint; et il ajoute : « Ainsi il est à présumer que ce qui devrait suivre 
est cette partie différente d'histoire qui concerne les arts, qu'il serait 
à souhaiter que M. de Voltaire retrouvât. » Prétexte aussitôt exploité 
par l'auteur dans sa Lettre à M... : « Mon principal but, dit-il, avait 
été de suivre les révolutions de l'esprit humain dans celles des gou- 
vernemens. Je cherchais les routes du commerce qui répare en secret 
les ruines que les sauvages conqu-érans laissent après eux; j'examinais 
comment les arts ont pu renaître et se soutenir parmi tant de 
ravages. » Cette histoire des arts, ces routes du commerce, c'est-à-dire 
les voyages des Portugais et la découverte du Nouveau-Monde, qui 
se trouvaient dans le manuscrit « volé » par Longchamp, il n'en était 
pas traité dans l'édition de la Haye : donc elle était supposée, donc 
elle n'étaift pas son ouvrage véritable. Enfin, nous avons les lettres de 
Voltaire à Néaulme; les unes sont publiques et accablantes pour le 
libraire; et dans celles qu'il lui écrit en particulier, H lui reproche dou- 
cement son impression hâtive et incorrecte, iU'assure qu'il est « avec 
douleur, mais sans aucun ressentiment, toujours prêt à lui rendre 
service. » 

Il y avait en effet des omissions regrettables dans l'édition de la 
Haye. Néaulme, dès l'avertissement, avait défiguré cette phrase de 
Voltaire : « Les historiens ressemblent à quelques tyrans dont ils 
parlent : ils sacrifient le genre hnmain à un seul homme. » Il im- 
prima : « les historiens, semblables aux rois, sacrifient le genre 
humain à un seul homme. » Le philosophe alors se crut perdu, et à 
tout le moins exilé. A la vériié, je n'ai pas trouvé trace de cet exil 
aux archives, ni même du moindre blâme : mais après l'aventure de 
Francfort, c'était beaucoup pour Voltaire que de ne pas trouver à 
Paris^le dédommagement d'un accueil triomphal, tel qu'il le devait 
recevoir vingt-cinq ans plus tard. 11 accusa ses ennemis de Berlin 
« de vouloir le perdre en France après l'avoir perdu en Prusse, » et 
[)armi ces méchans, il alla jusqu'à compter Frédéric lui-même. Pour 
se disculper, il pria Malesherbes de supprimer l'ouvrage; il lui 
adressa de Colmar le procès-verbal, rédigé par deux notaires, de la 
collation de son manuscrit véritable avec l'édition de la Haye : dans 
ces deux volumes, on avait relevé jusqu'à quatorze omissions ou 
variantes, parmi lesquelles « l'affectation sensible de mettre docteurs à 
la place d'imuas. » Puis, comme personne n'avait garde à ces désaveux, 
il s'occupa d'amender l'ouvrage en vue d'une édition nouvelle. 

Cette édition, qui occupe les tomes XI et suivans des œuvres com- 
plètes imprimées par Cramer à Genève, fait avec l'édition Néaulme 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

un sujet de comparaison bien instructif. En général, le premier texte a 
subsisté ; mais il est remarquable que tous les passages ofTensans pour 
Rome aient disparu, ceux mêmes qui rapportent les faits les mieux 
reconnus du Saint-Siège, comme l'aversion invincible qu'il a toujours 
inspirée aux Églises d'Orient. En revanche, on y voit maints nouveaux 
paragraphes, célébrant la décence, la gravité de l'ÉgUse romaine. Elle 
apparaît gouvernée, non seulement par des hommes pleins d'huma- 
nité, mais par des sages, par des philosophes : « Elle a toujours eu cet 
avantage de pouvoir donner au mérite ce qu'ailleurs on donne à la 
naissance. Aujourd'hui, en Allemagne, il y a des couvens où l'on ne 
reçoit que des nobles. L'esprit de Rome a plus de grandeur et moins 
de vanité... Elle était fuite pour donner des leçons aux autres. » Enfin 
des additions considérables avaient porté au nombre de 68 les 49 
chapitres de l'édition Néaulme : peu à peu la compilation des faits 
l'emportait sur l'examen philosophique ; les réflexions hardies qu'on y 
voit encore sont diluées, sont assombries sous le fatras de l'érudi- 
tion. Lors de l'édition définitive en 1768, Voltaire avait répudié son 
premier dessein. Il considérait son œuvre comme un manuel d'his- 
toire à l'usage des gens du monde, il souhaitait sa diffusion dans les 
collèges, et il faisait remarquer qu'à l'époque où elle fut entreprise, 
« aucune des compilations universelles qu'on a vues depuis n'existait. » 
. C'est qu'un événement comparable à son séjour en Angleterre, et à 
la rencontre de M""= du Châtelet, avait remué depuis peu l'esprit du 
philosophe : il venait de découvrir le commerce des érudits, per- 
sonnes qui n'étaient point à la mode au temps qu'il vivait à Paris. 
Près de Colmar, où il résida plus d'un an à son retour de Prusse, était 
l'abbaye de Senones, dirigée pour lors par le célèbre dom Calmet. Le 
religieux ouvrit sa bibliothèque à l'homme du monde ; il le persuada 
de composer un ouvrage utile plutôt que de recueillir les sailhes de 
son esprit; et Voltaire, bientôt, ne céda pas moins à l'entraînement de 
l'étude qu'à l'autorité vénérable de l'exégète. Vers le même temps, il 
renouait d'anciennes relations avec le pasteur Vernet, professeur à 
l'université de Genève. Enfin il avait pour secrétaire un certain CoUni, 
jeune Florentin quelque peu antiquaire, et par conséquent érudit. 
Celui-ci admirait beaucoup qu'on osât écrire une histoire universelle 
avec le secours de cinq ou six volumes ; et il s'échappait parfois en 
sourires que son maître surprenait, et, à part soi, mettait à profit. 

Voilà les dispositions qui firent abandonner par Voltaire ce Cha- 
pitre des arts, auquel il attribuait d'abord tant de prix. Car ce n'est 
pas pour avoir donné longtemps ce chapitre comme perdu que le 
philosophe a renoncé aie comprendre dans son Essai : dans le « tome 
troisième » publié à Dresde en juillet 54, il le faisait encore désirer, le 
promettant dès les premières pages, et terminant l'ouvrage sur ce 



VOLTAIRE INÉDIT. 109 

propos : « Je parlerai ailleurs de l'empire de l'esprit qu'eurent les seuls 
Italiens dans tous les genres de science, de littérature et de beaux- 
arts. » Mais dès qu'U renonçait aux vues d'ensemble et s'astreignait à 
la chronologie, il n'avait plus de place pour ce brillant tableau : force 
lui fut de le morceler, et d'en répartir selon les époques des frag- 
mens du reste fort abrégés, notamment dans les chapitres 82 et 121 de 
Y Essai sur les mœurs. 

Correspondant par son format et son épaisseur, — in-folio couronne 
de 160 pages, — à la description du manuscrit « volé » parLongchamp, 
le manuscrit autographe du chapitre des arts se trouve aujourd'hui à 
Saint-Pétersbourg, parmi les papiers de Voltaire conservés dans sa 
propre bibliothèque. Achetée par l'impératrice Catherine II en 1780, 
cette bibliothèque fut transportée en Russie et rangée dans l'ordre 
même qu'elle occupait à Ferney par le secrétaire du grand homme : 
elle comprend près de 6 000 volumes, parmi lesquels une vingtaine 
de gros volumes manuscrits où se trouvent pèle-méle les mémoires 
utilisés par Voltaire dans ses ouvrages historiques, de nombreuses 
notes et remarques sur l'histoire, la religion, la philosophie, quelques 
manuscrits annotés de ses tragédies, le premier jet des chapitres 1-41 à 
152 de V Essai sur les mœurs, les minutes des lettres au roi de Prusse, 
enfin les dossiers des affaires la Barre et Lally, tous documens qui 
méritent une étude particulière. Nous n'ignorons pas qu'en matière 
d'art l'érudition de Voltaire n'est guère moins faible que touchant 
l'histoire du moyen âge ou les institutions de la Chine. Encore ne 
croyons-nous pas devoir laisser dans l'ombre cet important morceau. 
Il nous fait toucher en effet ce qu'était l'^'ssai sur les mœurs, avant que 
l'auteur n'ait voué quinze ans de sa vie, selon l'expression de Ville- 
main, « à l'augmenter, à le remanier et à le gâter. » 

Fernand Caussy. 



Depuis les inondations des barbares en Europe, on sait que 
les beaux arts furent ensevelis sous les ruines de l'empire d'Oc- 
cident. Gharlemagne voulut en vain les rétablir. L'esprit goth 
et vandale étouffèrent ce qu'il lit à peine revivre. 

Les arts nécessaires furent toujours grossiers, et les arts 
agréables ignorés. L'architecture, par exemple, fut d'abord ce 
que nous appelons l'ancien gothique ; et le nouveau gothique, 
qui commença du temps de... n'a fait qu'ajouter des orne- 
mens vicieux à un fond plus vicieux encore. La sculpture, la 
gravure étaient informes. Les étoffes précieuses n'étaient tissées 
qu'en Grèce et dans l'Asie Mineure. La peinture n'était guère 
en usage que pour couvrir de quelques couleurs des lambris 



110 REVUE DES DEUX MONDESa 

épais. On chantait et on ignorait la musique ; on n'a jusqu'au 
XIV® siècle aucun ouvrage de bon goût en aucun genre. On 
parlait, on écrivait et l'éloquence était inconnue. On faisait 
quelques vers, tantôt en latin corrompu, tantôt dans les idiomes 
barbares, et on ne connaissait rien de la poésie. 

... Nous avons vu les malheurs delà terre entière, Gengis- 
khan, etc., mais au moins au xiv^ siècle l'Asie riclie et heu- 
reuse, Perse, Chine, Indes ; l'Europe toujours faible, divisée et 
barbare, Allemagne. Italie, France sous Charles VII, Etats de 
Charles VII... 

Il n'en était pas tout à fait ainsi dans l'Orient. Constantin 
nople conserva les arts jusqu'au temps où elle fut désolée par 
les Croisades. Elle fournissait même quelquefois des mathéma- 
ticiens aux Arabes. Plusieurs empereurs écrivirent en grée avec 
pureté. 

Aben ou Eben Sina que nous appelons Avicenne florissait 
chez les Persans au xi® siècle et nul homme alors en Europe 
n'était comparable à lui. Il était né dans le Korassan qui 
est l'ancienne Bactriane. La géométrie, l'éloquence et la poésie 
furent depuis lui en honneur dans la Perse; aucun de ces arts, à 
la vérité, n'y fut porté à son comble et j'ai toujours été étonné 
que l'Asie qui a fait naître tous les arts n'en ait jamais perfec- 
tionné aucun. Mais enfin ils y subsistaient, tandis qu'ils étaient 
anéantis en Europe. 

J'ai déjà remarqué (1 1 que Tamerlang, loin de leur être 
contraire, les favorisa. Son fils Haloucoucan fit dresser des 
tables astronomiques, et son petit-fils Houlougbeg en composa de 
meilleures avec l'aide de plusieurs astronomes. Ce fut lui qui fit 
mesurer la terre (2 . 

Notre Europe avait cependant cette supériorité sur eux 
d'avoir inventé la boussole et la poudre et enfin l'imprimerie. 
Mais ces connaissances déjà vulgaires à la Chine ne furent 
point en Europe le fruit de la culture assidue des arts. Le génie 
du siècle, l'encouragement des princes n'y contribuèrent pas. 
Ces découvertes furent faites par un instinct heureux d'hommes 
grossiers qui eurent un moment de génie. 

Les Orientaux avaient d'ailleurs un grand avantage sur les 
Européeas. Leurs langages s'étaient soutenus, l'arabe par 

(1) Dans le cliapike 88 de l'Essai swr les mœurs. 

{■2) Tome 18, Académie des Sciences. (Noie de Voltaire.) 



VOLTAIRE INÉDIT. Jll 

exemple n'avait jamais change', et la langue persane, refondue 
dans l'arabe, était fixe et constante depuis la grande révolution 
qu'apporta la loi de Mahomet^ 

C'est par cette raison que les poètes arabes et persans qui 
faisaient, il y a huit 'cents ans, tles délices de leurs contempo- 
rains plaisent encore aujourd'hui, tandis que les jargons euro- 
péens des xii® et xiii^ siècles ne sont plus entendus. 

On ne trouve pas à la vérité dans leurs ouvrages de poésie 
et d'éloquence plus de perfection que dans les autres arts. Il y a 
toujours plus d'imagination que de choix, plus d'enflure que 
de grandeur. J'avoue qu'[ils peignent avec la parole], mais ce 
ne sont que des figures hardies mal assemblées, ils ont trop 
d'enthousiasme pour penser finement, l'art des transitions n'a 
jamais été connu d'eux : quelque poésie orientale qu'on lise, il 
est aisé de s'en convaincre. 

Sady, par exemple, né comme Avicenne en Bactriane, le plus 
grand poète persan du xiii® siècle, s'exprime ainsi en parlant de 
la grandeur de Dieu : 

[Il sait distinctement ce qui ne fut jamais, 

De ce qu'on n'entend point son oreille est remplie, 

Prince, il n'a pas besoin qu'on le serve à genoux. 

Juge, il n'a pas besoin que sa loi soit écrite. 

De l'éternel burin de sa prévision 

Il a tracé nos traits dans le sein de nos mères. 

De l'aurore au couchant il porte le soleil. 

11 sème de rubis les masses des rochers. 

Il prend deux gouttes d'eau, de l'une il fait un homme, 

De l'autre il arrondit la perle au fond des mers. 

L'Être au son de sa voix fut tiré du néant. 

Qu'il parle, et dans l'instant l'Univers va rentrer 

Dans les immensités de l'espace et du vide. 

Qu'il parle, et l'Univers repasse en un clin d'oeil 

De l'abime du rien dans les plaines de l'être.] 

On sent dans cette version assez littérale un esprit hardi et 
poétique pénétré de la grandeur de son sujet et qui commu- 
nique à l'àme du lecteur les élancemens de son imagination. 
Mais si on lit le reste, on sent aussi l'irrégularité de cent figures 
incohérentes entassées pêle-mêle. Le style qui étonne doit à la 
longue fatiguer. Il faut convenir que les Orientaux ont toujours 
écrit vivement, et presque jamais raisonnablement. Mais avant 
le xiv^ siècle, nous ne savions faire ni l'un ni l'autre. J'avertis 



112 REVUE DES DEUX MONDES,: 

ici que toutes les poésies des Persans et des Arabes sont en 
rimes et que c'est bien mal à propos qu'on impute à nos moines 
d'avoir introduit la rime. Toutes les nations ont rime', excepté 
les Grecs, et les Romains leurs imitateurs. Mais nos rimes et 
notre prose n'avaient rien que de barbare. 

Dans cette mort générale des arts, on avait toujours plus de 
signes de vie en Italie qu'ailleurs. On y avait au moins les 
manuscrits des anciens. La langue latine ressemblait à ces 
lampes conservées, disait-on, dans les tombeaux, elle donnait 
un peu de clarté. Rome fut toujours plus instruite en tout que 
les ultramontains. On voit même que sous Charlemagne, les 
moines gaulois de Saint-Denis ayant prétendu que leur musique 
valait mieux que celle de l'Eglise de Rome, Charlemagne décida 
pour les Romains. 

Mais au commencement du xiv* siècle, quand la langue ita- 
lienne commença à se polir et le génie des hommes à se déve- 
lopper dans leur langue maternelle, ce furent les Florentins qui 
défrichèrent les premiers ce champ couvert de ronces. Le 
climat de Toscane semble être un des plus favorables aux arts 
et à l'esprit humain. Les Toscans avaient autrefois servi de 
maîtres aux Romains, et dans la religion et dans plus d'un art, 
quoique grossier. Ils leur en servirent encore aux xiv^ et xv® 
siècles. Tout ce qu'on connaissait d'éloquence en Italie n'était 
presque renfermé que dans la Toscane. On en vit un témoi- 
gnage bien étrange lorsque Roniface VÏII donna en un jour 
audience à douze envoyés de douze difïérens princes de l'Europe, 
qui le complimentèrent sur son avènement au pontificat. Il se 
trouva que ces douze orateurs étaient tous de Florence (1). 

Le premier ouvrage écrit dans une langue moderne qui ait 
conservé sa réputation jusqu'à nos jours, est celui du Dante. Cet 
auteur naquit à Florence en 1265. La langue italienne prit sous 
sa plume des tours nouveaux et eette même forme qui subsiste 
aujourd'hui, quoique beaucoup de ses expressions soient hors 
d'usage. On n'entend plus ce qui se composait alors dans les 
autres idiomes de l'Europe, et le style du Dante parait moderne, 
je dis son style, que je distingue des mots surannés et de quel- 
ques termes de jargon. Ses vers faisaient déjà la gloire de l'Italie 

(1) Cliap. 82 : « Florence était alors une nouvelle Athènes: et parmi les ora- 
teurs qui vinrent de la part des villes d'Italie haranguer Boniface VIH sur son 
exallalion, on compta dix-huit Florentins. » 



VOLTAIRE INÉDIT. 113 

lorsqu'il n'y avait encore aucun bon auteur prosaïque en langue 
vulgaire. Toutes les nations ont commencé à se signaler par la 
poésie avant de réussir dans la prose. 

Homère est longtemps avant Thucydide, Térence florissait 
avant que Rome eût un orateur. Il en fut de môme à la renais- 
sance des lettres. Ne serait-ce point parce qu'on écrit en prose 
trop aisément et que l'esprit se contente alors de l'incorrect et 
du médiocre ; mais, dans la poésie, la contrainte force l'esprit à 
se recueillir davantage, à chercher des tours et des pensées, car 
dans la littérature comme dans les affaires, les grandes choses 
naissent des grands obstacles. 

On ne peut pas dire que le poème du Dante soit fondé sur le 
bon goût. Ce qui fait dans V Enéide les deux tiers du sixième 
chant est chez le Dante le sujet de près de quatre-vingt-treize 
livres. Il rencontre Virgile à la porte des Enfers, le grand poète 
latin est dans ces lieux souterrains avec Homère, Orphée, Pla- 
ton, Socrate, Démosthène, Gicéron et tous ceux qui, ayant été 
vertueux sans être instruits du mystère de la rédemption, ne 
sont ni reçus dans le ciel, ni confondus avec les damnés. Vir- 
gile apprend au Dante qu'à peine était-il arrivé dans ces lieux 
mitoyens qu'il vit un homme divin forcer les portes des enfers 
et amener au ciel en vainqueur les âmes de plusieurs justes (1). 

La longueur du poème, la bizarrerie et l'intempérance d'une 
imagination qui ne sait pas s'arrêter, le mauvais goût du fond 
du sujet n'empêchèrent pas que l'Europe ne lût avidement 
l'ouvrage et que dans toutes les éditions on ne donnât à l'auteur 
le nom de divin. Il est vrai que ses vers ont souvent de l'har- 
monie et de l'élégance, que son style est naturel, que ses 
images sont variées, qu'il est souvent naïf et quelquefois sublime, 
mais ce qui contribua le plus à sa vogue, ce fut le plaisir malin 
qu'eurent les lecteurs de trouver dans un ouvrage bien écrit la 
satire de leur temps. 

Le Dante met en enfer et en purgatoire beaucoup de per- 
sonnages connus dont il transmet les actions à la postérité, il 
parle même des plus grands intérêts de l'Europe, et surtout des 
querelles entre le Sacerdoce et l'Empire. En voici un exemple 
qui peut donner une idée de son style et de sa manière de pen- 

(1) Cf. Dictionnaire philosophique, art. Dante : « Virgile lui raconte que peu de 
temps après son arrivée en enfer, il y vit un être puissant qui vint chercher les 
âmes d'Abel, de Noé, d'Abraham, de Moïse, de David. » 

TOME XV. 1913. 8 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

ser. Il figure la Papauté et l'Empire sous l'emblème <lo deux 
soleils au seizième chant de son Purgatoire. II faut que le lec- 
teur pardonne à la faiblesse de la traduction. 

[Jadis on vit dans une paix profonde 

De deux soleils les flambeaux luire au monde 

Oui sans se nuire éclairaient les humains, 

Du vrai devoir enseignaient les chemins 

En nous montrant de l'aigle impériale 

Et de l'agneau les droits et l'intervalle. 

Ce temps n'est plus et Rome a trop changé. 

L'un des soleils de vapeurs surchargé 

En s'échappant de sa saiMte carrière 

A su de l'autre absorber la lumière. 

La règle alors devint confusion 

Et l'humble agneau parut un lier lion 

Qui tout brillant de la pourpre usurpée 

A réuni la houlette à l'épée] (1), 

Il s'exprime comme on peut le voir d'une manière plus 
précise et plus forte sur Boniface VII. 

Si la satire fait valoir son livre, son génie fait valoir aussi 
sa satire. On y trouve des peintures de la vie humaine qui n'ont 
pas besoin pour plaire de la malignité de notre cœur. Le Dante 
restera toujours un beau monument de l'Italie, ceux qui sont 
venus après lui l'ont surpassé sans l'éclipser. Il fut commenté 
dix fois et même immédiatement après sa mort. On le traitait 
déjà comme ancien et c'est le plus grand effet de J'estime des 
contemporains. 

Nous nous étonnons aujourd'hui que le Dante ait choisi un 
sujet qui paraît si bizarre, mais plaçons-nous au temps où il 
vivait. La religion était le sujet de presque tous les écrits et des 
fêtes et des représentations publiques. II n'y a rien de si natu- 
rel à l'homme ; il répète dans l'âge mûr l'école de son enfance. 
L'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament se représen- 
taient sur la place publique et c'est des Italiens qu'on prit cette 
coutume en France et en Espagne (2). Ces représentations s'appe- 
laient sacrées. Il en restait encore des traces au xvi^ siècle, et 

(1) Imprimé avec quelques variantes dans la Lellre à M'", et le chapitre 82 de 
VEssai. 

(2) Chap. 82 : « L'art des Sophocles n'existait point; on ne connut d'abord en 
Italie que des représentations naïves de quelques histoires de l'Ancien et du 
Nouveau Testament; et c'est de là que la coutume de jouer les, mystères passa en 
France. » 



VOLTAIRE INÉDIT. 115 

on parle encore à Florence de la mascarade du triomphe de la 
Mort que le Roselli fit paraître, dans laquelle des tombeaux 
s'ouvraient aux sons d'une musique lugubre et il en sortait 
des figures de mort qui criaient dolor, pianto e penitenza... 

... Pétrarque. Ses Canzonette, son meilleur ouvrage. Pour 
avoir aimé, il est connu de l'univers. S'il n'eût été que philo- 
sophe et théologien il serait ignoré. Son triomphe, celui du 
Tasse... 

Du temps de Pétrarque et même de Dante la comédie était 
un peu cultivée en Italie. Il y avait même, outre les farces des 
mimes, des pièces assez régulières. On prétend que la Floriana 
fut faite avant l'an 1300, et il y a grande apparence qu'on jouait 
dès le xiii*^ siècle des comédies assez décentes, puisque saint 
Thomas dans ses Questions dit qu'il faut bien distinguer les 
histrions qui sont sans bienséance d'avec ceux qui représentent 
des pièces où il est permis aux honnêtes gens d'assister. Ces der- 
nières, dit-il, sont nécessaires à la douceur de la société. Les 
Italiens ont toujours peu sé^ ainsi sur les spectacles. Ces premiers 
maîtres en Occident de la religion et de l'art d'écrire savaient 
très bien concilier ce qu'on doit aux autels et ce qu'on doit aux 
délassemens des hommes. Mais la comédie ne prit une forme 
régulière que vers l'an 1480. Le cardinal Bibiena fit cette 
fameuse comédie de la Calandra qui a servi longtemps de 
modèle aux pièces intriguées des Italiens et des Espagnols.! 

L'Italie en ce temps-là, mais surtout la Toscane faisaient 
renaître les beaux jours de la Grèce (1). Le Ruccelaï, cousin de 
Léon X et de Clément VII, fit représenter en 1516 sa tragédie de 
Rosemonde à Florence devant Léon X. Il travaillait à sa Rose- 
monde dans le même temps que le Trissin faisait sa Sopho- 
nisbe. L'un et l'autre écrivaient en vers libres et imitaient scru- 
puleusement les Grecs. Ruccelaï disait que la rime avait été 
inventée par l'écho. 

Tu sai pur, che l'imagin de la voce 
Che risponde da sassi dove VEcho alberga 
Sempre nimica fu del nostro regno 
E fu inventrice de le prime rime (2). 

(1) Chap. 121 : « Rien ne rappelle davantage l'idée de l'ancienne Grèce... [le 
cardinal Bibiena avait fait revivre la comédie grecque, » 

(2) Les Abeilles, vers 1"J et sq.'L'édition Mazzoni (Bologne, 1887) donne au second 
vers la leçon : 

Clie risponde da i sassi ov'Eco alberga. 



116 REVUE DES DEUX MONDES.t 

Mais ce qui faisait encore plus d'honneur au Ruccelaï et au 
Trissin et même aux gens de lettres d'alors, c'est qu'ils étaient 
rivaux et intimes amis. 

L'Arioste né à Ferrare porta plus loin qu'aucun autre la 
gloire de la poésie italienne. Jamais homme n'eut plus d'imagi- 
nation ni plus de facilité; il réussit dans tout ce qu'il entreprit. 
Il peignit les mœurs et sut mettre de l'intrigue dans ses comé- 
dies. Ses élégies respirèrent l'amour, ses satires furent un mé- 
lange de gravité et d'enjouement. Son poème de Roland le 
furieux surprit et enchanta l'Italie par cette rapidité d'imagi- 
nation, cette invention inépuisable, ces allégories si bien mé- 
nagées qui sont toujours une image agréable du vrai, mais sur- 
tout par ce style toujours pur, toujours enchanteur qui fait 
grand le mérite de ses ouvrages, et sans quoi toutes les autres 
parties de l'esprit seraient des beautés perdues. Beaucoup de ces 
contes qui sont jetés dans ses satires et dans son Roland ont été 
recueillis et mis en vers français par La Fontaine. Il faut avouer 
que l'auteur italien l'emporte beaucoup sur le Français non 
seulement comme auteur, mais comme écrivain. L'Arioste parle 
toujours purement sa langue, il emploie des termes familiers, 
mais presque jamais bas, il ne va point chercher dans la langue 
qu'on parlait avant le Dante des expressions surannées, jamais 
son style ne lui manque au besoin. Son imitateur, d'ailleurs 
excellent en son genre, est bien loin de cette correction et de 
cette pureté. 

Il est vrai que l'Arioste, dans la facilité de ses narrations qui 
coulent plus aisément que la prose, se laisse emporter quelque- 
fois à des plaisanteries tolérées dans la chaleur de la conversation, 
mais qui choquent la bienséance dans un ouvrage public : il dit, 
par exemple, en parlant d'Alcine : 

Bel gran placer ch'avean, lov dicer tocca 

Che spesso avean piu d'iuia lingua in bocca (1). 

Il fait dire à saint Jean : 

GH scrittori amo, c fo il debito mio 
Cil al vostro mondo fui scriltore a)icIiio 



E ben convenue al mio lodato Crislo 
Render mi guiderdon di si gran sorte (2) 



(1) Ovlando fuvioso, C. Vil. 

(2) Ibidem, C. XXXV. 



VOLTAIRE INÉDIT. 117 

Mais ces libertés sont rares, ses jeux de mots sont plus 
rares encore, et il faut remarquer que celui qui lui est reproché 
par Despréaux dans sa Joconde est dans la bouche d'un hôte- 
lier. 

Je sais qu'un poème tel que le Roland furieux, bàli d'un amas 
de fables incohérentes et sans vraisemblance, n'est pas compa- 
rable à un véritable poème épique, chez qui le merveilleux même 
doit être vraisemblable. Ces fictions romanesques, telles que 
celles des anciens ouvrages de chevalerie, telles que nos Amadis 
ou les contes persans, arabes et tartares, sont par elles-mêmes 
d'un prix médiocre; premièrement, parce qu'il n'y a de beau que 
le vrai; secondement, parce qu'il est bien plus aisé de travailler 
en grotesque que de terminer des figures régulières. Aussi ce 
n'est pas cet amas d'êtres de raison gigantesques qui fait le 
mérite de l'Arioste, c'est l'art d'y mêler des peintures vraies de 
toute la nature, de personnifier les passions, de conter avec un 
naturel ingénieux que jamais l'affectation n'altère, et enfin ce 
talent de la versification qui est donné à un si petit nombre de 
génies. Je ne traduirai rien de lui parce qu'il est trop connu (1), 
je dirai seulement : il est presque impossible de le traduire tout 
entier en vers français, et c'est ne le point connaître que de le 
lire en prose (2). 

Le Trissin, né au temps de l'Arioste et qui fut un des favoris 
de Léon X et de Clément VII, fut un des restaurateurs ardens 
de l'antiquité; il n'avait pas ce génie fécond et facile, ce don de 
peindre, ces finesses de l'art que la nature avait prodigués à 
l'Arioste; mais, nourri de la lecture des Grecs et des Romains et 
faisant suppléer le goût au génie, il ressuscita le théâtre tragique 
■par sa Sophonisbe, qui est encore estimée, et il donna quelque 
idée des poèmes épiques dans son Italia liberata da Goti. On lui 
doit l'usage des vers non rimes que les Italiens ont toujours 
employés depuis sur le théâtre comme plus propres au dialogue : 

(1) Voltaire en a traduit plusieurs passages dans l'article Epopée du Diction- 
naire philosophique. 

(2) Essai sur les mœurs, chap. 121 : « Si l'on veut mettre sans préjugé dans la 
balance VOdysse'e d'Homère avec le Roland de l'Arioste, l'Italien l'emporte à tous 
égards; tous deux, ayant le même défaut, l'intempérance de limagination et le 
romanesque incroyable. L'Arioste a racheté ce défaut par des allégories si vraies, 
par des satires si fines, par une connaissance si approfondie du cœur humain, par 
les grâces du comique, qui succèdent sans cesse à des traits terribles, enfin par 
des beautés si innombrables en tout genre, qu'il a trouvé le secret de faire un 
monstre admirable. » 



118 REVUE DES DEUX MONDES.; 

c'est en quoi les Anglais les ont imités, mais la langue française 
n'a pu permettre cette liberté'. 

Quand l'Arioste finissait sa carrière, le Tasse né en 1544 
commençait la sienne. Il avait ce génie qui manquait au Trissin, 
et. la lecture de l'Arioste avait développé son talent. Il fait la 
gloire de Sorrente où il naquit en... comme l'Arioste fait celle de 
Ferrare. Je n'entrerai point ici dans l'histoire de sa vie malheu- 
reuse, ce sont ses ouvrages que je considère. Ses infortunes ne 
sont que celles d'un particulier, mais ses poèmes, qui font le 
plaisir de tous les siècles, appartiennent au genre humain. Il dut 
beaucoup sans doute à l'Arioste. Il est sensible que le palais 
d'Armide est presque bâti sur le modèle de celui d'Alcine et que 
les deux caractères se ressemblent. On voit encore que Didon a 
servi d'exemple à l'un et à l'autre, comme Galypso en a pu servir 
a Didon. Toutes quatre ont des beautés différentes, mais je ne 
sais si Didon et Armide ne méritent pas la préférence. Je ne 
nierai pas qu'il n'y ait un peu de clinquant dans le Tasse comme 
on le dit, mais il me semble qu'il y a aussi beaucoup d'or. Lors- 
qu'une fois une langue est fixée et qu'un auteur fait les délices de 
plusieurs, généralement d'une nation éclairée, le mérite de cet 
auteur est hors d'atteinte. Non seulement il fut poète épique, 
mais aussi poète tragique, talens très difficiles à rassembler. 

Les Italiens ont encore l'obligation au Tasse d'avoir inventé 
la comédie pastorale. Son essai en ce genre fut à quelques égards 
un chef-d'œuvre, mais son Aminte fut encore surpassée par le 
Pastor fîdo de Guarini, contemporain du Tasse et secrétaire du 
duc de Ferrare. Cette pièce est, à la vérité, beaucoup trop longue, 
trop remplie de déclamations, défigurée par les brutalités d'un 
satyre, peu asservie aux règles, mais quoique les scènes n'en 
soient presque jamais liées, l'intrigue n'est point interrompue, 
l'ouvrage est tout élégant, tendre, respirant l'amour et les 
grâces, et écrit de ce style qui ne vieillit jamais. Beaucoup de 
ses vers ont passé en proverbe, non pas de ces proverbes de la 
populace, mais de ces maximes qui font le charme de la société 
chez les honnêtes gens. On savait plusieurs scènes de cette pas- 
torale par toute l'Europe, on en sait même encore quelques- 
unes. Elle appartenait à toutes les nations. On retrouve les 
chœurs des anciens dans la Sophonisbe du Trissin, dans V Aminta 
du Tasse, dans le Pastor, mais ce qu'il y a d'assez étrange, c'est 
que le chœur chez les Grecs ne chante jamais que la vertu, et 



VOLTAIRE INÉDIT. 119 

chez les Italiens, il célèbre quelquefois le plaisir. Il y a surtout 
dans le Pastor fido un chœur sur les baisers qu'on n'oserait 
jamais réciter sur nos théâtres. 

Unqua non fia 
Che parte ulcuna in bella donna bacl; 

Che baciatrice sia 
Senon la bocca : ove fim' aima, e Valtra 
Corre, e si bacia ancK ella (1). 

Les autres nations voulurent imiter les Italiens, mais tard, 
et elles n'approchèrent point d'eux. Lopez de Vega en Espagne, 
et Shakspeare en Angleterre, au xyi*^ siècle, firent briller des 
étincelles de génie; mais c'étaient des éclairs dans la nuit de la 
barbarie, leurs ouvrages n'ont jamais pu être du goût des autres 
nations comme les écrits italiens. C'est là l'épreuve véritable du 
bon, il se fait sentir partout, et ce qui n'est beau que pour une 
nation ne l'est pas véritablement. Si nous suivons la destinée de 
la poésie en France, nous la verrons un peu renaître sous Fran- 
çois P' avec les autres arts dont il était le père. Avouons que 
ce fut en tout genre une faible aurore, car que nous reste-t-il 
de ce temps-là qu'un homme de goût puisse lire avec plaisir 
et avec fruit? quelques épigrammes libertines de Saint-Gelais 
et de Marot, parmi lesquelles il n'y en a peut-être pas dix 
qui soient correctement écrites. On y peut encore ajouter une 
quarantaine de vers qui sont pleins d'une grâce naïve, mais 
tout le reste n'est-il pas grossier et rebutant? Le temps de la 
France n'était pas encore venu. Fauchet s'est donné sous 
Henri IV la peine de recueillir les sommaires de cent vingt-sept 
poètes français qui ont écrit avant l'an 1300. C'est ramasser 
cent vingt-sept monumens de barbares. 

Pour reprendre l'histoire des sciences et des arts, il faut encore 
repasser en Italie. La prose italienne, quoique éloignée de cette 
hauteur à laquelle atteignit la poésie, reçut encore sa première 
culture en Toscane. Boccace le premier qui... 

Cette grande difficulté d'écrire en sa propre langue peut 
seule nous faite juger si tous ceux qui ont écrit en latin n'ont 
pas perdu leur temps. Il manquera toujours aux auteurs qui 
voudront écrire dans une langue morte deux guides absolument 

(Ij Pastor fido, chœvir du deuxième acte. 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

nécessaires, l'un est l'usage, l'autre le jugement des oreilles 
délicates. Ce n'est que dans une langue vivante qu'on peut 
avoir ces deux secours. Ainsi on peut regarder tous les livres 
latins depuis le iv^ siècle comme autant de monumens informes 
de l'ancienne Rome. 

Les bons auteurs de cette ancienne Rome étaient nécessaires 
pour instruire les modernes et pour former leur goût corrompu, 
pour leur apprendre à transporter dans leur langue des idées 
neuves et des beautés étrangères; aussi voit-on que tous les 
Raliens qui réussirent les avaient lus avec soin. Une des causes 
qui contribuèrent le plus à éveiller le génie italien de la léthargie 
universelle, c'est que ces bons modèles de l'antiquité ne se trou- 
vaient guère qu'en Ralie ; encore y étaient-ils si rares que Panor- 
mita même au commencement du xv^ siècle acheta un exem- 
plaire de Tite-Live cent vingt écus d'or. Le Poggio, l'un de ceux 
qui rétablirent la bonne étude de la langue latine et qui mon- 
trèrent qu'on pouvait bien écrire en italien, retrouva les poèmes 
de Lucrèce qu'on croyait absolument perdus. On lui doit Silius 
UalicuSjManilius, Ammien Marcellin, et même huit oraisons de 
Cicéron qu'il déterra dans des couvens qui possédaient ces 
trésors sans les connaître. 



Il semble que [tous les arts se donnent la main], car dans le 
temps que Dante, Pétrarque, faisaient renaître la poésie, la pein- 
ture sortait aussi du tombeau, et toutes ces nouveautés étaient 
dues aux Florentins. 

Gimabué, né dans la ville de Florence même en 1240, fut le 
premier dans l'Occident qui mania le pinceau avec quelque art. 
On peignait à Constantinople où toute l'ancienne industrie 
était réfugiée, mais avant Gimabué on ne savait pas en Italie 
dessiner une figure, encore moins en peindre deux ensemble. 
Les Florentins dérobèrent encore aux Grecs l'art de peindre en 
mosaïque avec de l'émail. Taffi est le premier qui ait travaillé 
de cette manière. Le Giotto, autre Florentin dont il reste encore 
des ouvrages, perfectionna l'art du pinceau, et chaque peintre 
enchérissant ensuite sur ses prédécesseurs, l'Italie vit naître des 
miracles dans toutes ses villes sous les mains des Mazaccio, des 
Bellini,des Perugin, des Mantegna, et surtout enfin des Léonard 
de Vinci, des Michel-Ange, des Raphaël, des Titien, des Cor- 



VOLTAIRE INÉDIT. 121 

rège, des Dominiquin, et d'une foule d'autres artistes excellens. 

Il manquait à l'art de peinture avant Michel-Ange et Raphaël 
un secret nécessaire pour conserver longtemps les tableaux et 
pour donner aux couleurs plus d'union, de douceur et de force. 
Un Flamand, nommé Jean de Bruges, trouva dans le xv^ siècle 
cet heureux secret qui ne consiste qu'à broyer les couleurs 
avec de l'huile. C'est tout ce que l'industrie des autres Euro- 
péens contribua pour lors à la perfection de l'art. 

Immédiatement après la renaissance de la peinture, l'Italie 
vit aussi la sculpture reparaître. Elle avait de bons sculpteurs 
dès le XIV® siècle, et au milieu du xv'^ le Pisanello, né aussi à 
Florence, ornait l'Italie de ses statues. La gravure et l'art des 
médailles qui tiennent si naturellement à la sculpture fleuris- 
saient sous le burin de ce même Pisanello qui grava les 
médailles d'Alphonse, roi de Naples, du pape Martin V et du 
grand Mahomet second, conquérant de Gonstantinople et ama- 
teur des arts : les intaglie et les reliefs sur les pierres précieuses 
commencèrent alors à imiter l'antique, et, au xvi« siècle, l'an- 
tique fut égalé. 

L'art de fortifier les villes contre le canon fut réduit en 
méthode régulière. 

L'architecture ne pouvait rester toujours grossière quand 
tout ce qui dépend du dessin se perfectionnait. On commença 
dans le xiv^ siècle à orner le gothique. On n'en savait pas assez 
pour le proscrire tout d'un coup, mais au commencement du 
xvi« siècle les dessins du Bramante et de Michel-Ange portèrent 
l'architecture à un degré de grandeur et de beauté qui effacent 
tout ce que la niagnificence des anciens Romains, le goût des 
Grecs et les richesses asiatiques avaient produit. Le pape Jules 
second eut la gloire de vouloir que Saint-Pierre de Rome sur- 
passât Sainte-Sophie de Gonstantinople et tous les édifices du 
monde, gloire qui semble devoir être médiocre, mais qui est très 
grande, parce que rien n'est si rare que des princes qui veulent 
efficacement de grandes choses. Jules second avait encore en 
cela un autre mérite, c'était le courage d'entreprendre ce qu'il 
ne pouvait jamais voir fini. Les fondemens de cette merveille du 
monde furent jetés en 1507 et un siècle entier suffit à peine 
pour achever l'ouvrage. Il fallait une suite de pontifes qui 
eussent tous la même noblesse d'ambition, des ministres animés 
d'un même esprit, des artistes dignes de les seconder, et tout cela 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

se trouva dans l'Italie, car depuis le Bramante jusqu'au cavalier 
Bernin. il y eut toujours des maîtres de l'art chargés par les 
papes des embellissemens de cet édifice. 

Une seule chose suffit pour le faire admirer ; c'est que Michel- 
Ange, en voyant un jour à Rome le temple du Panthéon de la 
Rotonde, dont on louait le jet et les proportions, dit : Je mettrai 
ce temple en l'air et je le renverserai pour servir de dôme à 
Saint-Pierre. En effet le dôme de Saint-Pierre porté sur quatre 
colonnes qui sont énormes sans le paraître est à peu près dans 
les mêmes dimensions que le Panthéon. 

Un autre art qui est un des enfans du dessin, celui de mul- 
tiplier les tableaux à l'aide de la gravure, entièrement ignoré 
de l'antiquité, naquit aussi en Ralie au milieu de tous ces beaux 
arts, vers l'an 1460. Les Florentins eurent encore l'honneur de 
cette belle et utile invention : Maso Finiguerra, graveur et 
orfèvre, ayant frotté ses moules de noir et d'huile et ayant passé 
sur ces empreintes un papier humide qu'il pressait avec un rouleau 
en tira les premières estampes. Ensuite, on grava en taille-douce 
sur le bois, puis sur le cuivre avec l'eau-forte, et enfin en polis- 
sant avec le burin ce que l'eau-forte a dessiné sur la planche.. 
Cette invention a non seulement éternisé, fait revivre à jamais 
des tableaux et des statues que le temps a détruits, orné à peu 
de frais tous les cabinets, répandu partout le goût du dessin, 
mais c'est encore un de ses grands services de perfectionner la 
géographie, en rendant les cartes plus communes et en les pré- 
servant des fautes inévitables des copistes. 

Mais de tous les arts, le plus utile a l'avancement de l'esprit 
humain naissait alors en Allemagne. L'imprimerie qui de la 
Chine n'avait passé dans aucun peuple du monde fut trouvée 
en Europe par un gentilhomme nommé Gutemberg qui vivait 
tantôt à Strasbourg et tantôt à' Mayence. On ne pouvait pas 
mieux réparer la honte de ceux qui se disaient nobles et qui 
regardaient leur ignorance comme un titre de noblesse. Les 
premières impressions furent faites avec des planches gravées 
et vers l'an 14.50, quelques années avant que l'art des estampes 
fût inventé, sans qu'on puisse dire que l'art des estampes fût 
dû à celui de l'imprimerie. 

D'abord, on n'imprima que de la façon que les Chinois 
mettent encore en usage aujourd'hui avec des caractères taillés 
dans les planches, lesquels demandent une main très habile à 



VOLTAIRE INÉDIT. 423 

les former et qui ne peuvent servir qu'au même livre. Jean 
Faustus de Mayence et Pierre Scheffer apportèrent h Paris en 
1466, du temps de Louis XI, plusieurs livres imprimés. Qui 
croirait qu'ils furent accusés de magie devant le Parlement par 
des membres de l'Université? Le fait est pourtant certain; ils 
furent obligés de s'enfuir, et si les juges n'avaient pas appris 
que leurs Bibles étaient un effet du nouvel art trouvé en Alle- 
magne, la même ignorance qui les fit accuser, les eût fait aussi 
probablement condamner. Rome fut la première à faire fleurir 
un art qui devait lui être un jour si pernicieux par la multitude 
des livres imprimés contre elle. Paul second en 1466 appela des 
imprimeurs allemands à Rome. Les Italiens n'avaient encore 
rien appris des autres peuples de la communion latine et ce 
fut... 

Quoique l'art d'écrire et tous les genres de poésie fussent 
cultivés en Italie avec tant de succès, la musique n'avait pas 
fait le même progrès, mais dès l'onzième siècle, 1024, par cette 
destinée qui devait rétablir tant d'arts par les mains des Toscans, 
Guy d'Arezzo avait rendu cet art plus aisé par l'invention de 
notre manière de noter. Le nombre des musiciens qui étaient 
au concile de Constance au xiv® siècle fait voir que l'art était en 
beaucoup de mains. 

Il y avait même depuis longtemps parmi les chants d'église 
quelques-uns de ces airs agréables qui sont du goût de toutes 
les nations comme l'hymne de Pâques Filii, et celle du Saint- 
Sacrement. 

La saine physique était inconnue par toute la terre. Ce n'est 
pas que les hommes fussent plongés dans l'ignorance totale des 
mécaniques. L'invention seule des moulins à vent, qui est du 
xii^ siècle ou de la fin du douzième, celle des besicles, celle de 
la poudre, la fonte des canons, les manufactures de tapisserie, 
tant d'autres ouvrages prouvent que cette partie de la physique, 
qui consiste dans l'expérience ou dans les mécaniques, était 
cultivée. On savait beaucoup pour l'utilité, mais peu pour la 
curiosité. On connaissait quelques effets et point de causes. 
L'envie de savoir, qui est un des besoins des hommes, était trom- 
pée. On n'arrivait point au but parce qu'on avait été toujours 
dans des routes fausses... 

La philosophie scolastique rendait inutiles au monde beau- 
coup de bons esprits qui s'égaraient dans de vaines disputes... 



124 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cet instinct mécanique qui est chez l'iiomme avait fait 
découvrir des secrets, mais tout ce qui est le fruit d'une étude 
sérieuse des mathématiques manquait jusqu'à Galilée. 



Les Florentins avaient été les restaurateurs de la poésie, de 
l'éloquence et de la peinture au xiv*' siècle, ils furent les pères de 
la philosophie à la fin du xvi« siècle. Galilée inventa dans 
Padoue,vers 1597, le compas de proportion qui fait aujourd'hui 
la pièce principale de nos étuis de mathématiques, invention 
aussi utile qu'ingénieuse et par laquelle vous pouvez tout d'un 
coup construire des figures planes et solides, régulières, dans la 
proportion qu'il vous plaît. On lit encore dans quelques-uns de 
nos livres modernes que c'est à un Milanais nommé Balthazar 
Capra qu'on doit cette invention. Ces écrivains modernes ne 
servent qu'à faire voir combien Galilée eut raison de s'assurer 
juridiquement la possession de son ouvrage et de sa gloire. 
Il força ce Balthazar Capra de comparaître à Venise devant les 
curateurs de l'Université de Padoue, et là, en présence de tous 
les savans, et surtout du célèbre fra Paolo Sarpi, non moins bon 
mathématicien qu'historien excellent dans un nouveau genre, 
Capra, interrogé et confondu, fut obligé d'avouer qu'il s'était 
attribué les inventions de Galilée, lesquelles même il n'enten- 
dait pas. On le convainquit d'être un plagiaire et un calomnia- 
teur, et il fut rendu un jugement solennel par lequel on saisit 
tous les exemplaires de son livre. On voulut plus d'une fois 
ravir à Galilée la gloire de ses découvertes, et il ne parait pas 
qu'il s'attribuât ce qui ne lui appartenait point. Les télescopes 
étaient récemment inventés en Hollande, par Jacques Metius 
vers l'an 1609. Galilée avoue qu'il y avait déjà dix mois qu'on 
avait fait cette découverte, lorsqu'un Français qui avait été son 
écolier à Padoue lui en confirma la nouvelle de laquelle on 
doutait beaucoup en Italie. Galilée, mis sur la voie, devait aller 
plus loin qu'un autre. Il fit travailler des verres à l'aide desquels 
le disque de la lune paraissait quatre-vingt-dix fois plus grand 
qu'à la simple vue. Ce fut là l'époque d'une astronomie nou- 
velle, les hommes enfin connurent le ciel autant qu'ils le 
peuvent connaître, et dès ce moment, on alla de découverte en 
découverte jusqu'au comble de cette science où on est parvenu. 

Alors nos sens nous apprirent que la lune est un globe 



VOLTAIRE INÉDIT. 125 

comme le nôtre, inégal et e'clairé comme lui. Quelques anciens 
avaient deviné cette vérité, mais connaître au hasard, c'est ne 
rien connaître, elle n'avait jamais été prouvée. La Voie lactée, 
qui n'était aux yeux qu'une immense trace blanche et lumineuse, 
devint une multitude d'étoiles. Enfin le 7 janvier de l'année 
1610 à une heure après minuit, Galilée vit trois planètes autour 
de Jupiter et, quelques jours après, il aperçut la quatrième. 
Nouveau Colombo ,qui découvrait des mondes à l'extrémité des 
cieux comme le pilote génois en avait trouvé au delà des mers, 
il les appela d'abord les astres de Médicis, mais le nom ne dura 
pas : si on les eût appelés les astres de Galilée, ce nom n'aurait 
pas dû périr. 

L'année suivante, ce même homme découvrit l'anneau de 
Saturne ; la situation de cet astre était telle alors qu'il n'y avait 
que les deux extrémités des anses qui pussent être distinguées. 
Ainsi cet astre parut un assemblage de trois planètes jointes par 
un cercle très délié qui était ce même anneau dont on ne voyait 
que les bords. 

Non seulement Galilée vit les satellites de Jupiter, mais il 
observa le cours de ces quatre lunes et en tira dès lors un 
nouvel argument en faveur de la véritable construction du 
monde découverte par Copernic. 

Une nouvelle preuve de cet admirable système fut l'observa- 
tion suivie que fit Galilée de la planète de Vénus. Il vit, dit-il, 
avec les yeux ce qu'il connaissait déjà par l'entendement, que 
Vénus avait les mêmes phases que la lune. 

Copernic avait prévu ce que le télescope confirmait. Tous les 
ennemis de la vérité, c'est-à-dire les philosophes d'alors, avaient 
objecté à Copernic que si son système était vrai, Vénus devait 
éprouver les mêmes changemens que notre lune : » C'est aussi 
ce qu'elle éprouve sans doute, » répondit Copernic avec confiance. 
Le grand Kepler n'en doutait pas, les autres en doutaient, enfin 
Galilée, ne permit plus qu'on doutât. Dois-je avilir ici cette his- 
toire des grandeurs de l'esprit humain en rapportant que Kepler, 
dans une de ses lettres sur cette importante observation de 
Galilée, dit qu'il n'est pas étonnant que Vénus ait un croissant 
et des cornes puisqu'elle préside à tant de cornus ; je ne répète 
cette basse et méprisable plaisanterie, indigne je ne dis pas d'un 
philosophe, mais de tout homme bien élevé, que pour faire voir 
à quel point l'envie de se distinguer par des saillies d'esprit a 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

corrompu le goût des plus grands hommes. Kepler, Allemand, 
et dans un temps où ce qu'on appelle esprit était inconnu à 
l'Allemagne, croyait devoir égayer son style en écrivant à un 
Florentin. Ce trait d'histoire est par lui-même bien petit, mais 
il peut être une grande leçon à tout esprit qui veut sortir de sa 
sphère. 

Les secrets du ciel se découvrirent de jour en jour à Galilée. 
Il fut le premier qui nous apprit que le centre de la révolution 
de la lune n'est point la terre, mais un point assez près de la 
terre, et que le centre des révolutions de toutes les planètes 
n'est pas le centre du soleil même. La même sagacité lui fit 
encore conjecturer que les étoiles fixes, sur lesquelles on n'avait 
jamais eu d'idées arrêtées, étaient autant de soleils, de feux 
autour desquels roulaient des mondes. La nature alors parut 
infinie. 

Il régnait une opinion confuse de je ne sais quelle pureté 
qu'on attribuait aux astres, erreur consacrée dans toutes les 
écoles, ainsi que les autres erreurs d'Aristote. Galilée détruisit 
cette erreur dans Rome au mois de mai de l'année 1611 en 
faisant voir des taches dans le Soleil ; bientôt après il suivit les 
taches avec son industrie ordinaire, et, voyant qu'elles mar- 
chaient avec le soleil d'occident en orient, il en conclut que le 
soleil tourne en ce sens sur lui-même. Les mêmes observations 
répétées depuis lui, nous ont enfin appris que le soleil fait sur 
son axe sa révolution en 25 jours et demi. 

Il ne fit pas moins de découvertes dans les choses de la terre 
que dans le ciel. Ce fut lui qui le premier osa dire et sut 
prouver que la loi de la pesanteur entraine également tous les 
corps vers le centre de la terre et qu'une plume et un lingot 
d'or tomberaient également vite dans le même temps sans la 
résistance de l'air. Avant lui toutes les écoles enseignaient 
d'après Aristote qu'un corps dix fois plus pesant qu'un autre 
tomberait dix fois plus vite. Il est bien surprenant que pendant 
plus de deux mille ans on eût reçu une telle erreur qu'il était 
si aisé de détruire par l'expérience. Comment Archimède ne la 
renversa-t-il pas dans son livre des équipondérans ? C'est que la 
difficulté n'entra pas dans le plan de ses démonstrations. Cette 
vérité d'une pesanteur primitive égale dans tous les corps était 
la clef d'une nouvelle physique. C'était découvrir un des pre- 
miers ressorts de la machine de ce monde. Il ne s'en tint pas 



VOLTAIRE INÉDIT. 127 

là. C'est à lui que nous avons la première obligation de savoir 
que les corps accélèrent leur vitesse dans leur chute et que les 
espaces qu'ils parcourent sont entre eux comme les carrés des 
temps, qu'ils tombent plus vite dans un arc de cercle que dans 
la corde de cet arc, qu'ils décrivent une parabole ou du moins 
qu'ils la décriraient, n'était la rotation de la terre, lorsqu'ils 
retombent après avoir été jetés parallèlement à l'horizon, 
qu'enfin les longueurs des pendules sont entre elles comme les 
carrés des temps de leurs vibrations, tous principes féconds dont 
les philosophes postérieurs ont fait éclore mille vérités nou- 
velleè. 

L'imperfection humaine met toujours son sceau sur les plus 
grands génies. L'auteur de tant de vérités mathématiques paya 
tribut à l'horreur du vide. Ce n'est pas qu'il entendit par ce 
mot, avec les autres écoles, je ne sais quelle aversion de la nature 
pour le vide. Ce n'est pas non plus ainsi que l'entendait Aristote 
qui, avec toutes ses erreurs, était un très grand homme, et qui, 
en disant une infinité de choses fausses, était incapable d'en 
dire d'absurdes. Aristote avait cru que le vide était impossible 
par une raison ingénieuse. Les corps qui tombent dans le vif- 
argent, disait-il, y tombent moins rapidement que dans l'eau, 
moins dans l'eau que dans l'air parce que l'air résiste moins ; 
s'ils tombaient dans le vide, ils se précipiteraient en un instant 
parce que le vide ne peut résister. Or rien ne peut se faire que 
dans le temps, donc il n'y a pas de vide. Les physiciens d'au- 
jourd'hui sentent bien le faux de ce raisonnement, mais il faut 
avouer aussi qu' Aristote se trompait en homme de beaucoup 
d'esprit. 

Les erreurs de Galilée ne pouvaient être que de ce genre. Les 
directeurs des jardins du grand-duc de Toscane, Cosme second, 
vinrent implorer le secours des lumières du philosophe contre 
un prodige inouï. Leurs pompes aspirantes ne pouvaient faire 
monter l'eau par delà trente-deux pieds environ. Cette surprise 
faisait voir que jamais on n'avait tenté jusques alors de faire 
monter l'eau à cette hauteur avec une seule pompe, car si on l'eût 
entrepris, les hommes auraient su que par delà trente-deux pieds 
l'eau ne monte plus. Les jardiniers de Florence furent donc les 
premiers qui le surent et Galilée fut réduit à dire que la force du 
vide n'équivalait apparemment qu'à trente-deux pieds d'eau. 
Cette faible réponse est un des plus grands triomphes du pré- 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

jugé. Cependant, il lit des expériences pour savoir combien l'air 
pesait, car on l'avait toujours cru pesant et Aristote même n'en 
avait pas douté. Mais connaître les effets et le degré de cette 
pesanteur, c'était ce qui n'avait pas encore été donné aux hommes. 

Le prodigieux mérite de Galilée, dans un temps qui touchait 
encore à la barbarie scolastique, lui donna presque autant d'en- 
nemis que de gloire. A chaque découverte qu'il faisait, il trou- 
vait des Balthazar Gapra. Il est triste que ce soit du corps destiné 
à cultiver tous les arts que sortit le grand ennemi qui remplit sa 
vieillesse d'amertume. Le Père Skeiner, jésuite, qui enseignait <à 
Ingolstadt, fut son persécuteur parce qu'il avait comme lui vu 
des taches dans le soleil et plus encore parce qu'il les avait mal 
vues et mal expliquées, car il les avait vues, disait-il, marcher 
de l'orient à l'occident, et cependant il est indubitable qu'elles 
suivent la rotation du soleil en un sens tout contraire. Puisque 
Galilée commençait à donner de nouvelles preuves du système 
de Copernic, il fallait bien que Skeiner traitât ce système d'hé- 
résie. 

La vraie physique dont le chancelier Bacon n'avait fait 
qu'indiquer la route en Angleterre, mais que Galilée avait 
découverte le premier en Italie, reçut son premier accroissement 
dans le lieu de sa naissance. Il fallait connaître le degré de la 
pesanteur de l'air et ses effets. Torricelli (de Faenza), élève et 
successeur de Galilée, en vint à bout en 1643 par l'invention du 
baromètre, instrument aujourd'hui si commun (ju'on croit qu'il 
eût dû toujours l'être. 

L'air était entièrement chassé de l'espace qui est dans ce 
baromètre entre le haut du tube et le mercure ; alors tous ceux 
qui observaient la nature se demandèrent ce qui arriverait aux 
corps dans un lieu ainsi privé d'air. On devait voir, en effet, ce 
qui appartient purement à l'action de l'air, par la manière 
d'être qu'on découvrirait dans les corps qui n'y seraient pas 
exposés. C'est ce qui donna lieu à l'invention de la machine 
pneumatique que l'on doit au célèbre Guerick, magistrat de 
Magdebourg. 

Alors les ténèbres de l'école qui avaient offusqué la raison 
humaine pendant tant de siècles commencèrent à se dissiper, et 
les hommes surent un peu ce que c'est que la vérité en interro- 
geant la nature. 

Les sciences sont sœurs : toutes profitaient de ce goût de 



VOLTAIRE INÉDIT. 129 

raison et de recherche qui se répandait en Europe. Harvey, An- 
glais, créa une anatomie toute nouvelle par sa découverte de la 
circulation du sang. Après lui, Azellius vit par quels conduits 
passent les alimens pour être convertis en chyle avanl de l'être 
en sang, Péquet vit ensuite le petit réservoir du chyle ; ainsi fut 
connu le secret de la nutrition et de la vie animale ignoré 
depuis qu'il y avait des hommes. 

Toutes ces vérités furent combattues dans leur naissance, et 
lorsqu'elles furent reconnues, on prétendit qu'elles n'étaient 
point nouvelles. Peu à peu, la chimie, qui n'était pas une science 
parce qu'on avait voulu trop savoir, en devint une quand on 
n'opéra plus qu'avec méthode et par degrés. 

Les mathématiques qui liaient ensemble toutes ces sciences 
faisaient de tous côtés un grand progrès. 

Il est vrai que cette réformation universelle ne se fit d'abord 
que dans un petit nombre d'esprits et lentement. Il y avait 
encore, par exemple, peu de vrais chimistes et beaucoup d'al- 
chimistes, peu d'astronomes et beaucoup d'astrologues. La 
faiblesse qu'avait eue Ticho-Brahé de croire à l'astrologie judi- 
ciaire lui fit plus de disciples que sa science. La mode de l'astro- 
logie fut même si universelle que Gassendi et Cassini commen- 
cèrent par s'y attacher et cette superstition des philosophes n'est 
abolie que depuis quelques années. 

... Il est difficile de dire si Descartes contribua plus en France 
qu'il ne nuisit au progrès de l'esprit humain. 

Il appliqua le premier l'algèbre à la géométrie, il débrouilla 
l'optique et il raisonna en métaphysique avec une force et une 
clarté qui parurent nouvelles. Mais il s'égara et il égara pour 
un temps l'Europe, lorsqu'il s'écarta des deux seules routes qui 
peuvent mener au vrai, je veux dire la physique expérimen- 
tale et les mathématiques. Il se trompa dans tout ce qu'il ima- 
gina parce qu'il ne suivit que son imagination. 

La métaphysique de Descartes fut fondée sur deux erreurs, 
les idées innées et la prétendue perception positive de l'infini ; sa 
physique sur plusieurs erreurs dont la plus grande est de dire : 
Donnez-moi de la matière et je fais un monde. 

Il n'avait fait aucune expérience sur les quatre élémens, 
tant soumis depuis à nos recherches, et il en supposa trois, qui 
étaient comme le préambule d'un long roman privé de vraisem- 
blance. 

TOME XV. — 1913. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

Deux choses lui donnèrent la vogue, premièrement, cet air de 
roman même, et, en second lieu, les persécutions que lui atti- 
rèrent les seules vérités qui étaient dans ses ouvrages. 

On adopta le faux, et le vrai fut persécuté. 

Pendant qu'en Italie l'Académie du Gimento... 

Il s'en établit une à Londres vers l'an 1660 qui poussa les 
découvertes plus loin qu'on n'eût osé l'espérer. 



Au commencement du xvii® siècle, les Espagnols dominaient 
dans l'Europe par l'esprit comme par les armes ; leur théâtre, 
tout informe qu'il était, servait de modèle à ceux de l'Europe. Ils 
avaient de bons historiens, Mariana, jésuite, Antonio de Solis ; 
Balthazar Gracian, aussi jésuite, remplit ses ouvrages d'une 
morale profonde qu'ornait une grande imagination. Mais celui 
de leurs auteurs qui fut le plus à la mode et le plus du goût de 
toutes les nations fut Michel Cervantes ; l'auteur, aussi malheu- 
reux qu'il dépeint son héros, mourut, dit-on, dans la plus 
extrême misère en... 

Je ne sais si son livre sera de tous les temps comme il fut 
en paraissant de toutes les nations. Il semble qu'il ait perdu 
un peu de son prix depuis que l'esprit de chevalerie et le goût 
de romans qui en traitaient sont disparus du monde. Ce grand 
attrait des lecteurs, le plaisir de voir tourné en ridicule ce qui 
est en vogue ne subsistant plus a laissé plus de liberté à l'esprit 
de considérer le vide qui se trouve dans beaucoup d'endroits de 
ce roman de Don Quichotte ; on s'est aperçu qu'il y a des 
endroits insipides, tels que l'histoire de Marcelle, que les vers 
qui y sont semés ne valent rien, qu'il y a des traits aussi bas 
qu'inutiles, que souvent les aventures ne sont point liées, que 
c'est un ouvrage qui ne fait point un tout ensemble, qu'enfin si 
le naturel, les bonnes plaisanteries, et le caractère des deux 
héros, d'autant plus plaisant qu'ils sont tous deux de bonne foi 
et qu'ils ne veulent jamais être plaisans ; si, dis-je, ces beautés 
donnent encore beaucoup de prix à cet ouvrage, il semble que 
les défauts dont je parle l'ont fait descendre de la première place 
où on le mettait. 

La langue française était beaucoup plus difficile à polir et 
bien moins harmonieuse que l'italienne et l'espagnole^ La 
manière dont on l'écrit, si différente de celle dont on la prononce, 



VOLTAIRE INÉDIT. 131 

accuse encore son ancienne barbarie et laisse voir la grossièreté 
de la matière à laquelle on n'a donne' que depuis cent ans une 
forme agréable. 

C'était surtout en poésie un instrument aigre et rebelle à 
l'harmonie. La quantité de désinences dures, le petit nombre 
de rimes semblaient devoir exclure les vers. Ils n'étaient point 
à leur aise dans cette langue comme dans l'italien. Aussi qu'a- 
t-elle produit jusqu'à Henri second ? Le seul Marot. Il y a eu 
vingt poètes en Italie à peu près contemporains de Marot qui 
ont badiné beaucoup plus agréablement que lui, et qui ont 
répandu plus de sel et de grâces dans leurs ouvrages, tels que 
l'archevêque de Bénévent la Casa, le Mauro, le Berni, le 
Tassoni, qui écrivirent tous avec élégance, et que, cependant, je 
n'ai pas cités parmi les principaux auteurs qui faisaient honneur 
à leur nation. 

Il le faut avouer, Marot pensait très peu et mettait en vers 
durs et faibles les idées les plus triviales. De plus de soixante 
épîtres, il n'y en a guère que deux qui puissent se lire, l'une 
dans laquelle il conte avec naïveté qu'un laquais l'a volé, l'autre 
où il fait la description du Châtelet. De deux cent soixante et 
dix épigrammes, y en a-t-il plus d'une douzaine dignes d'amuser 
un lecteur de goût? A retranchez encore cette licence qui en 
fait presque tout le mérite, que restera-t-il ? Le reste de ses 
ouvrages, à un ou deux rondeaux près, ses psaumes, ses cime- 
tières, ses étrennes, portent le caractère d'un siècle qui, ne con- 
naissant pas mieux le bon, estimait beaucoup le mauvais. 

Cependant le peu qu'il y a de bon est si naturel qu'il a mérité 
d'être dans la bouche de tout le monde. Trois ou quatre petites 
pierres précieuses ont passé à la postérité à travers tant de 
débris et ont fait dire à Despréaux : 

Imitez de Marot l'élégant badinage. 

Il n'y eut rien en France qui dût donner l'idée de la véri- 
table poésie jusqu'à Malherbe. La poésie véritable est l'élo- 
quence harmonieuse et les véritables vers sont ceux qui passent 
de bouche en bouche à la postérité. Tels ne sont point ceux des 
Ronsards, des Baïfs et des Jodelles, mais quelques-uns de 
Malherbe ont ce caractère. On sait encore par cœur ces vers : 

Là se perdent les noms de maîtres de la terre, 
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre, 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

Comme ils n'ont plus de sceptres, ils n'ont plus de flatteurs, 
Et tombent avec eux d'une chute commune 

Tous ceux que la fortune 

Faisait leur serviteurs. 
Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre 

Est sujet à ses lois 
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre 

N'en défend pas nos rois. 

Encore deux ou trois stances dans ce goût, et on a tout ce 
que Malherbe a fait d'excellent. Son imagination n'était pas 
vive, son goût n'était pas encore sûr. Il pensait peu, et dans ce 
peu de pensées, il n'était pas délicat sur le choix, mais la France 
n'a connu l'harmonie que par lui, la langue n'eut du nombre 
et de la douceur que sous sa plume. Combien la poésie paraît 
aisée, et combien elle est difficile ! Depuis Hugues Gapet, on fai- 
sait des vers français. Malherbe est le premier qui en ait fait 
d'harmonieux, et il s'en fallait encore beaucoup qu'il fût un grand 
poète. 

L'art de poésie ne se perfectionna pas sous les mains de 
Racan, mais il ne dégénéra pas. Cet illustre disciple de Malherbe, 
seul rejeton de l'ancienne maison de Sancerre, avec moins de 
génie que Malherbe, d'ailleurs très ignorant, s'est fait pourtant 
un nom qui ne mourra jamais, parce qu'il sut connaître ce 
naturel et ce nombre que Malherbe seul avait connus, que 
presque toutes les oreilles sentent, et qu'il était si difficile de 
trouver. Son ode au comte de Bussy vivra autant que la langue 
française. C'est le seul morceau de Racan qui soit de cette force : 

Que te sert de chercher les tempêtes de Mars 
Pour mourir, tout en vie, au milieu des hasards 

Où la guerre te mène ? 
Cette mort qui promet un si digne loyer 
N'est pourtant que la mort qu'avec bien moins de peine 

On trouve à son foyer. 

Que sert à ces héros ce pompeux appareil 
Dont ils vont dans la lice éblouir le soleil 

Des trésors du Pactole? 
La gloire qui les suit ^aprôs tant de travaux 
Se passe en moins de temps que la poudre qui vole 

Du pied de leurs chevaux. 

A quoi sert d'élever ces monls audacieux 

Qui de nos vanités font voir jusques aux cieux 



VOLTAIRE INÉDIT. 133 

Les folles entreprises? 
Ces châteaux accablés dessous leur propre faix 
Enterrent avec eux les noms et les devises 

De ceux qui les ont faits. 

Employons mieux le temps qui nous est limité. 
Quittons ce fol espoir pour qui la vanité 

Nous en fait tant accroire ; 
Qu'amour soit désormais la fin de nos désirs, 
Car pour eux seulement les dieux ont fait la gloire, 

Et pour nous les plaisirs. 

S'il avait fait une douzaine de pièces aussi bonnes, il serait 
bien au-dessus de Malherbe et comparable à Horace, qui, tout 
supérieur qu'il est, n'a pas peut-être douze odes parfaites. 

La poésie se produisit encore sous un nouveau jour par le 
génie de Régnier; c'est le genre de la satire si l'on peut l'ap- 
peler poésie, car son style tient du style uni de la comédie. 
Régnier, né à Chartres en 1575, contemporain de Malherbe et de 
Racan, n'avait pas leur douceur dans ses vers : son naturel 
était plus rude, mais c'était le Lucilius des Français. Il a 
beaucoup de vers heureux; il est étrange que personne n'attrapât 
alors le style de la comédie, auquel celui de Régnier pouvait 
servir de modèle. Les satires en effet disent dans un monologue 
ce que la comédie dit en dialogue ; mais le théâtre était alors 
tout barbare. 

Il y a dans la littérature deux sortes de barbarie, l'une qui 
n'exclut pas le génie, et qui suppose seulement le défaut de 
goût et de choix; l'autre est celle qui exclut tout jusqu'au 
génie. La barbarie de la première espèce régnait sur le théâtre 
anglais et espagnol, celle de la seconde était le partage des 
Français. 

Ce fut un bonheur pour eux que cette disette totale. Il vaut 
mieux, dans les arts, n'avoir rien que d'avoir quelques beautés 
dans une foule de défauts capitaux ; ces défauts à la faveur des 
beautés séduisent une nation. Bientôt même on les confond 
avec elles, le goût du public se corrompt presque sans ressource ; 
les grands génies qui auraient ouvert une bonne route trouvent, 
en arrivant, le mauvais chemin et s'y précipitent comme les 
autres. Voilà en partie pourquoi la tragédie n'est encore que 
grossière à Londres et à Madrid. 

Dès le règne d'Elisabeth, Shakspeare, homme sans lettres, 



134 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait fait la gloire du théâtre par quelques traits sublimes que 
son heureux naturel faisait briller dans le chaos de ses pièces. 
Quelque temps après, Lope de Vega, né en 1562, et qui mourut 
en 1636 lorsque Corneille travaillait au Cid, donna quelque 
éclatau théâtre espagnol, comme Shakspeare à celui de Londres. 
On l'accusa d'avoir fait environ quinze cents pièces. Cette mal- 
heureuse abondance ne prouve que trop la facilité de mal faire. 

La comédie était moins mauvaise que la tragédie chez les 
Espagnols, comme chez les Anglais. Il est plus aisé en effet d'y 
réussir. Elle demande un génie moins fort, elle exige moins de 
décence, elle peint des objets plus familiers, à peine est-elle 
un poème; Horace ne sait si on doit lui donner ce nom. Les 
Espagnols, les Anglais, ainsi que plusieurs Italiens, l'écrivaient 
en prose. Ainsi Ben Jonson, qui suivit Shakspeare, fit des 
comédies qui eurent de la réputation; et eniin Calderon, mort 
vers l'an 1664 en Espagne, fit des pièces comiques fort estimées. 
Quelque temps même avant Calderon, lorsque le théâtre italien 
tomba en décadence avec les belles-lettres en Italie, c'est-à-dire 
vers l'an 1600, les Espagnols, maîtres de Naples et de Milan, y 
portèrent leurs comédies: car les Espagnols, vers 1600, avaient 
acquis la supériorité dans l'empire de l'esprit, et leur langue 
était la langue générale de l'Europe. 

Paris avait un théâtre en ce temps-là, qu'on appelait le 
théâtre du Marais près de la Grève. Un auteur nommé Hardy, 
qui a fait autant de pièces que Lope de Vega, entretenait mal- 
heureusement ce théâtre par des pièces innombrables, qui sont 
autant de monumens de la barbarie. Si une vaine curiosité veut 
remonter encore plus haut, on trouvera que, dès l'an 1402, les 
Confrères de la Passion furent établis dans les temps horribles 
de Charles VI pour représenter les histoires de l'Ancien et du 
Nouveau Testament et qu'en 1548, ces confrères achetèrent 
l'hôtel des Ducs de Bourgogne, dont on ôta les armes, pour 
mettre à la place les instrumens de la Passion. On a imprimé 
•plusieurs recueils des anciennes farces pieuses qu'on y jouait, 
recueils fort chers et qu'on ne peut lire. 

Enfin le temps de la France arriva, car précisément lorsque 
Descartes commençait à y changer la philosophie, Corneille 
changea le théâtre et avec lui la poésie et même l'éloquence de 
la prose, qui n'a jamais été cultivée dans aucune nation qu'après 
les vers. Ainsi les belles-lettres doivent tout à Corneille. 



VOLTAIRE INÉDIT. 135 

Le théâtre, quand l'honnêteté y règne et que l'art approche 
de sa perfection, devient la partie de la littérature la plus bril- 
lante. Il est l'école de la jeunesse, il entretient le goût de l'âge 
mûr, il attire les étrangers dans un État. Ce qui contribue le 
plus encore à sa gloire, c'est qu'il rassemble les mérites divers 
de presque tous les autres genres de poésie. Le théâtre français 
ne méritait avant Corneille aucun de ces éloges, le seul homme 
de quelque génie qui travaillât alors était Rotrou, mais il n'avait 
pas un génie assez fort pour n'être pas disciple de son siècle. 
Mairet, en 1635, purgea le premier la scène française des irrégula- 
rités qui s'opposaient fondamentales. Il rappela la règle d'Aris- 
tote, de ne pas étendre au delà d'un jour une action théâtrale. Sa 
Sophonisbe, longtemps goûtée, fut asservie à cette loi, mais à 
quoi sert la régularité sans génie? Il en faut un très grand pour 
changer l'esprit du siècle, et ce changement ne se fait jamais 
tout d'un coup. 

On sait que Corneille commença sa carrière en 1625 par des 
comédies qui sont autant au-dessous des plus médiocres de nos 
jours qu'au-dessus de tout ce qu'on faisait alors. Ce qui dut, il 
me semble, frapper davantage, c'était le talent de dire en vers sa 
pensée, talent jusqu'alors presque inconnu au théâtre et très 
rare en poésie. Par exemple, on a rarement eu depuis lui des 
morceaux plus naturels que ce discours d'une jeune personne 
que je rencontre dans la Suivante : 

Si tu m'aimes, ma sœui', agis ainsi que moi 

Et laisse à tes parens à disposer de toi. 

Ce sont des jugemens imparfaits que les nôtres, 

Le cloître a ses douceurs, mais le monde en a d'autres, 

Qui pour avoir un peu moins de solidité 

N'accommodent que mieux notre instabilité. 

Je sais qu'un bon dessein dans le cloître te porte 

Mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte. 

Et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir 

De se voir en prison sans en pouvoir sortir. 

Le plus grand vice de ces pièces est la froideur. Elles étaient 
au-dessus de son siècle, mais indignes de l'auteur. Son génie qui 
s'était mépris se jeta enlin dans le tragique. Il ne vola, dans sa 
Médée, qu'avec les ailes des Latins, et il se servit beaucoup de 
celles des Espagnols dans le Cid joué en 1637. Tous les défauts 
de cet ouvrage qui est le fondement du théâtre tragique en 



136 REVUE DES DEUX MONDES. 

France et beaucoup de ses beautés sont tirées de Guilhem de 
Castro. C'est à Castro qu'on doit ces admirables mouvemens de 
tendresse et de devoir qui déchirent le cœur de Chimène. 
C'est l'Espagnol qui a fourni mot à mot ces beaux vers : 

Et je veux que la voix de la plus noire envie 
Élève au ciel ma gloire et plaigne mon ennui 
Sachant que je t'adore et que je te poursuis. 

C'est aussi de l'espagnol qu'est traduit ce morceau dont la 
fausse beauté fut longtemps applaudie : 

Pleurez, pleurez, mes yeux et fondez-vous en eau, 
La moitié de mon âme a mis l'autre au tombeau, etc. 

Cette situation nouvelle d'une amante intéressante qui voit son 
père tué par son amant, ce beau caractère de don Diègue, ces 
sentimens si vrais, si passionnés, si bien exprimés de Chimène 
et de Rodrigue, ces combats de l'amour et du devoir enlevèrent 
tous les suffrages et firent pardonner tous les défauts. Il est 
vrai que, dans l'acclamation générale, on oublia trop l'Espagne, 
mais il est vrai que Corneille avait tellement embelli son 
original espagnol que le Cid français fut traduit lui-même en 
castillan. 

On sait quels ennemis ce grand succès valut à Corneille. 

Le cardinal de Richelieu, dont le nom seul rappelle à tout le 
monde l'histoire de ces temps, venait de fonder en France une 
Académie à l'exemple de tant d'Académies d'Italie. Le bruit pro- 
digieux que fit cet établissement venait en partie de l'éclat du 
fondateur et en partie du besoin que la nation avait de cultiver 
les lettres. Il est étrange que les universités établies pour for- 
mer les hommes, loin de suffire à leur objet, y fussent contraires. 
Il fallait une nouvelle société non moins pour ôter la rouille de 
l'école que pour éclairer le goût des hommes du monde. 

Il faut avouer qu'il n'y avait aucun homme de grand talent 
dans cette Académie naissante. Il y avait même de très mauvais 
poètes que le cardinal de Richelieu encourageait par de petits 
bienfaits et par la faiblesse qu'il avait de faire avec eux des vers 
fort au-dessous du médiocre. Mais les vues étaient belles, malgré 
la faiblesse de ces commencemens, et Richelieu faisait en 
France ce que Léon X avait fait à Rome, il encourageait des arts 
qui contribuent à la splendeur d'un Etat. 



VOLTAIRE INÉDIT. 137 

Cette salle du Palais-Royal qui, toute mal construite qu'elle 
est, sert pourtant de témoignage à sa magnificence, fut bâtie 
en 1634 pour faire jouer plusieurs tragédies auxquelles il avait 
part. C'était lui qui en inventait le sujet; il le disposait en 
cinq actes quelquefois il en composait un en vers; quelquefois 
il donnait les cinq actes à faire à cinq auteurs. On peut juger ce 
que c'étaient que des tragédies de pièces rapportées, inventées 
par un ministre occupé de tant de soins, et travaillées par des 
mains différentes. Corneille eut le malheur d'être quelque temps 
de cette société; il avait pour compagnons Golletet, l'Estoile, 
Scudéry; mais rien ne pouvait gâter tout à fait le talent de 
Corneille. Il fit donc le Cid sans consulter la société et il lui 
déplut, ainsi qu'au protecteur. On sait avec quelle hauteur 
chagrine, soutenue de quelques bonnes raisons et de beaucoup 
de mauvaises, Scudéry écrivit contre le Cid ; on sait que le car- 
dinal de Richelieu, qui penchait trop pour Scudéry, voulut que 
l'Académie jugeât entre Scudéry et Corneille ; il paraît évidem- 
ment que le cardinal trouvait le Cid mauvais en tout, puisqu'il 
écrivit de sa main : « La dispute sur cette pièce n'est qu'entre 
les ignorans et les doctes. » Il était en effet assez savant pour 
connaître toutes les règles violées dans le Cid ; il était, comme 
poète, jaloux du succès, et, comme premier ministre, il ne goû- 
tait pas ces beautés de sentimens qui demandent un cœur tendre 
pour être senties. 

Il paraît par le petit ouvrage de l'Académie que si, au lieu 
de s'en tenir à juger les critiques de Scudéry, elle eût examiné 
toute la pièce, elle aurait donné une bonne poétique du théâtre. 
Le jugement de l'Académie est encore aujourd'hui confirmé par 
celui du public. Cet exemple prouve manifestement qu'il est très 
faux qu'il y ait moins de bons connaisseurs en poésie que de 
bons poètes. C'est un paradoxe avancé tous les jours, mais réfuté 
par cet ouvrage de l'Académie. Chapelain et Desmarets, les plus 
mauvais poètes de ce temps, furent ceux qui eurent le plus de 
part aux observations sur le Cid, tant la distance est immense 
entre la connaissance et le talent. 

On sait que, malgré le cardinal de Richelieu et malgré l'Aca- 
démie, tout le monde disait communément en France quand on 
voulait louer quelque chose : Cela est beau comme le CïW;mais 
l'année 1639 vit deux ouvrages qui firent oublier le proverbe. 
Cette année fut une grande époque pour l'esprit humain. 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

Corneille donna \q^ Horaces ^i Cinna. La tragédie des Horaces 
n'était belle qu'en partie, Cinna l'était presque en tout ; mais 
ces beautés étaient à lui : le théâtre espagnol ne pouvait en 
fournir le canevas. Ce n'est pas ici le lieu de faire des disser- 
tations, mais en suivant l'histoire des arts, me sera-t-il permis 
de dire que ce genre de beauté avait été inconnu à tout le reste 
de la terre? 

Les Grecs qui inventèrent la tragédie et qui la perfection- 
nèrent à quelques égards, ne traitèrent guère que les infortunes 
des héros fabuleux; mais jusqu'à Corneille, personne ne sut faire 
parler les grands hommes, les héros véritables, et ils furent 
plus héros, plus grands hommes dans Corneille qu'ils ne 
l'avaient été dans leur vie. 

Je ne veux point répéter ici ce que tant de critiques habiles 
ont écrit et ce que tout le monde sait sur les autres ouvrages de 
ce père de la scène française, sur son sublime et sur le grand 
nombre de ses chutes, sur ses traits brillans, mais noyés dans 
les déclamations qu'on lui reproche aujourd'hui, sur l'amour, 
qu'il ne traita jamais d'une manière bien intéressante que dans 
le Cid, et qui, si vous en exceptez deux scènes de Polyeucte, lan- 
guit dans ses meilleures pièces, sur l'incorrection de son style, 
enfin sur tous les défauts qui font que, de trente de ses pièces, 
il n'y en a guère que quatre ou cinq qu'on puisse représenter 
aujourd'hui. 

Le sublime qui se trouve dans ce petit nombre d'ouvrages 
éleva le génie de la nation. 

Rotrou, son contemporain, mais plus vieux que lui, et que 
Corneille appelait son père, devint son disciple. Il fit en 1648 
son Venceslas, dont le premier et le quatrième acte sont excel- 
lens et font passer le reste de l'ouvrage. Il est vrai que la pièce 
était imitée de l'Espagnol François de Roxas, mais elle est écrite 
dans le goût de Corneille. 

Il manquait à la perfection du théâtre un art au-dessus du 
sublime, celui de faire verser des larmes. Racine vint dans la 
décadence de Corneille et atteignit quelquefois à ce but de l'art. 
N'ayant pas encore vingt ans et portant la soutane sous laquelle 
il avait été élevé à Port-Royal-des-Champs, il composa la tragédie 
àeThêagène et Chariclée qui n'a jamais vu le jour, puis, en 1665, 
les Frères ennemis, et enfin tous ces chefs-d'œuvre qui passe- 
ront il la dernière postérité. 



VOLTAIRE 1^ÉDH. 139 

On lui reproche de n'avoir presque jamais traité que l'amour; 
mais reproche-ton à l'Albane et au Titien d'avoir peint Vénus 
et les Grâces? Le sujet une fois choisi, la question n'est plus 
que de savoir s'il est bien manié. L'antiquité n'a rien a mettre 
à côté des peintures que ce génie charmant a faites d'une pas- 
sion si chère à tous les hommes et quelquefois si funeste. 

II sut dire toujours ce qu'il faut dire et l'exprimer de la 
meilleure manière possible : voilà son grand art. Le génie seul 
y peut atteindre. Il fut le premier qui sut faire de suite quinze 
cents vers tous élégans. Trente ans auparavant on n'en savait 
pas faire une vingtaine, en quelque genre que ce pût être. La 
gloire de la poésie française fut alors à son comble, maigre 
quelques Français plus jaloux que savans qui étudient moins 
l'antique qu'ils ne négligent le moderne, et qui, plus ignorans 
dans leur langue, que savans dans le grec, veulent rabaisser un 
théâtre qu'ils ne connaissent pas, hommes étrangers dans leur 
patrie et ennemis des arts dont ils parlent. 

Après les pièces de ce grand homme, nous en avons sept ou 
huit marquées au bon coin. 

On s'étonne quelquefois qu'après Raphaël, il y ait eu tant de 
bons peintres, et après Corneille, si peu de bons poètes. C'est 
qu'en premier lieu il est plus aisé d'imiter ce qui dépend en 
grande partie de la main que ce qui dépend uniquement de l'es- 
prit, et en second lieu le Corrège, qui imita bien Raphaël, fut 
tin grand peintre et qui ne ferait que bien imiter Corneille 
serait peu de chose. 



LA VILLE ET LA COUR 

sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE ^ 

EXTRAITS DU JOURNAL 
DU COMTE RODOLPHE APPONYIiî) 



I 
ANNÉE 1831 



W mai. — Je viens de Saint-Cloud. J'ai fait ma cour à la 
famille royale. Je l'ai trouvée fort bien établie dans ce beau 
château, qui est magnifique et confortable à la fois. Le Roi m'a 
paru plus pensif qu'à l'ordinaire. Il regrette Neuilly; je le 
conçois; c'est sa création. Mais la Reine et Madame Adélaïde 
sont enchantées, Madame Adélaïde surtout. 

— Nous n'avons pas connu jusqu'à présent le charme de 
Saint-Cloud, m'a-t-elle dit. J'y étais bien venue quand cela 
appartenait encore à mon grand-père, car vous savez, comte 
Rodolphe, que cela nous appartenait. 

— Très certainement. Madame. 

— Eh bien, continua-t-elle, depuis ce temps, je ne m'y suis 
jamais retrouvée que pour faire visite, avec mon frère, au roi 

(1) Copyright by Ernest Daudet. 

(2) Les extraits de cet attachant Journal que nous avons déjà publiés [Revue 
des 1" et 15 octobre 1912) figurent dans le tome I" qui vient de paraître à la 
librairie Pion. Ceux qu'on va lire et que nous communique M. Ernest Daudet, 
sont tirés du second volume actuellement en préparation. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE, 141 

Charles X. Je ne connaissais donc ni le parc particulier, ni les 
autres promenades; le parc réservé surtout est ravissant. 

— Je partage entièrement l'opinion de Votre Altesse Royale 
sous ce rapport; le parc d'en haut est une des plus belles choses 
qu'on puisse voir. 

— Mais, reprit Madame Adélaïde, je doute que vous l'ayez 
jamais vu, car il n'est ouvert pour personne. 

— Je le sais bien, Madame, et ce n'est que par une protec- 
tion toute particulière de Madame la Dauphine, que je suis par- 
venu à le voir, lors du séjour de la princesse Esterhazy au 
pavillon Breteuil. 

— En ce qui concerne le château de Saint-Cloud lui-même, 
poursuivit la princesse, les autres le trouvent humide; je 
devrais cependant m'en apercevoir, puisque je loge au rez-de- 
chaussée. 

L'appartement que la Reine occupe maintenant était celui 
du Dauphin et consiste en un grand vestibule, une salle de 
passage, un premier salon, un second où se trouve la Reine avec 
sa famille placée comme toujours autour de la table ronde, près 
la cheminée, et enfin d'une salle de billard où messieurs les 
aides de camp se tiennent avec le Duc d'Orléans. 

Après avoir fait mes conversations avec chacun des membres 
de la famille royale et M™^* de Montjoye et de Ghantérac, j'ai 
passé chez le prince royal qui jouait au billard avec un aide de 
camp. Celui-ci voulait à toute force me céder sa place; m.ais je 
la déclinai avec politesse, malgré les invitations du duc, non 
parce qu'il m'en imposait par son adresse, mais de peur de 
devoir prolonger par là trop longtemps ma visite. J'avais encore 
un bal à Paris où je ne voulais point arriver trop tard. 

M"'^ la Duchesse de Berry se trouve en ce moment à Bath, 
les eaux lui font un bien extrême, mais elle manque de tout; 
elle n'a ni domestique, ni femme de chambre. Le domestique 
de M. de Mesnard fait en même temps que le service de son 
maître celui de Son Altesse Royale, et lorsque M. de Mesnard 
est en course, une femme de peine de l'auberge le remplace. 
La princesse n'a point de voiture et souvent pas de souliers à 
mettre. Je tiens ces détails d'une source très sûre. Rosny et tout 
ce qu'elle possède en France ne suffit pas pour payer ses dettes, 
et sa fortune de Naples consiste en 10 000 francs de rentes; 
avec cela, elle vit dans la plus mauvaise intelligence avec le roi 



142 REVUE DES DEUX MONDES^ 

Charles X, à cause de M. de Damas qu'elle voudrait renvoyer 
d'auprès du Duc de Bordeaux. La dauphine et le dauphin ont 
fait leur possible pour engager le Roi à changer le gouverneur 
de son petit-fils; mais le Roi s'y refuse et n'y consentirait que 
si M. de Damas donnait sa de'mission; or, il ne la donnera 
jamais, se croyant engagé en conscience à remplir sa tâche 
auprès de Henry Dieudonné. 

3 juin. — Les républicains attendaient avec impatience la 
mort de l'abbé Grégoire, tant ils avaient envie de faire du train 
à cette occasion. Il est mort enfin; mais le gouvernement avait 
pris de si fortes mesures pour empêcher toute espèce de désordre 
que ces messieurs ont dû se retirer de la rue de Babylone, sans 
avoir pu provoquer le moindre scandale. Le ci-devant général 
Dubourg s'est mis à la tête des tapageurs, il exècre le gouver- 
nement de Louis-Philippe, ayant été destitué par celui-ci de son 
grade de général. 

— Nous ne pouvons, disait-il à quelqu'un qui me l'a redit, 
nous ne pouvons rien tenter aujourd'hui ; nous sommes trop 
faibles; mais nous le perdrons, ce gouvernement, en le dépopu- 
larisant ! 

Pendant mes trois mois d'absence (1), bien des choses ont 
changé. Plusieurs petits journaux ont paru et d'autres ont rem- 
placé leurs rédacteurs et par conséquent leurs principes. La 
Mode, par exemple, autrefois petit journal de dames, bien insi- 
gnifiant et bête même, s'est jeté maintenant dans le parti car- 
liste. L'opposition donne de l'esprit en France; on sait bien 
attaquer et l'on est gauche dès qu'il s'agit de se défendre. La 
Mode a donc, depuis quelque temps, des articles très agressifs. 
Un journal, pour avoir de la vogue en ce moment, doit avoir eu 
quelque procès; les rédacteurs font donc leur possible pour être 
coffrés, pour payer une amende qui, peu de jours après, leur est 
rendue avec usure par l'augmentation de leur vente. 

Plusieurs nouvelles salles de spectacle ont été ouvertes, et le 
grand Opéra a été décoré avec une magnificence, un bon goût 
que rien n'égale. Il n'y a pas de salle de bal qui soit plus bril- 
lante et plus claire. Pour la société, j'y ai trouvé aussi des chan- 
gemens très notables. D'abord, il s'est formé une petite coterie 

(1) Le comte Rodolphe revenait de Hongrie où il s'était rendu en congé. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 143 

de jeunes femmes très agréables pour les hommes à la mode, 
mais un peu exclusives pour les autres et insupportables peut- 
être pour les femmes plus âgées ou moins élégantes ; elles ras- 
semblent autour d'elles autant de jeunes gens qu'elles peuvent 
en attraper; elles sont fort jolies, très coquettes et deux d'entre 
elles ont de l'esprit pour toutes. Ces dames font des parties aux 
petits spectacles ; elles se font faire la cour dans les salons et 
elles arrangent de petits soupers. Ces petits soupers sont sur- 
tout fort mal vus par tous ceux qui n'en sont point. On veut- 
bien m'y admettre et j'y prends part en observateur et avec 
calme. Je profite de ce qu'on m'oflre et voilà tout; je n'admire 
pas ce genre; mais je le trouve tout simple, parce que je con- 
nais les individus et qui plus est les relations intimes de chacune 
de ces dames. Il fallait une révolution pour les rapprocher et 
la chute d'un trône et d'un gouvernement comme celui de 
Charles X pour qu'elles pussent se mettre en avant de la sorte., 
Madame la Dauphine, surtout, était un grand obstacle à une 
gaité un tant soit peu déréglée ; il fallait cacher ses plaisirs sous 
les dehors d'une dévotion, d'une pruderie, d'une sévérité dont 
ces dames n'auraient peut-être pas été capables. 

// juin. — Nous recevons la nouvelle du débarquement à 
Cherbourg de l'empereur du Brésil Dom Pedro ; il vient d'arriver 
avec sa femme et ses enfans, excepté l'aîné en faveur duquel il 
a abdiqué à la suite d'une révolte, qui a eu lieu à Rio Janeiro (1). 
Dans quel temps vivons-nous ! Quelle nouvelle complication dans 
les affaires! Que fera Dom Pedro? Se mettra-t-il à la place de 
son frère en Portugal? Voudra-t-il conquérir l'Espagne? Rien 
ne me parait improbable de sa part. 

15 juin. — M. l'abbé Bervanger, mon confesseur et celui de 
mes cousins Rodolphe et Jules et autrefois celiïi du Duc de Bor- 
deaux, vient d'arriver du château de Holy Rood. Il m'a dit que 

(1) Fils de Jean VI, roi de Portugal, il avait suivi ce prince, quand celui-ci 
chassé de son royaume par Napoléon, s'était réfugié au Brésil. I! resta dans ce pays 
après que Jean VI eut recouvré ses États et y devint empereur. A la mort de son 
père, qui faisait passer sur sa tête la couronne de Portugal, il abdiqua cette cou- 
ronne en faveur de sa fille encore mineure, dont il promit la main à son frère Dom 
Miguei en le nommant régent. Mais, bientôt après, en 1827, Dom Miguel se déclara 
roi, au mépris des droits de sa fiancée. En 1831, Dom Pedro, ayant cédé à son fils 
le trône du Brésil, revenait en Europe pour rétablir sa fille dans ses droits. Il y 
parvint en 1833, en soulevant le royaume portugais contre Dom Miguel. 



144 REVUE DES DEUX MONDES. 

le Roi avait une mine parfaite, que jamais il n'avait eu meil- 
leur visage, de même le Duc de Bordeaux; il est plein d'esprit 
et de grâce, tout le monde l'adore. Madame la Dauphine est 
avec le Roi et ne le quitte jamais. La Duchesse de Berry fait ses 
voyages, elle ira à Londres. 

— Elle est plus montée que jamais, me disait M. de Bervan- 
ger; vous en entendrez parler bientôt. 

— Pourvu que cela ne soit pas trop tôt pour son propre 
intérêt! repris-je. 

— Oui, continua l'abbé, elle s'est déjà fait beaucoup de torts, 
et ses amis lui en ont fait encore plus et davantage peut-être 
que ses ennemis. 11 lui vient sans cesse des personnes de France 
qui lui offrent leurs services pour organiser une contre-révolu- 
tion. Elle m'a dit qu'elle ne pouvait se fier à eux, mais qu'elle me 
chargerait de bien des commissions, si je voulais les accepter. 
Je lui répondis que, si cela ne dépendait que de ma bonne vo- 
lonté, elle pourrait compter sur moi. Elle me chargea donc de 
mille commissions bien difficiles à remplir, bien épineuses, et je 
ne sais vraiment comment en venir à bout. La seule dont je me 
sois chargé avec plaisir, consiste à vous dire de sa part et à 
toute votre famille bien des choses; elle sait très bien que vous 
n'avez pas changé pour elle. 

i6 juin. — Dom Pedro va à Munich, à ce qu'il paraît; de là il 
veut revenir ici et s'établir en particulier à Paris. 11 ne nous 
sera pas bien commode à nous autres Autrichiens. 11 a laissé 
tous ses enfans à Rio; il n'y a que Donna Maria da Gloria qui 
soit avec lui. Quel drôle de personnage que cela fait ici 1 Le 
voilà, ce souverain le plus libéral de la terre, cet archiconsti- 
tutionnel, ce donneur de charte, culbuté, renvoyé, lui et toutes 
ses institutions. Quelle leçon pour les rois constitutionnels! 

iî juin. — On a arrêté hier Lennox (1), l'un des agens de 
M. de Lafayette. On a trouvé chez lui tout le grand plan de la 
nouvelle conspiration ourdie contre Louis- Philippe; on a trouvé 

(1) Américain de naissance, il avait servi sous Napoléon, comme capitaine 
instructeur à Saint-Gyr et à Saumur. Quoique, à la suite de sa participation aux 
journées de Juillet, il eût été nommé chef d'escadron, il se jeta dans le parti répu- 
blicain, quitta rai'uiée et fut mêlé à la plupart des conspirations de cette époque. 
Il mourut en 183G, à quarante et un ans, ruiné par ses tentatives révolutionnaires 
et par des essais malheureux de navigation aérienne. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE'. 143 

tous les noms des personnes qui devaient composer le gouver- 
nement provisoire. Lafayette aurait été dictateur, Odilon Barrot, 
Lamarque et compagnie auraient été ses ministres et conseils; 
enfin, la République était toute faite. Au général Dubourg auraient 
été confiées les forces militaires. Un gouvernement mieux assis 
que celui de Louis-Philippe aurait commencé par faire coffrer 
tous ces messieurs d'après, la liste trouvée chez Lennox; mais il 
n'y avait pas moyen. 

Les attroupemens continuent; 12 000 hommes de troupes 
sont sur pied; mais on ne peut se fier à eux. Il y en a qui ne 
sont plus rentrés dans leur caserne depuis plusieurs jours; ils 
restent dans les cabarets des rues Saint-Martin et Saint-Denis 
à boire avec les mutins. Ils sont dans un état d'ivresse conti- 
nuelle; on ne sait qui paie cette quantité de vin et d'eau-de- 
vie. Le pillage de trois boutiques fait horreur à tout le monde et 
j'espère q-ue cet incident ranimera la garde nationale qui com- 
mence à se fatiguer de son service, de ce rappel éternel. Le com- 
merce en souffre beaucoup, les faillites continuent. Tout Paris 
se trouve encore replongé dans cette terreur du mois de février, 
où, à tout moment, on croyait voir proclamer la République. 
Encore les mêmes bivouacs dans les rues, sur les quais et sur 
les places. 

Hier, en allant aux Allemands, nous avons été arrêtés plu- 
sieurs fois par les marches et les contremarches des troupes: il 
fallait dire que c'était la voiture de l'ambassadeur d'Autriche 
pour qu'on nous laissât passer. La fête des vendanges de Bour- 
gogne, oii M. Gallois a brandi un poignard en disant : Pour 
Louis-Philippe, est aussi un fameux scandale, et ce qui l'est 
encore plus, c'est le procès qui s'en est suivi, où M. Gallois (1) a 
dit dans son plaidoyer toutes les horreurs imaginables contre le 
Roi et son gouvernement, et cet homme a été acquitté! Les jurés 
et les juges avaient reçu des lettres anonymes dans lesquelles on 
les menaçait de mort s'ils condamnaient Gallois. Les jurés tout 
comme les juges connaissent le formidable pouvoir du comité 
directeur, et n'osent l'affronter lorsqu'il menace. 

18 juin. — Entre onze heures et minuit, s'est formé un 
grand attroupement devant le Palais-Royal et dans la rue Saint- 

(1) Publiciste et historien dont les œuvres s'inspiraient d'opinions révolulion- 
naires très acciiséop. 

TOME XV. — 1913. , 10 



146 REVUE DES DEUX MONDES, 

Honoré, en poussant des vociférations épouvantables contre la 
personne du Roi, ses ministres et contre le clergé. M. Casimir 
Perier, malgré sa grippe, fut obligé de rester sur pieds pendant 
toute la nuit, la chose devenait d'heure en heure plus sérieuse. 
Déjà, on parlait de piller le Palais-Royal et les hôtels des minis- 
tres. Le Président du Conseil ordonna donc qu'une force impO' 
santé se réunit sur la place du Palais-Royal et que la cavalerie 
chargeât contre les mutins. Tout arriva selon ses désirs et les 
carabiniers, les rangs serrés, chargèrent la foule au grand galop 
avec des coups de plat de sabre à droite et à gauche. Cette ma- 
nœuvre répétée deux fois tout le long de la rue, de la Fontaine 
des Innocens à la rue Royale, eut son elfet; à une heure, la tran- 
quillité était rétablie, sauf à recommencer un autre jour. 

J'ai été ce matin chez la marquise de La Châtaigneraie; je 
l'ai trouvée dans une inquiétude à faire pitié. Les fonds baissent 
tous les jours; elle voudrait retirer les siens pour les placer dans 
un autre pays; mais on y perd, en les déplaçant, la moitié de son 
capital. C'est bien une considération ; il vaut mieux cependant en 
conserver la moitié que de courir la chance de tout perdre. D'un 
autre côté, les fermiers refusent aussi de payer ce à quoi ils se 
sont engagés par contrat; voilà ce qui force M™'' de Narbonne 
à aller dans le Midi. M'"^ de La Châtaigneraie, sa fille, l'y accom- 
pagne. J'ai fait tout au monde pour l'engager à rester à Paris, 
elle ne le peut; la seule chose que j'aie obtenue, c'est la promesse 
de revenir dans six semaines ou deux mois. 

W juin. — Nous voilà donc aux élections nouvelles, beaucoup 
de Carlistes refusent d'y aller, ils ne savent ce qu'ils font. Le 
sort de la France sera tout entier entre les mains de la Chambre 
qui va venir, voilà ce que ces messieurs ne devraient pas perdre 
de vue. Jamais, peut-être, plus grande mission ni plus déci- 
sive n'a été confiée aux électeurs. A côté de chaque nom tracé 
sur les bulletins, se trouvera aussi la paix ou la guerre, l'ordre 
ou l'anarchie. Avec une Chambre sage, il serait possible, non 
sans effort, il est vrai, de surmonter les obstacles que l'esprit do 
faction entasse avec audace et persévérance contre le gouverne- 
ment. Avec une Chambre ou lâche ou folle, la carrière est 
ouverte au désordre; la monarchie désarmée n'est plus qu'une 
proie livrée aux partis. Tout est remis en question, et, pour 
mieux organiser, on commence par tout détruire. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 147 

^i juin. — L'abbé Ghâtel, le fondateur de la religion catho- 
lique française, fait beaucoup parler de lui (1). Il n'est plus abbé 
maintenant, il s'est fait évêque. Deux ou trois autres prêtres se 
sont réunis à lui et il a loué un local dans lequel il exerce ses 
fonctions d'évêque. Il y a fait ériger un autel; un piano remplace 
l'orgue et une grande chaise la chaire. C'est dans cette chambre 
qu'il réunit ses fidèles et encore plus de curieux. 

Dimanche dernier, il y avait foule, on parlait tout haut, on 
avait même les chapeaux sur la tête. Comme la porte d'entrée 
pour le public et celle par où Mgr l'évêque doit entrer est la 
même, elle se trouvait fort encombrée de monde au moment où 
l'évêque dut avancer vers l'autel. Ses prières, ses instances 
furent inutiles; il fallut faire une espèce de charge pour faire 
passer Monseigneur. Enfin le voilà dans le sanctuaire, la mitre 
sur la tête, la crosse dans sa main; on lui jette de l'encens; il 
suit en tout notre rite, mais psaumes et prières sont en fran- 
çais, ce qui donne à tout un air de parodie, qui fut accueilli par 
une partie du public à coups de sifflets redoublés. 

Les partisans de l'évêque Châtel prirent fait et cause et 
mirent à la porte les siffleurs. Tout ceci donna lieu à un vacarme 
épouvantable; on se poussait, on se donnait des coups de 
poing; enfin, on fit si bien qu'une grande armoire en tombant 
manqua de tuer plusieurs personnes. Cet incident, qui serait 
devenu bientôt tragique, rétablit le calme et l'ordre. L'abbé 
continua l'office et prononça un sermon plein d'invectives 
contre la religion catholique et ses prêtres et il finit par entre- 
tenir ses fidèles de politique, dans un sens tout à fait républi- 
cain. 

2? juin. ' — Je suis parvenu à me faire introduire dans la 
société des Amis du peuple, qui maintenant n'est plus publique 
comme du temps où j'y allais avec Félix Schwarzenberg. Je me 
suis placé dans un groupe composé d'Italiens et d'Espagnols 
réfugiés. Ce local est celui de la redoute de la rue de Grenelle- 
Saint-Honoré ; il est très propre à une société délibérante : 
bureau, tribune, tout s'y trouve. J'ai écouté avec attention 

(1) On sait que ses tentatives [pour fonder une religion nouvelle échouèrent 
piteusement non seulement sous les railleries dont elles furent l'objet, mais aussi 
par suite des dissentimens qui avaient éclaté entre le fondateur et ses coreli- 
gionnaires. 



148 REVUE DES DEUX MONDES.! 

d'excellens orateurs; l'un surtout a parlé pendant deux heures 
sans discontinuer. Il est impossible de mieux dire. J'y ai vu 
Cavaignac; c'est un bel homme, il est un des conseillers. Les 
orateurs prouvaient jusqu'à l'évidence que le principe de la 
Révolution de Juillet, s'il était reconnu par les peuples, devait 
amener la chute de tous les rois; que ce mot, roi, était un ana- 
chronisme imjne en France depuis les glorieuses journées de 
Juillet. 

De pareils discours se gravent en traits de feu dans la mé- 
moire de tous ces jeunes gens qui viennent en foule. Etudians 
en droit et en médecine, ils retournent chez eux imbus de ces 
principes et y propagent ce poison. Les Espagnols et Italiens 
réfugiés présens étaient dans un enthousiasme difficile à peindre : 
ils trépignaient, ils s'embrassaient. Gela me fit frémir. On me 
fit remarquer un certain Cantelli, ex-officier italien, décoré de 
la Couronne de fer; il boite; c'est celui qui paraît avoir le plus 
d'influence sur ceux de sa nation. Ces gens-là espèrent toujours la 
guerre; ils veulent rentrer dans leur pays avec l'armée française. 

Il est encore fort question de piller les ambassades : l'Autriche, 
la Russie sont surtout désignées. Le comte Pozzo en a si peur 
qu'il compte partir pour l'Angleterre, sous prétexte d'aller voir 
une des grandes-duchesses qui s'y trouve avec M"" de Nessel- 
rode. Rien ne m'amuse plus qu'un général poltron ! 

Un adjudant-major de la garde nationale, un chef de batail- 
lon et un officier d'état-major disaient dernièrement à quelqu'un 
de ma connaissance : 

— Nous aurons, entre autres besognes, celle de défendre 
l'accès des hôtels des ambassadeurs de Russie, d'Autriche et de 
Naples. 

Le gouvernement cherche à prendre les mesures les plus 
énergiques pour se tirer d'embarras. Nous sommes à la veille 
d'une crise effroyable. Les armuriers ont eu l'ordre d'envoyer 
leurs armes hors de la ville; la plupart l'ont fait; il n'y a que 
les revendeurs des quais qui résistent à cet ordre et continuent 
leur commerce. 

Il paraît que l'ouverture de la Chambre sera avancée de six 
semaines, le gouvernement craint de se trouver isolé au moment 
des troubles de Juillet. La troupe ne veut pas agir contre le 
peuple, c'est une résolution prise. Le prélude des scène tumul- 
tueuses doit être la délivrance de Lennox.. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 149 

23 juin. — De retour à Paris, je me suis hâté de rejoindre 
une petite société qui m'avait engagé à aller avec elle à l'Opéra 
à la première représentation du Philtre. C'étaient M"^* de Bellis- 
sen, de Narbonne, de La Châtaigneraie et MM. de Fourmont et 
de Balincourt. La salle de l'Opéra, nouvellement décorée, est la 
plus belle chose qu'on puisse voir. Elle est toute dorée, toute 
resplendissante, éclairée à jour. Le nouvel opéra ne m'a pas 
plu; au reste, j'ai tant causé avec ces dames, que les beautés 
peuvent m'avoir échappé. 

Après le spectacle, nous sommes allés chez Tortoni prendre 
des glaces, nous y avons rencontré le duc de Vallombrosa et le 
colonel Pozzo. Il était bien deux heures lorsque je me suis 
retrouvé dans ma chambre. 

J'ai fait aujourd'hui, avec ces mêmes personnes, une partie 
au Bois de Boulogne ; nos deux messieurs nous y ont quittés 
un instant pour faire visite à Rothschild. J'ai mieux aimé 
rester avec ces dames et me promener avec elles. M"^ de La 
Châtaigneraie m'a raconté qu'on avait découvert une nouvelle 
conspiration contre le roi Louis-Philippe ; elle doit être ourdie 
par le parti napoléoniste, avec la reine Hortense à la tête. Cette 
dame se trouve ici en ce moment, à ce qu'on prétend. L'intrigue 
étouffe donc même la douleur d'une mère qui vient de perdre 
son fils si tendrement aimé. 

On m'assure avoir vu aujourd'hui à la Bourse des pièces de 
5 francs avec le timbre de Henri V ayant pour légende : 
(( Henri V, roi de France et de Navarre. » 

Nous avons encore fini notre soirée chez Tortoni, dans la 
même salle ; mais à une autre table se trouvait une autre 
société. C'était le duc de Valençay, M. et M"® de Vaudreuil, 
M™® de Saint- Priest et M. de Bonneval. Je les ai salués; mais je 
n'aurais jamais osé les approcher, de peur d'indisposer contre 
moi la coterie avec laquelle je me trouvais. La mienne était 
toute pour Henri V, et l'autre est tout à fait dans le mouvement. 

57 juin. — Le nonce Lambruschini, à sa grande satisfac- 
tion, vient d'être rappelé. Ce digne prélat, depuis la Révolution, 
se trouvait entièrement dépaysé à Paris. Il ne pouvait se faire 
aux idées du jour et tout ce qu'il désirait le plus ardemment au 
monde, c'était de s'en aller. Plusieurs fois déjà, il avait demandé 
son rappel au Pape, sans que le Saint-Père eût exaucé ce vœu. Ne 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

voilà-t-il pas que le ministre des Affaires étrangères M. Sébas- 
liani donne ordre à M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France 
à Rome, de demander au Pape le rappel de Mgr Lambruschini? 
Sa Sainteté, à ce qu'il parait, en fut vivement piquée et fit 
déclarer par le cardinal secrétaire d'Etat à M. l'ambassadeur 
de France que Mgr Lambruschini était son ami personnel, qu'il 
ne demandait pas mieux que de l'avoir auprès de lui pour en 
faire son conseiller, mais que ce nonce avait été en tout l'exact 
organe de la cour de Rome et que tout autre tiendrait par 
€onséquent le même langage et la même ligne de conduite. 
M. de Saint-Aulaire, malgré cette déclaration, insista sur sa 
demande, vu que ses ordres à ce sujet étaient précis. Il fut 
donc convenu que la cour de Rome ferait insinuer à son nonce 
à Paris de demander un congé en donnant pour motif une santé 
altérée. Le secrétaire d'État fit connaître à Mgr Lambruschini 
le désir de Sa Majesté le roi des Français, avec tous les détails 
de sa conversation avec M. de Saint-Aulaire, et il lui fut ordonné 
de demander un congé sous prétexte d'aller aux eaux. 

Le nonce nous raconta dernièrement la conversation qu'il a 
eue avec M. le général Sébastiani à ce sujet. Tous les deux 
jouèrent la comédie on ne peut mieux; ils se livrèrent à un 
véritable assaut de finesse. M. Sébastiani, après avoir écouté le 
récit de tous les soi-disant maux dont Mgr Lambruschini pré- 
tendait être accablé, feignit de prendre le plus vif intérêt à la 
santé de M. le nonce. Sa figure prit un air triste et compatissant, 
enfin un air tout à fait correct pour la circonstance. Le nonce 
lançait en attendant une pointe après l'autre contre le général, 
si bien que celui-ci ne savait pas s'il était le mystificateur ou 
le mystifié. 

Après une conversation assez longue dans ce genre, le 
nonce finit en ces termes : 

— Monsieur le comte, j'ai encore une dernière grâce à vous 
demander; je vous serai infiniment reconnaissant si vous me 
l'accordez.; 

— Je serai très heureux d'être à même de faire quelque chose 
qui puisse être agréable à Monseigneur, répond le ministre. 

Le nonce s'était profondément incliné, les mains jointes, 
les yeux baissés, jenfin dans une attitude de suppliant; il resta 
quelques instans dans cette position, puis il leva sa tête, mais 
le corps toujours encore courbé en avant, et avec ses yeux flam- 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 151 

boyans, un sourire des plus malicieux sur ses lèvres, dit au gë- 
ne'rai : 

— Rien qu'un passeport, monseigneur, un passeport, voilà 
tout ce que j'espère de la bienveillance de Votre Excellence. 

Et il se retira. 

iS juillet. — En vue de la célébration de l'anniversaire des 
journées de Juillet, les chapeliers ont fabriqué des bonnets 
phrygiens rouges à l'instar de celui de 93. Pour les mettre à la 
portée de tout le monde, le prix en a été fixé de trente sous 
à quinze francs. 

On a déjà saisi plusieurs arbres de la liberté, ils sont tous à 
la police; il faudrait être bien adroit pour en trouver un pour 
demain. Les mesures que le gouvernement prend sont vraiment 
imposantes. J'espère donc que nous n'aurons point de troubles 
sérieux. 

15 juillet. — J'ai tant couru hier, que, le soir, je n'en pou- 
vais plus. Nous avons passé la journée fort tranquillement; il y 
a bien eu quelques attroupemens et quelques charges; on a tué 
des individus dans les Champs-Elysées, qui essayaient d'abattre 
un arbre pour le planter en l'honneur de la liberté; mais il y a 
eu tant de troupes de ligne, tant de gardes nationaux sur toutes 
les places qu'il n'y avait pas moyen de tenter la moindre des- 
choses. 

J'ai vu la charge aux Champs-Elysées et j'ai passé de là par 
les rues et boulevards jusqu'à la place de l'ancienne Bastille et 
de là, par la rue Saint-Antoine, dans le Marais et sur la place 
Royale. Partout quantité de troupes, foule de spectateurs 
curieux, mais rien de sinistre ni de mauvais augure. Le soir 
tout est rentré dans l'ordre accoutumé. Dieu veuille que l'ou- 
verture de la Chambre et les glorieuses journées surtout se 
passent ainsi. 

Notre cousine, pour éviter le bruit des canons des Invalides 
qui, depuis quatre heures du matin jusqu'après le coucher du 
Soleil, tireront de quart d'heure en quart d'heure, ira passer les 
trois journées à Saint-Germain. 

^4 juillet. — Nous attendons avec calme l'accomplissement 
du programme des fêtes, réjouissances et tristesses qui auront 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

lieu pendant l'anniversaire des trois glorieuses journées. Nous 
pleurerons donc le premier jour, le second nous commencerons 
à nous égayer et le troisième nous ne saurons vraiment plus 
qu'inventer pour exprimer notre joie. 

Il y a déjà des échafaudages immenses sur l'ancienne place 
de la Bastille; ce sont des tribunes, des je ne sais quoi encore; 
cela a l'air d'une forteresse plutôt qu'autre chose, et si je devine 
bien, je crois que le Roi s'est informé si les poutres sont assez 
fortes pour résister au poids des personnes qui s'y placeront. 

^7 juillet. — Nous voilà à l'anniversaire des glorieuses 
journées. 

Notre cousine est partie à quatre heures après-midi pour 
Saint-Germain et a fait faire ses excuses à la Reine de ne pou- 
voir assister au concert de la Cour. Après l'avoir mise en voiture, 
j'ai encore un peu travaillé pour le courrier. J'ai fait ensuite 
deux visites, une à M"™^ Sock, dame anglaise, et l'autre à M"'® de 
Werther; puis .arriva l'heure du dîner, puis la promenade et les 
jeux au jardin jusqu'au moment de faire nos toilettes pour aller 
à la Cour. Les galeries et appartemens étaient déjà bien garnis 
lorsque nous sommes arrivés au Palais-Royal. Qu'on se figure 
notre étonnement lorsqu'on nous dit que Dom Pedro était 
arrivé à quatre heures, sans que personne l'attendit, qu'il dînait 
en ce moment au Palais-Royal et qu'il assisterait au concert. 
J'étais bien curieux de le voir, cet empereur déchu et qui nous 
arrive de l'autre monde. 

Gomme l'on s'était mis à table beaucoup plus tard qu'à l'or- 
dinaire, Leurs Majestés n'étaient qu'à ia seconde entrée du diner 
quand, déjà, les invités étaient depuis assez longtemps rassem- 
blés dans les appartemens où le concert devait avoir lieu. Il fai- 
sait une chaleur étouffante. Pour respirer un peu, j'allai sur l'un 
des balcons avec les ministres des Pays-Bas et de Suède. De ce 
balcon, on a la vue dans la cour d'honneur où stationnaient 
les voitures et l'on voit en même temps par-dessus la terrasse 
dans les appartemens de la Reine ; c'est de là que je vis passer 
deux domestiques, chacun portant sur un plat un énorme biscuit 
de Savoie. Je courus vite à l'ambassadrice d'Angleterre pour 
l'inviter à passer sur mon balcon, mais elle avait si chaud, elle 
était tellement décolletée qu'en acceptant ma proposition, elle se 
serait exposée à prendre mal. Pour la même raison, ni la prin- 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 133 

cesse de Castel-Cicala, ni M'*® Ruffo sa fille ne voulurent profiter 
de mon balcon. 

Cependant la Reine arriva, Dom Pedro lui donnant le bras. 
Les portraits de l'Empereur lui ressemblent assez. Je le croyais 
plus grand de taille et je fus fort étonné de voir qu'il ne l'était 
pas beaucoup plus que Dom Miguel. Il a bonne tournure malgré 
cela ; il avait l'air un peu embarrassé en parlant, avec les dames 
surtout. La Reine, en entrant, lui présenta à peu près toutes 
celles qui se trouvaient dans la salle; l'Empereur les salua assez 
bien, mais leur parla peu ou rien. Lorsque la Reine lui présenta 
le général de La Fayette, il parut en éprouver le plus vif plaisir; 
il lui fit complimens et révérences sans fln et prit un air amical 
avec lui comme s'il l'avait connu autrefois. 

Aujourd'hui, j'ai circulé dans Paris. J'ai vu les portes des 
églises tendues de noir. On y célébrait le service des morts 
pour les victimes de Juillet. La lettre de l'archevêque de Paris 
aux curés, dans laquelle il leur donne des ordres à cet effet, est 
excellente. Les églises étaient remplies de gardes nationaux et 
autres; on jasait beaucoup, on tournait le dos à l'autel, c'était 
très peu édifiant. Le Panthéon, converti en temple, était tout 
rempli de tribunes, il fallait des billets pour y entrer. Un 
orchestre de 400 musiciens a exécuté toute espèce de musique 
religieuse et profane ; c'était dans le genre des concerts du Con- 
servatoire. 

Arrivé, à travers une foule de monde, jusqu'à la place de la 
Bastille, j'ai vu et admiré l'immense tribune qu'on y avait 
érigée pour le Roi, les députés, etc. Le monument dont le Roi 
posa la première pierre s'y trouvait figuré dans toute sa gran- 
deur par des planches couvertes de toile peinte, représentant 
le marbre et le bronze, le tout fort bien imité et d'assez bon goût. 

L'aspect de la foule immense était vraiment imposant; le 
flux et le reflux de cette masse qui, par toutes les larges rues, 
se précipitait par torrens sur cette vaste place, avait quelque 
chose d'effrayant. Un mot eût été suffisant pour la mettre en 
mouvement, et on eût été impitoyablement écrasé, les portes 
des maisons étant barricadées par des échafaudages qui for- 
maient des tribunes. Cependant, tout le monde avait l'air gai 
autour de moi ; on n'y parlait que de Dom Pedro, de Louis-Phi- 
lippe et de la nouvelle légion de la garde nationale à la polo- 
naise, dont on voyait quelques échantillons. Le Roi ne parut pas 



454 REVUE DES DEUX MONDES. 

être reçu bien chaudement. Mais la place était si grande que les 
voix ne pouvaient arriver jusqu'à lui ; il devina l'enthousiasme 
du peuple plutôt par les gestes que par les cris de : « Vive le 
Roi ! » qui furent poussés, mais qu'on ne distinguait pas dans 
cette formidable rumeur. 

Dans la cohue qui précédait et suivait le Roi, se trouvaient 
les héros des Glorieuses et, parmi eux, des gens de mine épouvan- 
table, des poissardes, des filles de joie décorées de la croix de 
Juillet. Ces gens se donnaient le bras et formaient des chaînes 
de douze à vingt personnes, qui séparaient le Roi de ses aides 
de camp et chantaient la Marseillaise et la Parisienne. Dom Pedro 
était à la gauche de Sa Majesté, puis les Ducs d'Orléans et de 
Nemours, les maréchaux et les ministres. 

W juillet. — Les fêtes continuent aujourd'hui ; ce sont des 
réjouissances sans fin. J'ai été surtout frappé par la fête d'hier 
soir aux Champs-Elysées ; c'était vraiment superbe par son im- 
mensité. Tous les quinconces étaient éclairés à jour car chaque 
arbre était entouré de lampions, outre les festons de lampes qui 
enchaînaient pour ainsi dire avec des guirlandes de feu un 
arbre à l'autre. En y entrant, j'ai cru me trouver dans une de 
ces forêts enchantées dont on parle dans les contes de fées. Une 
foule innombrable de curieux la parcourait dans tous les sens; 
ici, on voyait des théâtres superbes érigés comme par un coup 
de baguette sur une vaste pelouse; on y représentait toute 
espèce de pièces, la plupart guerrières, avec force fusillades et 
coups de canon ; là, on admirait de belles salles improvisées 
sous de larges tentes resplendissantes de quinquets, où se 
pressait une population joyeuse dansant et mangeant tour à 
tour, sans que cela eût l'air d'une orgie ; les hommes étaient 
polis avec les femmes ; ils y mettaient même plus de recherche, 
plus de façons que nous ne le faisons dans nos salons dorés 
pour inviter les jeunes personnes à la danse. 

Un jeune homme, qui se trouvait à côté de moi, dit à son 
voisin : 

— Connais-tu cette particulière qui est vis-à-vis de moi ; elle 
est très jolie, je m'en vais l'engager. 

Je le suivis; il fit quantité de révérences et puis mille 
excuses, à cause de sa hardiesse, et l'engagea enfin avec une 
phrase fort extraordinaire que malheureusement j'ai oubliée. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 155 

La particulière lui répondit avec beaucoup de petites mines : 

— Je suis très flattée, monsieur, que vous pensiez à moi à 
l'occasion de cette contredanse; mais, je suis déjà reteinte. 

— Alors, répliqua le particulier, puis-je espérer, pour mon 
bonheur, d'être plus fortuné à la subséquente ? 

Il y avait des boutiques à 25 sous et a 5 sous, d'autres 
encore où tous les objets se vendaient en organisant une espèce 
de loterie. Même chose se passait dans des boutiques de pains 
d'épices et de bonbons. Il y avait aussi quantité d'orchestres 
dont les musiciens étaient déguisés soit en Turcs, en Grecs, en 
nègres, jouant de la musique en rapport avec leur costume. Puis 
c'étaient des tournois, des danseurs de corde et autres jongleurs, 
des chœurs de chanteurs exécutant des morceaux de la Muette 
et autres opéras connus et les plus en vogue. Enfin, je n'ai 
jamais rien vu de plus varié, de plus grand et de plus animé 
que cette fête populaire. 

L'Hôtel des Invalides qu'on découvrait au loin produisait un 
effet magique. Ce palais, illuminé dans toute la longueur de sa 
façade, semblait tapissé d'étoiles et suspendu dans l'air. Le Jardin 
des Tuileries, tout embrasé, avait l'air de se prolonger à l'infini 
et ses bassins et ses jets d'eau paraissaient en feu. Les coups de 
canon, de fusil, de pétards, tirés de tous côtés et du haut des 
maisons jusque sur les voitures et sous les pieds des chevaux 
faisaient un bruit épouvantable comme si l'on eût assiégé la 
ville. Ce vacarme a duré toute la nuit. Paris, aujourd'hui comme 
l'an dernier, avait l'air d'être en état de siège. 

SI juillet. — Dom Pedro vient de quitter Paris pour se 
rendre de nouveau à Londres. M™^ de Loulé est ici, elle reste à 
Paris, à ce qu'on m'assure. J'irai la voir un de ces jours pour la 
faire causer. On m'a assuré que Dom Pedro n'est venu à Paris 
qu'après avoir appris l'entrée de la flotte française dans le Tage(l). 
Il a intrigué auprès de Louis-Philippe, afin d'obtenir le ren- 
versement de son frère Dom Miguel au profit de sa fille Donna 
Maria. Il a échoué dans sa négociation ; il n'a donc eu de son 
séjour de Paris que des mécomptes. 



(1) Dom Miguel qui régnait encore en Portugal ayant refusé les réparations que 
la France exigeait de lui, à la suite de dommages infligés à des Français résidant 
en Portugal, une escadre française se présenta devant Lisbonne et Dom Miguel dut 
subir les conditions auxquelles il avait voulu se dérober. 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

M""^ (le Ghastellux a dîné chez nous hier ; elle repart aujour- 
d'hui pour la campagne. C'est une femme de beaucoup d'esprit; 
je lui suis fort attaché. Elle nous a donné bien des détails sur 
les habitans de Holy-Rood, chez lesquels elle a passé quelques 
jours en mai dernier. Charles X parle de tout ce qui a eu lieu en 
France comme un homme qui n'a rien à se reprocher et qui se 
trouve justifié par ce qui arrive tous les jours ici ; mais il est 
triste et pensif. Rien n'est moins fait pour le distraire que le 
séjour du château de Holy-Rood, vaste bâtiment qui tient en 
même temps du palais et du couvent. Ce mélange d'architecture 
produit un effet très attristant, qui est encore augmenté par les 
brouillards presque continuels de ce pays. Le salon où la famille 
se réunit est sombre. Il ne peut donc faire oublier les superbes 
appartemens de Saint-Cloud, qui charment même la famille du 
roi Louis-Philippe tant gâtée par les appartemens du Palais- 
Royal et de Neuilly. Aussi est-on fort triste dans le salon de 
Holy-Rood, surtout lorsque les enfans de France n'y sont pas. 
Le Duc de Bordeaux et Mademoiselle, par leur gaité, leur esprit, 
leur gentillesse, les animent. 

Madame la Dauphine s'occupe maintenant exclusivement de 
leur éducation. Elle leur prodigue les soins les plus tendres. 
Elle a entièrement renoncé au bonheur de revoir sa chère 
France ; elle l'aime encore toujours et peut-être avec plus d'exal- 
tation. Les personnes qui se sont mal conduites envers elle, ne 
lui inspirent pas la moindre haine; leur ingratitude lui fait du 
mal, mais elle leur pardonne. Elle est comme une personne qui 
a entièrement renoncé au monde ; elle ne vit que pour Charles X 
et pour l'avenir des enfans. 

M""® la Duchesse de Berry, tout au contraire, est remplie 
d'espérances ; elle compte agir, elle veut courir toute 
espèce de chances pour reconquérir ses droits et ceux de ses 
enfans ; elle est par conséquent très montée contre ceux qui 
occupent le trône de son fils, et son ressentiment s'étend même 
jusqu'à sa tante, la reine des Français, tandis que Madame la 
Dauphine et même Charles X n'ont pas cessé d'aimer cette 
princesse et sont très fâchés lorsque les personnes de leur 
cour confondent la Reine avec les autres membres de la famille 
d'Orléans. 

Tous les seigneurs écossais sont on ne peut mieux pour les 
augustes exilés; ce sont des attentions sans fin ; ils ne manquent 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 157 

jamais une occasion pour leur témoigner tout l'intérêt qu'ils 
éprouvent pour eux. 

M""" de Chastellux, ainsi que tous les Français qui vont voir 
la famille royale, a été avertie à Londres qu'il y avait à Edim- 
bourg quantité de ces exécrables gens qui n'épient que le 
moment favorable pour assassiner le Duc de Bordeaux. 

— Je me suis empressée, me disait la comtesse, d'avertir 
les personnes de la Cour, afin de les rendre attentives. <( Ah! 
Madame, m'a-t-on répondu, c'est sans cesse qu'on nous avertit; 
nous surveillons le Prince autant que faire se peut, mais il doit 
cependant se promener; un coup de fusil ne peut-il pas nous 
l'enlever un jour? » 

3 août. — Notre diner chez le Roi a été de soixante couverts; 
il faisait une chaleur étouffante; je n'en pouvais plus avec ma 
pelisse (4). La Reine m'a dit : 

— Vous êtes véritablement en pénitence, comte Rodolphe. 
Elle avait raison ; ce fut pour moi un véritable supplice que 

ce diner, et si j'ai eu quelque dédommagement, je le dois à la 
princesse Marie, qui a repris son ancienne gaité et fraicheur. 
Le Duc d'Orléans était triste, préoccupé; le Roi aussi avait l'air 
soucieux et parlait du chagrin que lui faisait le départ du minis- 
tère de Casimir Perier. 

Casimir Perier se trouvant offensé de ce que, malgré sa dé- 
claration, il n'avait eu qu'une seule voix de majorité, a dit au 
Roi qu'il ne pouvait gouverner avec une Chambre dont il ne 
possédait pas la confiance. Mais, où prendre un autre ministre 
en ce moment? Dans quel parti se jeter? 11 parait donc décidé 
que Soult et quelques autres membres resteront au Ministère ; 
mais personne ne veut se charger ni de l'Intérieur et de la Pré- 
sidence, ni des Affaires étrangères, et cela par une raison bien 
simple, c'est qu'on ne veut pas prendre un ministère de huit 
jours; d'après les menées de la gauche, cela arriverait ainsi. 

4 août. — Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui 
qu'hier ; tout le monde refuse les portefeuilles que le Roi offre 
à tout venant. 

Ce soir, j'ai assisté à une charge qui a eu lieu contre un 

(l) Dans |les réceptions officielles, le comte Rodolphe portait le costume des 
magnats de Hongrie. 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

attroupement au Palais-Royal; on avait annoncé d'avance 
le tumulte, ce qui fait qu'on s'y est rendu pour le voir; cela 
n'était pas grand'chose, on n'a presque pas fait de résistance. 
Tout le monde a couru à toutes jambes ; les cris d'hier ont été 
encore répétés, tout cela durera encore quelques jours. 

La nouvelle importante qui vient de nous arriver en ce mo- 
ment résout non seulement la question du Ministère, mais va 
en soulever bien d'autres encore. La guerre est déclarée par la 
Hollande à la Belgique. Déjà les premières hostilités ont com- 
mencé. Le roi des Belges a demandé des secours à la France. 
Louis-Philippe les lui a accordés et a donné le commandement 
de l'armée du Nord au maréchal Gérard. Le Ministère n'est pas 
dissous et il attendra tranquillement l'adresse de la Chambre 
au Roi. 

Voilà donc le brandon de la guerre jeté. L'armée française 
se trouve forte de 50000 hommes et celle du roi de Hollande 
est de 60 000. L'armée du roi Léopold ne compte presque pour 
rien, tant elle est peu disciplinée; on craint même ici qu'il ne 
soit battu avant que l'armée française n'arrive. Elle fait cepen- 
dant diligence pour arriver à temps. Les Ducs d'Orléans et de 
Nemours sont déjà partis pour Maubeuge ; le maréchal Gérard 
va à Bruxelles pour réunir et organiser, si faire se peut, les 
troupes belges. On se flatte ici que tout sera fini en huit marches. 

En attendant, les difficultés intérieures sont aplanies comme 
d'un coup de baguette : le Ministère reste; l'adresse, au lieu 
d'être mauvaise, sera bonne; les émeutes qui devaient conti- 
nuer tous les soirs sous les croisées du Roi vont cesser; tous les 
budgets du monde seront votés, car l'affaire de la Belgique, les 
protocoles et la conférence de Londres, enfin toutes les questions 
les plus critiques pour le gouvernement sp trouvent résolues 
maintenant. Les fonds ont pourtant fléchi de 5 francs. Si cette 
guerre est terminée en huit marches, elle consolidera beaucoup 
Louis-Philippe. 

Il y a des personnes ici qui disent que le roi de Hollande a 
raison de faire la guerre en ce moment, car de cette manière 
il se met en état de traiter avec la France et les autres puis- 
sances, ce qui lui assurera une situation toujours plus favorable 
que celle dans laquelle il se trouvait et qui ne pouvait se pro- 
longer, à cause des immenses dépenses auxquelles il était 
entraîné. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 159 

Son représentant à Paris, M. Le Hon, est allé trois fois chez 
le Roi aujourd'hui ; c'est que le temps presse ; si les troupes 
n'arrivent point, son gouvernement et son roi se trouvent 
chassés de Bruxelles. L'ambassadeur de Russie, qui aurait du 
partir pour l'Angleterre, reste ; d'abord il ne pourrait s'absenter 
maintenant de Paris, et puis il n'a plus rien à craindre des 
émeutes; celle qui aurait dû avoir lieu devant son hôtel ne se 
fera pas plus que celles du Palais-Royal. Le général Fagel, mi- 
nistre de Hollande, est au désespoir de tout ce qui vient d'arri- 
ver; il trouve que son maître a été mal conseillé et que cette 
déclaration de guerre à toute l'Europe ressemblait furieuse- 
ment à un coup de tête. 

Le Duc d'Orléans a été fait général ; sa brigade est composée 
du 1" régiment de hussards appelé de Chartres et du i^"" de 
lanciers, dont le Duc de Nemours est colonel. Le commandement 
de la cavalerie légère est confié au général de Lawœstine et au 
Duc d'Orléans"; deux de ses aides de camp, les généraux de 
Marbot et Baudrand, l'ont accompagné. 

La position dans laquelle se trouve en ce moment la ville 
d'Anvers, fait pitié. Cette ville est menacée de se voir d'un mo- 
ment à l'autre incendiée, dévastée. Nous vivons dans un siècle 
où les événemens se pressent tellement qu'à peine on a le temps 
de les coucher sur le papier pour les transmettre à la postérité. 

20 août. — Les jours qui précédèrent le 4 août où nous est 
arrivée la nouvelle de la guerre entre les rois des Pays-Bas et 
de Belgique, Paris fut encore une fois le théâtre d'émeutes et 
de troubles. Casimir Perier ne voulait plus rester, voyant qu'il 
avait perdu la confiance du Roi, et le parti républicain voulait 
profiter de cette occasion pour pousser ses chefs au Ministère ; 
mais, pour y parvenir, il fallait faire peur au Roi. A cet effet, 
on rassembla de la canaille sous ses croisées ; on la fit hurler et 
beugler. Le Roi se décida à prendre Odilon Barrot pour ministre ; 
il le lui offrit même, mais celui-ci eut peur à son tour de ne pas 
pouvoir conduire cette machine et refusa. Cette circonstance mit 
le comble à l'embarras du Palais-Royal. La guerre en Belgique, 
si populaire dans le parti républicain, est venue remédier à 
tout. 

J'ai été présent à la dernière émeute ; on criait : Mort à 
Casimir Perier ; mort au Roi s^il ne change de ministère ! i^ me 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

trouvais dans une des galeries du Palais-Royal, accompagnant 
l'ambassadeur. On chargea le peuple dans les jardins du Palais 
et dans les rues environnantes. Tout à coup, un homme s'ap- 
proche de nous : 

— Messieurs, ne vous exposez pas, vous courez de grands 
dangers; nos ennemis pourraient vous reconnaître et dans ce 
moment, sur la place, l'on désarme la troupe de ligne. 

Cet avis, tout exagéré qu'il nous parût, nous fit cependant 
rebrousser chemin et nous réfugier chez un glacier du Palais, 
de la croisée duquel nous vîmes passer et repasser l'émeute 
avec son hideux attirail. 

17 septembre. — Le parti du désordre a profité de la nou- 
velle de la prise de Varsovie, comme il profite de tout pour 
troubler le repos, pour bouleverser ce qui existe ; cette fois, ce fut 
une guerre au Ministère. A toute force, on a voulu le chasser 
pour le remplacer par des républicains. L'ambassadeur de 
Russie, Pozzo, en a été quitte pour la peur; Casimir Perier et 
Sébastiani ont manqué d'être pendus et ce n'est qu'au sang-froid 
du premier qu'ils doivent leur salut. 

Le désordre une fois calmé dans les rues, grâce à quelques 
coups de baïonnette et de sabre, le démon de la discorde est 
entré dans la Chambre ; ce furent des interpellations au Minis- 
tère, des menaces, des reproches. Mauguin, fort heureusement 
pour le Ministère, se laissa emporter par sa fougue, sa violence, 
et il gâta par là la position de son parti. 

D'un autre côté, le Ministère s'est bien défendu ; les imputa- 
tions, la plupart fausses, étaient faciles à démentir. Mauguin 
n'ayant pas d'acte à produire, fut obligé de se rendre. Jamais je 
n'ai vu Paris dans une plus grande agitation ; les esprits étaient 
partagés entre le désir de l'ordre et celui de secourir les Polo- 
nais, car on pensait encore que le Roi pouvait en trouver le 
moyen; on voulait l'y contraindre et il y eut un moment où l'on 
ne croyait plus qu'il fût en sûreté à Paris. Vincennes devait le 
recevoir. 

Le danger était arrivé si vite que l'on n'avait pas même eu le 
temps de prendre les mesures nécessaires pour défendre les 
hôtels les plus exposés à la fureur delà populace, ainsi que ceux 
des ministres et de l'ambassadeur de Russie^; Le comte Pozzo 
était au moment de prendre son thé après dîner, lorsqu'un 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE, 161 

émissaire du préfet de police vint l'avertir de l'imminence du 
danger. 

— N'ayant pas la force nécessaire réunie dans ce moment, 
dit cet agent de la police, pour réprimer les mutins, le préfet de 
police invite Votre Excellence à quitter son hôtel au plus vite. 

L'ambassadeur avait beau parler du droit des gens et du 
désir qu'il avait de finir sa tasse de thé, il fallut se sauver et il 
passa chez M"^^ de Montcalm. C'est le général Sébastiani qui a 
payé tout l'écot avec la perte de ses vitrages et de la grille de 
son jardin. 

i8 septembre. — L'inquiétude et l'effervescence augmentent 
d'heure en heure ; les rues sont encombrées de monde, des 
bandes de Glubistes parcourent la ville, tout nous annonce 
quelque grand coup. Le Palais-Royal est rempli de troupes; 
Casimir Perier et Sébastiani ont eu toute la peine du monde à 
se soustraire aux assaillans en se sauvant dans un corps de 
garde de la place Vendôme. On pille les armuriers, la troupe ne 
veut point agir sans la garde nationale, et celle-ci est très irritée 
contre le ministère. On veut du sang et il en coulera. On 
arrange le château fort de Vincennes pour le cas oi^i la révolte se 
porterait sur Neuilly où la famille royale vient de se réfugier 
depuis ce matin; enfin, nous voilà encore replongés dans tous 
les troubles de l'année dernière et du mois de février de celle-ci. 
La populace a forcé les portes des théâtres et fait évacuer les 
salles ; la même chose serait arrivée aux Italiens, si l'on n'avait 
pas eu la bonne idée de faire éteindre les lustres du foyer, des 
bureaux et les lampes qui se trouvent placées devant le théâtre 
et de fermer les portes, de sorte que l'on a pu faire croire aux 
tapageurs qu'il n'y avait point de représentation; malgré cela, 
ils se sont amusés à casser les carreaux et, de là, ils sont allés 
piller les armuriers de la rue de Richelieu et briser les réver- 
bères ; plusieurs scènes dans ce genre s'y sont passées et le 
pillage aurait été complet si la force armée n'avait pas réussi 
à chasser les mutins. Notre hôtel et celui de la Russie sont 
désignés. 

W septembre. — Tout est tranquille aujourd'hui et l'on 
espère que ce sera encore pour quelque temps; je le désire; 
mais l'affaire de la Pairie nous pend encore sur la tête. On 

TOME XV. — 1913. H 



1()2 REVUE DES DEUX MONDES. 

recule autant que l'on peut cette question douteuse et critique 
pour le gouvernement ; le public le sent et de là cette inquié- 
tude, ce malaise dans tout le corps social. 

Mais, trêve à la politique et passons enfin au Palais-Royal, où 
nous venons de faire notre dernière visite. La Reine et les prin- 
cesses étaient placées comme de coutume autour de la table 
ronde, au bout de la galerie Valois, à côté de la grande chemi- 
née. Le Roi était dans le salon qui précède la galerie et nous y 
reçut. Il passa après dans la salle du Conseil, les ministres j 
étant déjà réunis. La Reine avait l'air rassuré qu'elle prend tou- 
jours lorsqu'elle croit ses ennemis vaincus. Madame Adélaïde 
était rayonnante. Cependant, ces dames étaient mises avec plus de 
soiri qu'aux jours où elles restent en famille et où la Reine ne 
reçoit que le peu de personnes qui ont la permission d'aller la 
voir tous les jours. Il y avait même quelques bougies allumées 
de plus. Madame Adélaïde, sans doute à mon air un peu étonné, 
comprit que je m'apercevais de ces petits changemens et me dit : 

— Je vois, comte Rodolphe, que vous vous apercevez de notre 
toilette un peu plus recherchée qu'à l'ordinaire ; je vais vous 
mettre sur la voie pour vous épargner la peine de vous perdre 
en conjectures. L'Empereur et Donna Maria passeront leur 
soirée ici. 

Son Altesse Royale avait à peine prononcé ces noms qu'on, 
annonça Leurs Majestés. La Reine se leva aussitôt pour aller à 
la rencontre de l'Empereur et de sa fille ; elle leur fit de pro- 
fondes révérences, puis elle embrassa la jeune Reine, la prit 
par la main, la conduisit vers nous et l'invita à se placer dans 
le fauteuil qu'elle (la reine des Français) occupe ordinairement 
et s'assit à quelques chaises de là. 

Qu'on se figure une personne très forte pour son âge avec 
des traits dans le genre de notre famille impériale, beau teint, 
beaux cheveux blonds, pas très grande, assez forte de hanches, 
belles mains, joli pied et déjà toute formée, on lui donnerait 
dix-huit ans. Réunissez tout cela sur une même personne et vous 
avez Donna Maria da Gloria. Sa démarche, chacun de ses gestes 
me rappelèrent M"'® la Duchesse de Berry. Sa timidité est 
extrême, son langage enfantin, son esprit peu développé. 

L'heure de la retraite de Mademoiselle de Reaujolais avait 
sonné ; elle avait par conséquent déjà quitté le salon, ce fut un 
grand regret pour la reine de Portugal. Mesdemoiselles d'Orléans 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 163 

et de Valois firent leur possible pour remplacer leur sœur près 
de la jeune Reine ; elles lui apportèrent les joujoux de Toto (le Duc 
de Montpensier) ; c'étaient des maisons en cartes, faites d'après 
les modèles de la maréchale Gérard, qui possède un grand talent 
dans ces sortes de constructions ; c'étaient des jeux de parquets, 
des tableaux coupés et autres. Sa Majesté de Portugal s'amusa 
d'abord à enlever une tour à un de ces palais en cartes, ce qui 
arracha un petit soupir à Mademoiselle de Valois, qui redoutait 
d'avance le chagrin que cela ferait à son frère et chercha par 
conséquent à détourner l'attention de la Reine en lui proposant 
de faire le fond d'une tapisserie. Mais Donna Maria trouva pro- 
bablement que cela ressemblait trop à une leçon d'ouvrage et 
elle préféra démolir une seconde tour du palais de Toto. 

Me trouvant appuyé sur le dossier du fauteuil de Sa Majesté 
de Portugal, Mademoiselle de Beaujolais me regarda avec un air 
qui me prouva ses regrets de voir enlever les principaux orne- 
mens du palais que son frère avait construit avec tant de peine. 
Je crus de mon devoir de sauver d'une ruine certaine les tours 
qui restaient encore au dit palais et, en prenant un jeu de par- 
quets, je représentai à Sa Majesté portugaise tout le charme de 
ce jeu. Inspiré par le regard approbateur de la princesse Marie, 
BQon discours fut si persuasif que je réussis à fixer l'attention de 
la petite reine. Elle commença par fourrer ses deux mains dans 
la boite que je tenais et en sortit quelques poignées de ces petites 
pierres colorées, non sans en jeter la grande moitié par terre et 
sur la table, cassettes, ouvrages, paniers et flambeaux en ver- 
meil, tout en fut inondé. 

— Nous allons faire, dit-elle, une étoile. 

— Votre Majesté désire-t-elle que nous lui préparions les 
couleurs? demanda Mademoiselle d'Orléans. 

La Reine témoigna son approbation par un signe de tête, et 
îîous voila tous occupés à ranger les couleurs d'après les 
nuances. Déjà deux rayons de cette étoile allaient être achevés, 
lorsque la voix de Dom Pedro se fit entendre à l'autre bout de 
la galerie : 

— Maria ! Maria ! 

La Reine, comme un enfant qui a peur, sans perdre une 
seconde, laissa là tout, se leva brusquement, fit d'énormes en- 
jambées pour passer par-dessus les genoux de notre cousine et 
de la reine des Français, car ces dames n'avaient pas eu le temps 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

nécessaire de se lever. Le Roi, qu'on avait rappelé du Conseil, 
venait de rentrer et Donna Maria devait lui faire une demande 
en faveur de quelques réfugiés portugais. Le pourpre au visage, 
les yeux baissés, elle fit une profonde révérence à Sa Majesté. 
Le Roi en fit une plus profonde encore et puis une autre et 
encore une. Cependant, la Reine, toute tremblante, récita la 
phrase qu'on lui avait apprise. Louis-Philippe, avec la galan- 
terie qu'un roi même doit à une femme et surtout si cette 
femme est une reine, accorda la demande avec beaucoup de 
grâce dans ses paroles et très peu dans son maintien. Philippe 
d'Orléans a le don de la parole autant que Charles X, mais il 
est loin de posséder cette grâce chevaleresque, ce port vraiment 
royal du Roi exilé. Dom Pedro permit à sa fille d'aller rejoindre 
les princesses. Elle nous arriva en sautillant. 

— Ah ! dit-elle, c'est fait, c'est fait, quel bonheur! 

— Oui, ma chère, lui dit la reine des Français, avec cette 
bonté qui n'est qu'à elle, c'est fait, vous l'avez très bien dit. 
Calmez-vous maintenant; il n'y a plus rien qui puisse vous 
préoccuper. 

La petite Reine profita bien de cet avis ; dès ce moment, elle 
fut tout à son affaire ; c'était une autre personne ; c'étaient des 
éclats de rire, des gaîtés, des enfantillages dignes et même au- 
dessous de son âge et qui contrastaient bien singulièrement 
avec son physique, car, comme je l'ai dit, elle a l'air d'avoir 
dix-huit ans. 

Le lendemain de notre visite, a eu lieu le dernier concert 
au Palais-Royal ; il n'a été question que de l'installation de 
la famille royale aux Tuileries ; les uns trouvent cette 
mesure indispensable et les autres la prennent comme une 
transition de la royauté libérale à l'absolutisme. Déjà on nom- 
mait des dames d'honneur, des grandes maîtresses, des cham- 
bellans, un grand maréchal du Palais, des aumôniers, etc., etc. 
Chacun distribuait ces charges lucratives ou d'honneur selon sa 
guise. 

Cependant, deux jours après, nous eûmes cercle diploma- 
tique à la Cour et aux Tuileries. Jamais ce palais ne m'a paru 
plus triste, plus inhabité, ni plus vides ces salles de gardes et 
plus déserts ces salons autrefois peuplés de chambellans, de 
maîtres de cérémonies. A peine y avait-il un domestique ou une 
hallebarde pour ouvrir les portes. Nous voilà enfin arrivés dans 



LA MLLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 165 

la salle du trône. Le tapis est changé, les tentures aussi ; plus 
<le fleurs de lis, plus d'armoiries de France nulle part, du velours 
cramoisi uni et voilà tout. Le Roi, en uniforme de garde natio- 
nal, avec ses aides de camp pour tout cortège, puis la Reine 
avec M""^ de Dolomieu, puis Madame Adélaïde avec M'"'' de 
Montjoie, puis les trois princesses avec leur gouvernante, puis 
le Duc d'Orléans avec le général Baudrandetle Duc de Nemours 
avec son gouverneur. Toute la famille était donc entassée dans 
la même pièce. Le Roi, dans son discours, eut l'air de s'excuser 
auprès du Corps diplomatique d'être venu habiter l'ancien palais 
du roi Charles X et il rappela que l'empereur d'Autriche le lui 
avait conseillé. 

Le Duc d'Orléans occupe l'appartement de M"'^ la Duchesse de 
Berry , la Reine celui de M'"^ la Dauphine, le Roi celui du Dauphin 
et Madame Adélaïde s'est réservé les chambres que M"^'' de 
Damas et les autres dames d'honneur occupaient sous Charles X 
et qui, sous l'Empire, composaient l'appartement du Roi de 
Rome ; les autres princes et princesses sont logés dans lesappar- 
temens des Enfans de France et de M"'^ de Gontaut. Le prince 
royal reçoit dans les appartemens de Charles X ; la chambre à 
coucher de ce roi a été convertie en salle de billard, son cabinet 
et sa bibliothèque servent aujourd'hui de chambres de passage, 
et la chambre à coucher de parade d'autrefois est le salon de la 
Reine où elle se tient tous les jours. Ils n'ont d'autre salle à 
manger que la galerie de Diane, ce qui fait qu'en la traversant 
le soir pour faire visite à la Reine, on a toute l'odeur du 
manger, ce qui ne laisse pas d'être fort incommode. Le Roi 
passe une partie de sa soirée dans le salon de la Reine ; le Duc 
d'Orléans s'est émancipé depuis quelque temps et se dispense 
de pareil ennui. 

La table ronde du Palais royal est placée dans un coin de la 
chambre, entre la cheminée et l'endroit où se trouvait le lit des 
rois de France. Le soleil de Louis XIV, avec la légende Nec 
phiribus impar, est resté intact. La tenture' de cette pièce est 
d'un gros vert en satin broché d'or dans des encadremens en 
bois doré et richement ciselé; le plafond en voûte est surchargé 
de dorures et d'ornemens qui nuisent aux belles peintures, la 
plupart allégoriques, en rapport avec la première destination 
de cette pièce. Le tapis fleurdelisé a disparu de cette salle 
comme des autres, et on l'a remplacé par celui que Napoléon y 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

a fait poser, avec les douze cohortes en rosace. Peu de jours après 
l'entrée de Louis-Philippe aux Tuileries, nous fûmes priés à 
dîner. Il y avait encore, avec nous autres, lady Granville, son 
mari et ses deux filles, M. et M'"° de Werther avec leur fille, le 
baron de Humboldt, M. de Schegel, le prince et la princesse de 
Castel-Cicala et sir Richard Acton, qui venait d'Italie. 

Chargé d'un message du roi de Naples pour M""® la Duchesse 
de Berry, il avait eu toute la peine du monde à trouver cette 
princesse dans la petite ville de Massa; quelqu'un enfin lui indi- 
qua la maison; il frappe à la petite porte à plusieurs reprises, 
il était nuit: on arrive enfin, la porte s'ouvre. Qu'on se figure 
son étonnement, en voyant Madame Royale elle-même devant 
lui avec un chandelier à la main. Elle l'invita à rester à dîner; 
ce dîner fut bien frugal; le marmiton, avec son bonnet sur la 
tête, en veste et tablier, fit tout le service. 

M. Acton a eu une longue conversation au sujet de M™« la 
Duchesse de Berry, avec la Reine qui le questionna sur tout. 
Pas le moindre détail ne lui échappa, tout l'intéressait. 

Après dîner, le Roi me fit l'honneur de me montrer l'appar- 
tement en détail ; il me répéta encore qu'il n'était entré aux 
Tuileries uniquement que parce que l'Empereur le lui avait 
conseillé. 

— Je me rappelle parfaitement. Sire, dis-je à Sa Majesté, le 
propos tenu par mon auguste maitre et les détails que nous en 
a donnés le général Belliard. 

— Dites-vous bien, comte Rodolphe, continua le Roi, que 
j'ai fait un grand sacrifice aux convenances en quittant mon 
beau Palais-Royal pour cet appartement si noir. Voyez toutes 
ces pièces ; il y a cependant assez de bougies et, malgré cela, 
comme elles sont sombres et tristes, puis ce petit salon de ma 
femme (en se reprenant) de la Reine, comparé avec la belle 
galerie où elle recevait au Palais-Royal; et encore si vous voyiez 
l'appartement de ma sœur! 

— Oui, comte Apponyi, dit Madame Adélaïde, le Roi a bien 
raison, je ne suis pas logée, je suis campée; j'aurais bien pu 
trouver un appartement plus convenable au Pavillon Marsan ; 
mais c'est si éloigné, et je souffre, comme vous savez, de mes 
migraines. C'eût été pour la Reine et les enfans une affaire de 
venir me voir; ici, au moins, elles peuvent descendre chez moi 
par le petit escalier tournant, chauffe comme ce salon; elles 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 16"ï 

n'ont donc besoin ni de ficiiu, ni de boa, ni de rien, ce qui fait 
qu'on viendra chez moi plus souvent et surtout avec plus de 
plaisir. 

Au dernier concert à la Cour, je me suis trouvé debout à 
côté du Roi ; le dey d'Alger se trouvait non loin de nous. 

— C'est incroyable, me dit Sa Majesté, tout ce qu'on voit de 
nos jours : voilà le dey d'Alger à la Cour du Roi de France. 

— Je viens de faire la même réflexion, Sire. 

— Peut-être, continua Sa Majesté, dira-t-il comme le doge 
de Gênes à Louis XIV : « Ce qui m'étonne le plus, c'est de m'y 
voir. » 

Je souris et me tus. Le ministre d'Argout, meilleur courti- 
san que moi, prit la parole et dit au Roi : 

— Le doge de Gènes avait raison de le dire, mais quell-e 
différence entre le siècle despote de Louis XIV et celui d'aujour- 
d'hui 1 Les étrangers voient chez nous des choses bien plus utiles 
et plus étonnantes que le château de Versailles. Je crois donc 
que le dey d'Alger n'a jamais dit et pas même pensé pareille 
chose. 

— Je l'espère, dit le Roi avec un air satisfait. 
Et l'on changea de conversation. 

Le dey d'Alger avait avec lui, outre son interprète, un 
homme grand, à larges épaules, à la figure noire, sévère et pitto- 
resque. L'interprète nous dit que c'était le Bourreau honoraire 
du dey. 

En fait de personnages curieux, il y avait encore, à ce con- 
cert, l'envoyé de Tunis, avec sa grande couverture de laine 
blanche, dans laquelle il est enveloppé de la tête aux pieds, et 
son neveu, charmant garçon de dix à douze ans avec des yeux 
noirs de toute beauté. 

J'ai passé hier, dans la matinée, chez M'"^ de Loulé (1). Elle 
me parla beaucoup de l'expédition prochaine de son frère contre 
le Portugal; elle me dit que leurs correspondans de Lisbonne 
n'avaient aucun doute sur la réussite de cette expédition. 

— En cas de succès, à quel parti s'arrêtera l'Empereur? 
demandai-je à la marquise. Sera-t-il régent, co-régent ou biyn 
prendra-t-il la couronne de s,a fille? 

(1) Fille de Jean VI roi de Portugal ; née en 1806, elle avait épousé, en 1827, le 
marquis de Loulé, fils du ministre qui avait été assassiné en 1823, lors de la révolte 
fomentée par Dom Miguel contre le Roi son père, à l'instigation de sa mère. 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Vous savez, me répondit la marquise, que mon frère, en 
montant sur le trône du Brésil dont son abdication l'a fait 
descendre, avait cédé à Dom Miguel la couronne de Portugal sous 
certaines conditions. Dom Miguel n'en a rempli aucune, ce qui 
donne le droit à l'Empereur de reprendre la couronne, si bon lui 
semble. A mon avis, je crois que c'est ce qu'il pourrait faire de 
mieux, car il serait dur pour lui d'être le lieutenant général et 
le premier ministre de sa fille, ayant tous les droits d'occuper 
le trône lui-même. 

Le marquis de Loulé, qui s'était tu tout le temps de cette 
conversation, prit la parole et, après m'avoir dit qu'il accom- 
pagnerait l'Empereur, chercha à donner une autre tournure à la 
conversation, trouvant probablement que sa femme avait parlé 
avec un peu trop d'abandon. Etant au fait de ce que je voulais 
savoir, je n'ai fait aucune tentative pour ramener l'entretien 
sur l'expédition de Dom Pedro. 

Le même soir, l'Empereur est venu nous faire visite dans 
notre loge aux Italiens; il se déchaîna contre Larocha, le nou- 
vel envoyé du Brésil qui vient d'arriver et qui n'a pas passé 
chez lui. Dom Pedro se trouve vivement piqué de ce manque 
d'égards. 

— Ce petit homme et sa suite sont tous mulâtres, nous 
dit-il; il aurait été le plus heureux des mortels si, pendant que 
j'étais au Brésil, je l'avais honoré d'un regard, et, maintenant, il 
fait le fier. 

En parlant, il frappait du pied rudement le plancher. L'Em- 
pereur est très susceptible vis-à-vis du corps diplomatique; il 
prétend qu'on vienne chez lui, qu'on lui fasse la cour à son 
jour de fête; il l'a fait insinuer aux membres du corps diplo- 
matique; les ambassadeurs et ministres des puissances parentes 
sont seuls venus. 

15 octobre. — En parlant de la soirée à laquelle assistait le 
dey d'Alger, j'ai oublié l'incident que voici. Le Roi s'aperçut 
que le dey, peu accoutumé à rester debout, ne pouvait dissimu- 
ler sa fatigue. Voyant tout ce qu'il en souffrait, le Roi et la 
Reine lui firent donner une chaise qu'il accepta avec recon- 
naissance; cependant il n'en profita pas longtemps. Le fameux 
quintetto du Turco in Italia fut recommencé. Lorsqu'on vint à 
la phrase : « Questo Turcaccio maledetto, » que Lablache dit si 



LA VILLE ET LA. COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 169 

bien, le dey comprit qu'il était question d'un Turc et en demanda 
l'explication à son interprète; celui-ci lui traduisit la phrase. 
Alors, le dey se lève et sort pour se réfugier dans l'autre pièce. 
Dom Pedro, placé à côté de lui, en riait sans se gêner le moins 
du monde. Les dames de la Cour et toutes les autres personnes 
dans la salle, usèrent de plus de ménagement. Le qidntetto 
fini, le dey reparut dans la salle. S'étant fait présenter à notre 
cousin, il lui fit demander par l'interprète des nouvelles de sa 
précieuse santé, à quoi l'ambassadeur lui fit répondre qu'il 
était fort sensible à sa politesse et que, grâce au ciel, sa santé 
jusqu'à présent ne lui donnait pas la moindre inquiétude. Le 
dey &n parut très satisfait, et son bourreau honoraire fit une 
profonde révérence à cette occasion. Il parait en avoir une 
grande habitude. 

Au moment où j'entrais dans la salle du trône, j'aperçus de 
loin la belle duchesse de Vallombrosa que je n'avais pas encore 
vue depuis son mariage, et je voulus m'approcher d'elle pour 
lui faire mes complimens. Ne voilà-t-il pas que ce grand bour- 
reau de Turc me barre le chemin de concert avec son maitre. 
Moi, ne pensant pas plus aux Turcs en ce moment qu'au Grand 
Mogol, l'aspect de tous ces turbans et poignards (le bey de 
Tunis s'y trouvant aussi avec son neveu) me fit reculer de trois 
pas au moins; ces messieurs en profitèrent pour me faire des 
révérences jusqu'à terre; j'en fis de même, en les imitant, ce 
qui fit sourire les dames qui nous entouraient. 

W octobre. — Voici le récit que j'ai entendu M. de Chateau- 
briand faire chez M""^ de Jumilhac. Il était question de son 
entrée triomphale à Paris lors des glorieuses journées. 

— Ah! quel jour que celui-là! disait-il. Savez- vous ce que 
c'est que d'être porté en triomphe par le peuple ? Je m'en 
vais vous en donner une idée. J'étais descendu de voiture, car 
on ne pouvait entrer à Paris autrement qu'à pied : on me re- 
connut; d'abord je ne fus suivi que de quelques polissons qui 
criaient de toutes leurs forces : « Vive Chateaubriand ! » Ne pou- 
vant les en empêcher, je cherchais à me dérober à ces ovations 
en passant par des rues moins populeuses; mais la foule deve- 
nait toujours plus grande derrière moi; bientôt j'en fus entouré 
ot pressé de tous les côtés. Brusquement, une tête assez mal 
peignée s'introduit entre mes jambes, deux bras vigoureux 



no REVUE DES DEUX MONDES. 

entourent mes mollets, et me voilà à califourchon sur les épaules 
d'un de mes prétendus amis. J'avais beau prier, conjurer, tout 
fut inutile ; il fallut subir toute cette belle distinction. Je fus 
porté ainsi, passant d'un dos sur un autre, car chaque fois que 
le porteur était fatigué, il se courbait, retirait sa tête d'entre 
mes jambes et un autre le remplaçait. La promenade dura des 
heures par toutes les rues de Paris et me fatigua au point que 
je demandai qu'on me laissât me reposer dans un café. On le 
fit et je me crus sauvé. Mais point du tout; on m'attendait à 
la porte et ma cavalcade improvisée recommença. Ce n'est qu'au 
déclin du jour que j'arrivai tout éreinté dans ma rue d'Enfer. Je 
vous assure, mesdames, que ce n'est point la manière de voya- 
ger la plus commode, ni la plus agréable. 

'28 novembre. — Les troubles qui ont éclaté à Lyon ont 
pris, depuis le 23, un caractère des plus alarmans. Ce n'est 
plus une simple émeute, c'est l'insurrection de la plus grande 
ville de France après Paris. Le Duc d'Orléans nous a quittés 
vendredi dernier avec le maréchal Soult pour se mettre à la 
tête de l'expédition contre les insurgés. Nous avons eu depuis 
des nouvelles de son arrivée, mais seulement par le télégraphe. 
Le maréchal veut réunir 50 000 hommes avant d'entrer dans la 
yille. Les personnes dignes de foi disent qu'il en faudrait 80 000 
pour prendre Lyon en ce moment. 

Il paraît que le gouvernement a été, quoi qu'en dise 
M. Casimir Perier, d'une imprévoyance incroyable. On l'avait 
averti d'avance que des troubles éclateraient, et cependant pour 
garder cette immense ville, il n'y avait que quinze cents hommes 
de troupes de ligne. La garde nationale, composée surtout d'arti- 
sans, ne pouvait être d'une grande utilité en cas d'émeute.: 
Jamais insurrection n'a été mieux dirigée; les organisateurs 
avaient eu soiin d'attendre que la ville fût approvisionnée pour 
l'hiver; en outre, depuis longtemps, on incitait les ouvriers à se 
soulever en les engageant à réclamer le relèvement des salaires, 
alors que déjà les chefs payaient la main-d'œuvre si cher que 
plusieurs avaient fait banqueroute et que les autres ne se soute- 
naient qu'en congédiant nombre de leurs ouvriers. 

Parmi les troupes de ligne, il y en a eu qui ne voulaient 
pas combattre; celles qui obéissaient furent bientôt cernées; 
l'arsenal a été pillé, l'Hôtel de Ville pris d'assaut. Dès ce 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 171 

moment, la ville fut au pouvoir des insurgés et, pour la leur 
reprendre, on a dû sacrifier beaucoup d'hommes. De leur côte', 
ils doivent avoir perdu immensément de monde, car on les a 
chargés à la baïonnette et mitraillés. Jamais bataille ne fut plus 
acharnée, plus sanglante; on ne connaît pas encore le nombre 
des victimes, mais on l'évalue au moins à 6 000, sans compter 
les blessés. 

Les nouvelles arrivées hier soir nous disent que les troupes 
ont été obligées d'abandonner le fort de Montessuy, construit 
depuis la révolution de Juillet pour se défendre contre une 
attaque des puissances alliées. 

Carlistes et républicains sont sur le qui-vive. Déjà on a fait 
beaucoup d'arrestations à Paris, bien que plusieurs des chefs 
aient pu s'enfuir. Toutefois, avant-hier, on a coffré Lennox 
au moment où il voulait se rendre à Lyon. Un ennemi plus 
dangereux, plus entreprenant, qui réunit du talent à son courage, 
leur a échappé; c'est le général Dubourg, républicain par convic- 
tion autant que par haine pour ce gouvernement qui l'a des- 
titué à la suite des troubles de Février. Ce général est entre 
Lyon et Marseille, dit-on, pour soulever cette dernière ville et 
achever l'alliance entre les carlistes et les républicains. S'il y 
parvient, tout le Midi et la Vendée sont en feu ; M""^ la Duchesse 
de Berry n'a qu'à débarquer à Marseille, et Bourmont est à ses 
ordres pour commander l'armée. 

30 novembre. — Les amis des Tuileries regrettent qu'on ait 
envoyé le Duc d'Orléans contre les Lyonnais. On aurait dû, 
disent-ils, le faire paraître dans cette ville comme l'ange du 
pardon. Voilà le rôle qu'il devait jouer. Le maréchal Soult 
aurait dû frapper et d'Orléans pardonner. 

Le choléra ne fait ici aucune espèce d'impression. On en 
parle comme de la grippe ou de la coqueluche. On en a tant 
parlé que c'est comme l'enfant de la fable qui criait au loup. 

Comte Rodolphe Apponyi. 



M TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE 



(1) 



La situation présente de la philosophie n'est pas sans quelque 
ressemblance avec l'état critique où elle se trouvait à l'époque 
de Socrate et de ses disciples. 

Les personnages qui occupaient alors la scène se divisaient 
en deux chœurs principaux, celui des physiciens ou « physio- 
logues, » celui des sophistes, sans compter celui des « mytho- 
logues, » partisans des croyances traditionnelles ou chercheurs 
de symboles nouveaux. Les physiologues s'absorbaient dans 
l'étude de la nature et ne connaissaient guère, pour rintei*pré- 
tation du monde, que les élémens matériels ou leurs rapports 
mathématiques. Les sophistes, déclarant que l'homme est « la 
mesure de toute chose, » battaient en brèche l'idée de « vérité, » 
pour y substituer l'utilité pratique ou la coutume sociale. — 
Aujourd'hui, le rôle des physiologues est tenu par nos savans 
positivistes, celui des sophistes, par nos pragmatistes, qui 
d'ailleurs se réclament eux-mêmes de Protagoras et déclarent 
la guerre à Platon. 

D'un côté, donc, toute réalité semble s'évanouir dans les 
phénomènes extérieurs et mécaniques; de l'autre, toute vérité 

(1) L'article que nous publions avait été destiné à la Revue des Deux Mondes, 
par M. Fouillée, qui avait commencé à le préparer peu de temps avant sa mort. II 
est extrait de \ Introduction du livre posthume : Esquisse d'une interprétation du 
monde, qui paraîtra incessamment dans la collection de la Bibliothèque de pliilo- 
sopliie contemporaine éditée par la librairie Félix Alcan. C'est dans la même col- 
lection qu'est parue tout récemment, sous le titre : la Philosophie et la Socio- 
logie d'Alfred Fouillée, une remarquable étude consacrée à la biographie et à 
l'ensemble de l'œuvre de l'éminent philosophe par son fils adoptif, M. Augustin 
Guyau, fils de l'auteur des livres bien connus : la Morale sans obligation 7ii sanc- 
tion, — llrréligioii de l'aoenir, — les Vers d'un philosophe , etc., J. M. Guyau. 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 173 

tend à se perdre dans l'utilité individuelle ou sociale; la science 
même n'a plus de valeur que relativement à nos besoins et 
dans la mesure où elle nous permet d'agir sur les choses pour 
les adapter aux fins humaines. Nietzsche, un des chorèges du 
pragmatisme contemporain, n'a pas assez de sarcasmes pour 
Platon, pour son monde réel au delà des phénomènes, pour 
son monde vrai au delà des apparences. Si la réaction anti- 
platonicienne triomphait, la haute philosophie spéculative, qui 
poursuivait le réel et le vrai, aura bientôt disparu au profit de 
la technique scientifique, morale ou sociale, qui n'atteint que 
le « commode » ou le « pratique. )> 

Heureusement, la philosophie spéculative est loin de dispa- 
raître, surtout en France, oi^i, depuis quarante ans, elle a pris 
le plus remarquable essor. 

Depuis un certain nombre d'années, chez quelques-uns, elle 
revêt une forme nouvelle ou en apparence nouvelle; elle devient 
une métaphysique d'intuition et de sentiment, superposée à la 
philosophie d'action et de pratique que soutiennent les pragma- 
tismes. Les abus d'une méthode faussement scientifique, qui 
prétendait traiter les choses morales comme les choses maté- 
rielles et qu'on a justement appelée le scientisme, ont provoqué 
l'excès contraire : le retour au sentiment immédiat comme 
vrai moyen de connaissance, non plus scientifique, mais phi- 
losophique. 

D'après les partisans de cette méthode, la tâche de la méta- 
physique future serait de substituer l'intuition et l'instinct, 
vrais révélateurs de l'absolu, aux procédés ordinaires de 
réflexion, d'observation intérieure, d'induction, d'analogie, de 
déduction, qu'on a jusqu'ici considérés comme les seuls capables 
d'établir une interprétation intelligible du monde. L'essentiel, 
en philosophie, serait de restaurer chez l'homme les facultés 
divinatrices des animaux, uniquement guidés, semble-t-il, par 
leur sagesse instinctive. Dans la philosophie première, l'intui- 
tion remplacerait ou compléterait la réflexion, la sympathie 
suppléerait à la comparaison et à l'analogie, l'instinct à l'in- 
duction et à la déduction. Tous les procédés laborieux d'analyse 
et de synthèse préconisés par. les auteurs de « Discours de la 
Méthode » ou de Regidse ad directAonem ingenii ne seraient 
qu'un exercice préliminaire, d'ailleurs utile et même indispen- 
sable, pour aboutir à la grande question : Gomment vivez-vous 



174 REVUE DES DEUX MONDES. 

la vie réelle et absolue, et comment sympathisez-vous avec les 
autres vies par le sentiment, par l'action, par la pensée? Chaque 
philosophe s'efforcerait de symboliser au moyen du langage, — 
surtout du langage imagé, — sa vie interne et profonde, indi- 
visiblement sentie et vécue, ce serait comme la musique de son. 
âme. Les autres philosophes échangeraient leurs plus intimes 
impressions avec les siennes. A la mélodie sortant du cœur et 
de l'esprit de chacun, répondraient les mélodies des autres, et 
l'ensemble finirait par produire le grand concert philosophique. 
Ce serait entre tous une suggestion réciproque d'intuitions par 
voie de « sympathie » intellectuelle, comme si les cordes d'une 
lyre, non encore accordée, à force de vibrer sous les doigts, 
arrivaient à se mettre elles-mêmes d'accord par l'éveil progres- 
sif de vibrations harmoniques. 

En face des diverses tendances de l'esprit contemporain que 
nous venons d'indiquer, nous essaierons de faire voir que la 
tâche de la philosophie actuelle est triple : 

1° Affirmer et démontrer sa pérennité en face de la science 
positive, tout en s'.alliant à cette dernière pour l'interprétation 
du monde ; 

2° Maintenir sa portée spéculative et sa valeur de vérité, en 
face des praticiens et techniciens de toute sorte qui voudraient 
la subordonner à la recherche utilitaire ou môme morale des 
fins humaines; 

3° Maintenir son caractère propre (ïinteUection du réel, 
tout en faisant leur part légitime aux suggestions du sentiment 
immédiat et intuitif, de l'instinct et de la sympathie. 

Le triple problème qui se pose ainsi à la pensée contempo- 
raine est, en quelque sorte, vital pour la philosophie et, à ce 
titre, commande toute l'attention de ceux qui s'intéressent aux 
idées sur le monde et sur la vie, de ceux qui comprennent la 
force de réalisation inhérente à ces idées. Marx a dit : Interpré- 
ter le monde n'est rien, le transformer est tout. Certes, la phi- 
losophie doit être transformatrice, créatrice d'idéaux et créatrice 
de réalités. — Mais, pour transformer le monde, ne faut-il pas 
d'abord l'interpréter dans son passé, dans son présent et surtout 
dans son avenir? Cette interprétation ne restera pas purement 
spéculative ; elle passera dans la pratique par la force efficace 
qui appartient aux idées. — Bien plus, interpréter le monde, 
c'est déjà le transformer en y ajoutant quelque chose qui n'y 



LA TACHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 175 

était pas d'abord compris : notre propre interprétation. Celle-ci 
est un microcosme qui vient se superposer au macrocosme ; par 
là, l'homme n'est plus seulement, comme le croyait Leibniz, un 
miroir de l'univers, il est un des agens de l'évolution univer- 
selle. Non moins que l'homme d'action et plus encore peut-être, 
le philosophe contribue, par ses idées, à l'histoire de l'univers. 



Est-il vrai d'abord, comme le répètent volontiers nos posi- 
tivistes et « physiologues, «que, les sciences particulières s'étant 
détachées toutes du tronc de la philosophie pour vivre d'une 
vie indépendante, l'arbre antique et vénérable perde aujourd'hui 
sa sève, se dessèche et meure? La philosophie disparaitra-t-elle 
au profit des sciences, seules qualifiées désormais pour inter- 
préter le monde et la vie ? 

Il y a tout au moins, remarquons-nous d'abord, une chose 
qui ne saurait disparaître : c'est Vidée même de la philosophie 
comme recherche de ce qu'il y a de radical et à' universel dans 
la réalité. Or cette idée exerce une action et tend à se réaliser ; 
si sa réalisation complète est impossible, sa réalisation progres- 
sive n'est pas démontrée impossible. Par cela même que la 
conception de la philosophie est un idéal, elle est aussi une 
force; elle meut l'intelligence, elle meut toute l'àme et l'em- 
pêche de se murer dans aucune science particulière, pas plus 
que l'univers n'y est muré. 

Mais la philosophie est plus qu'une idée; elle a, elle aussi, et 
aura toujours sa réalité, quelque incomplète qu'on la juge ; elle 
a sa nature spécifique et sa valeur propre, que la première tâche 
du philosophe actuel est de mettre en pleine lumière. 

La philosophie est, selon nous, le plus haut elt'ort de cette 
volonté qui fait le fond de notre être et que nous avons pro- 
posé ailleurs d'appeler la <( volonté de conscience, » par opposi- 
tion à la <( volonté de vie » de Schopenhauer et à la « volonté 
de puissance » admise par Nietzsche. En elfet, la philosophie 
est une tentative pour prendre conscience, aussi profondément 
et aussi largement qu'il est possible à l'homme, d'abord de ce 
qui constitue notre réalité propre, puis de celle des autres êtres 
et du monde entier. Elle pourrait se définir : la recherche pro- 
gressive de la conscience radicale et intégrale. 

C'est à cette conscience universelle qu'aspire déjà, mais sans 



176 REVUE DES DEUX MONDES. 

pouvoir l'atteindre en sa sphère propre, la science elle-même. 
Supposez achevée l'optique, elle ne suffira pas pour donner à un 
Saunderson, outre la connaissance parfaite de toutes les lois de 
la lumière, la conscience de la lumière, du bleu, du rouge, du 
vert et de leurs nuances. On ne peut pleinement connaître une 
sensation sans l'éprouver. La science ne peut donc être une 
connaissance complète du réel sans la conscience, parce que 
tous les élémens de la connaissance sont, en dernière analyse, 
des faits de conscience et tous les élémens de la réalité connais- 
sable des faits révélés à la conscience. Mais, dans l'avenir comme 
par le passé, la conscience ne pourra jamais être appliquée à 
l'interprétation du réel que par une étude qui domine toutes les 
sciences objectives : la philosophie. 

La science dite positive d'un objet cherche ce qui constitue, 
non pas sa réalité propre, mais seulement ses relations. La phi- 
losophie essaie et essaiera toujours de connaître l'objet lui- 
même. Si je ne vous ai jamais vu, mais qu'on m'énumère toutes 
les personnes avec lesquelles vous êtes en relation et la nature 
de vos rapports avec tout votre entourage, je ne dirai pas pour 
cela que je vous connais. C'est pourtant de cette manière que le 
chimiste, par exemple, connaît l'atome d'hydrogène, comme 
étant dans telle relation avec celui d'oxygène, avec celui de 
chlore, etc. La science, qu'on nomme positive, qu'on devrait 
appeler relative et idéale, n'est qu'une connaissance partielle de 
rapports partiels séparés de l'ensemble, qu'elle s'efforce de ra- 
mener finalement à des rapports logiques et mathématiques 
dans l'espace et dans le temps. Alors même que la science parle 
de termes, plantes, animaux, hommes, etc., elle ne désigne 
encore par là que des ensembles complexes de relations dont le 
fond reste en dehors de sa sphère. 

La philosophie, au contraire, a plus que jamais pour tâche 
de poursuivre les termes concrets entre lesquels s'établissent les 
rapports abstraits ; elle doit être essentiellement la recherche 
du réel et de l'existant ; soit qu'elle puisse, soit qu'elle ne puisse 
pas atteindre complètement son but, elle va vers lui, elle est 
mue par l'idée-force de réalité ultime, et c'est là, pour l'esprit 
humain, la plus puissante, la plus irrésistible de toutes les idées. 
Jamais on n'empêchera l'esprit de se poser cette question : 
qu'est-ce qui est réel ? 

La science positive, à notre époque, est justement fière de 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 177 

ses certitudes ; mais elle n'est certaine que parce qu'elle se con- 
tente des comme si et se suspend à des hypothèses. Tout se passe 
pour nous, dit-elle, comme si les corps s'attiraient, comme si 
les volumes des gaz étaient en raison inverse des pressions. La 
science est donc en partie artificielle et hypothétique. La philo- 
sophie, elle, se donne pour tâche de rejeter les comme si, les 
analogies, les fictions ; son idéal serait devoir face à face ce qui 
est, au moins ce qui est en nous et pour nous, ce que nous con- 
cevons comme existant en vertu de la nature de notre pensée et 
de notre conscience. Idéal impossible à atteindre entièrement, 
mais dont il est possible de se rapprocher sans cesse. 

La philosophie, qui se mêla jadis à la science, ira donc en 
se distinguant de plus en plus des sciences positives. Une pro- 
position de philosophie première, par contraste avec celles des 
sciences particulières, est une proposition qui porte soit sur 
quelque chose de simple et de fondamental pour nous dans 
notre conscience, soit sur quelque chose qui s'étend absolument 
à tout ce que nous pouvons concevoir. L'individuel indécom- 
posable et l'universel infranchissable, l'élément de la réalité et 
le tout de la réalité, le terme de notre humaine analyse et le 
terme de notre humaine synthèse, voilà les objets de la philo- 
sophie humaine. 

Sans doute, la philosophie future, pas plus que la philoso- 
phie d'autrefois, ne pourra rien saisir d'absolument primitif par 
la pensée proprement dite, qui est une réflexion sur l'existence 
en devenir continu. — Mais, si la pensée réfléchie complique 
nécessairement la vie spontanée de la conscience, ce n'est pas 
à dire pour cela qu'elle l'altère. On peut toujours, sinon penser 
le primitif lui-même, du moins s'en rapprocher et le traduire 
en idées de plus en plus voisines de ce qu'il est. Ces idées sont 
aussi des sentimens, elles sont même des actions et incitent à de 
nouvelles actions. C'est précisément parce qu'elles ont ce carac- 
tère actif qu'elles nous révèlent non pas seulement des formes 
et contours, mais le fond même de la vie et de l'existence, qui 
est action accompagnée de sentiment plus ou moins sourd. Ce 
sont donc, en ce sens, nos idées-forces les plus fondamentales, 
qui sont des ouvertures sur la réalité la plus fondamentale. 

. Par cela même que la philosophie sera toujours l'étude de 
l'être universel et individuel, elle sera aussi toujours l'étude de 
la pensée, car l'être n'est donné à lui-même que dans la pensée, 

TOME XV. — i913. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui seule le pose comme existant véritablement, qui seule pro- 
nonce à la fois le cogito et le sum. 

Quoi que nos sav^ins puissent dire, le sujet pensant restera 
toujours en dehors de toutes les sciences d'objets, qui sont les 
sciences dites positives. La philosophie aura donc toujours, 
outre un objet propre, un sujet propre ; la pensée dans son rap- 
port avec ïa réalité, rapport qui est précisément la conscience 
ou plutôt la volonté de conscience universelle . 

En parlant de la pensée, nous prenons ce mot, comme le fit 
Descartes, au sens le plus large, qui embrasse la conscience 
entière ; sensations, sentimens, tendances, appétitions, non 
moins que jugemens, raisonnemens et idées. Il y a de la pensée 
dans tous les faits ou actes de conscience, parce qu'aucun d'eux 
ne peut se saisir lui-même et devenir conscient que par un acte 
de discernement qui est déjà la pensée en germe, le sujet sai- 
sissant un objet ; de plus, aucun d'eux ne peut être posé comme 
réel ai affirmé comme vrai que par la pensée. Nous n'admettons 
nullement la séparation classique des « facultés : » intelligence, 
sensibilité, volonté. Pas de pensée sans quelque sentiment et 
sans quelque vouloir ; pas de sentiment ni de vouloir sans 
quelque pensée ; l'intellectuel, le sensitif et le volitif sont tou- 
jours inextricablement mêlés. L'œuvre de la p.sychologie con- 
temporaine est de retrouver en tout état ou acte intérieur le 
même « processus » à triple aspect, que nous avons nommé 
(( le processus appétjtif : » sensation, émotion, appétition. 

Ainsi conçue, la psychologie sera essentiellement philoso- 
phique, puisqu'elle partira toujours du réel concret, conscient 
ou subconscient, et aboutira toujours au réel concret, devenu 
de plus en plus conscient pour la pensée. Son travail propre- 
ment scientifique ne consistera jamais que dans l'établissement 
de simples rapports internes et de lois internes, comme celles 
de l'association des idées, comme aussi de rapports entre ces 
lois internes et les lois externes, entre le mental et le physique ; 
mais ce qu'il y aura toujours de profondément philosophique 
dans la psychologie, c'est le point de vue de la conscience de 
soi : nous nous y plaçons nécessairement pour nous voir vivre 
de la vie qui se sent et se pense elle-même, seule vie réelle et 
complète d'après laquelle nous pouvons interpréter toute autre 
vie. 

A la différence de la psychologie pure, la philosophie ne 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 171) 

doit pas rester confinée dans l'étude du moi, elle doit être, selon 
nous, une psychologie étendue à l'univers. A la différence de la 
science positive, elle ne se borne pas à considérer les différens 
êtres du dehors et à les interpréter dans ce qui n'est pas eux ; 
elle cherche à s'unir par la pensée avec l'être de tous les êtres, 
à nous faire prendre conscience d'eux et, conséquemment, à 
reproduire en nous par induction, par analogie, par représen- 
tation concrète, leur vie intérieure. La science se contente, dans 
le grand bal masqué de l'univers, de noter du dehors les cos- 
tumes et de dénombrer les figures de danse ; la philosophie 
s'efforce de lever les masques, d'atteindre les visages et surtout 
les cœurs. Elle prend, pour ainsi dire, la place de tous les autres 
êtres, hommes, animaux, plantes, minéraux, et cherche à péné- 
trer leur existence immanente, leur développement interne; elle 
est, encore un coup, la psyciiologie universelle. 



Nous venons de comparer l'interprétation philosophique et 
l'interprétation scientifique par rapport aux deux grands points 
de vue de Vêtre et de [dépensée; comparons-les maintenant par 
rapport aux grandes 'idées de la quantité, de la qualité, de la 
causalité et de la finalité; nous verrons s'accuser encore le 
contraste. 

La quantité, avec son expression spatiale ou numérique, est 
l'objet propre de la science positive, qui s'efforce de tout rame- 
ner aux lois de la quantité dans l'espace et dans le temps. La 
philosophie ne s'occupe de la quantité que pour rechercher 
l'origine et la valeur de cette idée, que pour se demander si elle 
est applicable à toutes choses ou si elle doit être restreinte aux 
choses matérielles. 

Nous avons toujours, pour notre part, conçu la qualité 
comme essentiellement « psychique, » On parle bien de qua- 
lités physiques, comme la chaleur ou la lumière ; mais ce qu'il y 
a de qualitatif dans la chaleur, ce qui, à ce 'point de vue, la 
distingue de la lumière, c'est la sensation qu'elle nous fait 
éprouver. Supprimez nos sensations, qui ne sont pas des objets 
de la physique, il ne reste plus que des mouvemens auxquels, 
pour les distinguer et les classer, nous donnons les noms sub- 
jectifs de chaleur, lumière, son, etc. Dans la couleur rouge, 
qu'est-ce que la science positive considère? Ce n'est nullemeni. 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

la qualité sensible du rouge, ce n'est nullement ce que nous 
éprouvons et sentons en présence d'une rose vermeille ; c'est 
l** le rapport physiologique entre notre impression et ses objets; 
2° les rapports physiques des objets entre eux. Et, par objet, le 
physicien n'entend toujours que des ensembles de relations, 
isolées des autres pour notre organisme et acquérant ainsi une 
certaine indépendance objective. 

Il s'ensuit que la qualité, comme telle, échappe à la science 
positive ; celle-ci roule sur ce que Stuart JVlill appelle des faits de 
« séquence » et sur des quantités ; elle ne se sert ou ne devrait 
jamais se servir des qualités que provisoirement, comme sym- 
bole de rapports non encore analysés et de quantités non encore 
calculées. 

Le philosophe, au contraire, s'installe dans le monde des 
qualités, soit réelles, soit idéales. Pour lui, la qualité est la 
manifestation propre de l'existence; l'être sans qualités est égal 
au non-être. Le philosophe ramène la quantité elle-même à 
une espèce de qualité, la plus pauvre de toutes. Aussi est-ce par 
les qualités essentielles qu'il définit l'être, de manière à carac- 
tériser ainsi ce qu'il a d'individuel, tout en dégageant les quali- 
tés communes qui le rattachent aux autres êtres. 

Il est à remarquer que la qualité n'est jamais immobile et, 
pour parler le langage d'Auguste Comte, « statique. » Elle est 
toujours « dynamique » et en voie de changement. L'être, 
avide de la variété et de l'accroissement, a une tendance perpé- 
tuelle à passer d'un certain mode de qualité à un autre, et d'une 
conscience plus pauvre à une conscience plus riche ; c'est cette 
tendance interne, cette volonté de conscience, qui est le vrai 
principe de l'évolution. Elle est « l'évolution en train de s'ac- 
complir » par contraste avec « l'évolution accomplie » et toute 
faite, que la science positive étudie. Son étude n'est donc plus 
du domaine de la science positive, qui ne considère que les 
résultats; seule, la philosophie étudie le mouvement interne de 
l'évolution et montre que, en dernière analyse, ce mouvement 
est de nature psychique. Il est l'inquiétude de l'être qui s'agite 
en vue du mieux, qui aspire à la conscience croissante et plus 
pleine. La seule évolution véritable, celle qui est entrain de se 
faire et non toute faite, ne se constate que dans l'existence 
consciente. 

De la considération du changement évolutif, passons mainte- 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 181 

nant à la considération de l'activité qui l'explique. Nous abor- 
derons ainsi une catégorie nouvelle et importante : celle de la 
causalité. La science positive s'en tient aux lois extérieures et 
superficielles du changement, c'est-à-dire : 1" aux formules 
purement quantitatives (mathématiques et mécaniques); 2" aux 
formules purement empiriques de « concomitance » ou de 
« séquence (( dans l'espace et dans le temps. Non seulement la 
science ne cherche pas une source première d'où descendrait le 
torrent des phénomènes, mais, dans ce torrent même, elle se 
borne à constater l'ordre selon lequel les flots coulent, puis à 
soumettre au calcul la régularité qui se cache sous les sinuo- 
sités du cours. 

Pour cela, la science n'a à sa disposition que deux données: 
la masse des élémens et la nature de leurs moiivemens. Or, elle 
ne pourra jamais tirer de là une explication vraiment causale. 
En effet, la masse scientifiquement considérée n'est encore elle- 
même qu'une formule de mouvemens possibles, en résistance à 
d'autres mouvemens possibles; les <( élémens » matériels ne sont 
que des arrêts provisoires dans la régression à l'infini, et on les 
formule géométriquement pour en faire des atomes jusqu'à 
nouvel ordre indivisibles; enfin la nature des mouvemens ne 
consiste qu'en leur vitesse, en leur direction, en leur composi- 
tion, toutes choses d'ordre spatial et temporel qui se traduisent 
encore en pures formules. 

Même dans l'ordre biologique, le savant ne peut, pour ainsi 
dire, que tâter le pouls à la réalité vivante, compter les batte- 
mens, en mesurer l'intensité et le rythme, exprimer le tout par 
un graphique ; mais il n'a pas à rechercher la force cachée qui 
anime l'organisme ; il n'essaie pas de saisir la vie dans sa cau- 
salité mystérieuse. 

Le philosophe, lui, à ses risques et périls, doit se poser le 
grand problème de la production et de l'activité vraiment cau- 
sale. Au delà du monde vulgaire des appai-ences sensibles, au 
delà du monde scientifique des lois abstraites, le philosophe a 
pour tâche de pénétrer et d'interpréter un troisième monde, le 
seul véritable, celui des activités réelles. Or, ces activités, il ne 
pourra jamais se les représenter que par analogie avec l'unique 
espèce de causalité que nous puissions prendre comme en 
flagrant délit d'action, à savoir la nôtre, qui se révèle à soi 
dans la volonté inhérente à notre être. C'est là que le réel pal- 



182 REVUE DES DEUX MONDES.; 

pite en nous et pour nous ; c'est là qu'il devient nous-même. 

Dès lors, en présence de tous les autres êtres, nous n'avons 
que deux partis possibles : ou les laisser à l'état d'X absolument 
indéterminés, ou bien, miitàtis muiaiidis, les figurer comme 
d'autres nous-mêmes h des degrés très divers et projeter en eux 
quelque activité plus ou moins analogue à celle dont nous avons 
le sentiment quand nous avons conscience d'agir au lieu de 
pâtir, de vouloir et de désirer au lieu de sentir. Après tout, nous 
sommes dans le monde et le monde est partiellement en nous; 
sans s'égaler au tout, la partie peut donc interpréter Ife tout 
d'après ce qui se passe en elle-même ; sans méconnaître le ca- 
ractère fragmentaire de cette interprétation psychique, le philo- 
sophe peut la confronter avec le témoignage de l'expérience 
externe et scientifique. 

L'ancienne métaphysique, ou ontologie, se flattait de saisir, 
sous le nom de substance, quelque chose qui serait différent à la 
fois des phénomènes extérieurs et de la conscience intérieure. 
Kant a montré la vanité de l'entreprise ; mais il ne s'ensuit nul- 
lement que toute idée de réalité substantielle soit vaine. Ce 
qu'on doit chercher et ce qu'on peut atteindre, c'est la conscience 
de l'être en nous et, par analogie, dans les autres êtres ; c'est 
donc la réalité substantielle prise en flagrant délit au plus pro- 
fond de notre conscience et non en dehors de toute conscience 
ou de toute action. Cause et substance ne font qu'un. 

En même temps que l'idée de cause, nous avons aussi celle 
de fin, qui n'a pas moins d'action sur notre pensée. Nous pui- 
sons encore cette idée, comme celle de cause, dans notre volonté 
même, dans l'insatiable appétition qui fait le fond de notre vie. 
En nous, le mouvement évolutif ne se relie pas seulement au 
passé par ses causes; il est, par sa direction, en marche vers 
l'avenir; il n'est pas seulement une « poussée » par derrière; il 
est une aspiration en avant. Cette aspiration essentielle à l'exis- 
tence, et sans laquelle elle retomberait aussitôt dans le néant 
comme l'éclair dans la nuit, peut prendre deux formes princi- 
pales. Dans la première, l'être n'a pas conscience de la fin qu'il 
poursuit avec une spontanéité sans retour sur soi; il agit sans 
voir et sans savoir où il va. Dans la seconde forme, au contraire 
l'être se représente une fin à l'avance et la poursuit avec réflexion, 
les yeux ouverts. Il est abusif de réserver le nom de finalité à 
ce second mode, qui n'est que le mode intellectuel; l'autre, tout 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 183 

sensitif et appétitif, n'en est pas moins déjà la finalité à son 
début. Il est faux de dire : ignoti nulla cupido, puisque l'être 
aspire d'abord sans connaître l'objet de son aspiration. 

Quelle est la nature, quel est le but dernier de la finalité 
interne et immanente, du désir inassouvi qui meut l'être? Voilà 
un nouvel objet de la philosophie, pour laquelle la recherche 
des fins est étroitement liée à la recherche des causes. Cet objet 
est plus que jamais en dehors des sciences positives. La philo- 
sophie seule est une recherche des fins immanentes, de l'idéal 
pressenti ou prévu qui se réalise lui-même en se concevant et en 
se désirant. En d'autres termes, pour parler la langue que nos 
contemporains affectionnent, la philosophie est la recherche 
des plus hautes valeurs, — Platon eût dit : des idéaux les plus 
élevés que puissent poursuivre la pensée et le désir. 

En même temps qu'une psychologie amplifiée et généralisée, 
la philosophie est une sociologie à portée universelle. Il se 
produit, chez les êtres en société, des phénomènes originaux 
que la simple psychologie n'eût pas fait prévoir, pas plus que 
la physique ne fait prévoir la chirnie. Les rapports sociaux étant 
les plus élevés de tous et se retrouvant dans les diverses mani- 
festations de la vie, depuis les sociétés animales jusqu'aux so- 
ciétés humaines, leur étude peut jeter un jour nouveau sur les 
lois mêmes de l'évolution universelle. C'est ici qu'il faut dire 
avec Comte : l'inférieur se comprend par le supérieur. 

Pour résumer tout ce qui précède, la philosophie doit être 
désormais conçue, selon nous, comme la volonté de la con- 
science s'efforçant de saisir par la pensée l'être réel, dans son 
individualité et son universalité , avec ses qualités essentielles, 
son changement évolutif, sa causalité active et sa finalité tout 
interne. Or, réalité, qualité, changement, causalité, finalité, 
tout cela ne saurait être appréhendé comme existant que dans 
la conscience, et affirmé comme vrai que par l'acte de la pensée. 
Si l'on admet ces diverses propositions, — et elles sont incontes- 
tables, — on admet que la philosophie aura toujours un objet 
différent de celui des sciences positives. La conception scienti- 
fique de la nature appellera donc toujours, comme nécessaire 
complément, une interprétation philosophique de l'univers, 
qu'elle ne saurait jamais remplacer. 

Quant à la question de savoir jusqu'à quel point la philo- 
sophie pourra ou ne pourra pas atteindre son but propre, cette 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

question fait elle-même partie de la philosophie. Ce qui est dès 
à présent certain, c'est que l'homme a F idée de la philosophie 
comme effort de son esprit tout entier, — pensée, sentiment, 
volonté, — pour se mettre consciemment en harmonie avec la 
totalité du réel. La question du connaître est pour elle insépa- 
rable de la question de l'être, mais cette dernière, en définitive, 
sera toujours la principale. Cette conception de la philosophie 
réconcilie toutes les autres; mais elle fait plus, elle en montre le 
lien et en découvre l'unité dans le moteur le plus profond de notre 
être, et, par extension, de tout être : volonté de conscience. 

Pour rendre le monde aussi intelligible et aussi un qu'il est 
possible, il faut trouver un type d'existence universelle qui en 
fournisse, pour ainsi dire, l'unité décomposition. Ce type d'exis- 
tence doit-il être cherché dans la conscience ou au dehors? 
Voilà le problème. 

Mais d'abord, nous ne connaissons directement que ce qui 
est dans la conscience; ce que nous disons être au dehors n'est 
conçu que médiatement. 

En second lieu, le dehors n'est conçu que par une répéti- 
tion ou une diminution de notre conscience. Par une répétition 
et duplication, s'il s'agit des autres sujets conscieas que nous 
nous représentons à notre image. Par une diminution, s'il s'agit 
des êtres dits matériels, que nous concevons en les dépouillant 
d'un certain nombre des attributs de notre existence consciente; 
nous appauvrissons notre conscience, nous la réduisons à ce 
qu'elle oiîre de plus élémentaire : activité et passivité. De cette 
façon, nous concevons des forces extérieures qui ne seraient que 
des sources de résistance ou de mouvement, et nous répandons 
dans l'espace ces résidus de nos sensations visuelles ou tactiles, 
sous le nom de corps. 

Selon Nietzsche, nous lisons le monde extérieur dans notre 
conscience comme le sourd-muet lit sur les lèvres les mots 
qu'il n'entend pas directement. Selon nous, au contraire, c'est 
quand nous regardons le monde extérieur que nous lisons sur 
les lèvres de la nature des mouvemens dont le sens intérieur 
nous échappe; en nous seulement, au fond de notre conscience, 
retentit en écho la musique des sphères. Choisissez un type 
d'existence non conscient, non réductible à des états quelconques 
de la vie consciente, qu'arrivera-t-il ? La conscience, avec son 
caractère absolument spécifique et sui generis, demeurera 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 185 

réfractaire et irréductible au type que vous aurez choisi. Dès 
lors, au lieu d'unité, vous aurez une dualité entièrement inex- 
pliquée et inexplicable. Le problème de l'existence restera sans 
solution. Vous direz : il y a la. matière et il y a la conscience, 
sans pouvoir ramener la conscience à la matière, et sans essayer 
de ramener la matière au type de l'existence consciente. C'est là 
une solution évasive, un refus de solution. 

Nous n'avons sans doute pas le droit, dans notre représen- 
tation de l'univers, de substituer purement et simplement la 
partie au tout ; mais il faut, néanmoins, que nous nous repré- 
sentions incomplètement le tout d'après les parties que nous 
en connaissons. Alors se pose le problème : Quelle partie faut-il 
prendre de préférence comme spécimen ? Est-ce la plus pauvre 
en élémens ou la plus riche? Là où il y a une plus grande 
variété réduite à une plus grande unité, avons-nous plus de 
chance d'entrevoir le secret du tout? L'homme, par exemple, 
est-il un meilleur fragment de miroir pour l'univers qu'un des 
grains de poussière qui flottent dans l'air ambiant? La vie 
consciente de l'homme a-t-elle chance d'envelopper un plus 
grand nombre des élémens du tout que l'existence pauvre et 
monotone du minéral? Sont-ce les élémens figurables dans 
l'espace, auxquels aboutit par l'analyse la science humaine, qui 
constituent la réalité vraie, ou sont-ce les touts concrets, agis- 
sans et vivans, que nous appréhendons dans notre conscience? 
Par exemple, ce qui est réel, est-ce de soufïrir et de pleurer sur 
la mort d'un être chéri, d'avoir la conscience remplie de l'image 
aimée, de tous les souvenirs qu'elle éveille et, en même temps, 
d'être privé, à jamais de la voir et d'entendre sa voix? Est-ce 
de se sentir mutilé, appauvri, souffrant, malheureux? Est-ce 
tout cela qui est réel, ou est-ce le tourbillonnement de corpus- 
cules insensibles dans lesquels le scalpel de l'entendement ana- 
tomise notre cerveau, nos organes, le monde même qui nous 
entoure? Thatis the question. Où est l'apparence, où est la réa- 
lité? Pour nous, nous disons : Je souffre, donc ma souffrance 
est réelle, donc je suis réel en tant que souffrant; c'est ma 
conscience de souffrir qui, dans ce cas particulier, me révèle la 
réalité en la constituant pour sa part et en se révélant ainsi 
comme réelle. C'est donc dans la conscience qu'il faut descendre 
pour trouver ce qui est. 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 



Outre les partisans exclusifs de la science, la pliilosophie 
actuelle trouve devant elle les partisans exclusifs de la pratique^ 
qui, en ces derniers temps, se sont intitulés pragmatistes. La 
méthode, selon eux, consisterait à interpréter le monde, non 
pas d'après les élémens de réalité que nous trouvons en nous 
et d'après les lois que la science découvre au dehors de nous, 
mais d'après nos sentimens et nos besoins, d'après les nécessités 
de notre action. 

Le pragmatisme contemporain est une extension utilitaire 
de la méthode morale des postulats, que Kant avait appliquée à 
la métaphysique. Kant, pour introduira en philosophie sa mé- 
thode morale, avait une raison importante et digne d'examen; 
il considérait la moralité comme un mode d'action supra-sen- 
sible et le devoir comme la loi d'un monde également supra- 
sensible ; cette loi lui paraissait donc donnée à l'homme d'une 
manière certaine au milieu même de la vie sensible, et elle 
pouvait communiquer sa certitude aux postulats de la liberté, 
de la divinité et de l'immortalité. Mais ce n'est pas ainsi que, 
de nos jours, les pragmatistes procèdent. Ils professent, avec 
William James, un empirisme absolu, auquel la loi morale 
n'échappe pas plus que tout le reste. Dès lors, la moralité n'est 
plus qu'un besoin supérieur de notre activité dans le monde de 
l'expérience, une condition de vie personnelle ou sociale, d'uti- 
lité pour l'individu ou pour la collectivité. La vie future elle- 
même n'est que notre vie empirique et temporelle prolongée au 
delà de la tombe; elle peut devenir certaine du jour au lende- 
main, d'une manière tout empirique, par la découverte de com- 
munication avec les spiritistes, avec les morts, soit par l'inter- 
médiaire des médiums, des tables tournantes, de l'écriture 
automatique, soit par la télépathie ou par les apparitions 
d'esprits, etc. La méthode morale n'a donc plus, pour le prag- 
matiste empiriste, le caractère rationnel et impératif « catégo- 
rique et apodictique » qu'elle avait chez Kant; elle se perd au 
sein d'une méthode plus vaste, celle qui affirme pour les besoins 
de l'action en général (non pas seulement de l'action morale i. 
C'est la méthode utilitaire, chère aux Anglo-Saxons . 

Dans l'application de cette méthode, jamais on n'a vu s'éle- 
ver un édifice de paradoxes comme ceux que le pragmatisme 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE, 187 

contemporain a entassés les uns sur les autres; mais, selon 
nous, ce n'est pas avec cette tour de Babel qu'on escaladera le 
firmament philosophique. L'école pragmatiste, comme l'école 
nietzschéenne, semble vouloir, à l'inverse du Discours de la 
Méthode, proposer à la philosophie actuelle des « canons de 
logique » à rebours : 1° N'admettre pour recevables, en méta- 
physique, en morale et en religion, que les idées obscures, indis- 
tinctes et inévidentes ; 2° ne rien définir avec précision, ne rien 
analyser avec rigueur, la réalité étant un « flux » indéfini et 
indéfinissable [fliixiis, stream), l'analyse, un jeu subjectif de 
<( concepts ; » 3" ne pas établir de liens trop rigoureux et ration- 
nels entre les idées, tout lien, surtout logique, étant factice; se 
dispenser ainsi de preuves en règles, la preuve n'étant qu'un 
(( discours; » 4" ne faire ni divisions, ni classifications exactes, 
ni dénombremens complets, la division étant un artifice, la 
classification une discontinuité fictive au sein du réel continu. 
De là une philosophie fluente, fuyante, insaisissable et incom- 
municable, mais purgée, et pour cause, de 1'» intellectualisme » 
comme de l'intelligibilité. C'est le u je ne sais quoi » qui s'éva- 
nouit entre les mains dès qu'on veut le saisir. 

Si pourtant on essaie de démêler, dans l'amas des sophismes 
pragmatistes, ceux qui sont dominateurs et commandent tout le 
reste, on pourra mettre à part les cinq suivans, sur la valeur 
des idées, la nature de la vérité, son critérium, la méthode pour 
la découvrir, et le degré de certitude qui y répond. 

1° Nos idées produisent toujours des effets q^ui peuvent deve- 
nir pour nous des fins, donc nos idées sont uniquement valables 
pour nos fins. 

2° La vérité nous est utile comme moyen, donc elle n'est, en 
sa nature intime, que finalité, non rationalité. 

3° Nous jouissons de la vérité, donc le critérium ultime du 
vrai est une jouissance, une satisfaction de besoin. 

4** Toute méthode fait appel à V expérience et à la vérification 
objectives ; donc toute méthode est une poursuite de fins sub- 
jectives posées par la volonté. 

^'^ Towie certitude théorique peut devenir pratique; donc le 
rapport de principe à conséquence n'est encore qu'un rapport 
de moyen h. fin. — Tels sont les principaux paradoxes qui sont 
constitutifs du pragmatisme, et où chaque conclusion déborde 
manifestement ses prémisses. 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

Que nos idées produisent toujours des efïets, qui peuvent 
ensuite devenir pour nous des fins, que nous soyons toujours 
actifs dans la connaissance, c'est ce que nous avons soutenu 
nous-mème bien avant les pragmatistes ; mais il n'en résulte 
nullement que toute la valeur de nos idées et de nos connais- 
sances, surtout en philosophie, consiste dans les résultats qu'elles 
produisent, et non dans leur concordance intrinsèque avec les 
choses elles-mêmes, révélées à nous par l'expérience. 

(( A la recherche des causes, disent les pragmatistes, la phi- 
losophie actuelle doit substituer la mesure des valeurs et les 
mesurer à l'efficacité des buts. » Autrement dit, les causes expli- 
catives seront remplacées par les causes finales, et encore celles- 
ci seront-elles mesurées à nos buts humains, à nos valeurs 
humaines. Poussez à bout cet abandon de toute vraie science, 
comme de toute vraie philosophie, vous aboutirez à dire, avec 
Bernardin de Saint-Pierre, que les rochers des rivages ont été 
créés noirs pour avertir de loin les matelots en détresse, que le 
melon a été créé avec des tranches pour être mangé en famille. 
Voilà la recherche des « valeurs humaines. » Bernardin de Saint- 
Pierre était un pragmatiste avant l'heure. 

(c Qu'est-ce que la vérité ? » demandent les pragmatistes avec 
Ponce-Pilate. Et ils répondent avec Protagoras, que connaissait 
sans doute Pilate : Rien n'est vrai en soi, quoi qu'en puisse dire 
Platon, mais nous affirmons telles et telles choses comme vraies 
« parce que nous en avons besoin pour agir. » Toute affirma- 
tion est « un postulat en vue de l'action. » Est vraie, selon 
William James, la proposition telle que (( l'affirmation de son 
objet est utile et efficace pour nos fins. » Ainsi la vérité se trouve 
déplacée ; des objets et de leurs rapports, elle passe au sujet sen- 
tant et au rapport des objets avec le sujet pris pour but; c'est là, 
purement et simplement, nier toute vérité objective et ramener 
le vrai à l'utile, au praticable, au pratique. Du même coup, 
c'est nier la philosophie. En effet, celle-ci n'a pas seulement pour 
objet la recherche de la réalité telle que nous la pouvons appré- 
hender par toutes les puissances dont nous disposons ; elle a 
aussi et aura toujours pour objet, comme le crurent les Platon 
et les Malebranche, la « recherche de la vérité. » Le vrai, c'est le 
réel même en tant que posé et affirmé par une intelligence 
comme objet possible pour toute intelligence, comme quelque 
chose qui non seulement existe ou devient, mais qui, même 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 189' 

passé, conserve éternellement ce caractère d'avoir existé, et ne 
peut plus en être dépouillé par aucune puissance humaine ou 
surhumaine. Affirmer un fait, n'eùt-il que la durée d'un instant, 
c'est l'élever à la dignité de quelque chose qui, d'une certaine 
manière, existe à jamais pour toute intelligence. Ainsi la pensée,. 
en déclarant le réel universellement affirmable, éternise le fait 
qui passe et change l'éclair disparu en un jour sans fin. 

L'objectivité plus ({u humaine du vrai n'empêche pas la 
découverte du vrai d'être un résultat de tout l'effort humain. 
On a dit excellemment, à propos de William James, que, pour 
la théorie courante, la vérité est une découverte, pour le prag- 
matisme, une invention. Mais par là, selon nous, on ne fait 
que mettre en évidence la confusion pragmatiste de la vérité 
avec la connaissance. C'est de la connaissance qu'on a toujours 
dit qu'elle est une découverte, quand elle est vraie, c'est-à-dire 
en concordance active avec le réel. Ce n'est pas à dire que la 
connaissance, par un autre coté, ne soit pas inve?itio?i, en ce 
sens qu'elle est un efl'ort de l'intelligence poiir reconstruire le 
réel dans l'esprit, pour inventer des hypothèses qui soient en 
une concordance plus ou moins approximative avec le réel, qui 
nous le fassent toucher dans la mesure où elles expriment des 
rapports réels. Toute découverte non fortuite présuppose une 
invention : toute idée est active et est un produit d'activité. Mais 
toute invention n'a de valeur que si elle aboutit à une découverte. 

Nous ne saurions donc accepter l'antithèse établie par le 
pragmatisme entre découvrir et inventer. Une pure invention 
est chimérique ; une pure découverte, qui serait absolument 
passive, est impossible dans le domaine de la science. L'Amé- 
rique a pu être d'abord une invention de Colomb, mais elle est 
ensuite devenue une découverte ; il faut convenir que, même 
avant Colomb et son invention, il était vrai qu'elle existait. La 
vérité de la mort de Socrate n'est pas une invention; la vérité 
de notre mort future n'est pas une invention et, quoique cette 
vérité ne soit pas logée d'avance dans « une cachette » où jious 
la découvririons en mourant, il n'en est pas moins vrai, dès 
maintenant, c'est-à-dire affirmable et intelligible pour toute 
intelligence, que la mort arrivera pour nous, comme pour tous. 

Les pragmatistes reprochent à la philosophie qui les a pré- 
cédés de poursuivre des vérités qui regardent en arrière, au lieu 
de vérités qui regardent en avant et portent sur ce qui .se?'a. 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

Mais la vérité regarde à la fois en arrière, en avant, de toutes 
parts dans l'espace et dans le temps, parce qu'elle est indépen- 
dante des lieux et des momens. Même pour la vie future, qui est 
« en avant, » les conditions de cette vie sont préexistantes; sinon, 
elle n'aura pas lieu. Si ces conditions n'existent pas, dès main- 
tenant et aussi en arrière, William James aura eu beau, dans 
une pensée généreuse, promettre à ses amis de leur envoyer 
des messages après sa mort ; les messages ne viendront pas : 
r « invention » des spirites ne sera pas devenue une « découverte. » 

Nous ne voulons pas de vos vérités toutes faites, répètent les 
pragmatistes. — Que vous les vouliez ou non, elles s'imposent à 
vous et à tous. C'est une vérité toute faite que vous existez; 
c'est une vérité toute faite que vous n'existiez pas il y a cent ans 
et que vous n'existerez plus dans cent ans ; c'est une vérité 
tonte faite que vous ne pouvez pas à la fois, sans contradiction, 
être et ne pas être et que, quand vous cesserez de vivre, votre 
mort aura des causes qui, dès maintenant, commencent à agir 
au sein de votre organisme. Et, quand vous serez mort, il demeu- 
rera vrai que vous avez vécu et cessé de vivre. Nulle omnipo- 
tence ne pourrait anéantir cette vérité du fait qui survit au fait 
lui-même et le consacre en le perpétuant pour toute intelli- 
gence. Bref, quand on dit : qu'il n'y a point et ne doit point y 
avoir pour la philosophie actuelle de « vérités toutes faites, » on 
abuse de l'ambiguïté, chère au pragmatisme : les vérités ne 
sont pas toutes faites dans nos intelligences, si vous entendez 
par vérités les rapports exacts qui se produisent entre notre 
intelligence même et les choses, c'eet-à-dire, au fond nos con- 
naissances; mais, si vous entendez par vérités les rapports intel- 
ligibles qui sont immanens aux réalités mêmes et affirmables 
pour toute pensée, n'y eùt-il de fait aucune pensée pour les 
affirmer, on peut dire alors que les vérités sont toutes faites ou 
préformées avec les réalités mêmes et dans les réalités. 

Profitant de ce que l'homme ne peut pas, ne doit pas s'éli- 
miner lui-même entièrement du monde dont il est partie et 
qu'il interprète, le pragmatisme conclut de là que ce qui doit 
être désormais la mesure de nos idées sur le monde, sur la réa- 
lité et sur la vérité, ce sont nos besoins et nos fins, comme si 
nous n'avions pas une autre mesure, celle-là objective : la pensée, 
aidée de la sensation qui la confirme et lui donne le caractère 
ai' expérience. Les pragmatistes ont beau parler sans cesse de 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 191 

l'expérience, ils la méprisent sans cesse, puisque, au lieu de l'in- 
terroger, ils interrogent nos désirs intérieurs. 

Sans doute la philosophie première n'a pas, comme la science 
positive, la ressource de vérification expérimentale, mais ce 
n'est pas à dire que le choix des idées philosophiques doive être 
uniquement réglé par nos besoins ou désirs. Là où manque la 
possibilité de vérifier, la ressource du philosophe, à l'avenir 
comme dans le passé, sera de rechercher ce qui établit entre 
nos idées la plus grande concordance, de manière qu'elles 
forment un tout bien lié, sans contradiction iîiterne et où les 
principes contiennent la raison des conséquences. La encore, la 
vérité est l'intelligibilité, la rationalité intrinsèque, à laquelle 
l'expérience même est suspendue et sans laquelle l'expérience 
serait impossible. Quant à nos besoins pratiques, ils n'ont le 
droit de cité, en philosophie, que quand ils sont des besoins 
moraux, c'est-à-dire exprimant la direction essentielle de notre 
raison et de notre volonté, indépendamment de tout plaisir ou 
besoin. Mais alors on revient au point de vue de Kant, qui 
domine le point de vue pragmatiste de toute la hauteur du 
moral par rapport à r« utile » et au <( commode. » 



L'intuitionnisme contemporain, bien qu'opposé en un sens au 
pragmatisme, procède, comme lui, d'une réaction contre l'intel- 
lectualisme. On sait avec quelle force le romantisme allemand 
réagit avec Jacobi contre le rationalisme exclusif du xviii^ siècle, 
en opposant le sentiment au raisonnement, la vie à la pensée. 

Selon Schopenhauer, toute connaissance a pour objet ce 
qui est soumis à la causalité dans le temps et dans l'espace, 
ce qui est pensable et intelligible : la pensée, ayant pour 
objet la pensée même, est réduite à se repaître de ses propres 
abstractions qu'elle décore du nom de réalité. Il y a pourtant 
un moyen, un seul, de pénétrer par delà cette forme exté- 
rieure de la réalité, jusqu'à cette « chose en soi » que Kant 
nous interdit, dont Schelling et Hegel ne nous montrent que 
l'ombre. C'est au sentiment immédiat, à l'intuition qu'il appar- 
tient de nous révéler le fond même de l'existence universelle. 
Or, ce que l'intuition découvre sans intermédiaire, par une 
sorte de rentrée en soi, c'est la volonté, non une Yolonié pensée , 
mais une volonté en acte, une volonté sentie. Cette volonté, qui 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'est pas plus la mienne que la vôtre, étant libe're'e de V indivi- 
dualité que produisent le temps et l'espace, se manifeste comme 
volonté de vie, comme vouloir-vivre, et le monde n'est que son 
évolution. 

Cependant Schopenhauer considère le temps comme une 
forme commune de l'intelligence et de ses objets. Cela est vrai 
du temps scientifique qu'on mesure par l'espace; mais le temps 
véritable n'est pas, selon Guyau, une simple forme de la pensée : il 
est le (( cours de la vie. » De cette vie réelle et vécue, nous avons 
dès l'origine une conscience immédiate, un sentiment interne 
qui ne se distingue pas de la vie même. Puis de la vie sentie et, 
pour ainsi dire, agie, nous détachons deux choses qui n'en sont 
que les « extraits et abstraits, » la conception de l'être, et celle 
de la pensée. Au lieu de dire avec Descartes : cogito, ergo sum, 
Guyau dirait plutôt : vivo, ergo sum, ergo cogito, concevant ainsi 
la philosophie comme une « expansion de la vie » et lui don- 
nant pour objet « la vie elle-même dans toute son intensité, toute 
son extension. » 

Nietzsche, de son côté, a fait de la (( puissance » l'objet de 
l'aspiration universelle, et, par voie de conséquence, l'objet de 
l'aspiration philosophique. La métaphysique ne serait ainsi 
qu'une des formes de la volonté de puissance ou de domination : 
s'emparer du monde par la pensée pour le maîtriser. 

Pareillement, selon M. Bergson, la durée ne fait qu'un avec 
la vie, avec l'être véritable; la pensée, avec ses concepts, est 
simplement une adaptation à la matière, un extrait de la vie 
interne, que le sentiment déborde. Par delà l'intelligence et la 
matière, au sein de la durée pure, non plus de l'éternité, la vie 
se saisit elle-même en une intuition immédiate. Et elle se saisit, 
non pas à l'état d'immobilité, mais comme mobilité, comme un 
(( élan » que rien n'arrête. Le vouloir-vivre de Schopenhauer, 
en évolution dans le monde, est devenu « l'élan vital, » principe 
d'une évolution créatrice où l'instinct s'oppose à la pensée comme 
une vision du dedans de l'être s'oppose à une vision du dehors. 
Pour saisir l'évolution de la vie réelle, il faut donc se retourner 
par une sorte de conversion intérieure, passer du domaine 
superficiel de la pensée dans les profondeurs de l'intuition. 

Que la tâche de la philosophie actuelle soit de renoncer aux 
entités, aux abstractions, pour prendre sur le fait même la réalité 
évoluante, ce n'est point nous qui le contesterons, ayant depuis 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 193 

longtemps mis en lumière l'avenir de la « métaphysique fondée 
sur l'expérience. )> 

Mais qu'est-ce qu'on entend au juste par la vie? Est-il vrai 
que cette idée soit plus claire et plus fondamentale que celle 
d'être et celle de pensée? Nous ne le croyons pas. Quand nous 
disons : (( Je vis, » nous voulons dire : j'ai conscience d exister 
en relation avec d'autres êtres qui agissent sur moi par la sen- 
sation et sur lesquels je réagis par la motion. En d'autres termes, 
j'ai conscience de sentir et d'agir, de me mouvoir, de mouvoir 
et d'être mù. Toutes ces idées impliquent celle d'existence et 
celle de conscience discernant l'actif et le passif, le sujet et l'objet ; 
elles impliquent le sum et le cogito, qui restent les vraies idées 
fondamentales de toute philosophie. La nature de la vie, comme 
celle de la matière, sont parmi les objets de la philosophie; elles 
ne sont pas son objet même, qui est toute la réalité; on n'a donc 
pas le droit d'introduire d'avance dans la définition même de la 
philosophie une solution préconçue, celle du vitalisme universel. 

Si la philosophie présente ne peut plus se contenter de 
simples concepts, elle ne peut pas davantage, croyons-nous, se 
contenter d'intuitions qui nous révéleraient, dit-on, les réalités 
par un sentiment immédiat de ce qui est comme il est. 

Au sens exact, l'intuition d'une réalité consisterait à la voir 
telle qu'elle se verrait si elle pouvait se voir. En conséquence, 
l'intuition serait adéquate à son objet; cet objet étant, comme 
toute vraie réalité, unique en son genre et spécifique, l'intuition 
aurait le même caractère. Toute vraie réalité étant encore, selon 
les intuitionnistes eux-mêmes, matériellement indécomposable 
en élémens, continue, indivisible et simple, l'intuition devrait 
encore offrir la simplicité indivise d'une vision qui embrasse tout 
d'un seul regard, sans que rien lui reste opaque ou impénétrable. 
Noble et généreux rêve, assurément, dont la réalisation consti- 
tuerait la plus grande des découvertes philosophiques et nous 
mettrait enfin en possession de l'absolu. Malheureusement, l'in- 
tuition ainsi entendue est invérifiable et impossible à constater. 
Gomment constater que j'atteins la réalité absolue et qu'il n'y a 
rien, dans mon u intuition, )> de relatif à ma nature propre, à 
ma constitution mentale? Comment constater que tels et tels 
autres philosophes ont eu la vision du réel absolu, face à face? 
Gomment, en un mot, distinguer le « voyant ))du « visionnaire? » 

Non seulement l'intuition, avec sa simplicité irréductible, est 

TOME XV. 1913. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

invérifiable, mais encore elle est impossible, parce qu'elle est 
contradictoire en son essence, et, de plus, en contradiction avec 
les principes de la philosophie qui essaie de la préconiser. En 
effet, l'intuition nous est représentée, d'une part, comme une 
connaissance par le dedans qui nous ferait pénétrer la réalité 
des êtres; d'autre part, on attribue aux êtres réels V unicité abso- 
lue, ce qui fait qu'ils sont eux et constituent quelque chose d'ori- 
ginal, de siii generis, d'impossible à reproduire. Gomment donc 
un être différent d'eux, à savoir le philosophe, aura-t-il Vintui- 
tion de leur être propre? S'il avait cette intuition, il ne ferait 
plus qu'un avec l'être qu'il veut voir du dedans, de même qu'une 
prévision complète et absolue devrait coïncider avec la chose même 
qu'elle prévoit, faire un avec l'agent dont elle annonce l'acte. 

Dira-t-ôfi que, sans coïncider entièrement, on peut avoir une 
représentation des autres êtres très voisine de celle qu'ils ont 
ou pourraient avoir? Fort bien : mais alors, c'est une représen- 
tation et non une intuition ; c'est une copie, une ressemblance. 
Nous revenons de l'intuition à l'intellection ; notre prétendue 
vision intime est une analogie soumise à toutes les règles de la 
méthode intellectuelle d'analogie, sans lesquelles elle ne serait 
plus que pure imagination. 

Gomment, en particulier, pourrions-nous avoir l'intuition de 
la matière ? D'abord, nous ne pouvons pas avoir l'intuition d'une 
réalité matérielle telle qu'elle se verrait du dedans, si elle se 
voyait; cela est contradictoire, car, si elle se voyait, elle ne 
serait plus la même qu'elle est en ne se voyant pas ; elle ne 
serait plus matérielle. Un charbon ardent et lumineux n'est pas 
le même charbon qu'à l'état froid et obscur. Quant à l'essence 
de la matière, en général, peut-on avoir l'intuition d'une essence, 
et d'une essence qui est générale, applicable à tous les objets 
matériels? Là encore, contradiction. De même pour l'intuition 
des autres vies. Si un être vivant ne se voit pas lui-même et n'a 
pas la conscience claire de soi, vous ne pouvez pas l'avoir à sa 
place, car alors ce n'est plus lui tel qu'il est, mais tel que vous 
vous le représentez par analogie. Que sera-ce s'il s'agit de saisir 
par intuition l'essence de la vie en général ? 

Nous voilà donc sans cesse rejetés sur nous-mêmes au 
moment où nous voulions, par l'intuition, pénétrer dans les 
autres êtres et donner ainsi un double à leur unité, une copie 
à leur originalité, qui « n'existe qu'une fois et ne peut se repro- 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 195 

duire. » — En nous-mêmes, du moins, pourrons-nous enfin 
réaliser l'intuition, qui ne saurait nous servir pour les autres, 
puisque nous ne pouvons faire de leur dedans notre dedans? 

La conscience nous révèle certainement notre existence, avec 
telles et telles modifications actuelles ; mais embrasse-t-elle toute 
notre réalité telle qu'elle est, telle qu'elle se verrait si elle 
pouvait se voir en entier, devenir parfaitement lumineuse et, 
par cela même, autre qu'elle est quand elle est obscure? Non, 
nous n'avons pas la pleine et entière conscience de nous-mêmes 
comme nous sommes absolument. Nous n'avons pas l'intuition 
de notre individualité complète et réelle, mais seulement la 
conscience partielle de nous-mêmes au moment présent, qui 
passe et n'est déjà plus. L'intuition, qui nous était fermée pour 
autrui, nous est aussi, de toutes les manières, fermée pour 
nous-mêmes : c'est chose fâcheuse, mais c'est chose à laquelle 
nous ne pouvons rien. Si c'est notre durée pure qui nous consti- 
tue, cette durée étant hétérogénéité et nouveauté incessante, le 
passé n'y subsiste que sous une forme en grande partie incon- 
sciente, qui ne laisse voir dans le présent qu'un ou deux points 
de lumière ; nous ne pouvons donc embrasser notre durée 
réelle tout entière dans notre vision ; nous n'avons sur elle 
qu'une vue instantanée. Là encore la vraie intuition se dérobe à 
nous ; nous ne possédons toujours que la conscience, avec ses 
limites, ses défaillances, son insuffisance à nous étaler tout 
entier sous notre regard intérieur, tel un rouleau déployé où nos 
yeux pourraient tout voir. Notre humaine condition, c'est 
d'avoir conscience et de penser : à Dieu seul appartiennent, 
pourrait dire Bossuet, la puissance, la majesté et l'intuition. 

Quelque intuitionniste dira peut-être : Toutes ces distinctions 
de moi et de non-moi, de ma réalité et de notre réalité, ne sont 
que relatives et plus apparentes que vraies. Je puis avoir l'in- 
tuition de votre vie parce que votre vie ne fait qu'un avec la 
mienne : <( Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » — <( Tat 
wam asi, tu es moi. » 

Ainsi se pose le dernier problème relatif à la méthode intui- 
tive : Avons-nous vraiment l'intuition de l'Etre des êtres, qui 
suppose que nous sommes cet être et, avec lui, tous les autres 
êtres? L'intuition panthéiste et bouddhiste est-elle possible? 

En tout cas, une telle intuition, si elle existe, n'est pas dès le 
début discernable et évidente, recouverte qu'elle est nécessai- 



196 REVUE DES DEUX MONDES. 

rement par toutes les données sensibles. Pour la dégager, pour 
montrer qu'elle est la condition de toutes nos opérations intel- 
lectuelles et de toutes les démarches de notre volonté, il fau- 
drait avoir épuisé les ressources de la méthode à la fois expéri- 
mentale et conceptuelle. 

De plus, si une telle intuition existe, elle sera seule de son 
espèce et il n'y aura qu'une seule intuition supra-intellectuelle. 
Or les intuitionnistes semblent multiplier les intuitions de ce 
genre. Tantôt ils nous disent que nous avons, en nous, l'intui- 
tion du libre arbitre, d'une liberté créatrice qui ne dépend pas de 
ce qui existait avant elle, qui, indépendamment de son propre 
passé et du passé de l'univers, peut créer du nouveau en 
dehors de la loi qui régit les effets et leur rapport aux causes. 
Est-ce là une intuition distincte de celle du divin, de celle de 
l'acte créateur du monde et de nous-mêmes, ou ne serait-ce pas 
une intuition identique à celle-là? De même, on nous dit que 
nous avons l'intuition de la vie comme d'un élan toujours créa- 
teur. Cette vie, qui semblait d'abord simplement ce qu'on entend 
d'ordinaire par se sentir vivre ou laisser vivre, devient alors la 
vie divine en nous, la liberté divine accomplissant par nous son 
œuvre créatrice. On nous attribue enfin l'intuition de l'essence 
de la matière, et il se trouve que cette essence est encore la vie 
en un moment de descente et de recul. 

Nous ne sortons pas, en définitive, de l'intuition du réel 
absolu créant le monde en nous et par nous, comme dans et 
par les autres êtres. 

Quelque séduisant que soit ce nouveau panthéisme et quelque 
opinion que l'on ait sur sa vérité intrinsèque, toujours est-il 
qu'il est un système philosophique et même religieux. 

Or, si de tels systèmes sont plausibles, c'est uniquement au 
point de vue de l'idée et de la pensée, comme expression de la 
dernière démarche de la pensée même, de la dernière idée à 
laquelle elle aboutit ; mais ils sont insoutenables au point de vue 
de l'intuition, qui ici plus que jamais est contradictoire. Avoir 
l'intuition de l'Etre des êtres par le dedans, le voir comme il se 
verrait s'il se voyait, comme il se voit s'il se voit, c'est chose 
invérifiable, car on ne peut sauter au-dessus de sa tête, sortir 
de sa volonté pour saisir la volonté, transcender sa vie pour 
devenir la vie. — C'est là, de plus, une contradiction dans les 
termes, car une telle intuition ne serait exacte et vraie que si 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 19" 

elle était adéquate et complète, que si elle embrassait le réel 
absolu comme il s'embrasse lui-même. Si donc j'ai une vraie 
intuition de Dieu, il n'y a plus de distinction possible entre cette 
intuition et celle que Dieu a de lui-même; ce n'est plus mon 
intuition à moi philosophe vivant en l'an de grâce 1911, c'est 
l'intuition divine. On reconnaît là le rêve éternel des mystiques; 
mais ce rêve est contradictoire. Ou il y a tout ensemble Dieu 
et le mystique, et dans ce cas, le mystique n'a pas d'intuition 
possible, ou il n'y a plus que Dieu, et alors le mystique n'a pas 
d'avantage d'intuition; il est anéanti. 

Dans cette alternative, il ne reste plus à la méthode intuitive 
qu'une ressource : surmonter le principe de contradiction et 
dire : J'ai conscience d'être réellement Dieu et moi, en dépit 
de la contradiction logique. Sous toutes ses formes, l'intuition 
est donc la contradiction même et, si elle existe néanmoins, 
nous ne pouvons l'affirmer comme existante, car toute affirma- 
tion implique l'exclusion de la contradiction. Ergo taceamus. 
L'extase mystique est silencieuse, inexprimable et surtout 
incommunicable^ 

Comme second procédé de la philosophie intuitionniste, on 
a proposé la « sympathie, » sorte de dilatation de la conscience 
qui la ferait pénétrer en autrui et dans l'essence même de la 
vie ou de la matière. 

Si le savant, a-t-on dit, obéit à la nature pour lui commaii- 
der, le philosophe, lui, n'obéit ni ne commande; il « sympa- 
thise. » L'intuition se transforme ainsi en un procédé tout 
différent d'elle-même; ce n'est plus qu'une répétition en nous 
de ce qui est en autrui et de ce qui, au fond, est unique, donc 
impossible à répéter. — Qu'est-ce à dire, sinon que la sympathie 
est une simple représentation cérébrale par suggestion ner- 
veuse? Le philosophe ne peut pas plus se contenter de ses sym- 
pathies pour se représenter la réalité vraie, que le moraliste ne 
peut s'en contenter pour se représenter la moralité vraie. Adam 
Smith, pour fonder la morale sur la sympathie, était obligé de 
recourir aux sympathies d'un spectateur impartial, c'est-à-dire 
capable, précisément, d'éliminer ses sympathies spontanées au 
profit de ses jugemens réfléchis ; à plus forte raison le philo- 
sophe doit-il être un spectateur impartial du monde; il doi't 
employer l'analogie et l'induction méthodique, non substituer 
les senti^mens aux raisons. 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il en est de même pour l'instinct. Les intuitionnistes en 
veulent faire un procédé de la philosophie, afin de compléter 
la manière de voir proprement humaine, qui est la raison, par 
la manière de voir des autres animaux, qui, selon eux, est 
l'instinct. Mais, de ce que l'instinct est parmi les objets d'étude 
du philosophe, il ne s'ensuit nullement que le sujet humain 
doive ériger l'instinct en procédé de méthode philosophique. 
L'instinct moral, l'instinct religieux méritent d'être étudiés, 
pris en considération, impartialement critiqués; mais il ne suffit 
pas, pour le philosophe, de s'écrier avec Rousseau : « Conscience, 
instinct divin, » ou avec Lamartine : (( Immortelle et céleste 
voix! » Un élément du problème n'est pas une méthode pour 
résoudre le problème. 

L'intelligence, dit-on, n'est faite que pour l'action sur les 
choses et, conséquemment, ne nous fait pas pénétrer dans le 
fond des choses, tandis que l'instinct les connaît par l'intérieur 
même. — On peut faire à ce sujet deux réponses décisives. 

La première, c'est que l'instinct est fait, bien plus encore 
que l'intelligence, pour permettre à l'animal d'agir en vue des 
besoins de la vie, soit individuelle, soit spécifique, et de la vie 
matérielle. Quand l'abeille fait instinctivement des cellules, une 
ruche, des provisions de miel, elle agit pour ses besoins et pour 
ceux de l'espèce ; on ne voit pas que cette action aveugle la fasse 
pénétrer plus que notre intelligence au fond des choses. Nos 
instincts à nous, hommes, ont aussi pour but l'action, l'action 
en vue de l'individu ou de l'espèce. Ils sont la part de l'animalité 
en nous. Loin de se fier à eux, le philosophe doit s'en méfier, 
lorsqu'il s'efforce de surmonter notre animalité, et même notre 
humanité, pour voir le réel tel qu'il est, indépendamment de 
nos besoins individuels ou spécifiques. Quant à l'existence en 
nous d'instincts qui n'auraient plus rien de biologique et de 
social, d'instincts qui seraient proprement métaphysiques et 
tournés vers l'être en tant qiiêtre, comme dirait Aristote, c'est 
une question à examiner pour la science philosophique, ce n'est 
pas un point de départ pour la méthode philosophique. Si 
l'homme, d'ailleurs, a de tels instincts surhumains, cosmiques, 
divins, ils n'auront guère de ressemblance avec les instincts de 
la ruche ou de la fourmilière; ne seront-ils point simplement 
ce qu'on est convenu d'appeler la raison, c'est-à-dire l'intelli- 
gence en son principe même? 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 199 

Mais il y a plus, c'est gratuitement qu'on voit dans l'instinct 
une connaissance quelconque, alors qu'il est seulement une 
organisation automatique de tendances et d'actions aboutissant 
à un elYet déterminé, utile pour la vie de l'individu et de 
l'espèce, mais n'impliquant pas même l'ombre d'une connais- 
sance vraie, c'est-à-dire d'une conscience des raisons des choses 
et des raisons des actes. L'insecte qui pond ses œufs là où ils 
pourront se développer, ne sait pas ce qui arrivera, ne connaît 
ni l'enchaînement des causes et des effets, ni l'enchaînement des 
moyens et des fins. Alors même qu'il semble le plus prévoyant, 
il ne prévoit rien. Gomment donc voir en son instinct une 
connaissance, et une connaissance supérieure à l'intelligence? 

Notre sagesse consciente vaut bien la sagesse inconsciente 
du petit oiseau qui brise machinalement la coquille de son œuf 
et se met machinalement à marcher ou à voler. Raisonner, c'est 
une manière de marcher et même de voler qui mène plus loin 
et plus haut que toutes les autres. J'admire les clairvoyances de 
l'instinct aveugle, que l'on veut opposer à l'intelligence comme 
une connaissance par le dedans à la connaissance par le dehors; 
j'admire nos sœurs les fourmis et nos sœurs les abeilles, mais, 
quelque divinatoire que soit leur instinct, je doute qu'il dépasse 
les nécessités purement vitales de la fourmilière ou de la ruche, 
pour embrasser cet infini où plane la pensée humaine. 



La conclusion de cette étude, c'est que la philosophie, à notre 
époque, doit se faire tout ensemble aussi spéculative et aussi 
pratique qu'il est possible. Après la période de critique que 
Kant a inaugurée, elle doit, sans rien abandonner de l'esprit 
critique qui lui est essentiel, maintenir les hautes visées qui 
caractérisèrent toutes les grandes doctrines, se mettre en pré- 
sence du réel tel qu'il est et s'efforcer de le voir face à face. 

Pour cela, elle ne doit négliger aucun des procédés qui sont 
à sa disposition et, tout d'abord, les opérations proprement intel- 
lectuelles : expérience intérieure et extérieure, analyse et syn- 
thèse. Mais, le réel n'étant pas de nature purement intellectuelle, 
il est certain que les procédés de l'intelligence pure ne sauraient 
s'égaler à lui. L'objet des sciences positives est, de sa nature, 
épuisable par l'intelligence, parce qu'il ne consiste que dans les 
rapports des choses, non dans leur réalité intime, ni dans leur 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

activité profonde. L'objet de la philosophie ne saurait être épuisé 
de la même manière, parce qu'il y a dans la réalité autre chose 
que de l'intelligence, à savoir de l'activité plus ou moins aveu- 
gle ou clairvoyante, de la sensibilité plus ou moins sourde ou 
aiguë, enfin des formes instinctives d'adaptation qui diffèrent de 
l'entendement réfléchi. Toutes ces puissances du réel ne sont 
pas sans un rapport profond avec les lois essentielles de l'intelli- 
gibilité, qui les dominent comme elles dominent tout le reste. 

C'est d'ailleurs en nous-mêmes que nous en trouvons le type, 
e'est en nous que nous voyons l'activité et la volonté à l'œuvre, 
e'est en nous que nous sommes témoins du plaisir et de la peine, 
des émotions plus ou moins confuses, du bien-être ou du ma- 
laise indistincts, du sentiment continu, quoique confus, de la 
vie animale et végétative. Toutes ces manifestations de l'être, 
qui ne sont pas intellectuelles, nous les affirmons cependant 
intelligibles, parce qu'elles sont toutes soumises aux deux 
grandes lois de l'intelligence : identité et causalité. Nous avons 
beau ne pas toujours voir les causes de nos sensations et émo- 
tions, de notre humeur gaie ou triste, de nos tendances obscures 
et subconscientes, de nos volitions spontanées ou même réflé- 
chies : nous sommes certains que ces causes existent, que tous 
nos états ou nos actes ont leurs raisons suffisantes et que, de 
plus, pas un d'eux ne porte la contradiction dans son sein, 
quelque contraires qu'ils puissent paraître entre eux. C'est 
d'après tout ce que nous trouvons dans notre conscience et pres- 
sentons dans notre subconscience que nous pouvons nous repré- 
senter et essayer de nous expliquer la vie dormante du minéral, 
k vie à demi éveillée du végétal, la vie de plus en plus vigilante 
et remuante de l'animal. 

Nous n'avons donc pas besoin de facultés mystérieuses 
pour pénétrer dans le réel; nous n'avons besoin ni d'intuitions 
supra-intellectuelles, ni d'instincts supra-intellectuels, ni de 
sympathies supra-intellectuelles. Le fil de l'analogie avec notre 
conscience ne nous abandonne jamais dans le labyrinthe de la 
Nature. S'il nous abandonnait, n'ayant point d'ailes pour fuir en 
l'air, nous n'aurions plus qu'à nous arrêter, impuissans et silen- 
cieux, nous resterions à jamais perdus dans les ténèbres. Cher- 
ciions donc toujours et partout, sinon l'intellectuel, du moins 
l'intelligible. La philosophie est sans doute l'àme tout entière 
appliquée à pénétrer le réel, mais elle n'a d'autre moyen de le 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 201 

connaitre, de le comprendre, de le traduire à soi et aux autres, 
que de lui appliquer les lois de l'intelligence, qui s'appliquent 
aussi à l'activité et au sentiment. L'intelligence n'est pas en 
dehors du re'el ; elle est le réel même parvenu à l'existence pour 
soi. La philosophie, étude du réel, est donc nécessairement 
intellection, non pas sentiment et volonté, quelque part qu'elle 
doive faire au sentiment et à la volonté. C'est par des induc- 
tions méthodiques qu'elle doit faire cette part, non en se laissant 
guider par des impressions vagues ou de vagues divinations. 
Tout, en philosophie, doit être motivé et raisonné, ce qui ne 
veut nullement dire que la philosophie doive réduire toute 
l'étude de la réalité à la pure raison ou à de pures idées de la 
raison. Non, elle doit seulement partir de ce principe qu'il y a 
en toutes choses de l'intelligible, et que rien ne peut se produire 
en dehors des lois posées par l'intelligence comme universelles .: 
identité et causalité. La tâche de la philosophie, comme celle de 
la science, c'est de mettre de plus en plus en évidence la profonde 
rationalité des choses. Elle ne sépare jamais réalité et intelligi- 
bilité, vie et lumière; elle aussi a pour devise : Fiat lux! 

Par cela même qu'elle est ainsi la plus spéculative de toutes 
les spéculations, la philosophie est aussi la plus pratique de 
toutes les pratiques. Il y a en elle identité entre l'acte le plus 
haut de la pensée et l'acte le plus haut de la moralité; de part 
et d'autre, c'est le désintéressement absolu, c'est le moi s'iden- 
tifîant avec le tout. La philosophie, connaissance des réalités 
vraies, est donc du même coup affirmation et même génération 
des valeurs vraies. Pour rendre la philosophie réellement prag- 
matique, gardons-nous de la rabaisser à la poursuite de l'utile 
et du commode. C'est précisément parce qu'elle se déprend 
entièrement de nos utilités, de nos commodités, de nos fins 
humaines, qu'elle nous élève a la vie morale et nous révèle des 
fins plus qu'humaines. Après s'être demandé ce qui est réelle- 
ment réel et vraiment vrai, elle se demande ce que vaut le réel, 
ce que vaut le vrai, ce que vaut le monde entier, ce que vaut la 
vie, ce que vaut l'intelligibilité découverte par l'intelligence 
dans le monde et dans la vie. En un mot, le dernier des pro- 
blèmes philosophiques, c'est le problème du bien. Toute inter- 
prétation de l'existence est en même temps une évaluation de 
l'existenceT 

Il est clair que cette évaluation, une fois faite, doit dominer 



202^ REVUE DES DEUX MONDES. 

la morale, mais en elle-même, elle n'est pas encore la morale; 
elle fait partie de la philosophie première, qui, outre le réel 
ultime et le vrai ultime, cherche le bien ultime. Sans la réalité 
immatérielle qui est dans les phénomènes matériels, il n'y aurait 
pas de psychologie; sans la vérité intelligible, qui est au fond 
de toutes les relations saisies par l'intelligence, il n'y aurait pas 
de logique; sans le bien, qui est également au fond du réel et 
du vrai, il n'y aurait pas de morale. La philosophie voit partout 
et en tout l'être, le vrai et le devoir-être; je veux dire que rien ne 
lui paraît fixé et immobilisé dans l'existence du fait actuel; elle 
érige ce fait même en vérité par l'intelligibilité qu'elle y montre, 
puis elle voit au delà du fait la tendance à changer et à changer en 
mieux, au delà de ce qui est, ce qui peut être, ce qui doit être. 

Pour accomplir cette partie de sa tâche, qui en est l'achève- 
ment, elle ne se place pas au point de vue de nos fins propre- 
ment humaines, mais elle subordonne ces fins elles-mêmes à 
quelque chose qui les explique en les dépassant. 

Ce que la philosophie actuelle doit retenir des doctrines qui 
introduisent les considérations morales dans la spéculation 
métaphysique, c'est que la philosophie ne peut pas se réduire 
à une sorte de science froide et de miroir glacé, comme les 
sciences qui portent sur des objets extérieurs et sur leurs rela- 
tions dans l'espace et dans le temps. C'est l'être tout entier, 
Fêtre kitime, qui est l'objet de l'interprétation philosophique, 
c'est l'être à la fois pensant, sentant et voulant; c'est, si l'on 
veut, le « cœur » en même temps que l'intellect. Il en résulte 
une perpétuelle intervention de tous les élémens de notre être 
dans les grands problèmes philosophiques qui intéressent préci- 
sément notre être tout entier. La philosophie est l'usage réfléchi 
et motivé de toutes nos puissances intimes pour pénétrer l'inti- 
mité du réel ; de môme que la religion est l'usage spontané, 
imaginatif et sentimental, de ces mêmes puissances. Il y a long- 
temps que Platon lui-même a dit : il faut philosopher avec toute 
son ame, non seulement parce que toute l'àme n'est pas trop 
pour rechercher la vérité dernière touchant la réalité, mais parce 
que l'âme entière est la réalité même parvenue au point le plus 
haut de son évolution. On a donc le droit, quand on interprète 
le monde, de placer au fond des choses le germe de tout ce que 
nous trouvons développé en nous-mêmes. 

Outre cette tâche spéculative et indivisiblement morale, la 



LA TÂCHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE. 203 

philosophie de notre époque a une tâche sociale qui va croissant. 

Les sociétés modernes ont besoin de fins nouvelles ou 
renouvelées à concevoir, à aimer et à vouloir; elles ont besoin 
d'une justification scientifique et philosophique des fins les plus 
hautes que l'humanité puisse poursuivre; elles ont besoin d'un 
idéal en harmonie avec la réalité, idéal qui, sous une forme de 
plus en plus consciente et raisonnée, puisse s'imposer à l'édu- 
cation, à la conduite nationale et internationale. 

Outre que le mouvement scientifique des sociétés modernes 
réclame une morale aussi scientifique qu'il est possible, le 
mouvement industriel, qui n'est que la science appliquée à la 
vie matérielle, réclame une application parallèle de la science à 
la vie sociale. Dans l'ordre matériel, le progrès de l'industrie 
aboutit au progrès du bien-être; il tend à augmenter Y intensité 
et la durée moyenne de la vie, ainsi que son extension dans 
{'espace et son expansion sociale ; il aboutit donc à augmenter 
ainsi la valeur de la vie. Il tend de même à se traduire par une 
augmentation parallèle de jouissances, compensée d'ailleurs en 
partie sur certains points par une augmentation de souffrances. 
A tort ou à raison, la masse de l'humanité espère que les jouis- 
sances, grâce à une civilisation mieux comprise et mieux 
ordonnée, finiront par l'emporter plus qu'à présent sur les 
souffrances. C'est le fond même des espoirs socialistes. 

Pour réaliser cet idéal dans la mesure du possible, la morale 
des sociétés modernes doit chercher une conciliation, aussi 
grande qu'il sera possible, entre la doctrine du devoir et celle du 
bonheur. Par cela même, elle reviendra en partie au point de 
vue antique, mais de manière à en opérer la synthèse avec le 
point de vue chrétien. Les anciens ne séparèrent jamais sagesse 
et félicité ; l'idée de la vie heureuse était, à leurs yeux, insépa- 
rable de celle de la vie vertueuse. Les Chrétiens, comprenant le 
côté triste de la vie et la nécessité du sacrifice, creusèrent 
l'abîme entre sagesse et bonheur. Les modernes doivent, selon 
nous, chercher une synthèse qui, unissant de nouveau les deux 
termes, réconcilie la moralité avec la nature. 

Cette synthèse en enveloppera une autre, celle du bien indi- 
viduel avec le bien social. Ici encore, l'antiquité nous a donné 
l'exemple; elle ne séparait pas le bien du citoyen d'avec le bien 
de la Cité. La morale antique était essentiellement civique. 
Mais tandis que, dans l'antiquité, la Cité avait des bornes 



204 REVUE DES DEUX MONDES. 

étroites, elle tend, depuis le christianisme, a embrasser la 
société humaine tout entière. Il faut donc que la morale soit, 
non seulement naturelle et non seulement individuelle, mais 
encore universelle, c'est-à-dire qu'elle recherche la commune 
loi de la nature, de l'individu et de la société. Les trois idées 
dominatrices : nature, personnalité, collectivité , doivent être 
réconciliées en un tout qui satisfasse à la fois les besoins scien- 
tifiques et philosophiques de l'esprit moderne. La vraie morale 
sera donc indivisiblement une œuvre de conscience individuelle 
et de conscience collective. 

Toute société a besoin d'idées-forces communes. Ces idées, 
qui deviennent une sorte de trésor social, ont pris dès la plus 
haute antiquité la forme religieuse. A la horde correspondait 
généralement la croyance aux esprits, au clan l'animisme, à la 
Cité le polythéisme, à la grande vie nationale et internationale 
le monothéisme. Nous trouvons partout et toujours, dans l'his- 
toire des sociétés, des représentations collectives qui envelop- 
paient une philosophie du monde et de la vie; aujourd'hui, 
nous sommes témoins d'une sorte d'anarchie intellectuelle qui 
enlève à notre civilisation moderne sa force d'action morale en 
même temps que de création esthétique et de transformation 
sociale. 

Où va notre société actuelle? Elle semble l'ignorer. Ce 
qu'elle veut, elle ne le sait guère. Les fins les plus hautes et les 
plus désintéressées demeurent noyées dans la brume ; dès lors, 
au lieu de travailler pour l'incertain, la plupart des hommes 
s'attachent au certain, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus rappro- 
ché, de plus immédiatement utile, à ces intérêts dont Marx veut 
faire les seuls moteurs de l'histoire, dont les pragmatistes osent 
faire les moteurs de la science même et de la philosophie. De là 
à l'égoïsme universel il n'y a qu'un pas. C'est donc un but 
clairement défini qui nous manque, c'est une idée directrice qui 
s'impose à tous les esprits. Que derrière tous les nuages brille 
une étoile au ciel des idées, hommes et peuples iront à l'étoilel 

Alfred Fouillée. 



REVUE LITTÉRAIRE 



LE ROMAN ET L'HISTOIRE 



MM. Jérôme et Jean Tliaraud viennent de publier La tragédie de 
Ravailtac (1). Ils n'ont pas, sous le titre de l'ouvrage, inscrit ces deux 
mots : roman historique ; — et ils ont bien fait. Non que La tragédie de 
Ravaillac ne soit pas un roman historique : elle en est un, et à mer- 
veille ; mais on a compromis ce genre de telle sorte qu'aujourd'hui son 
étiquette est scandaleuse. 

La vérité de l'histoire et la liberté du roman, voilà deux choses 
qui ne se réunissent pas sans difficalté. Or, les romantiques avaient 
également la passion de l'histoire et le don presque monstrueux de 
l'inexactitude. A propos d'un drame d'Alexandre Dumas le père, 
M. Henry Bidou notait, il n'y a pas longtemps, ce qu'a de ridicule et 
d'abominable même l'immense caricature de la France et de son passé 
composée, avec un frivole acharnement, par le plus fécond de nos 
écrivains. Le plus fécond et le plus abondamment populaire. Ainsi, une 
absurde image de nos grands siècles est, par lui, répandue à profusion 
dans les esprits. Il le faisait avec une espèce de bizarre innocence; et il 
ne s'était aucunement promis de transformer nos rois en des fantoches 
libidineux, le Louvre en un lieu mauvais, comme s'il secondait une 

(1) La Tragédie de Ravaillac (chez Émile-Paul). Des mêmes auteurs, les Frères 
ennemis (Cahiers de la quinzaine, 1906) ; — Dingley, l'illustre écrivain (Edouard 
Pelletan, 1906; nouvelle édition chez Émile-Paul, 1911); — Bar-Cochebas (Cahiers 
de la quinzaine, 1907); — la Ville el les champs: l'Ami de l'ordre et les Hobereaux 
(Edouard Pelletan, 1907); — la Maîtresse servante (Émile-Paul, 1911); — Hommage 
où général Charelte (Champion, 1912); — la Fête arabe (Émile-Paul 1912). 



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polémique républicaine : c'est tout de même le résultat de son œuvre. 
Or, il paraît que toute une jeunesse apprit dans ses Uvres si attrayans 
l'histoire de France. Son monument, par Gustave Doré, montre 
l'ouvrier, la mère et l'enfant si assidus à le lire et à le croire qu'on en 
ressent la plus vive inquiétude ; et l'on voudrait les avertir. 

Ces romantiques, qui avaient tant d'imagination, qui inventaient 
avec un tel entrain ce qu'ils ne savaient pas, n'auraient-ils pu, 
n'auraient-ils dû laisser l'histoire un peu tranquille? Pourquoi ne pla- 
çaient-ils pas dans la lune ou ailleurs, n'importe où, leurs personnages 
si peu humains, leurs anecdotes si peu réelles? Le passé ne réclame 
point notre unique admiration ni même, d'un bout à l'autre, notre 
amitié. Il se contenterait de notre indifférence ; ou bien il mérite notre 
bonne foi scrupuleuse, attentive. Et, le roman historique, tel qu'on le 
pratiquait jadis ou naguère, c'est une grosse entreprise de légère et 
insupportable diffamation. 

Notre temps, qui a gâté beaucoup d'idées, qui en a même a\dli 
plusieurs, a pourtant amélioré l'idée de l'histoire. Nous avons, mieux 
qu'autrefois, le respect de la vérité ancienne. La méthode de nos 
recherches a pris une excellente finesse , nous aimons les documens 
et leur juste commentaire, les faits authentiques et la rigueur méticu- 
leuse du récit. Mais alors, n'est-ce pas la fin de ce genre qui eut de la 
vogue, le roman historique ? 

Non pas ! Et, au contraire, plus sévère sera l'idée de l'histoire, plus 
elle réservera auprès d'elle la place du roman. Voire, si l'histoire se 
borne à consigner les fragmens d'incontestable réalité qu'elle attrape 
dans le désastre des époques, elle laisse au romancier le soin d'une 
résurrection plus hardie. 

Plus hardie, mais encore prudente ! Un père Dumas fausse tout. 
Ce qu'il emprunte à Thistoire, c'est l'occasion, le prétexte de ses folles 
fantaisies; c'est le pittoresque dont il abusera; et c'est le commence- 
ment d'une combinaison qu'il s'ingéniera, bien doué, à munir de com- 
plications abracadabrantes. 

Le roman historique qu'une honnête idée de l'histoire tolère et 
même encourage est, comme l'histoire, soucieux de vérité :il souhaite 
de donner la vie à la réalité de l'histoire. Il est un art d'imagination ; 
mais cette imagination, très érudite et soumise, ne se Uvre point à son 
démon : elle invente de la vérité, du moins le veut-elle. 

MM. Jérôme et JeanTharaud, pour écrire leur Tî-a^eo^ie de Ravaillac, 
ont assemblé tous les témoignages utiles, \e Procès, les histoires de 
Péréfixe, du P. Mathieu, de Mézcrai, de Daniel, de Boulanger, les mé- 



REVUE LITTÉRAIRE. 207 

moires, souvenirs et correspondances, les recueils de pièces et d'ar- 
chives. C'est ce que fait un historien. Le romancier ? Quand ils ont 
dénombré les sources de leur information précise, ils ajoutent : « Voilà 
certes de i)eaux documens et qui invitent à rêver. Mais pour en sentir 
tout le prix, il faut, les ayant vus, faire le tour des remparts d'Angou- 
lême et, remontant la Charente, aller jusqu'aux prairies de Touvre, 
sous le château ruiné auquel la tradition populaire rattache par un 
sentiment profond la mémoire de Ravaillac, au bord de ce gouffre 
glacé sur lequel assurément, comme tous les enfans du pays, il est 
venu pencher son visage, et dont les eaux mystérieuses qu'agite un 
bouillonnement perpétuel semblent retenir encore l'ombre de son 
âme tourmentée. » 

Je ne crois pas qu'il fût possible de mieux déterminer le caractère 
et aussi les règles d'un genre qui désormais, ayant reconnu ses condi- 
tions, florira de nouveau. 

Ce n'est pas tout à fait de l'histoire; c'est, tout à côté de l'histoire, 
une vivante hypothèse. On a dit que l'histoire était déjà une petite 
science hypothétique : à la minute où elle s'écarte des documens, oui. 
Mais elle contient aussi le document, qui a sa valeur brute. Astreinte 
au seul document, elle n'est, je l'avoue, que de la mort embaumée. 
L'imagination dégage de ses bandelettes ce cadavre d'un Lazare qui 
soudain marche, parle et, sur sa mobile physionomie, montre son 
âme. Science et poésie ont accompli ensemble ce miracle qui n'a^ nulle 
analogie avec les machinations des pères Dumas. 

MM. Jérôme et Jean Tharaud prennent leur triste héros tout petit. 
Le voici, bambin, dans les rues d'Angouléme, cité âpre et rude. Le roc 
où est perchée Angoulême « la porte très haut dans le ciel comme une 
couronne royale. » Sa cathédrale lève devant l'horizon large une 
façade « pareille à une main de paix. » Des remparts l'entourent, qui 
la fortifiaient et qui sont devenus un promenoir mélancolique. Un 
climat très sec : les pierres ne moisissent pas ; elles se dorent et elles 
« donnent à cette ville de l'Ouest une imprévue couleur d'Orient. » 
Une vallée où se mêlent toutes les nuances du bleu. Une rivière : 
« tout ce qu'elle touche est riant, aimable comme l'esprit des Valois 
qui sont nés sur ses rives ; ce qu'elle laisse sur sa gauche est morne, 
désolé, violâtre ; la mousse, le genêt, le buis jaune et le pauvre gené- 
vrier, quelques cyprès s'y élancent : c'est triste comme Ravaillac. » La 
désolation de la Judée ; et les coteaux « qui produisent l'eau-de-vie la 
plus embaumée du monde. » Mais la principale beauté du paysage est 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

le ciel, plein de lumière et où la mer toute proche lance les flottes de 
ses nuages. 

La description .d'Angoulême, au début de ce livre, occupe trois 
pages que j'ai peine à résumer, tant elles sont denses et composées des 
seuls détails caractéristiques. Dès l'abord, on est informé des volontés 
de cet art, très riche et bref, qui éhmine beaucoup sans s'appauvrir, 
qui tasse fortement ce qu'il garde, et qui pourtant a le secret de ne 
point écraser son trésor : il ne laisse pas de bourre entre les objets, U 
y laisse passer de l'air. 

Angoulême, durant la jeunesse de Ravaillac, est peuplée de prêtres 
et de moines. Les sanctuaires, nombreux sur ses pentes, sont démolis. 
La campagne environnante est huguenote ; la cité, hardiment catho- 
lique, orgueilleuse et inquiète. 

Le père de Ravaillac, un ivrogne. Sa mère, tendre et pieuse. Le 
petit Ravaillac est dévot. Toute son histoire sera l'histoire de sa dévo- 
tion, qui aura mal tourné. Pendant que nous verrons cet étrange 
garçon s'acheminer au crime, nous verrons aussi une idée se cor- 
rompre, la plus belle idée, l'idée religieuse, devenir une maladie dans 
une âme. Et, si l'aventure de Ravaillac est émouvante, le spectacle des 
tribulations qu'une idée subit sera encore plus pathétique. Les idées 
gouvernent le monde ; mais il arrive que ces impératrices du monde 
deviennent folles. Les annales de l'humanité en témoignent, pour 
l'effroi du lecteur. 

La dévotion du petit Ravaillac est un sentiment qu'il tient de sa 
Adlle natale et de sa mère, un sentiment où il y a de la douceur rêveuse 
et de la pohtique. Les cathoUques d'Angoulême ont redouté que leur 
ville fût hvrée aux huguenots du roi de Navarre. Maintenant, le roi de 
Navarre possède la France. Le petit Ravaillac a hérité la peur et la 
haine qui, depuis des années antérieures à lui, tourmentent les esprits 
et les cœurs, là-bas, sur le rocher d'Angoulême. Ses oncles, Nicolas et 
Jean Dubreuil, chanoines de la cathédrale, lui apprennent à hre, le 
promènent dans les ruines des couvens et des chapelles, lui montrent 
le mûrier où les Huguenots ont pendu le gardien des Cordehers : « ces 
propos et tout ce qui monte de colère et de ressentiment d'un tas de 
pierres noircies, ce furent là les voix moroses qu'entendit le jeune 
enfant. » Et, comme il est difficile d'analyser par le menu ces influences 
du sol et de l'atmosphère, une image les résumera : « En août, on voit 
fleurir sur les pentes d'Angoulême une bizarre fleur soufrée, de la 
giroflée sauvage ; son air est misérable et son parfum violent : elle fait 
songer à Ravaillac, triste fleur de ce rocher catholique. « 



REVUE LITTÉRAIRE. 209 

Le jeune Ravaillac est valet de chambre et clerc chez un tabellion. 
A l'église, où il fréq[uente avec assiduité, il entend les prédicateurs 
flétrir le roi renégat et, fort éloquens, dérouler la persuasive anecdote 
de Judith honorée pour le meurtre d'Holopherne. La vie qu'il mène, 
pauvre vie de paresse et d'abjection, ne l'occupe guère: sa véritable 
vie est ailleurs que dans son acti^ité quotidienne, dans sa pensée qui 
n'a aucun emploi et qui va bon train comme des nuages sous le vent. 

Il quitte Angouléme et vient à Paris solliciter des procès. Il a dix- 
huit ans ; il n'est qu'un saute-ruisseau de la basoche. Mais, tandis qu'il 
a bien l'air de s'agiter autour de mille intérêts procéduriers, il examine 
les « secrets de la providence éternelle; » de jour et de nuit, il a des 
révélations et les interprète au gré de sa terrible fantaisie. Un peu plus 
tard, il entre aux Feuillans, comme frère convers. Les jeûnes lui 
échauffent la cervelle. On s'aperçoit qu'il est un visionnaire ; et on le 
chasse. Il retourne à Angouléme et vit auprès de sa mère, indigente. 
Moyennant un peu de blé, de lard et de vin, il enseigne à des écoliers 
le catéchisme catholique et romain. Mais bientôt il doit quarante-neuf 
livres, dix sols, trois deniers : oh le met en prison. 

A la prison comme à la maison, comme dehors, il ïi'est hanté que 
d'un souci : la France aux mains de l'hérésie. Une fois libre, il part, 
afin de parler à ce roi qui ne cesse de le hanter : il l'avertira de faire la 
guerre aux gens de la religion prétendue réformée. Mais si le Roi ne 
cède pas? Ravaillac n'a point encore décidé d'être la Judith nouvelle. 

A dater de ce moment, il y a, dans la tragédie de Ravaillac, deux 
personnages : Ravaillac et le roi Henri. Tout les sépare : les distances 
matérielles et les autres, celles qui semblent infranchissables. Ravaillac 
et le roi Henri sont prodigieusement étrangers l'un à l'autre. Le roi 
Henri ne sait pas l'existence de Ravaillac : et Ravaillac lui-même ne 
sait pas qu'il tuera le roi Henri. Pourtant le Roi et le garçon perdu ne 
font pas un geste qui ne prépare et leur approche et enfin leur ren- 
contre. Les hasards travaillent dans l'ombre; et on les dirait concertés. 

Cette extraordinaire combinaison des incidens, MM. Jérôme et Jean 
Tharaud l'ont développée avec une habileté parfaite. Ils nous mènent 
au Louvre, où le Roi, vieil énamouré, se fait Ure VAstrée; et la ferveur 
galante des bergers surexcite en lui jusqu'à la passion le caprice qu'il 
a pour M'^'' de Montmorency, enfant mutine : celle-ci, nymphe dans un 
ballet de la Cour, a simulé de lui lancer au cœur un javelot. Ce javelot 
d'amour, en attendant le poignard de la haine, comme si une allégorie 
annonçait une réalité. Puis nous sommes transportés sur la grand'- 
route qui va d'Angoulême à Paris. Sur la grand'route, de paroisse en 
roME XV. — 1913. li 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

paroisse, circulent, comme des troupes vagabondes, les fausses nou- 
velles, les mensonges de sottise ou de malignité : l'on raconte que, 
pour la Noël, le Béarnais fomente une Saint-Barthélémy de tous les 
bons catholiques. Sur la grand'route circule aussi; farouche et entêté, 
Ravaillac. Les troupes de mensonges et de nouvelles fausses, il les 
croise et Ue compagnie avec elles. Dès lors, il se dépêche. Il a hâte 
d'être à Paris, afin de formuler, devant le Roi, ses remontrances. 

Il va au Louvre; mais on lui refuse l'entrée. Il insiste; on recon- 
duit. On le fouUle : il na rien sur lui, ni un couteau, ni aucune arme. 
Et il s'éloigne. 

Les deux lignes sinueuses de ces destinées qui se cherchent se sont 
un instant presque jointes ; puis elles s'écartent. 

Chassé, Ravaiïlac renoncera-t-il au salut de la ca*lhoUcité, salut 
qu'il a conscience de tenir entre ses mains? Non, certes. Mais il pose 
la question de savoir si la rehgion l'autorise à employer, pour ce 
devoir, le seul moyen qu'il ait à sa disposition désormais et qui est, 
faute de voir le Roi et de le convaincre, de le tuer. Ce problème, au 
bout du compte, l'embarrasse. Et il consulterait volontiers un prêtre. 
Seulement, il se méfie : avant de hasarder cette démarche, il épilogue 
avec lui-même; il n'aboutit point à une certitude. Il interroge des 
religieux et leur demande si un confesseur est tenu de révéler la con- 
fession d'un gaillard qui, devant lui, s'est ouvert de son projet de tuer 
le Roi. Les religieux le prennent pour un sot et l'envoient promener. 
L'un d'eux l'engage à dire des chapelets, à manger de bons potages et 
à retourner dans son pays. C'est la sagesse, mais offerte à un garçon 
qui n'est pas sage : en d'autres termes, ce n'est rien. 

Obéissant tout de même, Ravaillac retourne à Angoulême . Vient le 
temps pascal: et il jeûne, il fait de longues pénitences. Or, il entend 
que le Pape a menacé d'excommunication le roi Henri, lequel répondit 
que, si le Pape l'excommuniait, il le déposséderait. Et alors, lui, 
Ravaillac, ne dort plus :/il se remet en route. 

Avant de partir, il voudrait communier. 11 se confesse à Dieu, 
directement; et il attend que Dieu, par un signe, lui donne permission 
d'aller à la sainte table. Aucun signe; un grand silence, où fait seule 
du bruit son inquiétude. Il invente alors un stratagème à peu près 
charmant et que voici : « Quand le malin fut venu, il se rendit, en 
compagnie, de sa mère, dans l'église Saint-Paul où il avait été baptisé. 
Il entendit la messe, puis, au moment de communier, il accompagna 
la vieille femme dans la petite procession qui se dirigeait vers l'autel. 
Lorsqu'elle se fut agenouUlée devant la sainte nappe, il se mit debout 



REVUE LITTÉRAIRE. 211 

derrière elle et resta là, les mains jointes, tandis qu'elle recevait 
l'hostie, avec l'espoir qu'un peu de cette rosée de grâce qui allait des- 
cendre sur elle retomberait peut-être sur lui. » Ce trait, MM. Jérôme 
et Jean Tharaud l'ont emprunté au témoignage même de Ravaillac, à 
ses aveux et récits épars. Il est d'une vérité manifeste. Il est extraor- 
dinaire et joli. Le pauvre diable, à qui Dieu n'a point répondu, ne sait 
pas si Dieu l'approuve ou, du moins, lui pardonne. Il lui manque l'as- 
surance de ne pas défendre Dieu malgré Dieu ; et, dans le doute qui le 
martyrise, il n'ose pas recevoir l'hostie. Il se tient à quelque distance, 
humble infiniment. Il se tient à peu de distance, pour être là, aux 
alentours de la grâce, et en recueillir les bribes égarées. Puis n'a-t-il 
pas une sorte de confiance obscure ou de vague espoir qu'entre sa 
mère et lui subsistent ces liens qui unissent les âmes et font participer 
l'une aux vertus de l'autre ? Tout cela, dans ses ténèbres spirituelles, 
bouge, apparaît, disparaît comme des lueurs. 

Il est en route. Il hésite encore. Il a un couteau. Un jour, il en 
brise la pointe. Ensuite, un jour, il l'aiguise sur une pierre et lui refait 
une pointe. Il a des remords; et bientôt il craint que ses remords ne 
soient des faiblesses, des langueurs de son dévouement rehgieux. Il 
est un endroit où se rassemblent des idées, celles-ci venues de lui, 
celles-là venues d'ailleurs, des idées pareilles à des gens qui se réu- 
nissent pour des disputes. Tels de ces gens, qui n'ont pas raison, 
parlent plus fort que personne et ont le dernier mot; ou bien, ils 
parlent sur un ton qui séduit les multitudes, les charme, les entraîne. 
Il y a des multitudes, dans l'âme du pau^Te Ravaillac, des multitudes 
que secouent des orateurs perpétuels et divers. Mais une voix domine 
les autres et ordonne de tuer le Roi. 

Le Roi, de son côté, a des pressentimens. Il est troublé, inquiet et 
annonce qu'U mourra bientôt. Il ne sait pas d'où l'avertissement lui 
vient. « L'homme du rocher d'Angoulême n'a pu encore arriver jus- 
qu'à lui, pénétrer dans son Louvre; mais déjà il le frappe d'une main 
mystérieuse. Sa présence invisible, ses pensées forcenées forment 
autour du Roi oh ne sait quel triste concert qu'il est seul à entendre, et 
partout il voit la mort. » Le même jour, à la même heure, le Roi est à 
Saint-Roch, pour y entendre l'office; et Ravaillac est à Saint-Benoît, 
pour la messe. Le Roi devine qu'il est sur le point de mourir, tandis 
que Ravaillac, à genoux, médite la mort du Roi. Et le Roi dit à Bas- 
sompierre, qui l'encourage en lui parlant de belles femmes : « Mon 
ami, il faut quitter tout cela !... » Il est mélancolique ; l'homme du 
rocher d'Angoulême l'est davantage. Chacun d'eux sur son chemin, 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

le Roi et le meurtrier, comme des voyageurs qui se hâtent, devancent 
le point où ils sont, devancent les minutes après lesquelles l'un et 
l'autre vont se rencontrer. Et ils approchent enfin du carrefour. Ils se 
rencontrent. L'acte s'accomplit. 

Je ne crois pas,— mais aussi je n'ai pas l'imprudence de l'affirmer, 
~ que l'historien le plus averti ait à signaler des fautes graves dans 
le livre de MM. Jérôme et Jean Tharaud. Du moins semble-t-il que les 
faits principaux et le détail du récit reposent sur de valables documens. 

MM. Jérôme et Jean Tharaud cherchaient la vérité, non le pitto- 
resque : et ce fut, pour eux, la bonne sauvegarde, s'il n'est certaine- 
ment rien de plus périlleux, et puéril, et vain, que la recherche du 
pittoresque. Ils ont évité ce défaut. Et même ils désiraient plutôt que 
leur récit ne fût aucunement pittoresque, suivant le conseil du plus 
intelligent historien romain, Salluste, qui raconte les aventures de 
Jugurtha ou de Catihna quo minus mirandum sit, de telle sorte que la 
lecture en soit aussi peu déconcertante que possible. Le pittoresque 
nous étonne; et, s'il nous amuse, c'est en marquant très fortement la 
différence des spectacles ou des sentimens qui nous sont familiers et 
de l'objet qu'il s'applique à orner de nouveautés surprenantes. 

L'auteur de La reine Margot nous divertit de cette façon, s'il nous 
divertit. Salluste, lui, ne souhaite que de nous rendre intelUgible l'âme 
d'un Jugurtha ou d'un Catihna; pareillement, MM. Jérôme et Jean 
Tharaud, l'âme de leur Ravaillac. Alors, il ne faut pas nous décon- 
certer, mais au contraire nous famihariser avec ces âmes si étranges. 

D'autre part, il faut se garder d'amener à nous ces âmes; c'est 
nous qu'il faut conduire à elles. Certains historiens faussent tout, en 
ayant trop de complaisance à l'endroit du lecteur moderne, quand ils 
modernisent excessivement l'antiquité ou l'ancienneté, quand par 
exemple ils noas présentent la belle anecdote emblématique d'Antoine 
et de Cléopâtre comme les simples et un peu vulgaires amours d'un 
miUtaire qui déchne et d'une petite femme qui a besoin d'appui. La 
vérité historique n'est ni dans le pittoresque ni dans la vulgarité. Elle 
peut être pittoresque, involontairement; et elle nous devient familière 
au moment où l'on nous a fait sentir, toucher ce qu'U y a d'humanité 
permanente sous les dehors variés des époques. MM. Jérôme et Jean 
Tharaud ne s'y sont pas trompés : c'est l'un des mérites, l'un des agré- 
mens de leur ouvrage. Et, partant d'un juste principe, ils ont procédé 
avec ce tact qui révèle les artistes parfaits. 

Ils sont des artistes parfaits. Tout d'abord, on s'en aperçoit à leur 



REVUE LITTÉRAIRE. 213 

langage, qui est le bon langage français, avec peu de mots, les mots 
utiles, — mais aucune pensée ne réclame beaucoup de mots ; — sans 
néologismes : si l'on n'ignore pas la signification des mots qui sont le 
vocabulaire autorisé, l'on ne manque pas de mots et l'on n'invente pas 
de mots qui, étant neufs, n'éveillent dans l'esprit nulle idée. Si l'on 
aime son art, on ne détraque pas son outn, comme font les mauvais 
écrivains, gaspilleurs de mots. 

MM. Jérôme et Jean Tharaud ont le souci d'écrire bien, d'écrire 
bre^". Ils aiment une élégance serrée, voire un peu sèche ; et Joubert 
les eût estimés, qui a écrit : « Génies gras, ne méprisez pas les 
maigres! » Ils ne sont pas très curieux, probablement, de donner à 
leur phrase une quaUté musicale : Us veillent à son harmonie, mais 
ils ne comptent pas sur les sons pour évoquer leur pensée. Ils n'ap- 
pellent pas la poésie et ses ressources mélodieuses au secours d'une 
prose qui est exactement de la prose et fort bien. Plutôt que des musi- 
ciens, ne seraient-ils pas des peintres et, mieux encore, de vigoureux 
dessinateurs qui, avec peu de traits, campent une attitude? 

D'aOleurs, ils ne dessinent pas pour le seul plaisir de tracer et de 
combiner des lignes belles ou adroites. La virtuosité, aux tentations 
de laquelle cèdent si aisément d'autres artistes, n'est pas leur fait; et 
il y a de l'austérité dans leur façon de se borner à leur propos, sans 
le dépasser jamais. La chose dite, ils n'ajoutent rien, quand d'autres 
artistes ajoutent et ajoutent!... Ils ont le talent de marquer un geste 
qui caractérise un personnage, à l'instant où ce personnage modifie la 
série des événemens ; et ils ont l'abnégation de ne pas marquer un 
geste, fût-il admirable et même fût-il amusant à esquisser, un geste 
sans conséquence. 

Voici la règle de MM. Jérôme et Jean Tharaud : le récit d'abord ; 
et soumission de tout le reste à l'exigence première du récit. 

Les commentaires, les confidences de l'auteur, ces gloses qui, des 
notes ou des marges, montent ou rampent jusqu'au récit, se glissent 
dans sa vive substance, s'y introduisent et l'encombrent, MM. Jérôme 
et Jean Tharaud les suppriment.' Mais ils ne pourraient pas les sup- 
primer, s'ils n'avaient, dans ce qu'ils laissent, mis tout ce qu'il faut 
de sohdité, de réalité claire et de richesse ramassée. Ils l'y ont mis. 
C'est ainsi qu'ils accomplissent le chef-d'œuvre d'un art robuste et 
prompt. ^ 

Le récit des faits. Ils ne sont pas de ces écrivains très ingénieux et 
appréciables qui, avec très peu de matière, composent un roman, le 
roman de leur rêverie, l'essai de leur badinage, le malin poème de 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

leur philosophie. Mais le récit des faits ne va-t-il pas nous mener, tout 
bonnement, au roman d'aventures ? Et nous re\iendrions au père 
Dumas. Disons, pour que cet inconvénient nous soit épargné : le 
récit par les faits. 

Il y avait, dans l'existence de Ravaillac, tous les épisodes les plus 
aguichans pour le romancier. MM. Jérôme et Jean Tharaud ne se 
contentaient pas de cette aubaine. Le sujet de leur « tragédie, » ce 
nest pas seulement l'histoire de Ravaillac, mais ce problème-ci : com- 
ment, à la fin du xvi« siècle et au début de l'autre siècle, un pauvre 
enfant très dévot de l'église a-t-il tourné au meurtre? Le sujet de leur 
« tragédie, » c'est l'analyse de cette dépravation singulière. Et, de 
cette manière, le sujet de leur « tragédie » a quelque analogie avec le 
sujet de Britannicus où l'on voit comment « les délices de Rome en. 
devinrent l'horreur. » Je ne songe pas à comparer Britannicus et La 
t7rigédie de Ravaillac plus amplement. Mais enfin l'art de MM. Jérôme 
et Jean Tharaud, je le rapporterais plus volontiers à l'esthétique raci- 
nienne qu'à nulle autre : le père Dumas, je lîe l'ai cité que pour le 
contraste. La tragédie de Ravaillac mérite ce nom de « tragédie : » 
ce n'est pas un petit éloge ; et c'est l'indication d'un art très dégagé 
des influences romantiques, d'un art, — à vrai dire, — classique. 
Classique sans imitation des dehors, mais classique par nature, dans 
son essence même, comme dans ses moyens, comme dans ses procé- 
dés, comme dans son vocabulaire et comme dans tout le détail de son 
arrangement. 

Peut-être, en lisant La tragédie de Ravaillac, n'évitons-nous pas de 
nous demander pourquoi l'on nous raconte cette histoire. Que nous 
veut-on? Ravaillac, nous ne pensions pas à lui!... 

Je crois que nous éprouvons, d'un bout à l'autre de ce livre, ce 
sentiment, qui n'est pas sans nous détacher un peu du livre et de son 
intérêt. Nous avons accoutumé de prétendre qu'un livre soit une 
réponse à quelqu'une de nos curiosités ou de nos inquiétudes. Et, ce 
Ravaillac, nous l'avions oublié; nous \'ivions sans lui. 

Mais il est, ce Ravaillac, un anarchiste! Et sommes-nous si légers 
qu'en un temps de si rude anarchie, le nôtre, un tel garçon ne nous im- 
porte guère?... Oui! Seulement, ce n'est point l'anarchiste ni l'anarchie 
que MM. Jérôme et Jean Tharaud examinent : c'est Ravaillac, et 
tout uniment lui. Vers la fin du volume, ils mettent en parallèle 
Ravaillac et le misérable Caserio ; mais ce n'est que pour affirmer les 
singularités de Ravaillac. Il ne résulte pas de leur ouvrage une théorie 
de l'anarchisme, ni même une opinion; leur anarchiste, ils ne le 



REVUE LITTÉRAIRE. 215 

présentent ni comme un héros ni comme un bandit. Les terribles châ- 
timens du régicide, ils ne les blâment ni ne les approuvent : ils les 
constatent. Et, leur criminel, sans l'incriminer davantage ou le dis- 
culper, ils le constatent, satisfaits de savoir la tête qu'il avait, et le 
cœur, et rame. 

Telle est La tragédie de Ravaillac, étrangère à cette époque-ci, 
étrangère à toute « actualité » contemporaine. Et tels sont tous les 
ouvrages de MM, Jérôme et Jean Tharaud. Les frères ennemis : deux 
jeunes hommes de la Renaissance qui, dans Genève, ont affaire à la 
frénésie répandue par Cal\'in ; les auteurs ne prennent aucunement 
parti dans la querelle de ces théologiens. Mais l'un des frères est de 
race italienne (ils ne sont frères qu'à demi) : et le plaisir sera de voir 
comment se môle une théologie du Nord avec de chaudes et volup- 
tueuses velléités méridionales. Dingleij, Villustre écrivain : un roman- 
cier de Londres, féru d'impériaUsme et qui a consacré tout son génie 
au fougueux idéal de l'universelle Angleterre ; les auteurs ne jugent 
pas son ambition. Mais Dingley, impériahste dans le bonheur, a des 
chagrins qui tourmentent sa splendide et brutale énergie : et^e 
plaisir sera de voir comment une idéologie dépend de quelques acci- 
dens, de hasards, les dompte et, en quelque mesure, leur cède. 
Bar-Cochebas : un petit juif de Buda-Pesth, qui, ayant lu le Cid, se 
tuera, faute de tuer les insulteurs de son père; les auteurs ne se 
montrent ni antisémites ni philosémites. Mais le plaisii' sera de voir 
comment l'idée française ou espagnole de l'honneur travaille dans l'es- 
prit d'une race qui ne l'a pas inventée pour son usage. L'Ami de Vordi-e, 
les Hobereaux, la Maîtresse-Servante, la Fête arabe traitent, et pareille- 
ment, d'autres sujets de la même espèce. Après Genève calviniste, 
Londres agité par la guerre du Transvaal, la Hongrie et &es nombreux 
échantillons ethniques, voici Paris sous la Commune, le Périgord 
pendant la guerre allemande, le Limousin que l'intrusion parisienne 
démorahse et l'oasis ■ algérienne bouleversée par les Latins. Dans le 
temps et dans le monde, grands hseurs et grands voyageurs, MM, Jé- 
rôme et Jean Tharaud promènent une remarquable curiosité. Les 
quelques volumes qu'ils ont signés contiennent déjà bien des siècles 
et bien des pays, des fragmens de siècles et de pays, mais aussi des 
fragmens où ils enferment beaucoup de durée et d'espace. Le décor et 
le paysage tentent leur pinceau et leur crayon. Ce qui les tente davan- 
tage, c'est la diversité de l'âme humaine. Chacun de leurs sujets : un 
état de l'âme humaine, qu'ils étudient pour le seul plaisir de la 
connaître. 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

Et ils négligent de conclure. 

Là encore, ils me semblent retourner, par-dessus le précédent siècle, 
si passionnément lyrique, et par-dessus le xviii^ siècle, si ardent à pro- 
mulguer ses doctrines, retourner à l'esthétique racinienne, classique. 
L'art, au xvii« siècle, n'est pas absolument séparé, mais il est plus 
séparé que jamais de la vie environnante. Omettons, évidemment, les 
moralistes et les sermonnaires : l'art, au xvii^ siècle, ne gom^erne pas 
les opinions ; il est un divertissement. Racine ne déroutait pas ses 
auditeurs en leur proposant de sentir comment Néron devint un 
meurtrier. Nous, qui venons après deux siècles de littérature démons- 
trative et qui, au surplus, avons repris nos libres et incertaines opi- 
nions à l'autorité qui les garantissait, nous portons notre inquiétude 
partout et nous quémandons partout des réponses : nous en réclamons 
à l'art même. 

Il est possible que ce soit notre manie ; et je crois qu'elle a déna- 
turé l'idée de l'art : du moins l'a-t-elle modifiée. Une manie assez poi- 
gnante et qui, malgré ses iriconvéniens, a ennobli peut-être l'idée de 
l'art. Une manie, en tout cas, dont MM. Jérôme et Jean Tharaud ne 
veulent pas tenir compte, aujourd'hui. 

Mais notons que l'œuvre de MM. Jérôme et Jean Tharaud, — si 
belle, vive et importante, — n'est encore qu'à la période des semailles 
dans un champ vaste et bien labouré. Ils lieront des gerbes opulentes : 
nous les verrons alors à cette tâche que d'autres font de trop bonne 
heure, quitte à ne pas lier grand'chose. 

André Beaunier. 



REVUE SCIENTIFIQUE 



AUX DEUX SOMMETS DE LA PLANÈTE 



Pour bien comprendre l'œuvre des expéditions diverses qui ont 
réalisé dans ces dernières années la conquête de la calotte polaire 
boréale de la Terre, pour pouvoir classer commodément et dépar- 
tager les idées théoriques variées et les nécessités géographiques qui 
leur ont donné des physionomies si diverses, le plus simple est de 
considérer cette calotte polaire comme divisée en quatre secteurs 
égaux et convergeant au pôle, à peu près, — si on veut me permettre 
cette comparaison, — comme les quartiers d'une orange conver- 
gent vers son sommet. Deux de ces secteurs sont au Nord de l'Amé- 
rique ; celui qui prolonge vers le pôle l'Amérique occidentale et 
l'Alaska est resté jusqu'ici à peu près en dehors des trajets suivis 
vers le pôle, sinon de ceux qui ont eu pour objet le passage du 
Nord-Ouest ; nous le négligerons pour l'instant. Nous réserverons 
donc le nom de secteur américain au second qui comprend la plus 
grande partie de l'archipel Nord-Américain, le Groenland et ses annexes 
et se termine sur le méridien de l'Islande. Faisant face à ces deux 
secteurs nous en avons deux autres qui sont au Nord du vieux conti- 
nent : le premier, que nous appellerons secteur européen, s'étend au 
delà de la mer du Nord, de la Scandinavie et de la Sibérie orientale ; 
l'autre que l'on peut nommer secteur asiatique s'étend au Nord du 
reste de l'Asie et se termine au détroit de Behring. 

Toutes les expéditions lancées à la découverte du pôle peuvent être 
rangées dans l'un de ces trois secteurs qui, géographiquement et scien- 
tifiquement, correspondent à des circonstances fort différentes; et nous 



218 , REVUE DES DEUX MONDES. 

devons donc parallèlement distinguer dans la lutte polaire ce qu'on 
me permettra d'appeler les routes américaines, les routes européennes 
et les routes asiatiques, qui correspondent respectivement aux trois 
secteurs que nous venons de définir. 

.4 priori, le secteur polaire américain présente à certains points de 
vue de grands avantages. Tandis que le vieux continent ne s'étend 
guère au delà du 77^ degré de latitude à son point le plus boréal le cap 
Tcheliouskine, l'archipel Nord- Américain, qui n'est qu'un prolongement 
du continent dont U est séparé par des bras de mer relativement étroits, 
s'étend jusqu'à vers le 83« degré, (à environ 800 kilomètres seulement du 
pôle), et le Groenland, qui n'est séparé de cet arcliipel que par le détroit 
de Smith, atteint une latitude du même ordre. Cette circonstance 
n'est pas la seule qui ait amené l'a majorité des expéditions polaires 
à opérer dans ce secteur ; il y faut joindre l'émulation causée par la 
recherche du célèbre passage du Nord-Ouest, et aussi le fait que le 
pôle magnétique, découvert par lord Ross en 1833, se trouve dans cette 
région; il y faut joindre encore l 'amour-propre national des Amé- 
ricains. Piqués au jeu par les découvertes que les Anglais (lord Ross, 
John Franklin, etc., étaient Anglais) avaient faites dans ce domaine 
que les Américains considéraient comme étant une zone d'influence 
des États-Unis (bien que ce pays n'ait eu pendant longtemps aucune 
voie d'accès directe sur l'océan Glacial, 'puisque l'Alaska ne leur a 
été cédé par la Russie qu'en 1857), ceux-ci ont dépensé des efforts 
extraordinaires dans la région du détroit de Smith. L'histoire de ces 
tentatives est trop connue pour que nous y revenions et nous arrivons 
enfin aux expéditions du contre-amiral américain Robert Peary. 

On a beaucoup discuté et, avouons-le, on discute encore beaucoup 
sur le mérite et la réalité même de la découverte du pôle par Peary. 
Celui-ci, dans le moment même qu'il annonçait cette découverte, fruit 
des nombreuses expéditions qu'il avait poursuivies avec une inlas- 
sable énergie, a eu la malchance de trouver en face de lui le célèbre 
Cook, qui réclamait la priorité de l'exploit. Le monde entier s'est 
demandé alors si, suivant l'amusante expression de M. Edouard Blanc, 
le Sphinx avait le même jour rencontré deux OEdipes. On sait com- 
ment Cook fut démasqué et reconnu pour un vulgaire imposteur... à 
moins qu'il ne fût un halluciné, et comment Peary resta seul postu- 
lant au titre glorieux de conquérant du pôle . Mais un peu du discrédit 
dans lequel était tombé Cook rejaillit bon gré mal gré sur son compa- 
triote. On insinua de divers côtés que Peary avait pu, sinon vouloir 
nous tromper, au moins se tromper. On prononça même le mot de 



REVUE SCIENTIFIQUE. 219 

« bluff, » qui est un mot américain. Il est profondément regrettable que 
les circonstances aient laissé des soupçons de ce genre effleurer la 
renommée de Peary. Ses explorations antérieures du Groenland sep- 
tentrional dont il a délimité la configuration, et dont on sait aujour- 
d'hui, grâce à lui, que ce n'est qu'une île, ses raids précédens vers le 
pôle, qui l'avaient amené en 1902 à 84°17, battant le record de 
Lockwood, et en 1906 à 87°6, (à environ 300 kilomètres seulement du 
pôle) battant tous les records antérieurs, tout cela aurait dû le mettre 
à l'abri de ces suspicions. 

Et pourtant... car il faut bien en ce débat voir le pour et le contre 
et examiner sans exception toutes les pièces du procès, certaines cir- 
constances peuvent paraître défavorables à Peary. Pourquoi a-t-il ren- 
voyé en arrière, avant d'avoir atteint le 88^ parallèle, tous ses compa- 
gnons blancs, dont plusieurs étaient des hommes instruits et habiles 
aux observations astronomiques, pour ne garder avec lui qu'un nègre 
et des Esquimaux ignorans et incapables de faire des déterminations 
de latitudes qui eussent complété et contrôlé les siennes ? Pourquoi, 
depuis son retourn 'a-t-il pas encore publié (à ma connaissance) le détail 
de ses observations astronomiques, ce qui eût permis aux savans de 
tous les pays de se faire une opinion motivée sur leur valeur et leur 
signification, et n'eût coûté qu'une somme infime à côté de toutes 
celles que le Peary's Club a dépensées ? Les vérités scientifiques ne 
sont pas articles de foi (1). 

Il est vrai qu'une commission composée de trois membres fort 
honorables de la Société américaine de Géographie a examiné les 
carnets d'observations et les instrumens de Peary et en a déduit qu'il 
avait atteint le pôle. C'eût été une raison de plus pour publier ces 
observations et réduire ainsi à néant des insinuations sans doute mal- 
veillantes, relatives à « des coups de pouce, » et à l'inconvénient qu'il 
y a de mettre en conflit possible deux sentimens également respec- 
tables : la vérité scientifique et l'amour-propre national. 

(1) Lors des controverses fameuses qua créées naguère la compétition de Peary 
et de Cook on a soulevé la question suivante : les carnets d'observations astro- 
nomiques les plus complets peuvent-ils démontrer absolument que celui qui en 
est l'auteur a été au pôle? A cette question, et si on veut être parfaitement rigou- 
reux, il faut répondre : non. Il est certain, en effet, qu'un homme très versé dans 
la pratique des instrumens et des calculs relatifs à la mesure des latitudes 
par les observations du soleil pourrait imaginer de toutes pièces des observa- 
tions astronomiques qu'il n'aurait pas faites et qui le situeraient près du pôle. 
Mais il faudrait qu'il fût prodigieusement habile pour que quelque tare, quelque 
détail prouvant le " coup de pouce » ne vinssent pas déceler la supercherie aux 
astronomes qui pourraient examiner ses registres. 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les considérations précédentes expliquent peut-être la réserve qui 
s'est manifestée dans certains milieux compétens à l'égard de la dé- 
couverte de Peary, et notamment ce fait qui eût pu sembler autrement 
assez singulier : que notre Société de Géographie, que préside avec tant 
d'autorité le prince Roland Bonaparte, n'ait pas encore décerné à 
Peary la récompense que semble mériter son exploit. 

Il est certain, en tout cas et dès maintenant, que l'explorateur amé- 
ric^'.in a été plus près du pôle. Nord qu'aucun autre homme avant lui, 
qu'il y a fait des observations scientifiques intéressantes et notamment 
des sondages prouvant que la profondeur de la mer au voisinage du 
pôle dépasse 2 500 mètres, et Peary a mérité pour cela comme pour ses 
explorations du Groenland une place très honorable dans l'histoire 
des découvertes géographiques. 



LE PASSAGE DU NORD-OUEST 

L'honneur d'avoir accompli dans le secteur boréal américain 
l'exploit peut-être le plus difficile, celui qui 'en tout cas avait coûté le 
plus d'efforts vainement ^dépensés, pendant quatre siècles, revient au 
Norvégien Roald Amundsen, qui réalisa le premier, de 1903 à 1907, le 
passage d'un navire de l'Atlantique en Pacifique par-dessus l'Amé- 
rique, accomplissant ainsi le passage du Nord-Ouest dont la recherche 
avait causé tant de désastres tragiques et notamment celui de l'expédi- 
tion de John Franklin. Cette découverte de Roald Amundsen a passé, 
alors, presque inaperçue dans le grand public ; elle n'y a pas rencontré 
en tout cas l'admiration qu'elle eût méritée. Pourtant, et bien que la 
découverte du pôle Sud par le même homme ait semblé une chose 
beaucoup plus « sensationnelle, » il est probable que, tant par l'hé- 
roïsme dépensé que par les résultats scientifiques obtenus, le premier 
de ces exploits ne le cède en rien au second, et mérite de faire 
époque au même ti*tre que lui. 

Alors que dans toutes les tentatives antérieures vers le passage du 
Nord-Ouest, les expéditions étaient munies de puissans navires et 
d'équipages nombreux (celle de FrankUn comprenait 138 membres), 
c'est avec six compagnons seulement et sur un minuscule voilier de 
47 tonnes, le Gjoà, qu 'Amundsen se lance à l'aventure. Ce que fut 
cette navigation de trois ans, sur une coquille de noix, à travers les 
horreurs glacées de l'archipel Nord-Américain, on peut se l'imaginer. 
Pourtant, malgré la modicité des moyens, Amundsen réussit ce que 



REVUE SCIENTIFIQUE. 221 

nul autre avant lui n'avait pu faire, et le 20 novembre 1906, il était 
de retour à Christiania. Son succès, ce hardi Viking le devait non 
pas, comme il l'a dit lui-même avec cette modestie vraie et si fière qui 
le caractérise, à la chance, mais à la préparation minutieuse des détails 
même les plus infimes, et à sa calme énergie d'hommedu Nord. Parmi 
les résultats les plus importans de cette croisière unique, il faut noter 
les observations nombreuses qu'Amundsen fit au pôle magnétique 
qu'il redécouvrit dans la péninsule Boothia, et où personne n'était 
arrivé depuis lord Ross. Ces observations nous apportent des lumières 
inattendues sur les variations périodiques des élémens magnétiques 
au voisinage de ce lieu singulier où un barreau aimanté suspendu par 
son centre de gravité pique verticalement vers le sol et où la boussole 
horizontale est « folle, » c'est-à-dire s'oriente indifféremment dans 
toutes les directions comme ferait une tige de métal non magnétique. 
En outre, s'il ne réussit pas à recueilHr la moindre trace du malheu- 
reux Andrée, Amundsen découvrit dans l'île de Becchey les restes 
encore intacts de presque tous les membres de la malheureuse expé- 
dition Franklin, conservés là dans la neige depuis soixante ans. J'ai 
vu entre les mains d'Amundsen une chaîne de montre, formée de 
quelques boulons assemblés, qu'il a recueUUs sur les vêtemens de ces 
malheureux, et cette relique douloureuse et si simple évoque éloquem- 
ment les périls et les difficultés dont Amundsen a su triompher avec 
sa tranquille intrépidité. 



LES DERNIERES EXPEDITIONS DANOISES 

L'histoire récente de ce secteur polaire ne serait point complète si 
nous passions sous silence les explorations récentes que les Danois ont 
accomplies dans le Groenland septentrional. Jusqu'ici, on ne savait 
presque rien de la côte Nord-Est de ce pays dont l'immense étendue 
fait plutôt un continent qu'une île, (U a une superficie de près de 
2 milUons et demi de kilomètres carrés, près de cinq fois celle de la 
France et dont les 4/5 sont couverts de glaciers). MiUus Eriksen et ses 
deux compagnons parcoururent il y a quelques années ces parages 
inexplorés et ils découvrirent notamment que la côte Est du Groenland, 
au lieu de se diriger vers le Nord comme on le croyait dans sa partie 
la plus septentrionale, se prolonge vers l'Est par une péninsule de plus 
de 5° qui est limitée au Sud par un fjord colossal, le Danemark-fjord. 
Malheureusement ces trois explorateurs périrent en 1907 durant leur 
voyage de retour. 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

Dans le dessein de retrouver leurs papiers, le capitaine danois 
Mikkelsen, accompagné du seul docteur Iversen, se fait déposer sur 
un point de la côte groenlandaise en 1909, s'élance hardiment vers le 
Nord et réussit à mettre la main sur les précieux documens d'Eriksen. Il 
pensait ensuite avec son compagnon rejoindre les établissemens esqui- 
maux de la côte Ouest du Groenland, à travers le détroit qui, d'après 
ce qu'avait annoncé Peary, s'étend à travers le Nord du Groenland. 11 
dut abandonner ce plan ayant trouvé dans les notes d'Eriksen que « le 
déti'oit de Peary n'existe pas, et que la terre de Peary que celui-ci avait 
affirmé être, une île d'après ses constatations, n'était qu'un prolonge- 
ment péninsulaire du Groenland. » Ce que furent les souffrances des 
deux hommes munis de provisions insuffisantes et obligés de refaire 
900 kilomètres vers le Sud à travers le plus horrible détroit glacé du 
monde pour revenir à leur point'de départ, — d'où leur navire suivant 
les ordres reçus était parti depuis longtemps, — ce que furent les 
efforts surhumains qu'ils durent accomplir, pour être recueillis finale- 
ment par un navire phoquier et rentrer n y a quelques semaines seu- 
lement en Europe, où on les croyait morts depuis deux ans, on ne le 
lira point sans frémir dans la relation qui vient de paraître de leur 
fantastique voyage. Rarement sans doute peines plus cruelles furent 
plus courageusement supportées et vaincues que celles de ces deux 
« robinsons, arctiques,» comme les a si justement nommés M. Charles 
Rabot. Et l'on ne saurait s'étonner trop de la sévérité avec laquelle 
Mikkelsen commente dans son récit l'allégation erronée de Peary qui 
a failli leur coûter la vie. 



LES ROUTES POLAIRES D EUROPE ET D ASIE 

Le secteur boréal européen n'a pas, comme le secteur américain, de 
terres étendues s'avançant très loin vers le Nord (le cap Nord en Nor- 
vège n'est guère qu'à 71° de latitude, ç'est-à-dire environ 1 400 kilo- 
mètres moins près du pôle que le Groenland septentrional). Pourtant, 
ce secteur a l'avantage immense d'être sur le trajet du Gulf-Stream, de 
sorte que la limite des glaces permanentes y est très septentrionale et 
que la mer y est libre chaque année jusqu'à de très hautes latitudes. 
Aussi les archipels qui se trouvent dans cette région, celui du Spitz- 
berg, comme celui delà Terre François-Joseph (découverte en 1872- 
1874 par deux officiers autrichiens, Weyprechtet Payer), ont-ils servi 
de base à plusieurs tentatives vers le pôle, le premier notamment à 
l'expédition aérienne du malheureux Andrée, et le second à l'expédi- 



REVUE SCIENTIFIQUE. 223' 

tion du duc des Abruzzes, dont le lieutenant, Cagni, parvint en 190{> 
jusqu'à 8t^'^34, battant de peu le record de Nansen. 

Le secteur polaire asiatique, d'un abord extrêmement difficile 
puisqu'il ne touche qu'aux déserts glacés de la Sibérie du Nord, a été 
pendant longtemps délaissé, et pourtant contre toute attente, il semble 
qu'il doive être dans l'avenir la route la plus rationnelle pour la 
conquête scientifique du p'ôle. Ce résultat a été obtenu grâce au génie' 
de Nansen, qui, contrairement à beaucoup de ses émules, n'eut pas 
seulement le courage un peu irréfléchi de ceux que tente un « record 
sportif » à battre, mais aussi l'audace mûrement raisonnéedu penseur 
qui, partant des prémisses bien constatées et d'ailleurs négligées par les- 
esprits superficiels, et ayant scientifiquement pesé les données d'un 
problème, en suit jusqu'à ses extrêmes conséquences et, si inattendues 
qu'elles puissent être, les conclusions logiques. 

C'est d'ailleurs, — et on l'a trop souvent oubhé, — un de nos com- 
patriotes, Gustave LamjDert, qui eut le premier l'idée, il y a une qua- 
rantaine d'années, d'attaquer le pôle par le détroit de Behring. Il pen- 
sait que le mouvement des glaces vers le Sud qu'on observe dans les 
parages du Spitzberg pourrait être utiUsé fructueusement par un 
voyageur venant du côté opposé. La balle allemande qui tua en 1870 
Lambert sous les murs de Paris endormit du même coup et pour 
longtemps cette idée. On sait comment les épaves de \di Jeannette qui 
avait été broyée vingt ans plus tard, par les glaces sur la côte silDé- 
rienne de l'Est, furent retrouvées au bout de trois années sur la côte 
du Groenland en un point presque diamétralement opposé, par rap- 
port au pôle, à l'endroit de la catastrophe. Nansen en a conclu logique- 
ment, et en s'appuyant sur d'autres argumens fort ingénieux, qu'un 
lent mouvement de dérive entraîne (à la vitesse d'environ 4 kilo- 
mètres et demi par jour) les glaces du détroit de Behring vers le 
Groenland. Son mérite fut aussi et surtout d'imaginer un navire, le 
Fram, construit de telle sorte qu'il ne pouvait être brisé par l'étreinte 
des glaces, mais devait être soulevé et porté par elles, et de s'abandon- 
ner sur lui à la lente dérive qu'U savait devoir durer des années et qui 
devait le faire passer près du pôle. Le voyage de Nansen est trop 
connu pour que nous y revenions en détail. L'admiration qu'a value à 
son auteur une pareille expédition, fondée sur une simple hypothèse 
scientifique, qui par bonheur se trouva vérifiée, est de celles qui durent. 
A la place de la calotte glaciaire massive et immobile que les géogra- 
phes avant lui plaçaient près du pôle, Nansen a découvert des masses 
de glace en perpétuelle dérive de l'Est à l'Ouest, (ceci étant entendu 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

pour un observateur placé en Europe); il a montré que cette dérive 
est causée en grande partie par les vents. Enfin il a découvert que tout 
le bassin polaire est une mer très profonde et contient, non pas 
comme on le croyait des eaux très froides, mais au-dessous de la 
couche superficielle dès nappes épaisses d'eaux relativement chaudes, 
dont la température dépasse souvent + 1°, très salées et qui provien- 
nent évidemment du Gulf-Stream. Aucune expédition boréale n'a 
jamais dépassé celle-ci en importance : la route rationnelle vers le pôle 
est celle qu"a découverte Nansen. Et en voici sans doute la meilleure 
preuve: c'est par cette route, mais en partant cette fois du détroit de 
Behring, que Roald Amundsen, d'après ce qu'il a bien voulu nous 
confier, compte entreprendre d'ici à quelques mois la conquête défini- 
tive du pôle boréal. Car le vainqueur du pôle Sud n'a point de cesse 
qu'il n'ait atteint aussi l'autre extrémité de l'axe terrestre. Cet homme 
du Septentrion, encore qu'habitué à de durs couchages, ne veut point 
se reposer sur ses premiers lauriers. Alors qu'on voit tant de gens en 
étaler quelques brins médiocres avec une fière importance, Amundsen 
pense qu'il en faut des gerbes entières avant que de s'en faire un Ut de 
repos. 



LA CONQUETE DU POLE SUD 

Que le pôle méridional de la Terre dût être atteint presque en même 
temps que l'autre, par deux expéditions distinctes, d'une façon beau- 
coup plus sûre et dans des conditions ne prêtant pas à la moindre 
réserve, c'est une chose qui eût paru invraisemblable si on se fût 
avisé de l'annoncer il y a quelque quinze ans. 

Jusqu'à la fm du xix* siècle, on ne savait en effet à peu près rien sur 
l'Antarctide, et on en était resté aux résultats des Cook, des Ross, des 
Dumont-d'Llr ville, qui avaient, à la fin du xviii® siècle ou au commence- 
ment du suivant, découvert aux environs du cercle polaire austral des 
terres dont on ne savait pas si elles formaient un continent ou un 
archipel. 

C'est seulement à la suite du voyage de la Bclgica (1897-98), qui 
réalisa le premier hivernage austral, et que M. Dastre a naguère com- 
menté ici même, que coup sur coup plusieurs expéditions s'orga- 
nisèrent afin d'apporter un peu de lumière sur la nature exacte 
des environs du pôle austral. Parmi elles il faut citer l'expédi- 
tion anglaise de Scott, la suédoise de Nordenskjold, l'allemande de 
Drygalski, enfin les belles et fructueuses expéditions de notre com- 



REVUE SCIENTIFIQUE. 225 

patriote Jean Charcot ; chacune apporta sa moisson de découvertes 
utiles, et dont les résultats reliés entre eux permettaient d'affirmer 
que l'Antarctide est en réalité une immense masse continentale 
grossièrement circulaire, occupant à très peu près toute la superficie 
du cercle polaire austral, et limitée à peu près parce cercle. Il s'ensuit 
qu'environ 23° de latitude, c'est-à-dire à peu près 2 500 kilomètres en 
moyenne séparent du pôle la côte de ce continent aussi étendu à lui 
seul que l'Europe et l'Australie réunies. Pourtant, dans la côte vague- 
ment circulaire de cette calotte continentale, il y avait du côté situé 
au Sud de la Nouvelle-Zélande une vaste et profonde encoche, formant 
la mer de Ross, au fond de laquelle lord Ross avait aperçu, vomissant 
les flammes par leurs bouches glacées, deux volcans colossaux qu'il 
avait appelés, des noms de ses navires, l'Erebus et le Terror. Du fond de 
la mer de Ross au pôle, il n'y a guère plus de 1 200 kilomètres ; aussi 
ceux qui voulaient tenter la conquête du pôle établirent-ils, comme il 
était naturel, leur base d'opération au fond de cette mer où les vais- 
seaux pouvaient arriver en hiver (qui est l'été austral). Scott le pre- 
mier s'aventura sur l'immense barrière de glace qui au fond de ce 
golfe étend ces hautes falaises blanches contre lesquelles lord Ross 
n'avait pas osé lancer ses navires. Il partit de l'extrémité Ouest de 
la barrière de Ross et reconnut qu'elle est un immense glacier à peu 
près plat à sa surface, qui s'avance à perte de vue vers le Sud, et est 
borné au Sud-Ouest par de hautes chaînes de montagnes. Il s'avança 
de 450 kilomètres environ vers le Sud sur ce plateau et jusqu'au delà 
du 82«^ degré. Puis en 1908 Shakleton, qui avait été heutenant de Scott 
sur la Discovery six ans auparavant, s'élance sur la route déjà suivie 
par son chef, dépasse le point extrême atteint par lui, rencontre bien- 
tôt un formidable glacier montant entre des montagnes qu'U gravit 
au prix d'efforts inouïs, et se trouve sur un plateau s'étendant à perte 
de vue vers le Sud à une altitude de 3 000 mètres environ. Sur ce pla- 
teau Shakleton s'est avancé jusqu'à 179 kilomètres du pôle (latitude 
88° 23) ce qui était alors et de beaucoup la plus petite distance à la- 
quelle on fût arrivé de l'une et l'autre extrémités de l'axe terrestre. 
Pendant ce temps un sous-groupe de l'expédition a découvert par 
72° 25 de latitude et 155°15 de longitude Est de Greenwich, dans la 
Terre Victoria qui s'étend à l'Ouest de la Grande-Barrière et à près de 
2 000 kilomètres du pôle géographique, le pôle magnétique austral, 
point où l'aiguille aimantée suspendue par son centre de gravité se 
tient dans la position verticale inverse de celle qu'elle a au pôle 
boréal. A la suite de cette expédition mémorable, que seul le 

TOME XV. — 1913. 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

manque de pro^dsions fit interrompre, Scott prépare patiemment 
l'expédition gui doit, par la route qu'il a découverte lui-même et 
que son lieutenant a si magnifiquement développée, le conduire 
inévitablement au pôle. Aussi lorsqu'en janvier 1911, Scott installe 
ses quartiers d'hiver non loin de sa base de 1902 et de celle de 
Shakelton, sur le bord Ouest de la Grande-Barrière, le monde entier 
est convaincu que cette conquête suprême ne saurait échapper à 
l'Angleterre. 

Pourtant, le 9 août 1908, Amundsen avait quitté la Norvège sur le 
vieux Fram de Nansen, cinglant vers l'Amérique du Sud qu'il avait 
d'abord l'intention de doubler pour gagner le détroit de Behring et 
se laisser dériver par la banquise vers le pôle Nord. On sait comment,, 
faute d'avoir pu recueillir des fonds suffisans, et aussi à cause de la 
nouvelle du succès de Peary, Amundsen annonça en pleine mer à son 
équipage qu'il changeait son plan primitif, — qu'il reprendra, nous 
l'avons dit, dans quelques mois, — et décidait de se porter vers le 
pôle Sud. Son installation à l'extrémité Est de la Grande-Barrière, son 
hivernage, puis la préparation admirable de la marche vers le 
pôle, celle-ci enfin réalisée avec une vitesse foudroyante, et qui mettait 
au but le hardi Norvégien et ses compagnons le 14 décembre 1911, 
tout cela est aujourd'hui bien connu, grâce à l'adaptation excellente 
que M. Charles Rabot, avec son talent coutumier, a donnée du récit 
d'Amundsen. Aussi il serait superflu d'y revenir en détail. 

Il est un trait dans la randonnée polaire d'Amundsen qui témoigne 
d'une audace peu commune : loin de vouloir profiter des itinéraires 
antérieurs des expéditions britanniques, le capitaine norvégien a pris 
pour point de départ, à l'extrémité opposée de la Grande-Barrière, un 
endroit situé à 700 kilomètres de celui qui avait servi de base à ses 
émules. C'est ainsi que, sur les ^2 400 kilomètres de son trajet aller et 
retour dans l'Antarctide, U n'en est pas un seul qu'il n'ait été le premier 
à franchir. Grâce à cette heureuse circonstance, Amundsen a réalisé sur 
sa route de remarquables découvertes géographiques, trouvant notam- 
ment des glaciers énormes qui de la Grande-Barrière le firent monter 
au plateau polaire entre des chaînes de montagnes jusque-là insoup- 
çonnées et dont les sommets atteignent de i 000 à 4 500 mètres. Cha- 
cun de ces sommets a reçu de lui le nom de quelqu'un des hommes 
qu'il aime ou qu'il admire, comme avait fait déjà à quelque distance 
delà Shakleton, et comme c'est l'usage chez les découvreurs de terres. 
Et il y a dans ce pri%àlège qu'ils ont de pouvoir dédier à leurs amis une 
montagne gigantesque, ou les cascades figées de quelque glacier 



REVUE SCIENTIFIQUE. 227 

monstrueux, une élégance qui n'est peut-être point inférieure à celle 
des dédicaces en usage dans la république des lettres. 

Le succès d'Amundsen a été obtenu par des moyens simples : pas 
d'automobiles, d'aéroplanes, d'appareils et de matériel ultra-modernes, 
comme d'autres expéditions en ont utilisé ; des chiens esquimaux, des 
traîneaux primitifs, des skis, et surtout, ce qui assura le succès, des 
dispositions de détail minutieusement arrêtées à l'avance de façon à ne 
rien laisser au hasard. « C'est, comme l'a dit Nansen, le triomphe de la 
volonté d'un homme au dessein immuable ; » et Nansen ajoute avec 
un orgueil bien légitime : « Cette œuvre est le produit de la culture 
norvégienne des temps anciens et modernes, de la vie hivernale du 
Norvégien, de sa pratique constante du ski et du traîneau. » 

Un mois environ après l'arrivée d'Amundsen au pôle, Scott y par- 
venait à son tour après avoir poursuivi l'itinéraire de Shakleton et y 
trouvait les documens laissés par son émule. Ce que fut son tra- 
gique retour, rendu plus pénible et plus lent par la maladie de deux 
de ses compagnons qu'il se refusait à abandonner et dont l'un, 
pour ne plus gêner la colonne, s'alla délibérément jeter dans la 
tempête pour y -mourir « en vrai gentleman anglais ; » ce que furent 
ensuite les conditions météorologiques épouvantables, les tempêtes et 
les terribles blizzards joints à la famine, qui firent périr après d'atroces 
souffrances les explorateurs à quelques kilomètres seulement de leur 
troisième dépôt de vivres, et alors qu'ils avaient parcouru déjà les cinq 
sixièmes de leur voyage de retour et touchaient presque au, but, le 
monde entier l'a appris par le message si plein d'héroïque simphcité 
que Scott agonisant écrivit de ses mains glacées et défaillantes. Ces 
hommes surent mourir d'une manière qui honore l'humanité, et Plu- 
tarque eût célébré leur grandeur d'âme. 

Mais la valeur et l'énergie les plus sublimes ne sont pas tout en ces 
matières, et si nous faisons la part des faits défavorables et fortuits, 
de la maladie et de, la tempête, il faut bien reconnaître que Scott, dans 
la préparation de sa marche du pôle, avait négligé certaines précau- 
tions qu'Amundsen avait prises et qui, dans des circonstances iden- 
tiques, eussent sans doute sauvé celui-ci. Voici la plus essentielle, et 
qui nous dispensera de parler des autres : Scott avait, dans une course 
préliminaire vers le Sud et en prévision du retour, établi trois dépôts 
de \T.vres dont le plus méridional se trouvait à 230 kilomètres environ 
des quartiers d'hiver de son navire et à plus de 1 100 kilomètres du 
pôle. Amundsen au contraire avait, grâce à des d'efforts dont il savait 
tout le prix, élabh six dépôts de vivres dont le dernier se trouvait à 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

moins de 600 kilomètres du pôle et à plus de 600 kilomètres du mouil- 
lage du Fram. 

Il résulte de ces deux expéditions que l'Antarctide est un continent 
relativement très élevé au-dessus du niveau de la mer. A l'antipode au 
contraire, nous avons vu que l'on trouve une dépression marine très 
profonde, et cette double constatation vient à l'appui d'une théorie 
géologique due à Green et qu'on a appelée la théorie tétraédrique. On 
peut la résumer ainsi : la masse interne de la Terre se refroidissant 
peu à peu doit diminuer de volume; par suite, la croûte terrestre qui 
s'appuie sur ce noyau et dont la surface, elle, ne diminue pas doit 
tendre à prendre la forme qui, sous un volume donné, occupe la 
plus grande surface : cette forme est celle d'un tétraèdre, c'est-à-dire 
d'une pyramide à quatre faces. C'est effectivement celle que prend 
une balle de caoutchouc remplie d'eau dont on aspire une partie avec 
une pompe. Pour la Terre, la disposition particulière des masses conti- 
nentales ou plutôt des principales chaînes montagneuses et des océans 
déjà connus, et dont les premières sont à peu près antipodes aux 
seconds, avait déjà donné un commencement de vraisemblance à 
cette théorie. Si elle était vraie, il fallait qu'à une dépression située à 
un des pôles correspondît un fort relief à l'autre. C'est précisément ce 
qui vient d'être établi. — Qu'on ne croie pas d'ailleurs que cela suf- 
fise pour affirmer que la rondeur de la Terre est une monstrueuse 
erreur ; le rapport des reliefs et des creux de la Terre à son rayon est 
si faible qu'une orange avec les trous minuscules dont son écorce est 
pointillée est en proportion beaucoup moins sphérique que notre pla- 
nète. Malgré les savans qui l'affirment tétraédrique, on pourra donc, sans 
commettre une trop grosse bévue, continuera dire, dans les conver- 
sations courantes, que la Terre est ronde ou à peu près. 

A côté de la géologie, la physique du globe, celle de l'atmosphère 
et des océans, la météorologie ont beaucoup à espérer des dernières 
découvertes polaires. Mais il faut attendre, avant de s'en pouvoir pré- 
occuper, que les nombreuses observations faites aient été calculées et 
publiées. 

Charles Nordmann. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



Les rapports de la France et de l'Allemagne ont été, depuis quel- 
ques semaines, non pas troublés, mais agités par une série d'incidens 
qui se sont succédé avec une étrange rapidité, à Lunéville, à Nancy, 
à Arracourt. Nous ne les raconterons pas, car les journaux en ont été 
remplis et les détails en sont connus. A propos du premier de ces 
incidens, la chute d'un dirigeable allemand à Lunéyille, les procédés 
courtois des autorités civiles et militaires françaises et la rapidité de 
la solution qui est intervenue ont produit au premier abord une 
excellente impression en Allemagne. Le gouvernement impérial a 
chargé son ambassadeur à Paris d'en exprimer ses remerciemens à 
M. le ministre des Affaires étrangères et, de part et d'autre, l'affaire 
a été déclarée close. On a pu croire par la suite que le gouvernement 
impérial avait éprouvé quelques velléités de la rouvrir : pour nous, elle 
reste et elle restera close. Nous nous en tenons aux remerciemens qui 
nous ont été adressés et que nous avons la conscience d'avoir mérités. 

Nous l'avons même eue à un tel point que, dans le compte courant 
qui se poursuit entre l'Allemagne et nous, il nous semblait avoir aug- 
menté le chapitre de notre crédit : nous avions espéré en toute bonne 
foi que, si un accident regrettable pour nous survenait dans un délai 
prochain, l'Allemagne mettrait, qu'on nous passe le mot, quelque 
coquetterie à le régler en toute bienveillance, de manière à pouvoir 
dire le lendemain que nous étions quittes. Mais les choses n'ont pas 
tourné ainsi. L'incident de Nancy a éclaté, incident misérable où nous 
avons reconnu loyalement que les torts étaient de notre côté et que 
nous avons réglé comme il convenait, puisque le gouvernement alle- 
mand a renoncé à lui donner une autre suite. Les torts, disons-nous, 
étaient de notre côté : mais combien légers ! Eh quoi ! de nombreux 
Allemands passent la frontière tous les dimanches et viennent à 



230 REVUE DES DEUX MONDES.; 

Nancy parce qu'ils s'y trouvent bien, qu'ils s'y plaisent et s'y amusent, 
sans que jamais jusqu'ici leur présence ait donné Heu à aucune 
démonstration désobligeante pour eux, et parce qu'une fois, une 
seule, depuis un grand nombre d'années, un Incident se produit, la 
diplomatie impériale se met en mouvement ! Pourquoi n'avoir pas 
attendu quarante-huit heures pour voir si nous ne prendrions pas 
spontanément les résolutions que le cas comportait et nous en laisser 
le mérite ? Mais enfin, soit ! Si la diplomatie impériale a agi d'une 
manière bien précipitée, bien impatiente, bien pressante, ses procédés 
ont été corrects. Nous ne pouvons malheureusement pas en dire autant 
de l'opinion allemande qui, par l'organe de ses journaux, s'est Uvrée, 
avec une brutaUté et une grossièreté sans pareilles, à un emportement 
dont nous rougirions en France, si nos propres journaux s'y étaient 
laissé entraîner. Mais nous pouvons sans crainte faire appel au témoi- 
gnage du monde entier : il dira que nous avons gardé notre sang-froid 
et notre dignité sous cette pluie qui voulait nous salir. Après tout, nous 
sommes habitués à ces procédés germaniques que nous regardons 
avec la philosophie des anciens devant des ilotes ivres. Ce spectacle 
ne nous émeut plus : il nous amène seulement à penser qu'il y a entre 
les journalistes français et les journalistes allemands une différence 
d'éducation. Au surplus, si les journaux nous intéressent parce qu'ils 
nous renseignent sur l'état de l'opinion, ou d'une partie de l'opinion, 
nous leur laissons la responsabihté de leur vocabulaire spécial, sans 
commettre l'injustice de la faire remonter plus haut et de l'imputer, 
soit à leur pays tout entier, soit à leur gouvernement. 

Est-ce à dire que nous n'ayons aucune observation à présenter sur 
le langage de ce dernier à propos de cette sotte affaire? Devant le 
Reichstag des paroles regrettables ont été prononcées. Nous avons été 
surpris en France, et plus que surpris, en apprenant que, dès le lende- 
main de l'incident de Nancy, sans y être provoqué et, en tout cas, 
sans attendre même les premiers renseignemens, M. de Jagow, le nou- 
veau ministre des Affaires étrangères du gouvernement impérial, 
avait dénoncé, dans Féchauffourée de Nancy, une manifestation de ce 
« chauvinisme français » dont M. de Bethmann-Hollweg avait, quelques 
jours auparavant, parlé lui aussi. Nous ne savons pas si le chancelier 
de l'Empire a été flatté de cette justification que M. de Jagow lui a 
apportée avec un tel empressement que, de son propre aveu, il n'a pas 
pris le temps de contrôler l'exactitude des faits. Comme l'opinion 
pangermaniste elle-même, il s'est fié au récit odieusement mensonger 
qu'un journal venait de faire de l'incident. N'insistons pas : il y aurait 



REVUE. — CHRONIQUE. 231 

quelque inconvénient, peut-être même quelque injustice à le faire. 
M. de Jagow est sans douté un diplomate exercé, mais il n'a pas encore 
l'habitude des assemblées délibérantes, ni de l'atmosphère qu'on y 
respire et dont il faut se défendre. Quoi qu'il en soit, son discours a 
produit chez nous une impression pénible que nous ne pouvons pas 
nous abstenir de signaler. 

Nous ne parlons que pour être complet de l'incident d'Arracourt: 
on n'y a attaché qu'une importance secondaire. Mais les faits de ce 
genre se renouvellent, en vérité, un peu trop souvent et l'attention des 
deux gouvernemens doit s'appliquer à en prévenir le retour. Le 
mieux serait que les manœuvres des dirigeables et des aéroplanes se 
fissent assez loin de la frontière pour quels danger de la franchir invo- 
lontairement ne se produisît plus. En tout cas, il y a un intérêt évident 
et urgent à ne pas laisser au hasard des circonstances le règlement de 
ces sortes d'affaires. Le gouvernement français l'a pensé et il a fait 
auprès du gouvernement allemand une ouverture qu'on ne saurait 
trop approuver en vue de soumettre à un règlement international la 
solution des difficultés, inconnues de nos pères, qui naissent delà navi- 
gation aérienne. On s'est montré, à Berlin, tout disposé à donner suite 
à cette suggestion. La matière est nouvelle, délicate, complexe, et il 
faut s'attendre à ce que le règlement à établir ne s'élabore pas en un 
jour; mais c'est une raison de plus pour se mettre à l'œuvre sans 
retard. Jusqu'à ce que cette législation de l'air soit fixée, il entrera 
inévitablement un peu d'arbitraire dans les solutions qui seront don- 
nées à chaque cas particulier, et qui n'en voit l'inconvénient? 

Ne nous plaignons pourtant pas trop de ces incidens : ils ont 
montré une fois de plus combien est sincère notre désir de vivre en 
bonne intelUgence avec tous nos voisins. Aucun pays, aucun gou- 
vernement n'ont donné plus que la France et le gouvernement 
français des gages de leurs dispositions pacifiques ; mais le maintien 
de la paix ne dépend pas d'une seule partie, il dépend de toutes; il 
ne dépend pas seulement des gouvernemens, il dépend de l'opinion 
dont la force devient de plus en plus prépondérante et qu'il est 
périlleux d'entretenir dans un perpétuel qui- vive ! M. Barthou a essayé 
de le faire entendre dans un discours récent. La France use d'assez 
de ménagemens envers les autres pour avoir droit à quelque réci- 
procité. C'est de cette réciprocité que la paix est faite : c'est quand 
elle n'existe pas que la paix est menacée. 

En Orient, la prise de Scutari par les Monténégrins n'a pas sim- 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

plifié la situation. Le premier mouvement en Europe, sauf en Autriche 
et en Allemagne, a été d'applaudir à la vaillance de ce petit peuple 
qui s'est obstiné dans son action militaire el qui, abandonné de 
ses alliés, en opposition avec toutes les grandes puissances, a cou- 
ronné un siège de six mois par un assaut victorieux. Depuis, le bruit 
a couru qu'il n'y avait pas eu d'assaut du tout et que la capitulation 
de Scutari avait été le résultat d'un maquignonnage politico-militaire 
entre le roi de Monténégro et Essad pacha. Ce dernier, sorti de la 
place à la tête d'une armée de 25 000 hommes, se serait proclamé à lui 
tout seul roi, ou plus modestement prince d'Albanie. Cela diminue 
singulièrement les mérites du roi Nicolas, qui ne peut plus invoquer 
comme un titre le sang glorieusement versé pour s'emparer de Scutari. 
Quant à l'entreprise aventureuse et aventurière d'Essad pacha, on ne 
saurait, dès aujourd'hui, en prévoir les conséquences. Tout ce qu'on 
peut dire, c'est que l'Europe était unie hier et qu'il faut souhaiter 
qu'elle le soit encore demain. Si cette union se maintient ferme et 
unanime, la chute de Scutari n'aura été qu'un incident. Si, par mal- 
heur, elle ne se maintenait pas, l'horizon se couvrirait de nuages et 
l'orage qu'on a jusqu'à présent conjuré risquerait fort d'éclater. 

Il est indubitable que toutes les Puissances n'ont pas ici le même 
intérêt, mais la plupart d'entre elles n'en ont pas de contraires, 
quelques-unes même n'en ont pas du tout, et c'est ce qui leur a permis 
de conclure entre elles un accord qui a été jusqu'ici la sauvegarde de 
la paix. L'organe de cet accord a été la Réunion des ambassadeurs à 
Londres. On a beaucoup critiqué son œuvre, on a relevé ses contra- 
dictions apparentes, on a souligné les démentis qu'elle a reçus des 
événemens. L'histoire lui rendra meilleure justice parce qu'elle ne 
confondra pas, comme on le fait si volontiers au cours des événe- 
mens, le but avec les moyens. Les moyens peuvent varier beaucoup, 
il suffit que le but soit immuable, et le but, ici, a été l'accord des 
Puissances dans une poUtique commune. Le jour, en efïet, où une 
première d'entre elles, qui, dans les hypothèses qui se sont présen- 
tées, aurait été vraisemblablement l' Autriche-Hongrie, aurait pris 
une initiative isolée dans un sens déterminé, tout porte à croire qu'une 
seconde, qui, dans les mêmes hypothèses, aurait été vraisemblable- 
ment la Russie, aurait pris une initiative en sens inverse. Qu'au- 
raient fait alors les autres? Il serait difficile de le dire avec certitude 
pour certaines d'entre elles, mais l'Allemagne a fait savoir à diverses 
reprises, et même avec une affectation significative, qu'elle se range- 
rait toujours du côté de l'Autriche et qu'il en arriverait ce qu'il plairait 



REVUE. CHRONIQUE. 233 

à Dieu. C'est à ce danger que la Réunion des ambassadeurs s'est donné 
pour tâche d'obvier. Elle a tout subordonné à cette vue générale, pen- 
dant que l'opinion européenne, émue, suggestionnée dans les dilîé- 
rens pays par les événemens de chaque jour, généreuse sans doute, 
mais imprudente, s'abandonnait à la vivacité à la mobilité de ses 
impressions. Le conflit redouté aurait éclaté dix fois si la Réunion 
des ambassadeurs avait fait de même : le représentant de l'une des 
Puissances se serait levé aussitôt et aurait pris la porte. Les ambas- 
sadeurs ont montré, pour l'empêcher, une remarquable persévérance, 
une patience inlassable, une grande souplesse qui leur a permis de 
faire face aux incidens les plus imprévus et parfois les plus décon- 
certans. Ils n'ont pas pu les empêcher de se produire, mais ils les 
ont empêchés de produire leurs conséquences extrêmes, et le fait seul 
qu'ils ont continué de se réunir sans qu'aucun manquât à l'appel, 
qu'ils ont conservé le contact entre eux, et, par conséquent, entre 
leurs gouvernemens, est le meilleur service qui pouvait être rendu 
à la paix générale. Il a fallu pour cela se plier à des concessions 
réciproques, régler son pas sur celui d'autrui, s'arrêter, revenir en 
arrière. Nous avons fait, et les autres aussi, des choses que nous 
n'aurions sûrement pas faites, ni eux non plus, si nous avions pu 
agir seuls : mais c'est surtout dans la politique internationale qu'on 
doit dire aujourd'hui : Vas soli I Finalement, et au moins jusqu'à ce 
jour, le but a été atteint : l'accord a été sauvé. Telle a été l'œuvre 
de la Réunion des ambassadeurs à Londres,' modeste dans la forme 
parce qu'aucun n'a essayé de l'emporter sur les autres, très sérieuse 
dans le fond, et enfin de compte efficace, puisqu'il s agissait de main- 
tenir une entente bien souvent vacillante et qu'elle a été maintenue. 
Nous avons parlé souvent de l'Autriche, parce qu'elle est, de toutes 
les Puissances, la plus intéressée aux affaires des Balkans. Nos 
lecteurs savent quelle a été sa poHtique : il est inutile de la discuter, 
il faut la prendre comme un fait. A tort ou à raison, l'Autriche a 
estimé qu'il y avait lieu de faire contrepoids à la puissance slave 
démesurément grossie au moyen de l'Albanie. On a dit, nous avons 
dit nous-même, que c'était une création politique bien artificielle que 
l'Albanie, qu'on aurait beaucoup de peine à constituer, à unifier, à faire 
vivre et d'où naîtraient dans l'avenir beaucoup de difficultés ; mais 
nous sommes dans le présent et il était d'autant plus impossible de 
refuser en principe à l'Autriche la constitution d'une Albanie indé- 
pendante, que l'Albanie existe, qu'elle est habitée par une race par- 
ticulière, malheureusement divisée en clans divers et souvent hostiles 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

les uns aux autres, mais qui a conscience d'une nationalité un peu 
confuse et qui comprend, à côté d'orthodoxes, un grand nombre de 
musulmans et de catholiques. La Réunion des ambassadeurs à Londres 
n'aurait pas duré huit jours, si le droit de l'Albanie, soutenu par 
l'Autriche, n'avait pas été reconnu. L'Autriche toutefois ne s'en est pas 
tenue là: elle a demandé avec insistance que Scutari restât à l'Albanie 
dont elle est depuis longtemps la capitale. Sans Scutari, l'Albanie 
aurait été décapitée et son sort ultérieur, déjà si incertain, serait devenu 
encore plus précaire. Cependant les autres Puissances ne se sont pas 
ralliées au point de vue autrichien par simple condescendance 
envers l'Autriche. Comme nous l'avons dit il y a quinze jours, sir 
Ed. Grey a fait valoir d'autres argumens. Scutari n'est pas, par sa popu- 
lation, une ville slave, mais bien vraiment une ville albanaise, et le 
Monténégro, qui la. revendique, ne peut invoquer à son profit que le 
droit de conquête, tandis que l'Albanie peut invoquer le droit des 
nationalités. Aux yeux de l'Angleterre et de l'Europe, c'est le second 
qui est le plus légitime. Il faut bien qu'il apparaisse tel, puisque la 
Russie elle-même en a senti la force. Son cœur l'inchnait du côté du 
Monténégro, sa raison l'a ramenée du côté des autres Puissances. On 
peut dire que la solution a été entre ses mains. Si elle s'était opposée 
à l'attribution de Scutari à l'Albanie, la France, se plaçant au point 
de vue de l'intérêt de son alliance, ne se serait vraisemblablement pas 
séparée d'elle et il est à croire aussi que l'Angleterre ne se serait pas 
séparée de la Triple entente pour manifester avec la Triple alUance. 
Mais alors, quelle responsabilité pour la Russie ! La guerre, et une 
guerre dont on ne pouvait pas mesurer l'étendue, risquait de jaillir 
de la situation qu'elle aurait créée. La Russie l'a compris : on ne 
saurait trop lui en savoir gré. 

Les choses n'en sont pas restées là. Si la lliissie a eu quelque 
mérite à prendre la résolution qu'elle a prise, elle en a eu aussi à s'y 
tenir fermement, car elle y a trouvé des résistances. On n'a pas cru 
tout de suite, et partout, à ce que cette résolution avait de définitif. Le 
parti panslaviste est aussi puissant en Russie et aussi agité que le 
parti pangermaniste l'est en Allemagne; il. essaie, lui aussi, d'agir 
directement sur le gouvernement, et même sur la diplomatie; il y 
réussit, dit-on, quelquefois. On assure, par exemple, qu'à Belgrade le 
gouvernement serbe a pu se tromper pendant quelque temps sur les 
véritables intentions du gouvernement russe, avec lesquelles il ne 
croyait pas s'être mis en contradiction en soutenant les Monténégrins 
dans le siège de Scutari. L'Europe a traversé alors quelques journées 



REVUE. ^— CHRONIQUE. 235 

d'inquiétude. L'AutricIie-Hongrie avait pris l'initiative d'une manifes- 
tation navale et on ne savait pas encore si toutes les autres Puissances 
y participeraient. Un désaccord pouvait se produire, ou du moins une 
différence d'attitude et de conduite qui y aurait fait croire. Le gou- 
vernement anglais, par l'organe de sir Ed. Grey, déclarait qu'après la 
résolution arrêtée en commun de maintenir Scutari à l'Albanie, il ne 
serait pas « honorable » de ne pas prendre part à la manifestation 
navale, et un pareil mot, dans sa bouche, avait un grand poids. Néan- 
moins, l'Angleterre se tournait du C(jté de la France, et la France du coté 
de la Russie. C'est alors que celle-ci, tout en disant qu'elle ne pouvait 
pas se joindre à la manifestation navale parce qu'elle n'avait pas de 
vaisseaux dans la Méditerranée, a demandé, avec la plus grande insis- 
tance, à la France et à l'Angleterre d'y participer pour leur compte et 
même pour le sien. Sa parfaite loyauté apparaissait déjà avec évi- 
dence. Cependant le gouvernement russe a fait plus; il a voulu dissiper 
une fois pour toutes les incertitudes qu'on attribuait, avec plus ou 
moins de sincérité, à sa poUtique, et M. Sazonoff a fait à la presse un 
communiqué qui ne laissait plus aucun doute sur la fermeté de ses 
résolutions. Ce communiqué a agi comme un coup de théâtre ; il a 
immédiatement produit une détente. Le gouvernement serbe, désillu- 
sionné, s'est empressé de rappeler ses troupes qui concouraient avec 
l'armée monténégrine au siège de Scutari, et l'Europe s'est retrouvée 
unie. 

Il est vrai que Scutari a succombé tout de même, soit qu'il ait été 
pris, soit qu'il ait été vendu et hvré. Au premier moment, cette nou- 
velle a produite Vienne une émotion très vive et très naturelle. Le gou- 
vernement austro-hongrois s'est demandé si la politique d'action com- 
mune n'avait pas fait faillite. On lui avait dit que cette politique 
garantirait ses intérêts, tels qu'elle les a compris, tels que l'Europe les 
a reconnus ou acceptés. On lui avait notamment donné l'assurance que 
Scutari appartiendrait à l'Albaide et Scutari est passé entre les mains 
du Monténégro. Il y a eu là une déconvenue sans doute, mais elle n'a 
rien d'irréparable. Un échange de vues rapide a eu Heu entre les divers 
Cabinets; la Réunion des ambassadeurs a tenii une nouvelle séance à 
Londres; les Puissances ont toutes persisté dans la politique qu'elles 
avaient arrêtée, et elles ont fait savoir au gouvernement monténégrin 
qu'il aurait à évacuer une ville occupée par lui contre leur volonté. 
On a dit que l'Autriche exigeait cette évacuation dans les quarante- 
huit heures, mais cette allégation n'a pas été confirmée. On a parlé 
d'une communication d'un caractère intransigeant que l'Autriche 



236 REVUE DES DEUX MONDES.: 

aurait faite aux Puissances, mais aucune d'elles ne l'a reçue. La vérité 
semble être que l'ambassadeur autrichien à Londres a demandé qu'on 
prît contre le Monténégro des mesures de répression immédiates et 
que ses collègues, sans contester qu'il y aurait peut-être lieu d'y 
recourir par la suite, ont préféré attendre la réponse du Monténégro à 
la notification qui devait lui être faite. En attendant, la Russie a été la 
première à proposer qu'on resserrât le blocus. Ne suffit-il pas, pour 
aujourd'hui, que le roi Nicolas ne se fasse aucune illusion sur l'avenir 
et qu'n sache, à ne pas pouvoir en douter, qu'il ne conservera pas sa 
conquête? 

On a parlé de compensations à lui donner et, sur le premier 
moment, l'opinion autrichienne s'y est opposée. — Eh quoi ! a-t-on 
dit à Vienne, le Monténégro obtiendrait un avantage quelconque, soit 
en territoire, soit en argent, pour avoir passé outre à la volonté de 
l'Europe, qui lui avait été signifiée dans les termes les plus explicites ! 
L'Europe ne s'est même pas contentée de paroles, elle a fait un 
acte qui engage son « honneur, » comme on l'a dit à Londres : elle 
a envoyé ses navires sur les côtes du Monténégro. Celui-ci n'en a tenu 
aucun compte : mérite-t-U pour cela une récompense? — Tel est le 
langage qu'on tient à Vienne. Nous ne savons pas encore si c'est bien 
celui du gouvernement, mais c'est celui des journaux, celui des 
conversations, celui qu'on entend partout. Il est à désirer que ce 
langage n'exprime pas des résolutions irréductibles. Sans doute, 
après les déclarations qu'elle a faites elles assurances^qu'elle a reçues, 
l'Autriche ne saurait consentir à ce que Scutari n'appartienne pas 
à l'Albanie, mais cette satisfaction lui sera donnée comme elle lui a 
été promise, et, sur le reste, on peut transiger sans s'infliger un dé- 
menti à soi-même. Il importe peu que le Monténégro obtienne une 
rectification de frontière et que l'Europe lui assure les moyens 
financiers de réparer les dépenses de la guerre. Ce sont là des mesures 
qui n'auront aucun effet appréciable sur l'avenir et ne diminueront en 
rien les chances futures de l'Albanie. 

Il y aurait danger, au contraire, à tendre la situation à l'excès en 
repoussant, de parti pris, toute idée de transaction. Le Monténégro a 
montré, à la vérité, un médiocre respect pour la volonté de l'Europe; 
mais s'il est permis d'en éprouver de la mauvaise humeur, ce senti- 
ment ne doit pas être implacable. La Bulgarie, la Serbie, la Grèce 
auront tiré d'immenses avantages de la guerre qu'elles viennent de 
faire et pourtant on aperçoit déjà, dans la paix qui se prépare, des 
germes de dissehtimens que l'avenir développera. Faut-il en ajouter 



REVUE. CHRONIQUE. 237 

un nouveau, sans raison impérieuse, et même tout à fait gratuitement? 
Espérons que le gouvernement autrichien ne poussera pas les choses à 
l'extrême. Tout en reconnaissant le bon droit de ses revendications, 
parce que nous reconnaissions le caractère sérieux de ses intérêts, 
nous avons plus d'une fois regretté quelques-uns de ses procédés. Il 
aurait certainement pu ménager davantage les susceptibilités des races 
slaves et, si sa générosité ne s'étendait pas sur toutes, en favoriser 
du moins quelques-unes de manière à ne pas provoquer une coalition 
générale contre lui. Le Monténégro est peu de chose, mais qui sait s'il 
ne comptera pas demain autant que l'Albanie? Il ne faut pas remonter 
bien haut dans l'histoire pour trouver la Serbie et lui à l'état d'hosti- 
lité réciproque, intime et profonde. La mà,nière dont on le traite ou 
dont on menace de le traiter rejettera inévitablement le Monténégro 
du côté de la Serbie : est-ce là l'intérêt de l'Autriche ? Nous n'ignorons 
pas les réponses qu'on peut faire; il y a des objections à tout; mais 
cela même prouve qu'il n'y a rien d'absolu et que les affaires humaines 
sont toujours matière à transaction. Les événemens d'hier nous 
montrent que, dans le domaine des nationahtés, rien ne meurt, rien 
n'est définitivement écrasé ou étouffé. Le plus sage est, par consé- 
quent, de tout respecter. On peut fonder provisoirement sa grandeur 
sur l'immolation d'autrui, mais, sur cette base fragile, on ne fonde pas 
sa sécurité. 

Ce sont là des considérations générales : gardons-nous d'en tirer 
des applications particulières trop précises. Dans les premiers temps 
de la guerre, après les premiers succès des peuples balkaniques, on 
a pu craindre que l'Europe, dérangée brusquement de ses vieilles 
habitudes, ne tînt pas un compte suffisant des faits acquis, et nous 
avons été de ceux qui lui ont conseillé d'en prendre définitivement 
son parti. Mais, certes, elle l'a fait et, si l'on peut lui adresser un 
reproche, ce n'est pas celui de s'être révoltée contre les événemens ; 
elle les a acceptés, au contraire, sagement et généreusement; l'Au- 
triche elle-même en a donné des exemples frappans. Les exigences 
de l'Europe ont été peu nombreuses, elles se sont réduites à peu 
près à rien, puisque c'est seulement au sujet de Scutari qu'elles ont 
pris finalement une forme impérative. L'Europe n'a pas exprimé 
d'autre volonté que celle-là : pour le reste, elle a donné des conseils, 
encore l'a-t-elle fait avec une grande réserve, et son intervention 
a-t-elle le plus souvent consisté à offrir ses bons offices qui n'ont 
jamais été acceptés que conditionnellement. Loin d'abuser de sa 
force,. l'Europe n'a même pas usé de l'autorité qu'elle aurait pu y 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 

puiser. De là l'apparence d'inconsistance et de faiblesse dont on lui a 
fait un grief. Qui donc pourrait aujourd'hui trouver excessif qu'elle 
reste fidèle à elle-même sur la question de Scutari? 

Mais, pendant que nous écrivons, les événemens se précipitent et 
introduisent dans une situation déjà compliquée et précaire des élé- 
mens nouveaux. Nous avons dit un mot de l'entreprise audacieuse 
d'Essad pacha et de sa connivence avec le roi de Monténégro : qui 
peut prévoir ce qui en sortira? Tout ce qu'on peut assurer, c'est que, 
si l'accord des Puissances était hier la meilleure et même la seule 
garantie de la paix, il le sera encore plus sûrement demain. 

Il nous reste bien peu de place pour parler comme il aurait convenu 
du grave événement qui vient de se produire en Belgique, mais nous 
aurons sans doute l'occasion d'y revenir. Après des incidens dont cha- 
cun aurait mérité de notre part une attention particulière, une grève 
ouvrière, qui avait la prétention d'être générale, a éclaté et s'est conti- 
nuée pendant dix jours. Générale, elle ne l'a pas été et sans doute 
eUe ne pouvait pas l'être; les tentatives de ce genre qui ont été faites, 
chez nous ou ailleurs, ont toujours échoué et il est même vrai 
de dii'e qu'en France du moins, les grèves qu'on avait annoncées 
comme devant être générales ont été moins malfaisantes que beau- 
coup de grèves particulières. Il est heureusement chimérique de vou- 
loir suspendre toute la vie économique d'un pays. Si on y réussissait, 
le résultat serait le même que celui qui se produirait dans un corps 
humain où on suspendrait la respiration. La nature des choses ne se 
prête pas aux expériences de ce genre et, en Belgique, c'est tout 
au plus si le tiers, d'autres disent le quart des ouvriers ont interrompu 
leur travail. La vie nationale n'en a pas été arrêtée. Mais si la grève 
a été partielle, eUe a été imposante et impressionnante. Elle est d'ail- 
leurs restée parfaitement calme depuis le premier jour jusqu'au 
dernier : on peut toutefois se demander ce qui serait arrivé si elle 
avait duré quelques jours de plus et si, à l'ardeur croissante des 
esprits, étaient venues s'ajouter les souffrances qu'entraînent la 
misère et les privations. 

Quel en a été l'objet? Les ouvriers demandaient-ils, sur un point 
quelconque, l'amélioration de leur situation? Non, et c'est là ce qui 
fait l'originalité de cette grève : les ouvriers demandaient le suffrage 
universel ou, pour parler plus exactement, l'égalité devant le scrutin. 
Tous les citoyens, en effet, ont le droit de vote en Belgique, mais les 
uns disposent de deux voix, quelquefois même de trois, tandis que 



REVUE. CHRONIQUE. 239 

les autres n'en ont qu'une, inégalité qui a fini par leur devenir into- 
lérable. Le parti libéral et le parti socialiste lui ont attribué les décep- 
tions électorales qu'Us ont éprouvées. Aussi le moment est-il venu où 
la fraction la plus ardente de ces deux partis a perdu patience et a 
résolu d'exercer sur les pouvoirs publics la force d'intimidation et de 
contrainte qui devait résulter delà grève. La fraction la plus ardente, 
disons-nous, et en effet, sans même parler des libéraux, les chefs les 
plus intelligens du parti socialiste déconseillaient la grève et ont fait 
de sincères efforts pour l'empêcher; mais le mouvement venu d'en 
bas a été le plus fort et, bon gré mal gré, les chefs ont été obligés de 
suivre leurs troupes. Ils ont été du moins pour beaucoup, c'est une 
justice à leur rendre, dans le caractère pacifique que la manifestation 
a conservé jusqu'à la fin. Un pareil mouvement n'en est pas moins 
très condamnable. La grève est une arme économique, rien n'est plus 
dangereux que d'en faire une arme politique : c'est obliger la majorité 
du pays de céder à une minorité audacieuse et résolue, pour peu que 
celle-ci ait entre les mains le moyen d'arrêter le fonctionnement d'un 
organe indispensable à la vie nationale. On voit les conséquences pos- 
sibles. Le vote plural est d'ailleurs très défendable en bonne doctrine, 
et peut-être le principal mérite du suffrage universel pur et simple, 
tel qu'il se pratique chez nous, est-il qu'on ne peut rien depiander au 
delà, ce qui supprime beaucoup de questions difficiles qui prennent 
facilement un caractère de violence révolutionnaire. Mais il y a quelque 
puérilité à croire que le suffrage universel égal pour tous les citoyens 
soit une panacée: les libéraux et les socialistes belges s'en aperce- 
vront, à leur tour, quand ils l'auront. 

Quoi qu'il en soit, on ne saurait admettre que des questions de ce 
genre soient résolues par l'intervention menaçante d'une seule classe 
de la société, de la classe ouvrière, et le gouvernement belge a eu rai- 
son de dire qu'il ne céderait pas devant une intimidation de cette 
nature. Il a fait cette déclaration aux bourgmestres qui étaient venus 
l'entretenir de la situation : ceux-ci en ont conclu un peu vite que, si 
la menace était retirée, le gouvernement céderait. Le parti socialiste 
a fait saA^oir alors qu'il renonçait à la grève ; mais il entendait le faire 
conditionnellement et, ne voyant rien venir du côté du gouvernement, 
il s'est cru joué. Rien n'a pu dès lors le retenir : la grève a été 
déclarée. Le chef du Cabinet, M. de Broqueville, avait dit pourtant 
que, si la Commission chargée d'étudier la loi électorale provinciale et 
communale trouvait, au cours de ses travaux, une « formule meil- 
leure » pour les élections législatives elles-mêmes, il ne s'opposerait 



240 REVUE DES DEUX 1SK)NDES. 

pas à ce que les députés en entretinssent leurs électeurs : ce qui signi- 
fiait, sans doute, que la question serait posée sur le terrain électoral. 
C'est de cette déclaration que le parti socialiste n'a pas voulu se con- 
tenter au moment où il a commencé la grève : il s'en faut pourtant 
de bien peu que ce soit de celle-là même qu'il s'est contenté pour la 
terminer. La Chambre a voté, avec l'adhésion du gouvernement, un 
ordre du jour qui reprenait, sans y changer grand'chose, ces décla- 
rations de M. de Broqueville et qui se terminait par la condamnation 
de la grève générale. Le parti socialiste a trouvé là, au moins pour 
le moment, une satisfaction suffisante et la grève a pris fin, non sans 
avoir coûté très cher aux ouvriers qui l'ont faite et au pays qui l'a 
subie. On aurait, semble-t-il, pu en faire l'économie. Elle a causé, pen- 
dant quelques jours, des préoccupations très sérieuses et elle laisse 
pour l'avenir un exemple très dangereux. 

En somme, ni d'un côté, ni de l'autre, on n'a poussé les choses 
tout à fait à bout et l'ordre du jour voté par la Chambre indique la 
possibihté d'une solution plutôt que cette solution elle-même. Mais on 
s'était engagé dans une mauvaise voie et c'est sagesse de n'y avoir 
pas persisté. Le gouvernement a obtenu ce qu'il voulait, à savoir la 
cessation de la grève devant une parole de bonne volonté, qui le laisse 
libre de ses déterminations futures. Il est néanmoins à croire qu'il 
tiendra compte de l'épreuve qu'il vient de traverser et que la loi 
électorale ne sera plus considérée par lui comme intangible, puisqu'il 
a admis l'hypothèse qu'elle pourrait être le résultat d'une « formule 
meilleure. » 

Francis Charmes. 

Le Directeur-Gérant, 
Francis Charmes. 



SAINT AUGUSTIN 



(1) 



QUATRIEME PARTIE (2) 



LA VIE CACHÉE 



« Fac me, Pater, quaerere te ! Fais, ô raoa 
Père, que je te cherche ! » 

[Soliloques, I, i ) 



I. — LE DERNIER SOURIRE DE LA MUSE 

Enfin touché par la grâce, Augustin allait-il décidément se 
convertir avec éclat comme son confrère, l'illustre Victorinus ? 

Il n'ignorait pas que ces conversions retentissantes ont une 
vertu exemplaire qui entraine les foules. Et, si « contrit et hu- 
milié » que fût son cœur, il savait bien qu'il était, dans Milan, 
un personnage considérable. Quel bruit, s'il donnait sa démis- 
sion de professeur de rhétorique, pour vivre selon l'ascétisme 
chrétien!... Mais il préféra éviter à la fois le scandale des uns 
et la louange tapageuse des autres. Dieu seul et quelques amis 
très chers seraient témoins de sa pénitence. 

Vingt jours à peine le séparaient des vacances. Il patienterait 
jusque-là. Ainsi, les parens de ses élèves ne pourraient l'accu- 
ser de les avoir abandonnés avant la fin de l'année scolaire, et, 
comme l'état de sa santé s'aggravait, il aurait une excuse valable 
pour se démettre de ses fonctions. L'humidité du climat lui 

(1) Copyright by Louis Bertrand, 1913. 

(2) Voyez la Revue des 1" et 13 avril et du l" mai. 

TOME XV. — 1913. 16 



242 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait donné une sorte de bronchite chronique, que l'été' n'avait 
pas guérie. Il éprouvait de la peine à respirer, sa voix s'était 
affaiblie et voilée, au point qu'il se demandait si les poumons 
n'étaient pas attaqués. Augustin avait réellement besoin de se 
soigner. C'était un motit plus que suffisant pour interrompre 
ses cours. Ayant rempli ses obligations professionnelles jus- 
qu'au bout, — et il nous assure qu'il lui fallut, pour cela, du 
courage, — il descendit de sa chaire, avec l'intention formelle 
de n'y plus remonter. 

Le voilà donc libre de toute attache mondaine! Désormais, 
il pourra, dans le silence et la retraite, se préparer au baptême.; 
Et pourtant il fallait vivre! ^Augustin avait plus que jamais 
charge d'âmes : son enfant, sa mère, son frère, ses cousins.: 
Lourd fardeau sous lequel il se débattait depuis longtemps. Il est 
probable que, cette fois encore, Romanianus, qui était à Milan, 
vint à son secours. On se rappelle que le mécène de Thagaste 
avait accueilli avec empressement ce\ projet de monastère 
laïque, dont Augustin et ses amis s'étaient (jadis engoués, et 
qu'il avait promis d y contribuer de sa fortune. La retraite d'Au- 
gustin était un commencement de réalisation de ce projet, 
sous une nouvelle forme. Romanianus y fut sans doute favorable. 
En tout cas, il le pria de continuer ses leçons à son fils Licen- 
tius. Un autre jeune homme, Trygetius, lui demanda la même 
faveur. Augustin n'entendait donc pas résigner tout à fait ses 
fonctions. Provisoirement du moins, — de professeur officiel, il 
était devenu professeur libre. 

C'était le vivre assuré. Il ne lui manquait plus que le cou- 
vert. Un ami, un collègue, le grammairien Verecundus, le lui 
offrit gracieusement. Verecundus s'acquittait ainsi d'un service 
qu'Augu.stin venait de lui rendre tout récemment. Sur les 
instances de celui-ci, Nébride, leur ami commun, avait consenti 
à suppléer dans sa classe le grammairien, qui se voyait dans la 
nécessité de prendre un congé. Quoique riche, plein de talent 
et très désireux de paix et de solitude, Nébride accepta de rem- 
placer Verecundus dans ce modeste emploi, uniquement par 
complaisance. On ne saurait trop admirer la générosité et la 
bonhomie de ces mœurs antiques et chétiennes : l'amitié, en ce 
temps-là, ignorait les étroitesses et les mesquineries de nos 
égoïsmes. 

Or, Verecundus possédait, dans la banlieue milanaise, une 



SAINT AUGUSTIN. 243 

villa nommée Gassiciacum. Il proposa à Augustin d'y passeras 
vacances et même de s'y établir à demeure, avec tous les 
siens, à charge d'administrer la propriété et d'en surveiller les 
travauxr 

On voudrait retrouver les traces de cette maison hospitalière 
où le futur moine de Thagaste et d'Hippone fit ses adieux au 
monde. Gassiciacum a disparu. Il est permis à l'imagination de 
la rebâtir idéalement dans les plus beaux endroits de la luxu- 
riante campagne qui entoure Milan. Si, cependant, le j^iane 
Licentius n'a pas trop sacrifié à la métaphore dans ces vers, où 
il rappelle à Augustin <( les soleils révolus parmi les hautes 
montagnes de l'Italie, » il est probable que le domaine de Vere- 
cundus était situé sur les premières ondulations montagneuses 
qui aboutissent à la chaîne de la Brianza. Aujourd'hui encore, 
les riches Milanais ont, de ce côté-là, leurs maisons de cam- 
pagne. 

Gette grasse Lombardie dut apparaître aux yeux d'Augustin 
et de ses compagnons comme une autre Terre promise. Le pays 
merveilleusement fertile et cultivé est un verger perpétuel, où 
foisonnent les arbres fruitiers, et que sillonnent, en tous sens, 
des canaux à l'eau profonde, lente et poissonneuse. Partout, des 
murmures d'eaux courantes : musique délicieuse pour des 
oreilles africaines. Des odeurs de menthe et d'anis, des prairies 
à l'herbe haute et drue où l'on entre jusqu'aux genoux. Çà et 
là, de petits vallons très encaissés, avec leurs nappes de ver- 
dures bocagères, où tranchent les panaches roses des tilleuls et 
les feuillages bronzés des noisetiers, où les sapins [du Nord 
dressent déjà leurs noires aiguilles. A l'horizon, confondus ea 
une seule masse violette, les étages successifs des Alpes cou- 
vertes de neiges, et, plus près du regard, des pics abrupts, des 
murailles dentelées, sillonnées de sombres crevasses, qui font 
paraître plus éclatant l'or fauve de leurs parois. Non loin 
dorment les lacs enchantés. On dirait qu'une splendeur émane 
de leurs eaux, et, par delà les escarpemens qui les emprison- 
nent, se répand dans tout le ciel, tantôt un peu froid, — d'un 
azur suave et mélancolique à la Vinci, — tantôt d'un bleu ardent 
où flottent de gros nuages soyeux et roux, comme dans les fo>nds 
de'tableaux du Véronèse. La beauté de la lumière allège et 
transfigure la trop lourde opulence de la terre. 

Où qu'on place le domaine de Verecundus, on y découvrait 



244 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelque morceau de ce grand paysage. Quant à la villa elle- 
même, Augustin nous en a dit suffisamment, pour que nous la 
voyions assez bien. C'était sans doute un de ces vieux logis rus- 
tiques, que leurs propriétaires n'habitent que quelques mois de 
l'année, à l'époque la plus chaude, et qui, le reste du temps, 
sont livrés aux ébats des souris et des rats. Sans prétentions 
architecturales, elle avait été agrandie et remaniée, uniquement 
pour la plus grande commodité de ses hôtes. Nul souci de la 
symétrie : la porte principale n'occupait point le milieu du corps 
de bâtimens, et il y avait une autre porte sur un des côtés. Le 
seul luxe de cette maison de campagne était peut-être la salle 
de bain. Ces bains, tout modestes qu'ils fussent, rappelaient 
pourtant à Augustin la décoration des gymnases : est-ce à dire 
qu'il s'y trouvait de riches pavemens, des mosaïques et des 
statues? C'était chose commune dans les villas romaines. Les 
Italiens de tous les temps ont toujours eu beaucoup de goût 
pour les statues et les mosaïques. Peu exigeans sur la qualité, 
ils se rattrapent sur la quantité. Et, quand ils ne peuvent pas 
s'en offrir, il leur suffit de s'en donner l'illusion, en peinture. 
Je m'imagine assez volontiers la villa de Verecundus peinte à 
fresque du haut en bas, à l'intérieur et à l'extérieur, comme 
les maisons pompéiennes et les modernes villas milanaises. 

Il n'est pas question de jardins d'agrément à Cassiciacum. 
Ainsi que dans une ferme, tous les environs immédiats devaient 
être en potagers, en prairies ou en cultures. Un pré, — rien 
d'une pelouse de château, — descendait devant la maison, que 
protégeaient du soleil et du vent quelques massifs de châtai- 
gniers. On s'asseyait sur l'herbe, à l'ombre d'un de ses grands 
arbres, et l'on devisait joyeusement, en écoutant la chanson 
intermittente d'un ruisseau, qui coulait sous les fenêtres des 
bains. On vivait là en pleine nature, d'une vie presque rus- 
tique. Tout le charme de Cassiciacum était fait de silence, de 
paix, de fraîcheur surtout. La poitrine fatiguée d'Augustin y 
respirait un air plus pur qu'à Milan, où l'humide chaleur esti- 
vale est accablante. Son âme, avide de recueillement, y trou- 
vait une retraite en harmonie avec ses aspirations nouvelles, — 
solitude champêtre, dont la douceur virgilienne flattait encore 
son imagination de lettré. Les jours qu'il y passa furent, pour 
lui, des jours bénis. Longtemps après, il s'en souvient avec 
émotion, et, dans un élan de reconnaissance pour son hôte, il 



SAINT AUGUSTIN. 245 

prie Dieu de lui payer sa dette : (( Tu le lui rendras, Seigneur, 
au jour de la résurrection des justes... Tu rendras à Verecundus, 
en retour de son hospitalité, dans cette campagne de Gassi- 
ciacum, où nous nous reposâmes en Toi, au sortir de l'été brûlant 
du siècle ; tu lui rendras la fraicheur et les ombrages éternelle- 
ment verts de ton paradis... » 

Ce fut un moment unique dans la vie d'Augustin. Au len- 
demain de la crise intellectuelle qui a ébranlé jusqu'à son corps, 
on dirait qu'il savoure les délices de la convalescence. Il se 
détend, et, comme il le dit lui-même, il se repose. Son exalta- 
tion est tombée, mais sa foi reste toujours aussi ferme. D'un 
esprit calme et souverainement lucide, il juge son état, il voit 
nettement tout ce qui lui reste à faire pour devenir un chrétien 
accompli. D'abord, se familiariser avec l'Ecriture, résoudre cer- 
taines questions pressantes, — par exemple celle de l'àme, de 
sa nature, et de ses origines, — qui l'obsèdent en ce moment- 
là. Puis réformer sa conduite, changer les habitudes de sa pensée, 
et, si l'on peut dire, désaffecter son esprit, encore tout pénétré 
d'influences païennes : tâche délicate, malaisée, parfois doulou- 
reuse, qui demandait plus d'un jour. 

Après vingt siècles de christianisme, et malgré nos préten- 
tions à tout comprendre, nous ne concevons pas très bien quel 
abime nous sépare du paganisme. Quand par hasard nous en 
retrouvons des traces dans certaines régions arriérées du Midi, 
nous nous effarons, nous ne le reconnaissons plus, tellement il 
est loin de nous, et nous attribuons au catholicisme ce qui n'est 
qu'une survivance des vieilles mœurs abolies. Augustin, lui, 
était tout près d'elles. Lorsqu'il se promenait par les prés et les 
bois de Gassiciacum, les Faunes et les Sylvains de l'antique 
mythologie hantaient sa mémoire et s'offraient presque à ses 
yeux. Il ne pouvait faire un pas sans rencontrer une de leurs 
chapelles, ou se heurter à une borne encore toute grasse de 
l'huile, dont la superstition des paysans l'avait arrosée. Gomme 
lui, l'antique terre païenne n'avait pas encore revêtu complète- 
ment le Christ des temps nouveaux. Il ressemblait à cet Hermès 
Griophore qui symbolisait gauchement le Sauveur sur les mu- 
railles des Catacombes. De même que le Porteur de boucs se 
transformait peu à peu en Bon Pasteur, l'évèque d'Hippone se 
dégageait lentement du rhéteur Augustin. 

Il en avait conscience, en cet automne languissant de Gassi- 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

ciacum, — cet automne qui était lourd de toutes les pourri- 
tures de l'été, mais qui annonçait déjà la grande paix de l'hiver. 
Les feuilles jaunies des châtaigniers s'amoncelaient au bord des 
chemins. Elles obstruaient le ruisseau qui coulait près de la 
salle de bains, et, pendant quelque temps, l'eau prisonnière s'ar- 
rêtait de chanter. Augustin tendait l'oreille. Son âme aussi 
était obstruée, — engorgée par tous les détritus de sa pensée 
et de ses passions. Mais il savait que, bientôt, le chant de sa vie 
nouvelle allait reprendre sur un mode triomphal, et il se répé- 
tait les paroles du psaume]: Cantate mihi canticiim novum, 
« Chantez-moi un cantique nouveau. » 

Malheureusement, Augustin, à Cassiciacum, n'avait pas que 
le souci de son âme et de son salut : il en avait mille autres. 
Il en sera ainsi pendant [toute son existence. Jusqu'au bout, il 
aspirera à la solitude, à la vie en Dieu, et jusqu'au bout, Dieu 
lui imposera la charge de ses frères. Ce grand esprit vivra sur- 
tout par la charité. 

Chez Verecundus, non seulement il était maître de maison, 
mais il avait à diriger et à administrer tout un domaine rural. 
Il est probable que chacun des hôtes de la villa s'y employait 
avec lui. On se partagea les rôles. Le bon Alypius, qui était au 
courant des affaires et qui connaissait les arcanes de la procé- 
dure, se chargea des relations extérieures, — des achats et des 
ventes, probablement aussi de la comptabilité. Sans cesse, il 
était sur la route de Milan. Augustin tenait la correspondance, 
distribuait, chaque matin, leur travail aux tâcherons de la 
ferme. Monique s'occupait du ménage, ce qui n'était pas une 
mince besogne dans une maison oii, tous les jours, on était 
neuf à table. Mais la Sainte s'acquittait de ses humbles fonc- 
tions avec une bonté et une abnégation touchantes : « Elle pre- 
nait soin de nous, dit Augustin, comme si nous eussions tous 
été ses enfans, et elle nous servait, comme si chacun de nous 
eût été son père. » 

Regardons-les un peu, ces « enfans » de Monique. Outre 
Alypius, que nous connaissons déjà, il y avait le jeune Adéodat, 
l'enfant du péché, — « mon fils Adéodat, dont le génie promet de 
grandes choses, si mon amour pour lui ne m'abuse pas. » Ainsi 
parle son père. Ce petit garçon était, paraît-il, un prodige, 
comme le sera, plus tard, le petit Biaise Pascal : « L'esprit de cet 
enfant m'épouvantait, » horrori mihi erat illud ingenium, — dit 



SAI^T AUGUSTIN. 247 

«ncore son père. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il fut une âme 
angélique. Quelques mots de lui nous ont été conservés par 
Augustin. Ils embaument comme une gerbe de lys. 

Plus près de la terre sont les autres membres de la famille : 
Navigius, son oncle, brave homme, dont nous ne savons rien, 
sinon qu'il avait une maladie de foie, — l'ictère du colon afri- 
cain, — et que, pour ce motif, il s'abstenait des plats sucrés. 
Rusticus et Lastidianus, les deux cousins, personnages aussi 
effacés que des figurans de tragédie. Enfin, les élèves d'Augus- 
tin : Trygetius et Licentius. Le premier, qui venait de faire un 
stage dans l'armée, était passionné pour l'histoire, u comme 
un vétéran. » Bien que son maître lui ait donné la parole dans 
quelques-uns de ses dialogues, sa physionomie reste, pour nous, 
imprécise. Il n'en est pas de même pour Licentius. Le fils de 
Romanianus, le mécène de Thagaste, fut le disciple chéri d'Au- 
gustin. On s'en aperçoit.: Toutes les phrases qu'il lui a consa- 
crées ont une chaleur d'accent, une couleur et un relief qui 
saisissent. 

Ce Licentius se présente à nous comme le type de l'enfant 
gâté et du fils de famille, pétulant, vaniteux, présomptueux, très 
familier, ne se privant pas, à l'occasion, de plaisanter son 
professeur. Avec cela, étourdi, sujet à de brusques engouemens, 
superficiel et un peu brouillon. Au demeurant, le meilleur fils 
du monde : mauvaise tête, mais bon cœur. C'était un franc païen, 
et je crois [qu'il le resta toute sa vie, malgré les exhortations 
d'Augustin et celles du doux Paulin de Noie, qui le chapitrait en 
prose et en vers. Gros mangeur et beau buveur, il faisait péni- 
tence à la table plutôt frugale de sainte Monique. Mais, quand 
la fièvre de l'inspiration s'emparait de lui, il en oubliait le boire 
et le manger, et, dans sa soif poétique, il aurait tari, — nous 
dit son maître, — toutes les fontaines de l'Hélicon. Licentius 
versifiait avec passion : « C'est un poète presque parfait, » écrit 
Augustin à Romanianus. L'ancien rhéteur savait son monde et 
comme il faut parler au père d'un élève riche, surtout quand il 
est votre bienfaiteur. A Cassiciacum, sous les yeux indulgens 
d'Augustin, l'élève mettait en vers la romanesque aventure de 
Pyrame et de Thisbé. Il en déclamait des morceaux devant les 
hôtes de la villa, car il avait une belle voix sonore. Puis, il 
plantait là le poème commencé, et, subitement, il s'éprenait de 
tragédies grecques, auxquelles, d'ailleurs, il ne comprenait rien.: 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

ce qui ne l'empêchait pas d'en rompre la tête à tout venant. Un 
autre jour, c'étaient les chants d'Église, alors dans toute leur 
nouveauté, qui l'enthousiasmaient. Ce jour-là, du matin au soir, 
on entendait Licentias chanter des cantiques. 

A ce propos, Augustin raconte, avec une bonhomie candide, 
une certaine anecdote, qui, aujourd'hui, a besoin de toute l'in- 
dulgence du lecteur, pour se faire accepter. Comme elle nous 
introduit au plus intime de ces mœurs mi-païennes, mi-chré- 
tiennes, qui étaient encore celles d'Augustin, je la rapporterai 
dans sa simplicité. 

Un soir donc, après le diner, Licentius étant sorti, se dirigea 
vers un retrait mystérieux, et, là, tout à coup, il se mit à 
chanter ce verset de psaume : Dieu des vertus, convertis-nous, 
montre-nous ta face, et nous serons sauvés ! Depuis quelque temps, 
en effet, il ne chantait plus autre chose. Il répétait ce verset à 
satiété, comme on fait d'une mélodie nouvellement apprise. 
Mais la pieuse Monique, qui l'entendit, ne put supporter que, 
dans pareil lieu, on chantât des paroles aussi saintes. Elle 
rabroua le coupable. Sur quoi, le jeune écervelé répliqua assez 
lestement : 

— Suppose, bonne mère, qu'un ennemi m'ait enfermé dans 
cet endroit : est-ce que tu crois que Dieu ne m'aurait pas écouté 
tout de même ?... 

Le lendemain, il n'y songeait plus et, quand Augustin lui 
rappela l'incident, il déclara n'en avoir nul remords. 

— Pour moi, reprit l'excellent maître, je n'en suis point 
choqué... En effet, ni cet endroit même, qui a scandalisé ma 
mère, ni les ténèbres de la nuit ne sont que trop en disconve- 
nance avec ce cantique. Car d'où penses-tu que nous demandions 
à Dieu de nous retirer, pour nous convertir et contempler son 
visage ? N'est-ce pas de cette sentine des sens, où nos âmes sont 
plongées, et de ces ténèbres, dont l'erreur nous enveloppe?... 

Et comme, ce jour-là, on discutait sur l'ordre établi par la 
Providence, Augustin en prit prétexte pour faire à son élève 
un petit sermon édifiant. L'espiègle Licentius, ayant écouté le 
sermon, conclut non sans malice : 

— Voyez un peu, quel concours admirable de circon- 
stances pour me prouver que rien n'arrive, sinon dans le plus 
bel ordre et pour notre plus grand bien ! 

Cette réponse nous donne le ton de l'entretien entre Augus- 



SAINT AUGUSTIN. 249 

tin et ses élèves. Néanmoins, si libre et enjouée que fût leur 
conversation, elle était toujours solide, elle visait à instruirer. 
N'oublions pas que le rhéteur de Milan est encore professeur. 
Pendant la plus grande partie de la journée, il n'était occupé 
que des deux jeunes gens qu'on lui avait confiés. Dès qu'il avait 
expédié les affaires de la ferme, causé avec ses paysans et donné 
ses ordres aux ouvriers, il reprenait son métier de rhéteur. Le 
matin, on expliquait ensemble les Églogues de Virgile. Le soir, 
on discutait philosophie. Quand le temps était beau, on descen- 
dait dans la prairie, et la discussion se poursuivait à l'ombre des 
châtaigniers. S'il pleuvait, on se réfugiait dans la salle de repos 
attenant aux bains : il y avait là des lits, des coussins, des sièges 
moelleux, commodes pour la causerie, et la température égale 
des étuves voisines était bonne pour les bronches d'Augustin. 

Nul apprêt dans ces dialogues, rien qui sente l'école. La 
dispute partait des choses qu'on avait sous les yeux, parfois 
d'un événement menu et fortuit. Une nuit qu'Augustin ne 
dormait pas, — il avait des insomnies fréquentes, — la discus- 
sion fut commencée au lit. Car le maître et ses élèves cou- 
chaient dans la même chambre. L'oreille dressée dans les 
ténèbres, il faisait attention au murmure intermittent du ruis- 
seau. Et il cherchait à s'expliquer ces intermittences... Soudain, 
Licentius s'agita sous ses couvertures, et, ramassant à tâtons 
un morceau de bois qui traînait, il tapa contre le pied de son 
lit, pour mettre en fuite les souris. Donc, il ne dormait pas, lui 
non plus, ni Trygetius, qui se retournait aussi dans son lit. 
Augustin en fut ravi : il avait deux auditeurs. Incontinent, il 
leur posa la question : (( Pourquoi ces intermittences dans le 
cours du ruisseau? N'obéissent-elles pas à une loi secrète?... » 
Un thème de controverse était trouvé. Pendant plusieurs jours, 
on discuta sur l'ordre des choses. 

Une autre fois, avant d'entrer dans la salle de bain, ils 
s'arrêtèrent, pour regarder une bataille de coqs. Augustin fît 
remarquer aux jeunes gens « un certain ordre plein de conve- 
nance dans tous les mouvemens de ces animaux privés de raison : 

— Voyez le vainqueur! leur dit-il. Son chant est fier. Ses 
membres ramassés font la roue, en signe orgueilleux de domi- 
nation . Et voyez le vaincu, sans voix, le cou déplumé, l'attitude 
honteuse. Tout cela a je ne sais quelle beauté, en harmonie avec 
les lois de la nature... » 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

Nouvel argument en faveur de l'ordre : la discussion de la 
veille va rebondir. 

Cette petite scène familière vaut la peine que nous nous y 
arrêtions, nous aussi. Elle nous montre un Augustin, non seu- 
lement très épris de la beauté, mais très attentif au spectacle du 
monde qui l'entoure. Les combats de coqs sont encore fort h la 
mode dans cette société romaine de la fin de l'Empire. La 
sculpture y avait, depuis longtemps, trouvé de gracieux sujets. 
Quand on lit ce passage d'Augustin, on se rappelle, entre autres 
motifs semblables, cette urne funéraire du Latran, où l'on voit 
représentés deux petits garçons, l'un qui pleure sur son coq 
vaincu, l'autre qui presse tendrement entre ses bras et qui baise 
le sien, le coq vainqueur, reconnaissable à la couronne qu'il 
tient dans ses ergots. 

Augustin est toujours très près de ces humbles réalités. A 
tout instant, les choses extérieures font irruption dans le dia- 
logue du maître et de ses disciples... Ils sont au lit, par une 
nuit pluvieuse de novembre. Peu à peu, une lueur vague colore 
les fenêtres. Ils se demandent si c'est la lune, ou la pointe de 
l'aube... Ailleurs, le soleil se lève dans toute sa splendeur, et 
l'on décide qu'on ira dans le pré s'asseoir sur l'herbe. Ou bien le 
ciel se rembrunit : on apporte les lumières. Ou encore c'est 
l'apparition du diligent Alypius, qui arrive de Milan... 

De même qu'il note au passage ces détails fugitifs, Augustin 
accueille tous ses hôtes dans ses dialogues, il les admet à la 
discussion : sa mère, son frère, ses cousins, Alypius entre deux 
voyages d'affaires, et jusqu'à l'enfant Adéodat.II connaît le prix 
du bon sens populaire, la divination d'un cœur pur, ou d'une 
àme pieuse nourrie dans la prière. Souvent Monique entrait 
dans la salle, où l'on discutait, pour annoncer que le dîner était 
servi, ou pour tout autre motif. Son fils la priait de rester. 
Modestement, elle s'étonnait d'un tel honneur : 

— Mère, dit Augustin, est-ce que tu n'aimes pas la vérité? 
Alors, pourquoi rougirais-je de te donner une place parmi nous? 
Même si tu n'aimais la vérité que médiocrement, je devrais 
encore te recevoir et t'écouter. A plus forte raison, puisque tu 
as pour elle un plus grand amour que pour moi, et je sais de 
quel amour tu m'aimes!... rien ne saurait te détacher de la 
vérité, ni la crainte, ni la douleur, quelle qu'elle soit, ni la 
mort même. N'est-ce pas, de. l'aveu de tous, le plus haut degré 



SAINT AUGUSTIN. 251 

de la philosophie ? Gomment he'siter, après cela, à me déclarer 
ton disciple ? 

Et Monique, toute confuse d'un tel éloge, de répondre avec 
une alTectueuse brusquerie : 

— Tais-toi ! Jamais tu n'as débité de plus grands men- 
songes î 

La plupart du temps, ces entretiens étaient de purs jeux dia- 
lectiques, selon le goût de l'époque, des jeux un peu pédans, et 
subtils jusqu'à la fatigue. Le bouillant Licentius ne s'y plaisait 
pas toujours. Il avait des distractions fréquentes, dont son 
maître le tançait. Mais enfin, celui-ci entendait à la fois amuser 
ses deux nourrissons et exercer leur intelligence. A la fin d'une 
discussion, il leur disait, en riant : 

— A cette heure, le soleil m'avertit de remettre dans la 
corbeille les jouets que j'avais apportés pour les enfans... 

Remarquons-le, en passant : c'est la dernière fois, — avant 
les siècles, qui vont venir, d'universel silence intellectuel ou de 
scolastique aride, — c'est la dernière fois qu'on agite de hautes 
questions sur ce ton de badinage élégant et avec cette liberté 
d'esprit. La tradition commencée par Socrate sous les platanes 
de l'Ilissus va se clore, avec Augustin, sous les châtaigniers de 
Gassiciaeum. 

Et pourtant, quels que soient l'enjouement et la fantaisie 
de la forme, le fond de ces dialogues sur les Académiques , sur 
VOrdre et sur la Vie heureuse, est sérieux, très sérieux même. 
La meilleure preuve de l'importance qu'Augustin y attachait, 
c'est que, par la suite, il les publia, après avoir pris soin de les 
faire sténographier. Des notarii assistaient à ces discussions et 
n'en laissaient rien perdre. L'avènement du scribe, du notaire, 
date de cette époque. L'administration du Bas-Empire fut 
eilroyablement paperassière. A son contact, l'Église le devint 
aussi. Ne nous en plaignons pas trop, si cette manie écrivante 
nous a valu, avec beaucoup de fatras, de précieux documens 
historiques. En ce qui concerne Augustin, ces procès-verbaux 
des conférences de Gassiciaeum ont au moins le mérite de nous 
renseigner sur l'état d'âme du futur évêque d'Hippone, en un 
moment décisif de sa vie. 

Malgré leur apparence d'exercices scolaires, ces Dialogues 
nous révèlent, en effet, les préoccupations intimes d'Augustin 
au lendemain de sa conversion. En ayant l'air de réfuter les 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

Académiques, il combat les erreurs dont il a si longtemps 
souffert. Il définit son idéal nouveau. Non, la recherche de la 
vérité, sans l'espoir de l'atteindre, ne saurait procurer le 
bonheur. Et le bonheur véritable n'est qu'en Dieu. Et, s'il existe 
un ordre dans les choses, il faut mettre de l'ordre aussi dans 
son âme, pour la rendre capable de contempler Dieu. Il faut 
apaiser en elle le tumulte des passions : d'où la nécessité de la 
réforme intérieure et, finalement, de l'ascétisme. 

Mais Augustin se rend bien compte que ces vérités ont besoin 
d'être adaptées à la faiblesse des deux jeunes gens qu'il instruit, 
et aussi du commun des hommes. En ces années-là, il n'a pas 
encore l'intransigeance que lui donnera bientôt une plus haute 
vertu, intransigeance d'ailleurs combattue sans cesse par sa 
charité et par des ressouvenirs tenaces de lettré. En matière de 
morale mondaine et d'éducation, il formule alors la règle de 
conduite que la sagesse chrétienne de l'avenir adoptera : (( Si 
vous avez toujours l'ordre à cœur, dit-il à ses élèves, il faut 
retourner à vos vers. Car la connaissance des sciences libérales, 
mais une connaissance sobre et réglée, forme des hommes qui 
aimeront la vérité... Mais il est d'autres hommes, ou, pour 
mieux dire, d'autres âmes, qui, bien que retenues dans leurs 
corps, sont recherchées, pour des noces immortelles, par le 
meilleur et le plus beau des époux. Ces âmes, il ne leur suffit 
pas de vivre, elles veulent vivre heureuses... Pour vous, allez, 
en attendant, retrouver vos Muses ! » 

Allez retrouver vos Muses : le beau mot ! Qu'il est humain et 
qu'il est sage! Voilà nettement indiqué le double idéal de ceux 
qui continuent à vivre dans le monde selon la loi chrétienne de 
sobriété et de modération, — et de ceux qui aspirent à vivre en 
Dieu. Quant à Augustin, son choix est fait. Il ne retournera plus 
la tête en arrière. Ces dialogues de Gassiciacum, c'est son adieu 
suprême à la Muse païenne. 

n. — l'extase de sainte monique 

On passa l'hiver à Gassiciacum. Si absorbé qu'il fût par les 
travaux de la villa et par le souci de ses élèves, Augustin s'oc- 
cupait surtout de la grande affaire de son salut. 

Les Soliloques, qu'il écrivait alors, reproduisent jusqu'au ton 
passionné des méditations auxquelles il se livrait habituellement 



SAINT AUGUSTIN. 253 

pendant ses veillées et ses nuits d'insomnie. Il cherchait Dieu, 
en gémissant : « Fac me Pater, qu3erere te : Fais, ô mon Père, 
que je te cherche! » Mais il le cherchait encore plus en phi- 
losophe qu'en chrétien. Le vieil homme n'était pas mort en lui. 
Il n'avait pas dépouillé complètement le rhéteur, ni l'intellec- 
tuel. Il restait le cœur trop tendre, qui avait tant sacrifié aux 
affections humaines. Dans ces ardens dialogues entre sa raison 
et lui, on sent bien que la raison n'est pas tout à fait maîtresse : 
« Je n'aime maintenant que Dieu et l'àme, » déclare Augustin 
avec une pointe de présomption. Et sa raison, qui le connaît, 
de répondre : « Tu n'aimes donc pas tes amis? — J'aime l'âme : 
comment pourrais-je ne pas les aimer? » Que manque-t-il 
à cette phrase, d'un sentiment exquis et déjà si détaché, 
pour donner un son purement chrétien? A peine une nuance 
d'accent. 

Lui-même commençait à s'apercevoir qu'il fallait moins 
philosopher et se rapprocher davantage de l'Écriture, — en 
écouter la sagesse, avec un cœur contrit et humilié. Sur les 
indications d'Ambroise, qu'il avait consulté par lettre, il entre- 
prit de lire les prophéties de Jérémie, comme celui de tous les 
livres sacrés qui contient l'annonce la plus claire de la Rédemp- 
tion. Les difficultés, qu'il y rencontra, le découragèrent : il en 
remit la lecture à plus tard. Entre temps, il avait envoyé à la 
municipalité de Milan sa démission de professeur de rhétorique. 
Puis, quand le moment fut venu, il adressa par écrit, à l'évêque 
Ambroise, la confession de ses erreurs et de ses fautes, en lui 
marquant son intention bien arrêtée de recevoir le baptême. Il 
le reçut sans bruit, le 25 avril, aux fêtes de Pâques de l'an- 
née 387, avec son fils Adéodat et son ami Alypius. Celui-ci s'y 
était préparé pieusement, s'infiigeant les plus rudes austérités, 
jusqu'à marcher pieds nus, en hiver, sur le sol glacé. 

Voilà donc les solitaires de Gassiciacum de retour à Milan. 
Les deux élèves d'Augustin l'avaient quitté. Trygetius était sans 
doute reparti pour l'armée. Licentius s'installait à Rome. Mais 
un autre compatriote, un Africain de Thagaste, Evodius, ancien 
agent d'atïaires de l'Empereur, vint s'adjoindre -au petit groupe 
des nouveaux convertis. Evodius, futur évêque d'Uzale, en 
Afrique, et baptisé avant Augustin, était un homme d'une piété 
scrupuleuse et d'une foi entière. Il s'entretenait dévotement 
avec son ami, qui, au sortir du baptême, goûtait tout l'apaise- 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment de la Grâce. On parlait de cette communauté que saint 
Ambroise avait fondée ou organisée aux portes de Milan, et, par 
comparaison avec une vie si aus-tère, Augustin s'apercevait que 
celle qu'il avait menée à Cassiciacum était encore entachée de 
paganisme.il fallait aller jusqu'au bout de la conversion, vivre 
en cénobite, à la façon d'Antoine et des solitaires de la Thé- 
baïde. Alors il réfléchit qu'il possédait toujours un peu de bien 
à Thagaste, une maison, des champs. On s'y établirait, on vivrait 
là, dans le renoncement, comme des moines. La pureté du petit 
Adéodat le prédestinait à cette existence ascétique. Quant à 
Monique, qui, depuis longtemps, avait pris le voile des veuves, 
elle n'avait Tien à changer à ses habitudes, pour mener, auprès 
de son fils et de son petit-fils, une vie toute sainte. D'un com- 
mun accord, on décida qu'on se rembarquerait pour l'Afrique, 
et qu'on y mettrait ce projet à exécution. 

Ainsi, au lendemain de son baptême, Augustin n'a qu'un 
désir : s'ensevelir dans la retraite, vivre d'une vie humble et 
cachée, partagée entre l'étude de l'Ecriture et la contemplation 
de Dieu. Dans la suite, ses ennemis l'accusèrent de s'être con- 
verti par ambition, en vue des honneurs et des richesses de 
l'épiscopat. C'est une calomnie toute gratuite. Sa conversion fut 
des plus sincères, des plus désintéressées, — et aussi des plus 
héroïques : il avait trente-trois ans. Quand on songe à tout ce 
qu'il avait aimé, à tout ce qu'il abandonnait, on ne peut que 
courber la tête et fléchir le genou devant la haute vertu d'un 
tel exemple. 

La caravane se mit en route, dans le courant de l'été, et 
traversa l'Apennin pour s'embarquer à Ostie. La date de cet 
cxoden'apu être précisée. Peut-être Augustin et ses compagnons 
fuyaient-ils devant les bandes de l'usurpateur Maxime, qui, dès 
la lin d'août, franchit les Alpes, et marcha sur Milan, tandis que 
le jeune Valentinien se réfugiait à Aquilée avec toute sa cour. 
En tout cas, c'était un voyage fatigant, surtout en cette saison 
chaude. Monique arriva très afl'aiblie. Une fois à Ostie, on dut 
attendre le départ d'un bateau pour l'Afrique. L'occasion propice 
ne se présentait pas tous les jours. A cette époque-là, on était 
à la merci de la mer, du vent, et de mille autres circonstances. 
Le temps ne comptait point, on le dépensait avec prodigalité. On 
voyageait à petites journées, en longeant les côtes, où les escales 
se prolongeaient au gré du patron. Sur ces navires, — des balan- 



SAINT AUGUSTIN. 255 

celles à peine pontées, — si la traversée était interminable et 
peu sûre, elle était surtout fort incommode. On ne se hâtait 
point d'en subir les tortures, on les espaçait le plus possible par 
des relâches multipliées. Pour toutes ces raisons, nos Africains 
firent un assez long séjour à Ostie. Ils descendirent sans doute 
chez des frères chrétiens, des hôtes d'Augustin ou de Monique, 
dans une maison tranquille, loin du bruit et des foules cosmo- 
polites,^qui encombraient les hôtelleries du port. 

Placée à l'embouchure du Tibre, Ostie était à la fois le port 
et l'entrepôt de Rome. Les navires de l'annone y apportaient 
les huiles et les blés d'Afrique. C'était un lieu de transit pour le 
commerce, un point de débarquement pour les immigrans de 
toutes les parties de la Méditerranée. Aujourd'hui, il n'en reste 
plus qu'un misérable village. Mais, à quelque distance de cette 
bourgade, les fouilles des] archéologues ont fait surgir, en ces 
derniers temps, les vestiges d'une grande ville. A l'entrée, ils 
ont découvert une nécropole, avec des tombeaux en arcosolia, 
où fut peut-être déposé le corps de sainte Monique, — et, dans 
cette nécropole, une belle statue mutilée, un Génie funéraire 
ou une Victoire, aux larges ailes repliées comme celles des 
anges chrétiens. Puis, le forum avec ses boutiques, la caserne 
des vigiles, des thermes, un théâtre, plusieurs grands temples, 
des rues à galeries, pavées de larges dalles, des magasins pour 
les marchandises : on y reconnaît encore, alignés contre les 
murs, les trous dans lesquels s'emboitaient les panses des am- 
phores. Tous ces débris éveillent l'idée d'un centre populeux, où 
le mouvement du trafic et de la navigation était intense. 

Dans cette ville bruyante, Augustin et sa mère trouvaient 
pourtant le moyen de se recueillir, de s'unir par la méditation 
et la prière. Au milieu de cette agitation un peu vulgaire, parmi 
cette rumeur de marine et de commerce, se place une scène 
mystique où l'amour purifié de la mère et du fils nous apparaît 
comme dans une lumière d'apothéose. Ils eurent, à Ostie, comme 
un avant-goùt de l'union éternelle en Dieu. C'était dans la mai- 
son où ils étaient descendus. Ils causaient doucement, appuyés 
à une fenêtre, qui s'ouvrait sur le jardin... Mais la scène a été 
popularisée par le tableau trop fameux d'Ary Schelïer. On se le 
rappelle : deux figurés pâles, exsangues, dépouillées de chair, 
où ne vivent que des yeux ardens élancés vers l'azur, — un 
azur dense, impénétrable, lourd de tous les secrets de l'éternité. 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

Nul objet sensible, rien, absolument rien ne les distrait de leur 
contemplation. La mer elle-même, quoique indiquée par le 
peintre, se confond presque avec la ligne bleue de l'horizon. 
Deux âmes et le ciel, — voilà tout le sujet. 

C'est de la poésie vivante figée dans de la pensée abstraite. 
L'attitude des personnages, — noblement assis et non plus ap- 
puyés au rebord de la fenêtre, — a pris, dans le tableau de 
Sclieffer, on ne sait quoi d'apprêté, de légèrement théâtral. Et 
l'ensemble est d'une sécheresse froide, qui contraste avec la 
chaleur lyrique du récit des Confessions. 

Pour moi, j'avais toujours cru, — peut-être sur la foi de ce 
tableau, — que la fenêtre de la maison d'Ostie s'ouvrait, par- 
dessus le jardin, jusqu'à la perspective de la mer. La mer, sym- 
bole de l'infini, devait être présente, — me semblait-il, — à 
l'entretien suprême de Monique et d'Augustin. A Ostie même, 
j'ai dû abandonner cette idée trop littéraire : la mer y est in- 
visible. Sans doute, à cette époque, le rivage n'était pas aussi 
ensablé qu'il l'est aujourd'hui. Mais la côte est tellement basse 
que, tout près de l'embouchure actuelle du Tibre, on ne devine 
la proximité de la mer que par le refiet des vagues dans l'atmo- 
sphère, une sorte de halo nacré, qui tremble au bord du ciel. 
Maintenant, j'incline à penser que la fenêtre de la maison d'Os- 
tie était plutôt tournée vers le vaste horizon mélancolique de 
YAgro romano : « Nous parcourûmes, l'une après l'autre, — dit 
Augustin, — toutes les choses corporelles, jusqu'au ciel lui- 
même. » N'est-il pas vraisemblable de supposer que ces choses 
corporelles, — ces formes de la terre, avec ses plantes, ses 
fleuves, ses villes et ses montagnes, — ils les avaient sous les 
yeux ? Le spectacle austère qui se déroulait devant leur regard 
était d'accord, en tout cas, avec les dispositions de leurs âmes. 

Cette grande plaine désolée n'a rien d'opprimant, rien qui 
retienne la vue sur des détails trop matériels. Les couleurs en 
sont pâles et légères, comme sur le point de s'évanouir. D'im- 
menses étendues stériles, uniformément fauves, oii brille, çà et 
là, un peu de rose, un peu de vert ; des genêts, des ajoncs près 
des berges de la rivière, ou quelques boschetti aux feuillages 
poussiéreux, qui tranchent faiblement dans la blondeur du sol. 
A droite, une forêt de pins. A gauche, les ondulations des col- 
lines romaines expirent dans un vide d'une tristesse infinie. Au 
fond, la masse violette des monts Albains, aux contours voilés 



SAINT AUGUSTIN. 257 

et très doux, se dessine confusément sur le cristal limpide et 
souriant du ciel. 

Accoudés à la fenêtre, Augustin et Monique regardaient. 
C'était au crépuscule sans doute, à l'heure oii les fenêtres méri- 
dionales s'ouvrent à la fraîcheur, après une journée brûlante. 
Ils regardaient : « Nous admirions, dit Augustin, la beauté de 
tes œuvres, ô mon Dieu!... » Rome était là-bas, derrière les 
collines, avec ses palais, ses temples, le resplendissement de 
ses dorures et de ses marbres. Mais l'image lointaine de la Ville 
impériale ne pouvait vaincre cette tristesse éternelle qui monte 
de VAgro. Un air de nostalgie funèbre pesait sur cette lande, 
prête à sombrer sous l'envahissement des ombres. Ces vaines 
apparences corporelles qui se défaisaient d'elles-mêmes, comme 
il était facile de s'en détacher!... <( Alors, reprend Augustin, 
nous portâmes plus haut nos esprits. » (Il parle comme si lui 
et sa mère s'étaient élevés, d'un vol égal, à la contemplation. 
Plus probablement, il y fut entraîné par Monique, depuis long- 
temps familière avec les voies spirituelles, habituée aux visions, 
aux colloques mystiques avec son Dieu...) Où était-il ce Dieu? 
Toutes les créatures interrogées par leur pressante supplication 
leur répondaient : Quxre super nos!... Cherche au-dessus de 
nous ! » Ils cherchaient, ils montaient toujours : « Nous par- 
vînmes à nos âmes, mais nous les dépassâmes pour atteindre, 
Seigneur, à cette région d'inépuisable abondance, où tu ras- 
sasies éternellement Israël du pain de Vérité... Or, tandis que 
nous parlions, et que nous nous élancions, affamés, vers cette 
région divine, par un bond de tout notre cœur, nous y tou- 
châmes un instant... Puis, en soupirant, nous retombâmes, y 
laissant attachées les prémices de notre esprit, et nous redescen- 
dîmes à ces balbutiemens de nos lèvres, — à cette parole mor- 
telle, qui commence et qui finit... » 

(( Nous retombâmes! » L'inexprimable vision s'était éclipsée. 
Mais un grand silence s'était fait en eux, silence des choses, 
silence de l'âme. Et ils se disaient ; 

(( Si ce silence pouvait se prolonger, toutes les autres 
visions inférieures se dissoudre, et cette vision unique emporter 
l'âme, l'absorber et l'abîmer dans la joie de la contemplation, 
de telle sorte que la vie éternelle fût semblable à cet instant 
d'intelligence, qui nous a fait soupirer d'Amour, — ne serait-ce 
pas là l'accomplissement de cette parole : (( Entre dans la joie 

TOME XV. — 1913. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

de ton Seigneur? » Et quand y entrerons-nous? N'est-ce point, 
ô mon Dieu, lorsque nous ressusciterons d'entre les morts ??.. » 

lis reprenaient terre peu à peu. Les couleurs mourantes du 
couchant s'éteignaient dans les brumes de VAgro. Le monde 
entrait dans la nuit. Alors, Monique, touchée d'un infaillible 
pressentiment, dit à Augustin : 

— Mon fils, pour moi, il n'y a plus rien qui me charme, en 
cette vie. Je ne sais, en vérité, ce que je fais ici-bas, ni pourquoi 
j'y suis encore!... Une seule chose me faisait souhaiter d'y rester 
quelque temps, c'était le désir de te voir, avant de mourir, 
chrétien et catholique. Mon Dieu a comblé ce désir au delà de 
mes vœux!... Que fais-je donc ici?s.. 

Elle le sentait : son message était rempli. Elle avait épuisé, 
comme dit Augustin, toute l'espérance du siècle, consumptâ spe 
sœculi. Pour elle, le départ était proche. Cette extase fut celle 
d'une mourante, qui a levé un coin du voile et qui n'est déjà 
plus de cette terre. 

En effet, cinq ou six jours après, elle tomba malade. Elle 
avait les lièvres. Le climat d'Ostie était fiévreux, comme il l'est 
encore aujourd'hui, et il était malsain habituellement, à cause 
de tous ces étrangers qui apportaient là les contagions de 
l'Orient. En outre, les fatigues d'un long voyage, en plein été, 
avaient exténué cette femme vieille avant l'âge. Elle dut s'aliter. 
Bientôt son état empira, au point qu'elle perdit tout à fait con- 
naissance. On crut qu'elle agonisait. Tous s'empressaient autour 
de son lit : Augustin, son frère Navigius, Evodius, les deux 
cousins de Thagaste, Rusticus et Lastidianus. Mais, tout à coup, 
elle tressaillit, se souleva, l'air égaré : 

— Où étais-je? dit-elle. 

Puis, voyant la consternation sur les visages, devinant qu'elle 
était perdue, elle prononça d'une voix ferme : 

— Vous enterrerez, ici, votre mère ! 

Navigius, épouvanté par cette image de la mort, protesta, 
de tout son amour filial : 

— Non, mère, tu guériras! Tu reverras la patrie, tu ne 
mourras pas sur la terre étrangère ! 

Elle le regarda avec des yeux douloureux, comme affligée de 
ce qu'il parlait si peu chrétiennement, et, se tournant vers 
Augustin : 



SAINT AUGUSTIN. 259 

— Entends-tu ce qu'il dit? 

Et, après un silence, elle reprit d'une voix plus ferme, 
comme pour dicter à ses fils ses dernières volontés : 

— Enterrez ce corps où vous voudrez, et ne vous en mettez 
point en peine ! La seule chose que je vous demande, c'est de vous 
souvenir de moi à l'autel du Seigneur, partout où vous serez !... 

C'était le sacrifice suprême! Comment une Africaine, si 
attache'e à son pays, pouvait-elle accepter d'être ensevelie en 
terre étrangère? Dans cette société, où les idées païennes 
demeuraient encore vivaces, le lieu de la sépulture était une 
grosse affaire. Monique, comme toutes les autres veuves, avait 
pris soin de la sienne. A Thagaste, elle avait fait préparer sa 
place, à côté de son mari Patritius.Et voilà que, maintenant, elle 
paraissait y renoncer. Les compagnons d'Augustin s'étonnaient 
d'une telle abnégation. Quant à lui, il admirait que la Grâce 
eût transformé à ce point l'âme de sa mère. Et, songeant à 
toutes les vertus de sa vie, à la ferveur de sa foi, — dès cet 
instant, il ne douta point qu'elle ne fût une sainte. 

Elle languit encore quelque temps. Enfin, le neuvième jour 
de sa maladie, elle expira à l'âge de cinquante-six ans. 

Augustin lui ferma les yeux. Une douleur immense gonflait 
son cœur. Pourtant, lui qui avait les larmes si promptes, il eut 
le courage de ne pas pleurer... Tout à coup, un sanglot perçant 
éclata dans la chambre mortuaire : c'était le jeune Adéodat qui 
se lamentait à la vue du cadavre. Il sanglotait d'une façon tel- 
lement déchirante que les assistans, démoralisés par la 
détresse de celte plainte, furent obligés de le faire taire. Cela 
frappa si profondément Augustin, que, bien des années après, 
le brisement de ce sanglot résonnait encore à son oreille. « Il 
me sembla, — dit-il, — que c'était mon âme d'enfant, qui 
s'échappait ainsi avec les gémissemens de mon fils. » Pour lui, 
— de tout l'effort de sa raison en lutte contre son cœur, — il 
ne voulait considérer que la gloire où la Sainte venait d'entrer. 
Ses compagnons étaient dans les mêmes sentimens... Aussitôt, 
Evodius saisit un psautier et, devant le corps à peine refroidi 
de Monique, il entonna le psaume : « Je chanterai, Seigneur, ta 
miséricorde et ta justice. » Tous ceux qui étaient dans la maison 
reprenaient les versets du chant sacré. 

Cependant, on entraîna Augustin dans une pièce voisine, 
tandis que les ensevelisseurs procédaient à la toiJette funèbre. 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ses amis et ses proches l'entouraient. Il consolait les autres et 
lui-même. Selon l'usage, il discourait sur la délivrance de 
l'àme fidèle, sur la béatitude qui lui est promise. On aurait pu 
croire qu'il était insensible : « Mais, moi, mon Dieu, tout en 
parlant, je m'approchais de ton oreille, où nul ne pouvait 
m'entendre, je me reprochais ma faiblesse, et je m'efforçais 
d'arrêter le ilux de ma douleur... Hélas! je savais tout ce que 
je comprimais dans mon cœur. » 

Même à l'église, où l'on offrit le sacrifice pour l'àme de 
Monique, puis au cimetière, devant le cercueil, il ne pleura 
point. Par une pudeur toute chrétienne, il craignait de scanda- 
liser ses frères, en imitant la désolation des païens et de ceux 
qui meurent sans espérance. Mais cet effort même qu'il faisait 
pour retenir ses larmes lui devenait une autre souffrance. Sa 
journée s'acheva dans une tristesse noire, une tristesse qu'il 
n'arrivait point à secouer et sous laquelle il étouffait. Alors, se 
souvenant du proverbe grec : « le bain chasse les soucis, » — 
l'idée lui vint, pour en finir, d'aller aux thermes. Il entra au 
tepidarium, s'allongea sur la plaque brûlante. Remède inutile : 
« L'amertume de mon chagrin ne sortit point de mon cœur 
avec la sueur qui coulait de mes membres. » Les serviteurs 
l'enveloppèrent de linges tièdeset le conduisirent au lit de repos. 
Accablé par la fatigue et par tant d'émotions, il s'endormit 
d'un lourd sommeil. Le lendemain, au réveil, une alacrité 
nouvelle remplissait tout son être. Des vers chantaient dans sa 
mémoire : c'étaient les premières paroles de l'hymne confiante 
et joyeuse de saint Ambroise : 

Dieu créateur de toutes choses, 

Modérateur des cieux, qui revêts 

Le jour de splendeur et de beauté, — 

Donne à la nuit la grâce du sommeil, 

Afin que le repos rende nos membres fatigués 

A leur labeur coutumier, 

Relève nos âmes abattues 

Et les délivre des angoisses et des deuils!... 

Soudain, à ce mot de deuils, la pensée de sa mère morte 
ressurgit en lui, avec le regret de toute la tendresse dont il 
était privé. Un flot de désespoir le roula. Il s'abattit, en sanglo- 
tant, sur son lit, et il pleura enfin toutes les larmes qu'il refou- 
lait depuis si longtemps. 



SAINT AUGUSTIN. 261 



III. — LE MOINE DE TUAGASTE 

Près d'une année s'écoula avant qu'Augustin se remît en 
route. On s'explique mal ce retard. Pourquoi différa-t-il ainsi 
son retour en Afrique, lui qui était si pressé de fuir le Monde? 

Il est probable que la maladie de Monique, le soin de ses 
funérailles et d'autres affaires à régler le retinrent à Ostie jus- 
qu'au seuil de l'hiver. Le temps était redevenu mauvais, la mer 
dangereuse. La navigation s'interrompait régulièrement dès le 
mois de novembre, quelquefois même plus tôt, dès les premiers 
jours d'octobre, si les tempêtes de l'équinoxe étaient exception- 
nellement violentes. Il fallut attendre la belle saison. Puis on 
apprit que les flottes de l'usurpateur Maxime, alors en guerre 
contre Théodose, bloquaient les côtes d'Afrique. Les voyageurs 
risquaient d'être capturés par l'ennemi. Pour toutes ces raisons, 
Augustin ne put s'embarquer avant la fin de l'été suivant. 

Dans l'intervalle, il s'établit à Rome. Il y employa ses loisirs 
à se documenter sur les manichéens, ses frères de la veille. 
Converti au catholicisme, il devait prévoir des attaques pas- 
sionnées de la part de ses anciens coreligionnaires. Pour leur 
fermer la bouche, il réunit contre eux un volumineux dossier, 
bourré des plus récens scandales. Il se préoccupa aussi d'appro- 
fondir leurs doctrines, afin de les mieux réfuter : le dialecticien 
ne sommeillait jamais en lui. Entre temps, il visitait les mo- 
nastères romains, en étudiait la règle et l'organisation, y cher- 
chant un modèle pour le couvent qu'il projetait toujours de 
fonder dans son pays. Enfin, dans le courant d'août ou de 
septembre 388, il revint à Ostie, où il trouva un bateau qui 
partait pour Carthage. 

Quatre ans auparavant, vers la même époque, il faisait le 
même voyage en sens inverse. La traversée était belle, on per- 
cevait à peine le mouvement du navire. C'est le temps des 
grands calmés en Méditerranée. Jamais elle n'est plus féerique 
que dans ces mois d'été. Le ciel, légèrement teinté de bleu, se 
confond avec la mer toute blanche, étalée en une large nappe 
sans rides, moire liquide et souple, où passent des frissons 
d'ambre et des rousseurs orangées, quand le soleil se couche. 
Nulle forme précise, seulement des reliefs d'une suavité étrange, 
des vapeurs nacrées, la douceur de l'azur à l'infini. 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

Augustin, à Garthage, s'était accoutumé à la magnificence 
de ces spectacles marins. En ce moment, la mer avait la même 
face apaisée et radieuse qu'il lui avait vue quatre ans plus tôt. 
Mais combien, depuis, son âme était changée! Au lieu du 
trouble et du mensonge qui déchiraient son cœur et qui l'enté- 
nébraient, la lumière sereine de la Vérité, et, plus profond que 
celui de la mer, le grand apaisement de la Grâce. Augustin 
rêvait. Au loin, les îles Lipari s'enfonçaient dans les ombres 
crépusculaires, le cratère fumeux du Stromboli n'était plus 
qu'un point noir, cerné entre le double azur du ciel et des 
vagues. Ainsi, le souvenir de ses passions, de toute sa vie aaté- 
rieure sombrait sous la montée victorieuse de la paix céleste. Il 
croyait que cet état délicieux allait se prolonger, emplir toute 
la durée de sa vie nouvelle : il ne savait rien au monde de plus 
doux... 

Encore une fois, il se méconnaissait. Sur le plancher fragile 
de ce bateau qui le portait, il ne sentait -pas la force de l'énorme 
élément, assoupi sous ses pieds, et qui allait se déchaîner au 
premier souffle du vent, — et il ne se sentait pas non plus la 
surabondance d'énergie qui gonflait son cœur renouvelé par la 
Grâce, — énergie qui allait susciter une des existences les plus 
complètes, les plus ardentes, les plus riches de pensée, de cha- 
rité et d'œuvres, qui aient illuminé l'histoire. Tout à son rêve 
de cloître, au milieu des amis qui l'entouraient, il se répétait 
sans doute la parole de l'Ecriture : « Voici qu'il est bon et doux 
que des frères habitent sous le même toit... » Il pressait les 
mains d'Alypius et d'Evodius, tandis que des larmes montaient 
à ses yeux. 

Le soleil avait disparu. Toute l'étendue frigide, désertée par la 
lumière, s'éteignait dans l'angoisse confuse de la nuit tombante. 

Enfin, après avoir longé les côtes de la Sicile, ils arrivèrent 
à Garthage. Augustin ne fit qu'y passer II avait hâte de revoir 
Thagaste et de s'y ensevelir dans la retraite. Gependant des 
signes favorables l'y accueillirent et semblèrent l'encourager 
dans sa résolution. Un songe avait annoncé son retour à son 
ancien élève, le rhéteur Elogius. Il assista aussi à la guérison 
miraculeuse d'un avocat de Garthage, Innocentius, chez qui il 
était descendu avec ses compagnons. 

Il partit donc pour Thagaste aussitôt qu'il le put. Tout de 



SAINT AUGUSTIN, 263 

suite, il s'y rendit populaire, en donnant aux pauvres le peu 
qui lui restait de l'héritage paternel, selon le précepte évangé- 
lique. En quoi consista au juste ce dépouillement volontaire, 
il ne nous l'a point dit entérines suffisamment explicites. Il parle 
d'une maison et de quelques petits champs, paucis agellulis, — 
qu'il aurait aliénés. Pourtant, il ne cessa point d'y demeurer, 
tout le temps qu'il fut à Thagaste. Il est probable qu'il vendit, 
en effet, ces quelques lopins de terre, qu'il possédait encore, et 
qu'il distribua le produit de la vente aux indigens. Quant à la 
maison, il l'aurait cédée, avec ses dépendances, à la Commu- 
nauté catholique de sa ville natale, à condition d'en conserver 
l'usufruit et de recevoir, en échange, ce qui était nécessaire à 
sa subsistance et à celle de ses frères. A cette époque, beaucoup 
de personnes pieuses procédaient ainsi, lorsqu'elles donnaient 
leurs biens à l'Eglise. Les biens d'Eglise étant intangibles et 
exempts d'impôts, c'était une manière détournée de se soustraire 
soit aux rapines du fisc, soit aux confiscations arbitraires ou 
aux expropriations à main armée. En tout cas, les âmes déta- 
chées du monde et avides de repos trouvaient, dans ces dona- 
tions, un moyen héroïque de s'épargner le souci d'une fortune 
ou d'une propriété à gérer. Quand ces fortunes et ces propriétés 
étaient considérables, les généreux donateurs éprouvaient, nous 
dit-on, une véritable délivrance à s'en débarrasser. 

La question matérielle une fois réglée, Augustin s'occupa 
d'aménager, dans sa maison, un monastère à la ressemblance 
de ceux qu'il avait vus à Rome et à Milan. Son fils Adéodat, ses 
amis Alypius et Evodius, Sévère, qui devint évêque de Milève, 
partageaient sa solitude. Mais il y avait sûrement, auprès de 
lui, d'autres solitaires, auxquels il fait allusion dans ses lettres. 
Leur règle était sans doute encore un peu lâche. Les frères de 
Thagaste n'étaient point soumis à la claustration. Tout se bor- 
nait, pour eux, à des jeûnes, à un régime spécial, à des prières 
et à des méditations en commun. 

Dans cette retraite à demi rustique (le monastère se trou- 
vait aux portes de la ville), Augustin était heureux : il avait 
enfin réalisé le projet qui lui tenait au cœur depuis si long- 
temps. Se recueillir, prier, étudier l'Écriture surtout, l'appro- 
fondir jusque dans ses parties les plus secrètes, la commenter 
avec cette ferveur et cette piété, dont l'Africain a, de tout temps, 
entouré ce qui est écrit, — il lui semblait qu'il y avait là, pour 



2G4 REVUE DES DEUX MONDES. 

lui, de quoi remplir toutes les minutes de sa vie. Mais ce n'est 
pas en vain que, pendant près de vingt ans, on a enseigné, 
disserté, discuté, écrit. Augustin a beau s'être converti : à 
Thagaste, comme à Gassiciacum, il se souvient toujours de 
l'école. Pourtant, il fallait en finir une bonne fois. Le nouveau 
moine fit ce qu'on pourrait appeler son testament de professeur. 

Il acheva alors ou il revit des traités didactiques, qu'il avait 
commencés à Milan et qui embrassaient tous les arts libéraux : 
la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la géométrie, 
l'arithmétique, la philosophie, la musique. De tous ces livres, il 
ne termina que le premier, le traité sur la grammaire, — les 
autres n'étaient que des résumés : ils sont, aujourd'hui, perdus. 
En revanche, nous avons conservé les six livres sur la Musique, 
commencés aussi à Milan, et qu'il acheva, comme en se jouant, 
pendant ses loisirs de Thagaste. Ce sont des dialogues entre lui 
et son élève, le poète Licentius, sur la métrique et la versifica- 
tion. Mais nous savons par lui-même qu'il se proposait de pous- 
ser plus loin son œuvre, et, dans une seconde partie, d'écrire 
sur la mélodie, c'est-à-dire sur la musique proprement dite. 11 
n'en trouva jamais le temps : « quand une fois, dit-il, le far- 
deau des affaires ecclésiatiques me fut imposé, toutes ces douces 
choses me sont tombées des mains. » 

Ainsi le moine Augustin ne se repose de la prière et de la 
méditation, que pour s'occuper de musique et de poésie. Il a 
cru devoir s'en excuser : (c En cela, je n'ai eu qu'une intention. 
Sans vouloir arracher brusquement les jeunes gens ou les per- 
sonnes d'un autre âge, que Dieu a douées d'un bon esprit, aux 
idées sensibles et aux lettres charnelles, auxquelles il leur est 
difficile de ne pas être attachées, — j'ai essayé, par les leçons du 
raisonnement, de les en détourner peu à peu, et, par l'amour 
de l'immuable vérité, de les attacher au Dieu, seul maître de 
toutes choses... Celui qui lira ces livres, verra que, si j'ai fré- 
quenté les poètes et les grammairiens, c'est plutôt forcé par les 
nécessités du voyage, que par le désir de me fixer au milieu 
d'eux... Telle est la vie que j'ai choisie pour marcher avec les 
faibles, n'étant pas très fort moi-même, plutôt que de me pré- 
cipiter dans le vide avec des ailes encore débiles... » 

Encore une fois, comme tout cela est humain, et sage, — et 
modeste aussi! Augustin n'a rien d'un fanatique. 'Nulle con- 
science plus droite que la sienne, plus obstinée même à déraci- 



SAINT AUGUSTIN. 265 

ner l'erreur. Mais il sait qu'il est homme, que la vie d'ici-bas 
est un voyage parmi d'autres hommes faibles comme lui, et il 
s'accommode aux nécessités du voyage. Oui, sans doute, pour 
le chrétien, parvenu au suprême renoncement, qu'est-ce que la 
poésie, qu'est-ce que la science, « qu'est-ce que tout cela qui n'est 
•pas éternel? » Pourtant, ces lettres et ces sciences charnelles 
sont autant d'échelons ménagés à notre faiblesse, pour l'élever 
insensiblement jusqu'au monde intelligible. Prudent conducteur 
des âmes, Augustin ne veut pas brusquer l'ascension. En ce qui 
concerne la musique, il serait peut-être encore plus indulgent, 
pour elle, que pour les autres arts : car « c'est par les sons que 
l'on saisit le mieux quel est, dans toute l'espèce de mouvemens, 
le pouvoir des nombres; et leur étude, nous conduisant ainsi 
par degré jusqu'aux secrets les plus intimes et les plus élevés 
de la vérité, découvre, à ceux qui l'aiment et la recherchent, la 
Sagesse et la Providence divines en toutes choses... » Il y 
reviendra toujours, à celte musique tant aimée, il y reviendra 
malgré lui. Sévèrement, il se reprochera, plus tard, le plaisir 
qu'il goûte aux chants d'église : le vieil instinct persistera quand 
même. Il était né musicien. Il le restera jusqu'à son agonie. 

A ce moment de sa vie, s'il ne rompt pas tout à fait avec 
les arts et les lettres profanes, c'est, avant tout, pour des raisons 
de convenance pratique. Une autre préoccupation perce encore 
à travers ces traités didactiques : celle de prouver aux païens 
qu'on peut être chrétien, sans être, pour cela, un barbare et 
un illettré. En face de ses adversaires, la position d'Augustin 
est extrêmement forte. Aucun d'eux n'était en mesure de riva- 
liser avec lui ni pour l'étendue des connaissances, ni pour la 
diversité heureuse, ni pour la richesse des dons intellectuels. 
Tout l'héritage antique, il l'avait entre ses mains. Il pouvait 
dire aux païens : « Ce que vous admirez chez vos écrivains et 
vos philosophes, je l'ai fait mien. Le voilà! Reconnaissez sur 
mes lèvres l'accent de vos orateurs!... Eh bien! tout cela, que 
vous prisez si haut, moi je le méprise! La science du monde 
n'est rien sans la sagesse du Christ! » 

Evidemment, la rançon de cette culture universelle, — peut- 
être, sur certains points, trop embrassante, — Augustin l'a 
payée : il a souvent abusé de sa science, de sa virtuosité ora- 
toire et dialectique. Qu'importe, si, même dans ces excès, il 
n'est guidé que par le souci des âmes, par le désir de les édifier 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

et de leur souffler son ardeur de charité. A Thagaste, il discute 
avec ses frères, avec son fils Adéodat. Il est toujours le maître : 
il en a conscience, mais, dans ce rôle périlleux, que d'humilité! 
La conclusion du livre du Maître, qu'il écrivit alors, c'est que 
toutes les paroles de celui qui enseigne sont inutiles, si le 
Maître intérieur n'en révèle la vérité à celui qui écoute. 

Sous le manteau bourru du moine, il continue donc son mé- 
tier de rhéteur. Il est venu à Thagaste avec l'intention de se 
retirer du monde et de vivre en Dieu, — et le voilà qui dispute, 
qui disserte et qui écrit plus que jamais! Le monde le poursuit 
et l'obsède jusque dans sa retraite. Il se dit que, là-bas, à Rome, 
à Garthage, à Hippone, il y a des gens qui pérorent sur le 
forum et dans les basiliques, qui chuchotent dans les concilia- 
bules secrets, et qui séduisent de pauvres esprits désarmés 
contre l'erreur. Au plus vite, il faut confondre ces imposteurs, 
les démasquer, les réduire au silence. De tout son cœur Augus- 
tin se jette à cette tâche, où il excelle. Il attaque, surtout, ses 
anciens amis les manichéens. Il écrit plusieurs traités contre 
eux. A voir l'acharnement qu'il y met, on juge de la place que 
le manichéisme avait tenu dans sa pensée, et aussi des progrès 
de la secte, en Afrique. 

Cette campagne fut même la cause de tout un renouvelle- 
ment dans sa manière d'écrire. Afin d'atteindre les lecteurs les 
plus incultes, il se mit à employer la langue populaire, ne recu- 
lant pas devant un solécisme, lorsque ce solécisme lui paraissait 
indispensable pour expliquer sa pensée. Ce dut être, pour lui, 
une cruelle mortification. Jusque dans ses derniers écrits, il 
tint à prouver que nulle élégance de langage ne lui était étran- 
gère. Mais sa véritable originalité n'est pas là. Quand il fait du 
beau style, sa période est lourde, empêtrée, souvent obscure. Au 
contraire, rien de plus vif, de plus clair, de plus coloré, et, 
comme nous disons aujourd'hui, de plus direct que la langue 
familière de ses sermons et de certains de ses traités. Cette 
langue-là, il l'a vraiment créée. Avec son besoin d'éclaircir, 
de commenter et de préciser, il a senti combien le latin clas- 
sique est malhabile à décomposer les idées et à en traduire les 
nuances. Et ainsi, dans un latin populaire, déjà tout près des 
langues romanes, il a ébauché la prose analytique, qui est 
l'instrument de la pensée occidentale moderne. 

Non seulement, il bataille contre les hérétiques, mais son 



SAINT AUGUSTIN. 267 

inquiète amitié franchit sans cesse les murs de sa cellule, pour 
voler vers les absens chers à son cœur. Il faut qu'il s'e'panche 
auprès de ses amis, qu'il leur livre ses me'ditations : ce ner- 
veux, ce malade, qui dormait mal, passait une partie de ses 
nuits à méditer. L'argument qu'il a trouvé dans son insomnie 
d'hier, ses amis le sauront. Il les comble de ses lettres. Il écrit 
à Nébride, à Romanianus, à Paulin de Noie, à des inconnus et 
à des gens illustres, en Afrique, en Italie, en Espagne, en 
Palestine. Un moment viendra où ses lettres seront de véritables 
encycliques, qu'on lira dans tout le monde chrétien. Il écrit 
tellement qu'il est souvent à court de papier. Il n'a pas assez 
de tablettes pour y consigner ses notes. Il en demande à Roma- 
nianus. Ses belles tablettes, celles d'ivoire, sont épuisées : il s'est 
servi de la dernière pour une lettre de cérémonie, et il s'excuse, 
auprès de son ami, de lui écrire sur un méchant bout de vélin. 

Avec cela, il s'occupe des affaires de ses concitoyens. Au- 
gustin, à Thagaste, est un personnage. Les bonnes gens du 
municipe n'ignorent point qu'il est éloquent, qu'il a des rela- 
tions étendues, qu'il est au mieux avec les puissances. Ils 
réclament sa protection ou son entremise. Peut-être même 
l'obligent-ils à les défendre en justice. Ils sont fiers de leur 
Augustin. Et, comme ils ont peur que quelque ville voisine ne 
leur ravisse leur grand homme, ils font la garde autour de sa 
maison : ils l'empêchent de trop se montrer dans le voisinage. 
D'accord avec eux, Augustin, lui aussi, se cachait le plus pos- 
sible, redoutant qu'on ne le fit évêque, ou prêtre malgré lui. 
Car, en ce temps-là, c'était le danger que couraient les chré- 
tiens riches, ou de talent. Les riches donnaient leurs biens aux 
pauvres, quand ils étaient entrés dans les ordres. Les hommes 
de talent défendaient les intérêts de la communauté, ou lui 
attiraient d'opulens donateurs. Pour toutes ces raisons, les 
églises besogneuses ou mal administrées guettaient, comme 
une proie, le célèbre Augustin. 

Malgré cette surveillance, ce perpétud tracas d'affaires, les 
travaux de toute sorte dont il se chargeait, il goûtait à Thagaste 
une paix qu'il ne retrouvera jamais plus. On dirait qu'il se re- 
cueille et qu'il rassemble toutes ses forces, avant le grand labeur 
épuisant de son apostolat. Dans cette campagne numide, si ver- 
doyante et si fraîche, oii mille souvenirs d'enfance l'entouraient, 
où il ne pouvait faire un pas sans rencontrer l'image toujours 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

vivante de sa mère, il s'élevait vers Dieu avec plus de confiance. 
Lui qui cherchait, dans les choses sensibles, des échelons, pour 
monter aux réalités spirituelles, il regardait encore cette nature 
familière avec des yeux amis. Des fenêtres de sa chambre, il 
voyait les pins de la forêt arrondir leurs têtes comme de petites 
coupes de cristal à la tige mince et svelte. Sa poitrine cicatrisée 
respirait délicieusement les odeurs résineuses des beaux arbres. 
Il écoutait en musicien les ramages des oiseaux. Les scènes 
changeantes de la vie rustique l'émouvaient toujours. C'est à 
cette époque qu'il écrivait : « Dis-moi, est-ce que le rossignol 
ne te semble pas moduler sa voix à ravir? Est-ce que son chant, 
si nombreux, si suave, si bien d'accord avec la saison, n'est pas 
la voix même du printemps?... » 

IV. AUGUSTIN PRÊTRE 

Celte halte fut de courte durée. Bientôt va commencer, pour 
Augustin, l'ère des tribulations, celle des luttes et des voyages 
apostoliques. 

Et d'abord il eut à pleurer son fils Adéodat, ce jeune homme 
qui promettait de si grandes choses. Il est infiniment probable, 
en effet, que le jeune moine mourut à Thagaste, dans l'inter- 
valle des trois années que son père y passa. La douleur d'Au- 
gustin fut profonde, mais, comme pour la mort de sa mère, il 
domina son chagrin de toute la force de son espérance chré- 
tienne. Sans doute, il aimait son fils autant qu'il était fier de 
lui. On se souvient dans quels termes il a parlé de ce génie 
adolescent, dont la précocité l'épouvantait. Peu à peu, sa dou- 
leur s'apaisa, pour faire place à la plus douce résignation. Quel- 
ques années après, il écrira, à propos d' Adéodat : « Seigneur, 
tu l'as promptement retiré de cette terre, mais c'est d'un esprit 
tranquille que je pense à lui. Mon souvenir n'est mêlé d'aucune 
crainte, ni pour l'enfant, ni pour l'adolescent qu'il fut, ni pour 
l'homme qu'il eût été. » Aucune crainte! Quelle différence avec 
les habituels sentimens de ces jansénistes, qui se crurent ses 
disciples! Tandis qu'Augustin pense à la mort de son fils avec 
une joie calme et grave qu'il dissimule à peine, ces messieurs de 
Port-Royal ne pensaient au jugement de Dieu qu'avec tremble- 
ment. Leur foi ne ressemblait guère à la foi lumineuse et con- 
fiante d'Augustin. Pour lui, le salut c'est la conquête de la joie. 



SAINT AUGUSTIN. 269 

A Thagaste, il vivait en joie. Chaque matin, en s'éveillant 
devant les pins de la foret, embuée par la rosée de l'aube, il pou- 
vait dire, de tout son cœur : « Mon Dieu, donne-moi la grâce de 
demeurer ici, sous ces ombrages de paix, en attendant ceux de ton 
paradis I «Mais on continuait à l'épier. Une foule de gens avaient 
intérêt à ce que cette lumière ne restât pas cachée sous le bois- 
seau. Peut-être qu'un piège lui fut délibérément tendu. En tout 
cas, il eut l'imprudence de quitter sa retraite pour aller à Hip- 
pone. Il s'imaginait y être en sûreté, parce que, cette ville étant 
pourvue d'un évèque, on n'y avait aucun prétexte pour le faire 
consacrer malgré lui. 

Un habitant d'Hippone, un agent d'affaires de l'Empereur, 
implorait son assistance spirituelle. Des doutes, prétendait-il, le 
retardaient encore sur la voie de la conversion totale. Augustin 
seul serait capable de l'aider à en sortir. Celui-ci, escomptant 
déjà une nouvelle recrue pour son monastère de Thagaste, se 
décida à se rendre à l'appel de ce fonctionnaire. 

Or, s'il y avait un évêque, àllippone, — un certain Valérius, 
— les prêtres manquaient. En outre, Valérius prenait de l'âge. 
Grec d'origine, il savait mal le latin et ignorait totalement le 
punique : gros empêchement, pour lui, dans 'ses fonctions de 
juge, d'administrateur et de catéchiste. La connaissance des 
deux langues était indispensable à un ecclésiastique, en un 
pays, comme celui-là, où la majorité de la population rurale ne 
parlait que le vieil idiome carthaginois. Tout cela nous prouve 
que le catholicisme se trouvait en mauvaise posture dans le 
diocèse d'Hippone. Non seulement, il y avait disette de prêtres, 
mais l'évêque était un étranger, mal familiarisé avec les usages 
d'Afrique. L'opinion réclamait, à sa place, un homme du pays, 
jeune, actif, suffisamment muni d'érudition et d'éloquence pour 
tenir tête aux hérétiques, comme aux schismatiques du parti de 
Donat, — et aussi suffisamment habile pour gérer les intérêts 
de l'église d'Hippone et surtout pour les faire prospérer. N'ou- 
blions pas qu'à cette époque aux yeux de la multitude des 
misérables, le christianisme est d'abord la religion qui donne du 
pain. Dès ce temps-là, l'Église s'employait de son mieux à 
résoudre l'éternelle question sociale. 

Pendant le séjour d'Augustin à Hippone, Valérius fit, dans 
la basilique, un sermon, où il déplorait justement ce manque de 
prêtres, dont souffrait la communauté. Mêlé aux auditeurs, Augus- 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

tin écoutait, confiant dans son incognito. Mais le secret de sa 
présence avait transpiré. Tandis que l'évêque prêchait, des gens 
le désignèrent. Aussitôt, des énergumènes se saisirent de lui, et 
le traînèrent au pied de la chaire épiscopale, en criant : 

— Augustin prêtre! Augustin prêtre! 

Telles étaient les habitudes démocratiques des églises d'alors. 
On en voit assez les inconvéniens. Ce qu'il y a de sûr, c'est 
qu'Augustin aurait risqué sa vie, en résistant, et que l'évêque 
aurait provoqué une émeute, en lui refusant la prêtrise. En 
Afrique, on ne badine pas avec les passions religieuses, surtout 
lorsque la politique et l'intérêt les exaspèrent. Au fond, l'évêque 
était enchanté de cette brutale capture, qui allait lui valoir un 
si éminent collaborateur. Séance tenante, il ordonna le moine 
de Thagaste. Et ainsi, comme dit son élève Possidius, le futur 
évêque de Guelma, — « cette lampe brillante qui recherchait les 
ténèbres de la solitude, fut placée sur le lampadaire... » Augus- 
tin, qui reconnaissait, dans cette aventure, le doigt de Dieu, 
s'inclina donc devant la volonté populaire. Néanmoins, il se 
désespérait et il pleurait à l'idée de la charge qu'on voulait lui 
imposer. Alors, quelques assistans, se méprenant sur le sens de 
ses larmes, lui dirent, pour le consoler : 

— Oui, tu as raison! La prêtrise est indigne de tes méritesi? 
Mais tu peux être certain que tu seras notre évêque! 

Augustin savait tout ce que la multitude entendait par là et 
ce qu'elle exigeait de son évêque. Lui qui rêvait de sortir du 
monde, il s'effrayait des soucis pratiques qu'il lui faudrait assu- 
mer. Et la partie spirituelle de son administration ne l'effrayait 
pas moins. Parler de Dieu! Annoncer la parole de Dieu! il se 
jugeait indigne d'un si haut ministère. Il y était si mal pré- 
paré 1 Pour remédier, autant qu'il le pouvait, à ce défaut de 
préparation, il aurait souhaité qu'on lui accordât un peu de 
loisir jusqu'à la Pàque suivante. Dans une lettre adressée à 
Valérius et, sans doute, destinée à être rendue publique, il 
exposa humblement les raisons pour lesquelles il demandait un 
délai. Elles étaient si justes et si honorables pour lui que, très 
probablement, l'évêque céda. Le nouveau prêtre reçut l'autori- 
sation de se retirer dans une maison de campagne, voisine 
d'Hippone. Ses ouailles, qui se défiaient de leur pasteur, ne lui 
auraient pas permis de s'éloigner trop. 

Le plus tôt possible, il entra en fonctions. Peu à peu, il devint 



SAINT AUGUSTIN^ 271 

le véritable coadjiiteur de l'évêque, qui se déchargea sur lui de 
la prédication et du soin d'administrer le baptême aux catéchu- 
mènes. Parmi les prérogatives épiscopales, c'étaient les deux plus 
importantes. Les évêques y tenaient extrêmement. Quelques col- 
lègues de Valérius .se scandalisèrent même de ce qu'il permît à un 
simple prêtre de prendre la parole devant lui, dans son église.: 
Bientôt, d'autres évêques, frappés des avantages de cette inno- 
vation, imitèrent l'initiative de Valérius et permirent à leurs 
clercs de prêcher, même en leur présence. Tant d'honneurs 
n'enivrèrent point le prêtre d'Hippone. Il en sentait surtout les 
périls, et il les considérait comme une épreuve infligée par 
Dieu : <( On m'a fait violence, disait-il, sans doute en punition 
de mes fautes ; car, pour quel autre motif pourrais-je croire 
qu'on m'ait confié la seconde place au gouvernail, moi qui ne 
savais même pas tenir une rame !... » 

Cependant, il n'avait point renoncé à ses intentions de vie 
cénobitique. Prêtre, il entendait rester moine. C'était un crève- 
cœur, pour lui, que d'avoir été contraint d'abandonner son mo- 
nastère de Thagaste. Il fit part de ses regrets à Valérius qui, com- 
prenant l'utilité du couvent comme séminaire de futurs prêtres,, 
lui donna un verger, appartenant à l'église d'Hippone, pour y 
établir une nouvelle communauté. Ainsi fut fondé ce monastère, 
qui allait fournir un grand nombre de clercs et d'évêques à 
toutes les provinces d'Afrique. 

Parmi les ruines d'Hippone, vieille cité romaine et phéni- 
cienne, on cherche, sans grand espoir de le retrouver jamais, 
l'emplacement du monastère d'Augustin. On voudrait le voir 
sur cette colline où se déversait autrefois, dans des citernes 
colossales, l'eau, amenée par un aqueduc, des montagnes pro- 
chaines, et où se dresse, aujourd'hui, une basilique toute neuve 
qui, de la haute mer, attire les regards. Derrière la basilique, 
un couvent, où les Petites Sœurs des Pauvres entretiennent 
une centaine de vieillards. Ainsi se perpétue, au milieu des 
Africains musulmans, le souvenir du grand marabout chré- 
tien. On aurait peut-être souhaité là un édifice d'un goût plus 
purement et plus sobrement antique. Mais, en somme, la piété 
de l'intention suffit. Cet hospice convient parfaitement pour 
évoquer la mémoire de l'illustre évêque, qui ne fut que cha- 
rité. Quant à la basilique, l'Afrique a fait tout ce qu'elle a pu, 
afin de la rendre digne de lui. Elle lui a donné ses marbres les 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

plus précieux, et, pour l'encadrer, un de ses plus beaux paysages. 

C'est le soir surtout, au moment du crépuscule, que ce pay- 
sage prend toute sa valeur et tout son charme signifiant. Les 
rougeurs du couchant découpent le profil noir des montagnes, 
qui dominent la vallée de la Seybouse. Glacée de reflets, la 
rivière pâle descend avec lenteur vers la mer. Le golfe, immen- 
sément, resplendit, pareil à une plaque de sel étrangement rosée. 
Dans cette atmosphère sans vapeurs, la netteté des rivages, l'im- 
mobilité figée des lignes ont quelque chose de saisissant. C'est 
comme un aspect inconnu et virginal de la planète. Puis, les 
constellations s'allument, avec un éclat, une matérialité hallu- 
cinante. Le Chariot, couché au bord de l'Edough, semble un 
chariot véritable, en marche à travers les vallons du ciel. Une 
paix profonde enveloppe la campagne agricole et pastorale, où 
montent, par intervalles, les aboiemens des chiens de garde... 

Mais on peut le placer n'importe où, aux environs d'Hippone, 
ce monastère d'Augustin : partout la vue est aussi belle. De tous 
les points de la plaine, gonflée par l'amas des ruines, on aper- 
çoit la mer: une large baie, arrondie en courbes molles et 
suaves comme celle de Naples. Tout autour, un cirque de mon- 
tagnes : les étages verdoyans de l'Edough, aux pentes fores- 
tières. Le long des chemins en corniche, de grands pins sonores, 
où passe la plainte éolienne du vent marin. Azur de la mer, 
azur du ciel, nobles feuillages italiques, c'est un paysage lamar- 
tinien, sous un soleil plus brûlant. La gaité des matins y est un 
rafraîchissement pour le cœur et les yeux, lorsque la lumière 
naissante rit sur les coupoles peintes des maisons et que 
des voiles d'ombre bleue flottent entre les murs, éclatans de 
blancheur, des ruelles montantes. 

Parmi les orangers et les oliviers d'Hippone, Augustin aurait 
pu couler des jours heureux, comme à Thagaste. La règle, 
qu'il avait instituée dans son couvent et à laquelle il se sou- 
mettait le premier, n'était ni trop relâchée, ni trop austère, — 
telle enfin qu'elle devrait être pour des hommes qui ont vécu 
dans la culture des lettres et les travaux de l'esprit. Nulle affec- 
tation d'excessive austérité. Augustin et ses moines portaient des 
vêtemens et des chaussures très simples, mais convenables à un 
évèque et à des clercs. Comme les laïques, ils se couvraient du 
byrrhus, manteau à capuchon, qui semble bien l'ancêtre du 
burnous arabe. Tenir le juste milieu entre la recherche et la 



SAINT AUGUSTIN. 273 

négligence du costume, observer la mesure en tout, voilà ce que 
voulait Augustin. Le poète Rutilius Numatianus, qui attaquait 
alors, avec une sombre ironie, les moines sordides et lucifuges, 
n'aurait pu qu'admirer, dans le monastère d'Hippone, une de'cence 



et une sobriété qui rappelaient l'es mœurs antiques, en ce qu'elles 
avaient de meilleur. Pour la table, pareille modération. On y 
servait habituellement des légumes, et quelquefois de la viande, 
quand il y avait des malades ou des étrangers. On y buvait un 
peu de vin, contrairement aux prescriptions de saint Jérôme, qui 
condamnait le vin comme un breuvage diabolique. Lorsqu'un 
moine manquait à la règle, il était privé de sa part de vin. 

Par un reste d'élégance chez Augustin, — ou peut-être 
parce qu'il n'en possédait pas d'autres, — les couverts, dont il 
se servait, étaient d'argent. En revanche, la vaisselle et les 
plats étaient en terre cuite, en bois, ou en albâtre vulgaire. 
Très sobre dans le boire et le manger, Augustin, à table, ne pa- 
raissait attentif qu'à la lecture ou à la discussion. Peu lui im- 
portait ce qu'il mangeait, pourvu que cette nourriture n'excitât 
point la sensualité. Il avait coutume de répéter aux chrétiens 
qui affichaient un rigorisme pharisaïque : « C'est la pureté du 
cœur qui fait la pureté des alimens. » Enfin, avec son perpétuel 
souci de charité, il proscrivait, au réfectoire, toute médisance 
dans les conversations. En ce temps de luttes religieuses, on se 
dénigrait férocement entre clercs. Augustin avait fait inscrire, 
sur le mur, un distique ainsi conçu : 

Celui qui se plaît à déchirer la vie des absens, 

Qu'il sache qu'il est indigne de s'asseoir à cette table. 

(c Un jour, dit Possidius, quelques-uns de ses amis intimes, 
de ses collègues même dans l'épiscopat, ayant oublié cette sen- 
tence, il les reprit vivement et s'écria, tout ému, qu'il allait 
effacer ces vers du réfectoire, ou se lever de table et se retirer 
dans sa cellule. J'étais présent avec plusieurs autres, quand ce 
fait s'est passé. » 

Ce n'étaient pas seulement des médisances, des dissensions 
intérieures qui troublaient la tranquillité d'Augustin. Il cumu- 
lait les fonctions de prêtre, de supérieur de couvent et d'apôtre. 
Il lui fallait prêcher, instruire les catéchumènes, batailler contre 
les dissidens. La ville d'Hippone était très agitée, pleine d'héré- 
tiques, de schismatiques, de païens. Ceux du parti de Donat 

TOME XV. — 1913. 18 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

triomphaient, chassaient les catholiques de leurs églises et de 
leurs propriétés. Quand Augustin arriva dans le pays, le catho- 
licisme y était bien bas. Et puis, les indéracinables manichéens 
continuaient à y recruter des prosélytes. Il ne cesse pas d'écrire 
des traités, de disputer contre eux, de les accabler sous la logique 
minutieuse de son argumentation. A la demande des donatistes 
eux-mêmes, il eut. à Hippone, dans les thermes de Sossius, une 
conférence avec un de leurs prêtres, un certain Fortunatus : il 
le réduisit au silence et à la fuite. Les manichéens ne se décou- 
ragèrent pas pour cela : ils envoyèrent un autre prêtre. 

Si les ennemis de l'Eglise se montraient tenaces, les propres 
ouailles d'Augustin étaient singulièrement turbulentes, diffi- 
ciles à gouverner. La faiblesse du vieux Valérius avait dû laisser 
s'introduire bon nombre d'abus dans la communauté. Bientôt, 
le prêtre d'Hippone eut un avant-goût des difficultés qui l'atten- 
daient dans son épiscopat. 

A l'exemple d'Ambroise, il entreprit d'abolir la coutume 
des festins dans les basiliques et sur les tombeaux des martyrs. 
C'était là une survivance du paganisme, dont les fêtes s'ac- 
compagnaient de bombances et d'orgies. A chaque solennité 
(elles étaient fréquentes), les païens mangeaient dans les 
cours et sous les portiques qui entouraient les temples. En 
Afrique surtout, ces repas publics donnaient lieu à des scènes 
répugnantes de gloutonnerie et d'ivrognerie. D'habitude, l'Afri- 
cain est très sobre, mais, quand il se décarême, il devient ter- 
rible. On le voit bien aujourd'hui, dans les grandes fêtes mu- 
sulmanes, lorsque les riches distribuent des bas morceaux de 
boucherie aux indigens de leurs quartiers. Dès que ces gens, 
habitués à boire de l'eau et à manger un peu de farine bouillie, 
ont goûté à la viande, ou bu seulement une tasse de vin, il est 
impossible de les tenir : ce sont des rixes, des coups de cou- 
teau, la ruée générale dans les bouges. Qu'on se représente 
cette débauche populaire s'étalant dans les cimetières et dans 
les cours des basiliques, et l'on comprendra qu'Augustin se soit 
efforcé de mettre un terme à de pareils scandales. 

Il se concerta, pour cela, d'abord avec son évêque, Valérius, 

puis avec le primat de Garthage, Aurelius, qui sera désormais 

son plus ferme auxiliaire dans sa lutte contre les schismatiques. 

Pendant le carême, — le sujet étant de circonstance, — il 

parla contre ces orgies païennes : ce qui souleva, au dehors. 



SAINT AUGUSTIN. 27) 

bien des protestations. Pâques se passa sans encombre. Mais, h; 
lendemain de l'Ascension, le peuple d'Hippone avait coutume 
de célébrer ce qu'il appelait « la Réjouissance » par des buve- 
ries et des ripailles traditionnelles. La veille, jour de la fête 
religieuse, xVugustin, intrépidement, parla contre (( la Réjouis- 
sance. » On interrompit le prédicateur. Quelques-uns crièrent 
qu'on en faisait autant à Rome, dans la basilique de Saint- 
Pierre. A Carthage on dansait autour de la tombe de saint 
Cyprien. Au nasillement des flûtes, parmi les coups sourds des 
tambourins, des mimes se livraient à des contorsions obscènes, 
tandis que les assistans chantaient, en claquant des mains... 
Augustin savait tout cela. Il déclara que ces abominations 
avaient pu être tolérées autrefois, pour ne pas décourager les 
païens de se convertir, mais que, dorénavant, le peuple, 
devenu tout entier chrétien, devait s'en abstenir. Enfin, il 
trouva des accens d'une éloquence si touchante que son audi- 
toire fondit en larmes. Il crut le procès gagné. 

Le lendemain, tout fut à recommencer. Des meneurs 
avaient travaillé la foule, tellement qu'une émeute était à 
prévoir. A l'heure de l'office, Augustin, précédé de son évêque, 
se rendit néanmoins à la basilique. Au même moment, les 
donatistes banquetaient dans leur église, qui était à proximité. 
Derrière les murs de la leur, les catholiques entendaient le 
vacarme du festin. Il fallut les adjurations les plus pressantes 
du coadjuteur pour les empêcher d'imiter leurs voisins. Les 
derniers murmures se calmèrent, et la cérémonie s'acheva dans 
le chant des hymnes sacrées. 

Augustin l'emportait. Mais le conflit en était venu au point 
qu'il avait dû menacer le peuple de donner sa démission, et, 
comme il l'écrivait à Alypius, de « secouer sur lui la poussière 
de ses vêtemens. » Tout cela était de bien mauvais augure pour 
l'avenir. Lui qui considérait déjà la prêtrise comme une 
épreuve, il voyait approcher l'épiscopat avec terreur. 

Louis Rertrand.- 
[La cinquième partie au prochain numéro.) 



LES CHOSES VOIENT 



(1) 



PREMIÈRE PARTIE 



PROLOGUE 

C'était une maison d'aspect honnête, parcimonieux et cossu, 
une de ces maisons de province en pierre de taille qui semblent, 
comme les objets qu'elles abritent, avoir été longtemps gardées 
dans un papier soigneusement ficelé. 

Il devait y avoir cent cinquante ans, à peu près, qu'elle était 
installée là et que de ses cinq fenêtres, trois au premier et deux 
au rez-de-chaussée, elle regardait les boules absurdes dont 
Sambin a coiffé Saint-Michel. 

Un siècle et demi n'est rien pour une maison. Celle-ci n'avait 
donc pas de rides et pas de style. Elle n'était pas un hôtel, car 
sa porte ne possédait qu'un battant. Ce n'était pas non plus un 
de ces immeubles qu'on loue en partie et qui servent, tant bien 
que mal, à parfaire l'équilibre budgétaire de qui les posséda : 
non, elle était d'un seul tenant, très bourgeoise. Rien qu'à l'aper- 
cevoir, enserrée entre le long hôtel de La Bretonnière et l'hôtel 
de Chavaines, on sentait que pour avoir pris, fût-ce un si petit 
espace, en ce coin aristocratique du vieux Dijon, ses habitans 
avaient appartenu au tiers surélevé, parlementaire ou baso- 
chard. 

(1) Copyright by Perrin et C'% 191.'i. 



LES CHOSES VOIENT. 217 

Elle en avait gardé un air de fierté. Elle paraissait dire : 
« Regardez-moi : je n'ai pas de lignes somptueuses, je suis 
incommode, j'ai poussé sur un terrain allongé qu'on a utilisé 
avec difficultés ; du moins, je fais honneur à mes relations. » 

A mesure que le temps avait passé, d'ailleurs, ces relations 
s'étaient dispersées. On ne sait trop aujourd'liui où ont échoué 
les Bretonnière. Quant aux Chavaines, ils cachent à Paris le 
regret de leur fortune dissipée. Les êtres ont la mobilité et l'éphé- 
mère durée des vagues : seules, les choses qui leur ont servi de 
témoins sont comme la mer et demeurent immuables. 

Les maisons, de même que les hommes, ont un visage. 

Le visage de celle-ci était étroit et correct. C'était un visage 
de bon ton, buriné par les mœurs régulières. 

Il reste encore en province de vieilles dames qui donnent 
l'impression d'être attachées au monde, tout en traversant la vie 
avec des pas de couvent; semblablement, le voisinage des Bre- 
tonnière et des Chavaines avait bien pu donner à la maison un 
^ir mondain : cependant son àme véritable était rivée à l'ombre 
de Saint-Michel. 

A peine si, le matin, la maison échappait à cette ombre. 

Dès dix heures celle-ci, trottinant à petits pas, avançait vers 
la place. Lentement, elle déjeunait avec les bancs qui entou- 
rent le bassin et le pré d'herbes qui pousse entre les pavés. 
Puis, elle faisait un saut brusque sur le trottoir et, tout d'un 
coup, avalait la façade. Elle demeurait là jusqu'à quatre heures ; 
après quoi, au lieu de repartir, elle s'évaporait; et, comme de 
l'humidité restait ensuite sur les pierres, on pouvait croire que 
chacune d'elles pleurait son départ. 

Toute la journée aussi, les cloches sonnaient. 

Ce n'était pas seulement pour les fêtes, les angélus ou les 
messes. Il ne pouvait survenir un événement sérieux dans la 
ville, qu'elles ne le criassent par-dessus les toits avec une force à 
briser les vitres. Noces, enterremens, baptêmes, elles annonçaient 
tout avec une égale certitude que de tels changemens survenant 
dans la bonne société avaient le devoir d'intéresser la ville. 

Chaque fois, la maison prenait sa part de ces excellentes 
nouvelles. Même, à force d'écouter, elle avait appris à les redire. 
A chaque coup, les châssis de ses fenêtres répondaient par un 
sourd grésillement. Quand le bourdon entrait en branle, la 
porte, elle-même, daignait s'agiter. Quelle que fût la sonnerie. 



278 REVUE DES DEUX MONDES. 

l -S cordes tendues au galetas pour sécher le linge se mettaient à 
danser. 

Ainsi il apparaissait que la maison n'était pas seulement 
l'abri de gens qui se respectent, mais gardait encore la mémoire 
d'une société perdue. Elle semblait toujours attendre qu'on l'in- 
terrogeât pour fixer des généalogies. Elle pouvait décréter que 
celui-ci était du monde et tel autre, pas. Elle était mieux que 
distinguée : elle inspirait du respect et résumait des traditions. 

A l'intérieur, sa disposition était singulière. 

Un escalier de pierre installé au milieu la dévorait presque 
en entier. Il passait, au premier, entre un énorme salon éclairé 
par trois fenêtres qui donnaient sur la place et une chambre à 
peu près aussi vaste. x\u rez-de-chaussée, mêmes dispositions, 
mais avec des dimensions moindres, à cause du couloir d'accès. 
Le second était formé par un grenier unique, haut comme une 
salle de chapitre. Un petit corps de logis installé au fond de la 
cour et relié au précédent par une série de pièces étroites com- 
plétait les communs. Cette cour enfin n'était qu'un puits oblong, 
limité, en guise de margelle, par les trois bâtimens et un mur 
nu d'égale hauteur. 

Dès qu'on entrait, l'air de grandeur s'évanouissait. Gela parais- 
sait uniquement triste, quoique toujours convenable. Les ouver- 
tures étroites, les enduits verdissans, les pièces en enfilade, 
l'absence totale de confort, tout affirmait des habitudes de vie 
étroite et l'obligation de réparer les heures d'apparat par une 
économie de fourmi. Le résultat d'un tel système est d'ailleurs 
évident. Depuis sa construction, les maîtres de la maison s'y 
étaient succédé suivant des hasards de lignée, mais chaque fois 
par droit d'héritage. Sur la place Saint-Michel, on ne trouvait 
donc plus que les cloches et ce lieu singulier qui eussent le 
droit de se reconnaître comme n'ayant pas changé. Le temps 
aidant, la parvenue s'était transformée en aïeule authentique 
et, seule, survivait aux ruines d'alentour. 

Or, ce mercredi 21 septembre, la façade se ferma et prit un 
air de morte. Le lendemain, vers huit heures, un homme appro- 
cha d'elle à pas tranquilles. Une échelle légère sur l'épaule, un 
seau à la main, une sacoche en bandoulière, il parcourut des 
yeux avec une grande attention l'appareillage des pierres et, n'y 
apercevant pas la place lisse qu'il cherchait, haussa les épaules 
d'un air mécontent. 



ÈES CHOSES VOIENT. 279 

Il déposa ensuite son échelle, prit un pinceau, et l'ayant 
trempé dans le seau, se mit à badigeonner avec soin le montant 
de la porte. Quand la paroi lui parut suffisamment humide et 
même un peu plus, il prit dans sa sacoche un placard rouge, 
l'appliqua de son mieux à grands coups de brosse, et s'en alla. 

Ce fut tout. La maison était à vendre : désormais elle n'était 
plus la Maison. 

Peu de monde s'en aperçut. A Dijon comme ailleurs, il s'est 
fait une prodigieuse levée d'êtres sans traditions et n'ayant d'at- 
tache pour aucun sol. 

Durant près d'un mois, le placard, tel un soufflet, marqua 
de rouge la porte close. 

Puis, un soir, deux messieurs vinrent. 

L'un d'eux tira de sa poche une clé, la fît jouer avec peine 
dans la serrure, et, s'inclinant, dit avec une politesse obsé- 
quieuse : 

— Entrez chez vous, monsieur. 
L'autre dit : 

— Après vous, mon cher Maitre. 

C'était W Cornet, notaire, pilotant M. Weissgemuth, pro- 
priétaire de la Maison, depuis le matin. Ils venaient de concert 
la visiter. 

Avez-vous constaté qu'il est impossible de pénétrer dans une 
maison inhabitée sans que chacun des pas y provoque un écho? 
II semble que les choses, faites au silence, se révoltent contre 
l'importun qui les dérange. Plus tard seulement, beaucoup plus 
tard, elles s'habituent à de nouvelles présences coutumières... 

Dès l'entrée, les murs, qui ne voient pas, mais entendent, 
répercutèrent les pas des arrivans. 

Deux pas, d'ailleurs, très différens. Celui de M® Cornet, no- 
taire, était menu, sautillant, pressé ; un pas de moineau en quête 
de la becquée. Il était l'image exacte de son possesseur, petit 
homme avec de gros mollets, une tête en boule et des yeux en 
vrille. Celui de M. Weissgemuth, au contraire, s'appliquait sur 
le sol avec un flac sonore. Il avait l'air de prendre possession 
de tout ce qu'il touchait et, à cause de cela, s'efforçait d'en toucher 
le plus qu'il pouvait. 

W Cornet reprit : 

— J'estime qu'une belle vente, bien annoncée, sera, quoi 
que vous imaginiez, le mode le plus avantageux. 



280 REVUE DES DEUX MONÈES. 

M. Weissgemuth répliqua : 

— Je préférerais deux parts : les meubles courans que l'on 
vendrait ici, les autres dont je me déferais à Paris. On n'ima- 
gine pas la valeur que prend, à Paris, une vraie vieille chose, 
même abimée... 

Mieux à portée que les murs et plus sonore, l'escalier s'effor- 
çait à son tour de reproduire cette conversation : mais les voix 
encore étaient trop différentes. M° Cornet parlait net, se canton- 
nant dans le registre supérieur. Ses mots avaient le goût d'un 
bonbon acidulé; on pouvait croire qu'il les croquait, et l'escalier 
les répétait sans peine. En revanche, la phrase de M. Weissge- 
muth s'étalait comme un caramel chaud; elle collait aux mar- 
ches et celles-ci, malgré leur bonne volonté, ne parvenaient pas 
à la renvoyer intacte. 

M. Weissgemuth conclut : 

— Quand nous aurons reconnu le mobilier, nous déciderons 
du moyen de nous en débarrasser le plus avantageux. 

Il ajouta : 

— Par principe, je suis de mon temps. Je n'aime que le neuf. 
A ce moment précis, il pénétrait au salon et crut percevoir 

un léger murmure. Avant même d'être dégarni, celui-ci sonnait 
comme une pièce vide. Mais déjà M^ Cornet avait couru vers la 
croisée, l'ouvrait triomphalement : 

— Regardez! 

Il y eut un court silence. 

Autour de la pièce, les meubles soigneusement alignés ve- 
naient de sortir de la pénombre avec l'air bourru de gens qu'on 
dérange dans leur sommeil. On aurait encore pu les prendre 
pour des dames distinguées qui, voyant apparaître dans leur 
cercle un monsieur mal élevé, se demandent : (( Qui sont ces 
gens-là? » 

Planté au milieu d'eux, les sourcils froncés, M. Weissgemuth 
se demandait aussi : « Qu'est-ce que cela? » 

En effet, il n'apercevait aucune de ces vieilles choses, même 
abîmées, qu'il s'était fait une fête d'écouler à Paris. Tout ici 
était vieux, évidemment, mais pas assez. Point de crédences ; 
aucun bois sculpté; rien que des fauteuils et des chaises en 
acajou, recouverts d'un velours uni couleur ponceau, tels qu'on 
les aimait en 1827. 

— Hé bien ? interrogea M" Cornet. 



LES CHOSES VOIE^T. 281 

— Le reste est-il du même tonneau? répondit amèrement 
M. Weissgemuth. 

— • Peste I s'écria M*' Cornet, vous êtes difficile ! ils sont 
pourtant, comme la maison elle-même, en excellent état. 

— Continuons, fit M. Weissgemuth d'une voix sourde, nous 
verrons bien... 

M^ Cornet referma les volets. Ils parcoururent la grande 
chambre, les petites pièces qui font suite du côté de la cour, 
descendirent à la cuisine, arrivèrent enfin à la salle à manger. 
Partout le même murmure les accueillait à l'entrée. 

M. Weissgemuth, définitivement édifié, repassa en imagina- 
tion les pendules qu'il avait aperçues. Elles étaient plutôt de 
1845, et représentaient soit des bergères gothiques assises au 
pied d'une croix dressée sur un rocher, soit des dames, égale- 
ment gothiques, et caressant leur lévrier. Il frappa ensuite le sol 
avec sa canne, et parce qu'il avait pour habitude de chiffrer ses, 
impressions : 

— Agréable surprise ! le tout ne vaut pas trois cents francs. 
Bien qu'il n'accusât pas précisément M'^ Cornet de l'avoir 

trompé, celui-ci piqué se redressa de toute la hauteur de sa 
courte taille : 

— Les souvenirs aussi ont leur valeur, répliqua-t-il sèche- 
ment, et cette maison en est pleine. 

Peut-être parce qu'une bouffée arrivait de la cour au même 
instant, il sembla que la poussière dansait. 
M. Weissgemuth haussa les épaules. 

— Quels souvenirs?... historiques?... 
M^ Cornet ne répondant pas, il reprit : 

— Allons ! les gens qui habitaient ici étaient de pauvres gens! 
M" Cornet continuait de rester silencieux. 

— Vous les avez connus... naturellement? 

— Clions de l'étude, depuis... 

Cette fois M^Cornet^hésita légèrement avant de forcer la note. 

— ... depuis deux siècles. 

— Ruinés? poursuivit impitoyablement M. Weissgemuth. 

— Je ne le crois pas, soupira encore M® Cornet. 

M. AVeissgemuth sourit, réconforté soudain par une combi- 
naison nouvelle. 

— Soil! fit-il avec un geste coupant, on vendra tout, mais 
aux enchères et sur la place publique. 



282 REVUE DES DEUX MONDES, 

Si ces gens, en effet, pouvaient payer, ils n'hésiteraient pas 
à racheter en bloc leurs souvenirs de famille, plutôt que de les 
voir dispersés de la sorte avec ignominie. 

M^ Cornet s'assit délibérément sur une chaise, non sans avoir 
au préalable soufflé dessus pour éviter de salir son pantalon. 

— Vous aurez tort, dit-il simplement. 

— Pourquoi? Serait-ce parce que vous toucherez moins? 

— Vous aurez tort, répéta M® Cornet. 

Il promena son regard sur le plafond et reprit après une 
courte pause : 

— Quand on est nouveau venu, à Dijon ou ailleurs, il vaut 
mieux s'abstenir de certains gestes qui prêtent à interprétation 
discourtoise. 

— Je ne saisis pas, dit M. Weissgemuth avec sécheresse. 

— Pourquoi le nierais-je? poursuivait M'' Cornet : je ne puis 
me défendre d'un certain attendrissement a la pensée que ces 
meubles ont vu vivre une famille qui n'était pas, quoi que vous 
en auguriez, la première venue. De même, quand je vois un 
vieux lit, je me demande quelquefois avec émotion qui y est né 
et qui y est mort... Savez-vous bien, monsieur, que si cetlo 
table pouvait répéter quelques-uns des propos qui se tinrent 
devant elle, nous serions peut-être stupéfaits? Oh! ce qu'elle 
dirait, évidemment, n'aurait rien de tragique! Elle n'a jamais 
dû écouter que de braves gens, très méticuleux au point de vue 
de l'honneur et de la dépense, et qui étaient, comme ces, 
meubles, inconfortables, mais solidement posés sur leurs pieds... 

M. AVeissgemuth, énervé par cette éloquence inattendue, 
interrompit : 

— ... A moins que, pour ne pas faire exception, ils n'aient 
été de parfaits misérables! 

— Allons donc ! Tout ici crie la vie saine, les traditions saines 
comme elle. Ne pas le voir est une folie, de même que juger le 
passé avec nos idées du présent. Tandis que l'un ne s'alimente plus 
que de spéculations et de fièvre, l'autre était embaumé dans son 
immobilité vertueuse. Vous-même, d'ailleurs, ne croyez pas à 
ce que vous dites, car, en achetant la maison, c'était un peu sa 
réputation que vous co!inptiez acquérir!... Dès lo-rs, à votre place, 
croyez-moi, je ne vendrais rien. Tant pis pour mes honoraires! 
Je ferais monter au grenier... A propos, nous ne l'avons pas 
visité ! 



LES CHOSES VOIENT. 283 

— Inutile... 

— Je mettrais donc au grenier qui est très vaste le plus gros 
du paquet. J'utiliserais le reste pour garnir les débarras, et je 
respecterais tout entière l'odeur de vertu que fleure la maison. 

M. Weissgemuth haussa les épaules : 

— Mille regrets! On vendra la vertu sur la place, seul 
moyen de savoir au juste ce qu'elle vaut. 

— Sans compter, continuait ^M*' Cornet tenace, que tout 
Dijon les connaît, ces meubles I et les reconnaîtra. Ah ! si ce 
n'étaient que des reliques de morts ou de disparus! ou encore, 
si on pouvait les écouler à la nuit, sans tapage... Mais des 
vivans sont là, qui les ont aperçus depuis leur enfance, qui les 
aiment peut-être... Et tenez, moi-même, presque à cette" place, 
je me souviens d'avoir un certain soir causé pour la première 
fois avec une femme qui, plus tard... 

Les cloches de Saint-Michel, qui commençaient de sonner au 
même instant, couvrirent la fin de la phrase. 

— Il y a de quoi gagner la migraine! fît M. Weissgemuth, 
exaspéré à la pensée de renoncer à sa combinaison. Est-ce 
qu'elles font toujours autant de bruit? 

— ' Je ne le crois pas : cependant, on est si près de l'église... 

— Sortons : nous n'avons plus rien à faire ici. 

Déjà M. Weissgemuth gagnait le corridor d'entrée. M^ Cornet 
se leva pour le suivre. 

— Alors, votre décision? 

Mais la réponse ne lui parvint pas, car la porte de la salle 
à manger venait de se fermer violemment. Ce fut au tour de la 
porte d'entrée de battre ensuite avec un grand coup sourd. Les 
intrus étaient repartis... 

Alors un silence inaccoutumé écrasa la maison. C'était un 
silence tel que l'ombre même, en cheminant, l'aurait troublé. Il 
semblait que les choses immobiles fussent devenues plus immo- 
biles que de coutume. En vain les cloches amies continuaient au 
dehors de sonner à la volée, pour la première fois depuis qu'elle 
existait, la maison ne répondait plus. 

Cela dura cinq minutes peut-être : le temps nécessaire pour 
que la porte d'entrée, qui avait mis un véritable emportement à 
chasser M^ Cornet et son compagnon, cessât de trembler. 

Puis un bruissement à peine perceptible commença. 

Ce n'était rien que l'attouchement léger d'un peu d'air qui 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

rase les murs, le trottis d'une goutte qui descend l'escalier par 
le limon : moins encore, un souffle dans les serrures comme 
au fond d'un coquillage, de la poussière qui s'agitait sans 
marcher... 

Aucune oreille humaine n'aurait perçu cet impalpable ; 
pourtant cela sourdait partout, dans chaque pièce, sous chaque 
siège, le long des plinthes, autour des fenêtres refermées, au 
pied des cheminées. De la girouette aux poutres de la cave, tout 
reprenait vie. 

Le bruissement grossit. D'où venait-il? Est-ce qu'on sait? 
Cette fois, c'étaient les paravens qui, s'agitant devant le foyer, 
avaient l'air de respirer. Dans le corridor, l'air venu par le 
vasistas faisait : » Psst ! psst! » Il sifflait aussi au pied des croi- 
sées mal jointes, faisait frissonner les vitres, retroussait le 
volant des housses. Les parquets crissaient, rongés par d'invi- 
sibles tarets. Les murs tremblaient tout bas. 

Tout à coup, une pincette, probablement mal remise en 
équilibre par M^ Cornet, tomba sur le marbre du garde-feu. 

Aussitôt, ce fut un branle-bas. Eveillées à une vie inconnue, 
toutes les choses s'elîaraient. Des voix soufflèrent : 

— Etes-vous folle? 

— Qu'est-ce qu'il y a? 

— Pourquoi cette crise? 

Une chaise leva son dossier avec mépris : 

— C'est bien la peine de se vanter de n'avoir que deux 
pieds, quand on ne peut rester d'aplomb! 

La pendule placée sur la cheminée fit : « Crrr... » comme 
pour sonner l'heure. 

Un petit nuage de poussière accourut auprès de la pincette : 

— Après tout, vous serez mieux, étendue ainsi. 

Le tabouret, auquel ce grand bruit avait fait si peur qu'il en 
avait sauté sur ses quatre pieds, répliqua d'un air agacé : 

— Il s'agit bien de cette pécore ! Avez-vous entendu la 
nouvelle? Ils veulent nous vendre sur la place! 

Le mot vola : 

— Nous vendre 1... nous vendre !... 

Nul doute que le vent ne le portât d'étage en étage. Subite- 
ment, pareille à un violon, la maison résonnait jusqu'au faite. 
Tout parlait. 

— Oui, c'est chose décidée, déclarait le canapé dans le salon. 



LES CHOSES VOIENT. 285 

— Non, répliquait la table dans la salle à manger, rien n'est 
plus incertain. 

Ventru et pondéré, le bulTet suggérait : 

— Interrogez plutôt les patères du couloir. C'est en sortant 
que la décision fut prise. Elles ont dû l'entendre parfaitement. 

Mais plantées sur leur barre d'attache comme des perroquets 
sur un bâton, les patères répondirent : 

— La porte d'entrée a fait un tel tapage que nous n'avons 
rien perçu. 

Impassible, celle-ci affectait de regarder la place sans écouter. 

— Espèce de folle, cria le paillasson, plutôt que de m'em- 
pêcher de voir les pavés que vous apercevez tout le temps, ou 
de battre stupidement quand il ne faudrait pas, parlerez-vous? 

La porte agita orgueilleusement le pêne dans sa serrure : 

— Je les ai mis dehors : que souhaitiez-vous de plus? 

— Enfin, nous vendront-ils? 

— Oh! moi, je suis bien trop solide pour être enlevée! 
Un concert irrité accueillit la réplique : 

— Elle s'en moque! — Hypocrite ! — Égoïste ! — Entremet- 
teuse ! 

— Moi? grinça la porte. 

— Avez-vous jamais dit qui vous laissiez passez? 
Le paillasson hurlait : 

— Assez souvent, bien que je sois jeune, je l'ai vue laisser 
sortir la bonne, au milieu de la nuit! 

— Elle n'est jamais plus muette que lorsqu'elle favorise 
une aventure louche, renchérissait l'escalier. 

Cependant la rampe, tremblante, précisait la nouvelle : 

— C'est décidé : on vendra tout sur la place! 

— Qu'est-ce que cela fait? ripostaient les casseroles dans la 
cuisine : nous en venons, on s'y trouvait très bien! 

Le salon gémit : 

— M'expulser, quand à mon âge on est aussi bien 
conservé! C'est une dépense absurde. 

Un flambeau ricana : 

— Vous avez bien expulsé votre prédécesseur ! 

— Il n'était même pas digne du grenier! 

— Au fait, reprit l'escalier, ils l'ont oublié, le grenier... 
- — Vous verrez qu'on ne songera pas au secrétaire ! 

— Ni au miroir! 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Ni à l'horloge ! 

— A quoi servent-ils, là-haut? 

— On les brûlera, peut-être! 

— On ne sait pas qu'ils existent! 

Encore les voix s'entre-croisaient, tel un essaim d'abeilles. 

— Le grenier! On a oublié le grenier! 

Si bien que dans ce grenier, enfin, ceux dont on s'occupait 
ainsi commençaient d'entendre le vacarme. 

— Qu'y a-t-il ? murmura le secrétaire, outrageusement sourd. 

— La jeunesse qui s'amuse... répondit l'horloge. 

— On parle de nous, fit le miroir. 

Et s'appuyant de leur mieux contre l'entrait qui les soute- 
nait, chacun d'eux s'elVorça d'écouter. 

Le salon n'avait pas menti. C'étaient bien trois vieux meubles, 
de ces meubles précisément que M. Weissgemuth aurait aimé 
trouver, pour les offrir à un brocanteur de Paris. Ils n'avaient 
d'ailleurs entre eux aucun rapport de style. 

Le secrétaire, né sous Louis XVI, portait encore très beau. 
Quoique boiteux, il ne lui déplaisait pas de faire parade de ses 
pieds en corne de biche. Il aimait aussi à rappeler que, jadis, 
chacun de ses tiroirs était orné d'un bouton ciselé. Une entrée 
de serrure, également ciselée et demeurée sur l'abattant, témoi- 
gnait de l'exactitude de ce propos. Il était vêtu d'un justaucorps 
en bois de rose brodé avec des fleurs de marqueterie, coiffé 
d'un beau chapeau en marbre gris, et fermé h clé. Bien qu'il fût 
gonflé de papiers, personne ne se rappelait qu'on l'eût jamais 
ouvert; sa clé était perdue. 

Le miroir était ovale, tout en verre, et biseauté. Un collier 
bleu, hérissé de roses vénitiennes dont la plupart étaient bri- 
sées, lui tenait lieu de cadre. C'était un miroir lourd, somptueux, 
né probablement à Murano aux alentours de 1825. Malgré 
l'épaisse couche de poussière qui le recouvrait, il trouvait moyen, 
maintenant encore, de happer du soleil quand des rayons pas- 
saient entre les tuiles du grenier. Il le renvoyait alors en l'épar- 
pillant sur ses voisins, cependant que toutes ses roses, brisées 
ou non, s'irradiaient de points d'or. 

— Vous avez l'air d'une poule qui trousse ses plumes, disait 
chaque fois le secrétaire agacé par cette façon d'éclabousser 
inutilement les dessous d'une toiture malpropre. 

L'horloge, elle, était une servante de cuisine. Elle en avait 



LES CHOSES VOIENT. 287 

la tenue, étant engaine'e dans une caisse brune, plate, sans 
aucun ornement, comme une femme de service dans son tablier 
de toile bleue. En guise de poids, elle portait encore une grosse 
pierre suspendue à sa chaîne ; et jadis, quand elle marchait, son 
tic tac était si lent qu'il ressemblait au pas lourd d'une cam- 
pagnarde chaussée de sabots. Un cercle en cuivre repoussé, 
placé autour de son cadran, était le seul ornement dont elle 
s'enorgueillit. Il représentait des faisceaux avec des tambours, 
des lances et des drapeaux entrelacés. Gomme aux paysannes 
usées par le travail, on n'aurait pu lui donner un âge. 

Venue la première au grenier, elle y avait passé de longues 
années de solitude. Seules les toiles d'araignée tissées fil à fil et 
qui, parfois, venaient s'appuyer sur elle, modifiaient l'aspect 
de sa prison. Encore, une fois l'an, venait-on les enlever. 

Les premiers jours, il lui avait paru qu'on respirait là beau- 
coup mieux que près du fourneau. Sans doute, il y faisait moins 
clair; en revanche, on était loin du feu qui fait tant souffrir les 
planches. D'autre part, ce grenier était énorme. Grâce à la pente 
du toit et à la hauteur du faite, il ressemblait à une nef d'église. 

Puis, peu à peu, une nostalgie avait accablé l'horloge. Le 
silence affreux qui avait gagné jusqu'à son cœur, lui était devenu 
une telle souffrance qu'elle bénissait les vers qui la rongeaient. 
Eux, du moins, la nuit, mettaient un peu de bruit dans le 
noir. 

Un jour enfin, ô bonheur, des gens étaient venus et avaient 
apporté le miroir. Le secrétaire était arrivé le dernier. 

Depuis lors, ils vivaient côte à côte, pareils à ces retraités 
qui, assis sur un banc de promenade, y restent des heures 
silencieux, cuvant à la fois leur tristesse de ne plus servir et le 
délice de ne rien faire. Ils avaient d'ailleurs l'orgueil d'être les 
seuls meubles du grenier, car ils ne comptaient pas pour tels 
un pot à l'eau fêlé, des vases égueulés, des malles, des tréteaux 
ou des planches à rallonge. D'autre part, ils avaient fini par 
mépriser le reste des meubles, certains qu'ils portaient en eux 
l'histoire de la maison. 

— Aucun doute, reprit le miroir, on parle de nous. 

A travers la chatière, percée dans la porte d'accès du gre- 
nier, l'escalier répondit : 

— En effet, on en parle ! 

— De quoi s'agit-il ? 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Attendez que les cloches aient fini leur tintamarre : tout 
ce fretin d'en bas s'agite, mais ne sait rien : il n'y a que moi qui 
sois au courant. 

— Encore les bavardages de l'escalier! gronda le secrétaire. 

— Eh ! là I le pot à l'eau ! finirez-vous ? fit l'horloge agacée 
par le petit bruit continu que faisait celui-ci en frottant contre 
une assiette fêlée, chaque fois que le bourdon de Saint-Michel 
donnait de la voix. 

L'escalier reprit : 

— 11 paraît que l'on doit vendre tous les meubles du rez-de- 
chaussée et du premier. On vous a oubliés : vous êtes si vieux 
que cela ne m'étonne pas. 

Le miroir jeta un rayon de travers du côté de la chatière : 

— Insolent ! au train dont vont les choses, à votre place, je 
tremblerais pour mes marches. Elles sont tellement usées qu'on 
en fera des pavés ! 

L'horloge s'interposa : 

— Paix! quand on a duré ce que nous avons duré, chacun 
est de même âge. Mais savez-vous au moins pourquoi l'on veut 
tout vendre? 

L'escalier bavard souffla par la chatière : 

— ■ Parce que l'acheteur n'a besoin que de la façade! La ré- 
putation de celle-ci suffira pour couvrir son passé qui doit être 
douteux. 

Il attendit un instant : 

— Vous ne comprenez pas? C'est pourtant simple. 
Le secrétaire eut un sourire de mépris : 

— Bref, il achète l'odeur de vertu qui s'exhale d'un passé 
qu'il ignore. Jobard ! 

L'horloge reprit : 

— Marché de dupe! C'est d'ailleurs très bien fait. Tous les 
hommes sont des bandits. Si je parlais! 

Le miroir dit à son tour : 

— Les hommes sont très petits : j'arrive sans peine à en 
réfléchir un tout entier. 

— La philosophie m'ennuie, siffla l'escalier. Une autre fois, 
je ne dirai plus rien. D'ailleurs, la nuit vient. 

Il poursuivit avant de disparaître complètement dans l'obs- 
curité : 

— Surtout ne parlez pas trop! on s'apercevrait que vous 



LES CHOSES VOIENT. 289 

existez encore, et on vous vendrait, — comme les autres, — sur 
la place publique! 

— Qu'on s'en avise t répliqua le secrétaire. 

Un silence suivit. Les cloches enfin s'étaient arrêtées. Les 
bruits de la maison n'arrivaient plus ici que faiblement. Ceux 
de la rue n'existaient pas, faute de passans. Une couleur cen- 
drée filtrait entre les tuiles disjointes, preuve que le soleil 
venait de se coucher et que l'escalier n'avait pas menti en 
annonçant la nuit. Les trois meubles, retombés dans leur 
immobilité, semblaient songer. 

Que ce soit au fond d'une prison ou dans un grenier, qu'il 
y ait ou non des fenêtres, un jour qui meurt est un spectacle 
poignant. Une angoisse incertaine commençait de flotter. On 
eût dit qu'à l'appel de l'ombre, des spectres se levaient, évoquant 
le souvenir de ce qui avait été et ne pourrait plus jamais être. 

— Espérez-vous dormir? dit tout bas le miroir à l'horloge. 

— Je ne pourrais, répondit celle-ci. 

— Ni moi, fît le secrétaire. 

Le silence croissait. Dans la lumière morte, le faitage du 
grenier devenait presque invisible. Il avait l'air de se perdre 
au ciel, et l'on craignait en môme temps de le toucher du front 
au premier pas. 

Une heure s'écoula. 

Soudain le secrétaire murmura tout haut : 

— Il achète l'odeur de vertu qui s'exhale du passé I 

Le miroir et l'horloge, qui n'avaient cessé de veiller, parti- 
rent d'un rire douloureux : 

— Le passé ! 

Le secrétaire reprit : 

— S'il savait ! 

Doucement, le miroir et l'horloge répétèrent : 

— S'il savait ! 

Pensif, le secrétaire poursuivait, sans les entendre : 

— On ne se méfie pas des choses; on ne se doute pas qu'elles 
ont des yeux, ni qu'elles regardent, ni qu'elles retiennent... C'est 
nous, pourtant, les vrais témoins de l'homme, les seuls devant 
lesquels il n'hésite pas à se découvrir tout entier, les seuls 
aussi qui n'oublient pas... 

Alternativement, comme s'ils égrenaient un rosaire, le 
miroir et l'horloge répliquèrent à voix basse : 

TOME XV. — 1913. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Malgré notre silence, notre mémoire est implacable. 

— Nous sommes la vie des morts! 

— L'àme où le souvenir dort, comme en un cofTre, sans 
s'altérer. 

— L'àme de la maison, pleine de mystère et durable comme elle. 
Le secrétaire acheva : 

— Et l'homme ne le sait pas ! 

— L'homme pour qui, si patiemment, je comptais le temps, 
."^a première illusion, répondit encore l'horloge. 

— L'homme pour qui je n'ai jamais cessé de produire des 
images vaines ! dit le miroir. 

— L'homme me fait horreur ! reprit l'horloge. 

— J'aime l'homme, répliqua le miroir! 

— Je le plains, soupira le secrétaire. 

Il sembla qu'un écho léger s'emparait du mot pour le répéter 
dans le lointain. 

— Ah! ah! dit l'horloge, on voit bien que vous mentez. 
Vous parlez comme des gens qui ont oublié ce qui se passa dans 
<'ette demeure vertueuse! 

— J'ai vu souffrir, dit le miroir assombri. 

— J'ai vu des misérables et des héros, affirma le secrétaire 
d'un ton grave. 

L'écho, cette fois, répéta clairement : 

— Des misérables et des héros!... 

— On nous épie! fit l'horloge effrayée. 

— Point : c'est le vent qui passe. 

— La girouette a grincé ! 
Les trois meubles se turent. 

Depuis si longtemps qu'ils causaient en bons voisins, ils 
n'avaient jamais osé parler de l'homme. Parce qu'ils s'y étaient 
résignés, ils tremblaient maintenant comme à la minute d'un 
sacrilège. Etait-ce pourtant l'annonce que la maison passait en 
d'autres mains ou la crainte de la tourmente qui menaçait de les 
disperser, ils éprouvaient un désir violent de continuer. 

Ce fut l'horloge qui y céda la première. Elle chuchota : 

— J'ai toujours eu peur des hommes. Ils nous obligent à 
faire des choses que nous ne comprenons pas. Mais, chaque 
fois que j'ai compris, j'ai frémi d'horreur au spectacle qui 
m'était donné. 

Le miroir continua : 



LES CHOSES VOIENT. 291 

— C'est un phénomène inexplicable que, bien que l'homme 
nous ait faits, ce soit nous qui lui survivions. Tant qu'il e.st 
pre'sent, nous n'avons de raison d'être que de servir ses fan- 
taisies. Il a aussi tant de mépris pour nous qu'il ne daigne 
même pas se cacher en notre présence. Cependant, à peine est-il 
disparu, nous ne vivons plus que pour perpétuer sa mémoire. 

L'horloge reprit : 

— Les hommes aussi prétendent se souvenir. C'est leur pré- 
texte pour nous prendre, nous envelopper soigneusement, et 
nous enfermer ensuite, — dans un tiroir, si l'on est petit, — 
sinon dans une chambre où l'on ne pénètre plus. Qui peut 
connaître les pensées de l'homme! 

Le miroir interrompit : 

— Elles n'ont pas de secret pour moi. Je lis sur son visage! 
Le secrétaire poursuivit : 

— Je lis ce qu'il écrit ! Je suis plein de lettres mortelles. 

— Alors, qu'est-ce que l'homme? souffla l'horloge. 

Elle parlait de plus en plus bas, mais, si étouffée que fût sa 
voix, la phrase encore avait voltigé dans la nuit. A leur tour, 
les poutrelles, les entraits, les tuiles sur leurs lattes, tout, 
dans le grenier, frissonna. Des sifflemens passèrent à travers les 
fentes. 

— Comme il y a du vent, ce soir! fit le secrétaire. 

— Vous ne répondez pas? insista l'horloge. Au fond, vous 
êtes comme moi : vous ne savez qu'une chose : c'est qu'il est 
redoutable... Cependant, le croirez-vous ? Tout à l'heure, lorsque 
l'escalier a dit qu'on nous avait vendus, et que les fils de ceux 
que j'ai toujours vus ne reviendraient plus, mon poids a trem- 
blé. Il me semble que les temps vont finir; je ne me sens plus 
d'âme... 

Le secrétaire murmura : 

— Horloge, ma chère, vous avez aimé ces hommes qui vous 
ont fait tant peur ! 

— Non. 

Un murmure sourd répéta : 

— Vous les avez aimés... 

Aucun doute : la Maison, plutôt que de dormir, écoutait les 
trois meubles. Çà et là, des phrases légères reprirent : 

— Ceux qui sont partis ont emporté notre vie ! 

— La maison ne sera plus la maison. 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

— A chaque génération, j'étais sur de les reconnaître, car 
tous avaient le même pas, murmurait le cadenas. 

— Étaient-ils si médians? interrogeait le faitage. Je ne les 
ai aperçus qu'une fois : ils s'étaient mis à cheval sur moi. C'étaient 
des enfans... 

Et tout à coup, du premier, une lamentation vint : 

— Eux disparus, arriverons-nous à nous rappeler? 

Alors, brusquement, les trois meubles comprirent que la 
Maison épouvantée venait de se tourner vers eux. 
Le secrétaire eut un sourire désabusé : 

— Il parait, murmura- t-il, que cette nuit, les vieux parais- 
sent bons à quelque chose... 

Puis, devenu très grave : 

— Silence, dit-il, écoutez-moi! 

Sa voix était solennelle et tremblait : 

— Écoutez! vous, les pierres, qui faites à la Maison une 
façade et grâce à qui elle a pu rester jusqu'à ce soir fermée à 
tous les regards; et vous aussi les meubles, qui nous mé- 
prisiez parce que vous demeuriez dans les chambres ou au 
salon, mais qui, demain, serez vendus à l'encan sur une place 
publique ; écoutez, ô vous, toutes les choses menacées de mou- 
rir, car personne ne tiendra plus aux souvenirs que vous portez 
et qui vous rendent vivantes... 

Obéissante et muette, la Maison demeurait suspendue à ces 
paroles impérieuses : jamais d'ailleurs le secrétaire ne s'était 
exprimé si haut ni avec une telle autorité. Il reprit : 

— Réunies, vous formiez la Maison et résumiez son histoire. 
Mais, dispersées, vous ne serez plus que des morceaux d'âme, 
et vous cesserez d'exister. Pour échapper à la mort, il faudrait 
que chacun de vous emportât la mémoire entière de ce qui a 
vécu dans ces lieux. Or, seuls ici, le miroir, l'horloge et moi, 
avons tout vu. Tendez l'oreille, nous consentons a parler... 

— Oh! s'écria l'horloge, ce que je sais est effroyable. Je 
n'oserai pas ! 

— Qu'importe! nous dirons tout! fit le secrétaire avec une 
secousse violente. Il faut tout dire, car les hommes ne sont 
point ce que l'on s'imagine. Ce ne sont ni des dieux, ni des 
démons, ni des nains, ni des géans : ce ne sont que de pauvres 
bouchons flottant à la surface mouvante de la vie. Pareils à la 
terre vierge qu'ensemence le hasard, ils portent des fruits de 



LES CHOSES VOIENT. 293 

rencontre et obéissent aux circonstances. Il n'y a pas un hon- 
nête homme qui ne soit, à une heure donne'e, capable de com- 
mettre un assassinat, pas un malfaiteur qui ne porte en lui le 
pouvoir d'un miracle sublime. Toute demeure humaine, quelle 
que soit sa renomme'e, a caché des vertus et des crimes. Nous 
dirons tout! 

Il se tut. 

Et d'abord, nulle réponse ne vint. La maison restait sans 
parole, épouvantée peut-être à la pensée de se retrouver elle- 
même. Mais bientôt le même bruit sourd recommença. Les 
choses se consultaient : 

— Il a raison ! 

— Gomment survivre à la dispersion, si l'on ne connaît 
qu'une partie du passé? 

— Quand on sait, on n'a plus rien à craindre... 
L'escalier, soudain, se décida pour tous. 

— Qui parlera le premier? fit-il à travers la chatière. 

— L'horloge, déclara le secrétaire. 

Un dernier silence suivit. Tout était redevenu immobile. La 
Maison ressemblait à un sanctuaire... 

Au même instant, deux personnes qui passaient sur la place 
s'arrêtaient devant l'affiche rouge collée sur la porte et pronon- 
çaient : 

— Encore une maison du vieux Dijon qui se ferme... Les 
traditions d'honneur disparaissent, le passé s'effondre et ne 
reviendra plus... 

— C'est l'histoire d'un crime que je vais dire, fit l'horloge 
d'une voix morte. 

La Maison, comme pétrifiée, sembla ne pas entendre : tout 
à coup, elle se souvenait. 



L'HORLOGE 

I 

Je suis entrée dans la maison en 1831. C'était en décembre, 
vers le soir. Une neige épaisse couvrait la ville que des quin- 
quets fumeux éclairaient de loin en loin. Quand j'arrivai sur 



29i REVUE DES DEUX MONDES. 

la place, aucune lumière ne luisait aux fenêtres de la façade. 
Celle-ci, toute noire au-dessous du toit blanc, avait l'air d'un 
drap mortuaire et me fit peur. 

Tout de suite on me conduisit dans la cuisine. M. Virot, 
l'horloger, enleva la couverture de lit dont il s'était servi pour 
m'envelopper et m'épargner les chocs. Il remonta ensuite mon 
poids, mit en branle mon balancier et, doutant peut-être que 
par un tel froid je fusse en état de marcher, écouta mes 
premiers battemens d'une oreille attentive. 

J'étais déjà, — heureusement! — robuste et ponctuelle. Je 
partis sans hésiter. J'allais marcher de la sorte tant qu'on me 
le demanderait. Je ne m'en vante pas, mais je tiens à détruire 
la légende qui veut que j'aie été remisée au grenier parce que je 
serais devenue incapable de servir. Aujourd'hui encore, mon 
cœur est intact. Si l'on m'a cachée ici, c'est précisément pour 
m'être obstinée à battre, après avoir compté les heures que je 
vais révéler. Il faut que nous autres, les choses, soyons tout à 
fait muettes pour être supportées par l'homme. Dès qu'une 
apparence de vie nous anime, il nous rejette. Les seuls rappels 
qu'il tolère de notre part, sont ceux qui se font en silence. 

Derrière M. Virot, j'aperçus deux femmes et un homme. 

Les deux femmes étaient vêtues de deuil avec des robes 
semblables ou à peu près. Elles portaient, chacune, un bonnet 
de mousseline cachant leurs cheveux. A première vue, on pou- 
vait les prendre pour les servantes; cependant, je ne m'y trom- 
pai pas et compris aussitôt que si elles habitaient, l'une et 
l'autre, la cuisine, ce devait être à des titres très difïérens. 

La plus vieille, Nanette, paraissait environ soixante ans. 
Rien qu'aux regards d'admiration qu'elle me jetait, j'aurais 
deviné qu'elle était illettrée et naïve. Une bonté bourrue s'exha- 
lait de ses traits masculins, de sa bouche barbue, de son corps 
épais de grenadier. En fait, elle servait depuis sa jeunesse les 
Clerabault et, à force de vivre dans la maison, avait lini par 
prendre un peu de notre air. Peu à peu, elle était devenue, elle 
aussi, une chose qui ne compte pas et regarde en se taisant. 

La seconde était au contraire fort jeune : vingt-cinq ou ving- 
six ans au plus. Elle était grande, élancée. Je ne peux plus 
dire si elle était jolie parce que, depuis lors, je ne l'aperçois 
qu'à travers les évënemens que je dois raconter. Je me rappelle 
seulement que je fus frappée par ses yeux noirs et l'intensité 



LES CHOSES VOIENT. 295 

de leur regard. C'étaient vraiment des yeux de flamme, où 
passaient avec une incroyable rapidité les nuances les plus 
contradictoires. Ils étaient tour à tour caressans, voluptueux, 
volontaires, menaçans, menteurs et sincères. Quoi qu'ils expri- 
massent, ils avaient l'air de dévorer le reste du visage et empê- 
chaient de le voir. 

Aucun doute n'était possible au sujet de l'homme. Ce ne 
pouvait être que le maître de la maison, M. Marcel Clerabault, 
fils de Léon Clerabault, jadis greffier au Parlement, dépouillé de 
ses charges à la Révolution, mais assez avisé pour avoir sauvé 
de la bourrasque sa tête et son argent, si bien qu'on l'avait 
entouré à Dijon d'un respect unanime, dû pour le moins autant 
à son habileté financière qu'à la constance de ses convictions 
royalistes. 

Ce fut d'ailleurs vers Marcel Clerabault que M. Virot, ayant 
achevé de fermer ma caisse, se tourna respectueusement pour dire : 

— Elle marche. Il y en a maintenant pour dix ans, car je la 
garantis le même temps. 

M. Clerabault se contenta d'approuver d'un signe de tête. 11 
se tourna ensuite vers la femme la plus jeune et demanda d'une 
voix grêle : 

— Ètes-vous satisfaite, Noémi? 

Noémi Pégu, — car c'était elle, — au lieu de répondre, se 
rejeta sur Nanette : 

— J'espère, fit-elle, que désormais vous servirez à l'heure. 
Nanette haussa les épaules : 

— Je l'entendais aussi bien sonner à Saint-Michel ! 
Sur ce, M. Clerabault reprit : 

— Bonsoir, monsieur Virot, M"° Noémi se chargera de vous 
porter l'argent. 

Et il sortit. Il portait une robe de chambre à fleurs qui flottait 
jusqu'à mi-jambe, laissant apercevoir par instant sa culotte de 
Casimir. Je fus frappée par le ton particulier qu'il avait pris en 
prononçant ces mots : « Mademoiselle Noémi. » Sa voix, natu- 
rellement aigre, s'était adoucie. Je vis aussi que, malgré son âge, 
— quarante ans à peine, — il était affligé de calvitie précoce. Son 
crâne, au moment où il parlait, se mit à luire comme une boule 
de verre dans un jardin. Je n'aurais pu déterminer enfin s'il 
me paraissait sympathique ou s'il me déplaisait. Il laissait une 
impression incertaine, ni bonne ni mauvaise. Il n'avait pas l'air 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

malheureux : cependant, on avait l'intuition qu'il pouvait être 
à plaindre. Il paraissait d'une politesse exquise, mais ses mou- 
vemens avaient de la rudesse. Enfin, sous des dehors corrects, 
on pressentait en lui de l'ironie et comme un elTort secret pour 
masquer, sous une froideur d'emprunt, des pensées de'sor- 
données. 

Ne croyez pas que je m'attarde inutilement à raconter ces 
menus détails. Sans eux, en effet, vous ne pourriez comprendre 
ce qui doit suivre. Il était écrit d'ailleurs que, dès ce premier 
soir, je serais entièrement au fait de la maison, et que, dernière 
venue, j'en apprendrais d'un seul coup plus que tous les 
meubles installés par M. Glerabault, greffier au Parlement... 

Donc, comme je sonnais six heures, M. Yirot sortit, accom- 
pagné par Noémi. Nanette se précipita vers son fourneau, pré- 
para un potage, puis sur un coin de table installa un napperon 
de grosse toile et un couvert. Elle cria, ensuite : 

— Monsieur est servi I 

Au bout de cinq minutes, Noémi revint dans la cuisine et 
s'assit devant le couvert. Nanette, après avoir servi Monsieur 
dans la salle à manger, rentrait avec le plat et servait Mademoi- 
selle à son tour. 

Je vis ainsi clairement que Mademoiselle, comme on disait, 
occupait dans la maison une place à part. Evidemment ce 
n'était pas une parente : elle aurait figuré au repas de M. Glera- 
bault. Ce n'était pas non plus une véritable domestique, car 
Nanette aurait partagé son repas. Était-ce une femme de charge 
puisqu'elle payait M. Virot? C'était possible; pourtant, M. Glera- 
bault m'avait achetée pour lui faire plaisir, et ce n'est pas la 
coutume de se préoccuper ainsi des fantaisies d'une gouver- 
nante à gages. 

Aucune indication nouvelle ne me vint pendant ce repas. Les 
deux femmes ne se parlaient pas. On devinait en revanche que 
dans cette cuisine si nette, si propre, si bien rangée, une 
atmosphère de discorde sourde régnait. Le visage de Nanette 
paraissait se hérisser, chaque fois qu'elle approchait de Made- 
moiselle. Celle-ci, de son côté, semblait ignorer complètement 
la domestique, et s'absorbait dans des pensées lointaines. 

Au moment du dessert seulement, elle s'éveilla et remar- 
quant que Nanette lui présentait une jatte de fruits intacte, 
demanda : 



LES CHOSES VOIENT. 297 

— Monsieur ne mange donc pas ce soir? Je croyais qu'il 
aimait beaucoup les pommes. 

— Probable qu'il n'a plus faim, re'pliqua Nanette sèchement. 
Sans toucher à la jatte, Noémi plia sa serviette et se leva : 

— Tâchez de ne pas être trop lente, fit-elle en s'en allant, 
j'ai des comptes à faire, ce soir, après votre départ. 

Alors j'assistai à un spectacle singulier. Devenue libre, 
Nanette, au lieu de diner, se mit à marcher dans sa cuisine. Elle 
proférait des injures que je distinguais mal, mais dont le sens 
n'était pas douteux, et c'était à Mademoiselle qu'elle les jetait. 

Elle disait : 

— Traînée!... Ça sort on ne sait d'où!... quand elle était 
ouvrière, allez voir si on la servait! Tant que j'y serai, ça ne se 
fera pas ! 

Elle ajouta encore, cette fois d'une voix claire : 

— Une folie suffit : j'avertirai Marcel plutôt que de le laisser 
recommencer. 

A ce moment, je sonnai sept heures. Je voulais l'avertir que 
j'entendais, mais elle se retourna vers moi, me montra le 
poing. 

— Elle t'a voulu : cependant, toi aussi, je saurai te faire taire! 
Rageusement ensuite, elle entreprit sa vaisselle. Les assiettes 

heurtées criaient sous ses doigts. L'eau rejaillissait en gouttes 
noires sur les carreaux. On eût dit qu'une tempête s'emparait 
des objets et que, pareils à des feuilles sèches, ils s'enfuyaient 
en tourbillons. Quand ce fut terminé, Nanette prit sa chandelle, 
passa la porte et disparut. 

Je restai un long moment dans le noir. 

Pour la première fois, j'étais libre d'écouter le silence de la 
maison. Il était, comme toujours, grave, reposant. Rien qu'à 
l'entendre, on devinait que tout ici était à sa place, en bon 
ordre : un silence de vieille chose qui se respecte et dont la vie 
s'écoule suivant des lois. Pourtant déjà mon cœur changeait de 
rythme et s'accélérait. J'avais la prescience que cette paix mentait. 

Quelsévénemens justifiaient cela? Aucun. Tout, au contraire, 
m'assurait de l'inverse. Je viens de vous dire que la maison 
était, à cette époque, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être, rangée 
comme une boutique de pharmacien. Rien qu'à examiner la 
cuisine, il était é\ident qu'on s'y trouvait à l'abri des incidens 
imprévus, et que même le moindre bruit l'aurait irritée. Quant 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

aux habitans, impossible d'imaginer un groupe plus paisible, 
plus normal. Le maître, Marcel Glerabault, sur le retour de 
l'âge, veuf, sans enfans, — cela, je le tenais de M. Virot, — et 
vivant au premier, solitaire; pour le soigner, deux femmes, 
l'une encore jeune, il est vrai, mais tenue à son rang de pre- 
mière servante et ne mangeant pas à la table, l'autre vieille, 
bougonne, — n'est-ce pas le propre des gens âgés qui veulent 
tout faire et n'admettent pas de ne le plus pouvoir? — adorant 
Glerabault et le nommant, à part soi, par son nom de baptême, 
ce qui montrait qu'elle avait dû l'élever... 

Ainsi, j'aurais dû être parfaitement rassurée, heureuse du 
hasard qui m'avait conduite là : pourtant, je le répète, une 
véritable angoisse m'étreignait : j'aurais voulu n'être jamais 
venue. 

Vers huit heures et demie, comme je croyais la maison en- 
dormie, la porte se rouvrit. Cette fois, ce n'était pas Nanette, 
mais Mademoiselle, un gros cahier sous le bras. 

Était-ce une illusion de ma part? J'eus tout de suite la cer- 
titude qu'elle s'était recoiffée. Elle avait changé de tablier. Je 
crus voir aussi sur son visage ce je ne sais quoi d'inexprimable 
qui rayonne chez la femme, chaque fois qu'elle a résolu de 
jouer une partie redoutable où son cœur est en jeu. 

Avec des mouvemens très lents, elle approcha de la table, y 
déposa son cahier qu'elle ouvrit, puis alla tirer un encrier du 
placard qui, aujourd'hui encore, est à gauche de l'office. Elle 
s'assit ensuite, peut-être avec le désir d'apurer ses comptes, 
ainsi qu'elle l'avait annoncé, mais, au lieu d'écrire, resta, la 
plume en main, à me considérer. 

Elle me regardait avec une joie mal réprimée, comme si 
j'avais été pour elle la messagère d'une bonne nouvelle long- 
temps espérée : elle me regardait avec ses yeux profonds, bril- 
lans, devenus tout à coup incroyablement allègres. Mais, bien 
que je fusse l'unique objet de son examen, je sentais qu'elle 
voyait à travers moi autre chose qui était sa vraie pensée. Évi- 
demment, je continuais d'être pour elle un objet indifférent : 
seulement, elle y accrochait sa joie. 

Gela vous est arrivé souvent, n'est-ce pas ? d'être ainsi 
regardés non pour vous-même, mais pour quelqu'un qu'on ne 
voit ni ne .soupçonne. Moi, je ne sais rien de plus douloureux. 
Les yeux pèsent sur vous avec une expression si particulière que 



LES CHOSES VOIENT. 2410 

l'on est tenté d'abord de se demander : » Suis-je encore moi ? » 
Puis un malaise vous étreint. On a l'intuition nette que l'on est 
devenu deux. Sans vous prévenir, un être invisible s'est collé 
à vous. A mesure que les yeux s'obstinent, il vous enveloppe, 
vous étoulîe. On voudrait crier, surtout on voudrait savoir quel 
il est : vains efforts! plus on se débat, plus l'étreinte se resserre, 
et plus aussi on comprend qu'on ne saura jamais. 

Soudain Mademoiselle tressaillit et vivement commença 
d'écrire. Je perçus en môme temps un léger bruit de pas dans 
l'escalier. A chacun d'eux, distinctement, le cœur de Noémi bat- 
tait. Enfin, la serrure tourna doucement. Une silhouette se des- 
sina dans l'ombre. Marcel Clerabault à son tour venait d'entrer. 

Mademoiselle n'avait pas bougé et continuait d'aligner ses 
chiffres. Il semblait qu'elle n'eût rien entendu et ignorât cette 
présence. 

— Vous êtes restée là? dit Marcel Clerabault, se décidant à 
s'approcher. 

Elle poussa un cri de peur vite étouffé. Il reprit : 

— Excusez-moi si je vous dérange. Je faisais ma tournée du 
soir. D'ailleurs, vous avez tort de travailler si tard. 

Sa voix à lui me parut encore plus grêle, mais elle ne trem- 
blait pas. De même son visage continuait de rester neutre ; 
pourtant, je ne sais pourquoi, j'eus l'impression fugitive que 
cet homme était de ceux qui haïssent ou aiment mortellement. 

Voyant que Mademoiselle poursuivait ses écritures, il resta 
debout, affecta d'examiner si tout était en ordre et reprit la 
lampe à huile qui lui servait pour s'éclairer, comme s'il voulait 
repartir. 

— A propos, fit-il de nouveau, est-ce qu'elle marche? 
Il me désignait du doigt. Mademoiselle releva la tète : 

— Vous le voyez. 

Il attendait autre chose, car, après avoir laissé passer un 
instant, il poursuivit : 

— J'espère que maintenant vous ne vous plaindrez plus 
d'ignorer l'heure. Il n'est d'ailleurs pas désagréable d'entendre 
une horloge marcher à côté de soi. C'est une compagnie. Je 
n'ai jamais pu supporter qu'une pendule fût arrêtée dans ma 
chambre. 

Mademoiselle, se décidant à lâcher son écriture, murmura : 

— J'ai été comme vous, mais un temps vient où l'on ne 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

cherche plus la vie, sous quelque forme qu'elle apparaisse... 

— Que voulez-vous dire ? interrogea Marcel Glerabault. 

Et il s'assit. A l'évidence, il n'avait attendu qu'un prétexte 
pour le faire. Mademoiselle, au surplus, ne parut pas s'aperce- 
voir qu'il s'installait. Je ne doutai pas que ce ne fût dès long- 
temps une habitude prise. Elle avait mis ses coudes sur la table. 
Ses yeux erraient comme à la recherche d'un paysage invisible 
et 1res lointain. Elle avait l'air parfaitement paisible, mais ses 
mains jointes tremblaient. 

— Expliquez-vous, reprit Marcel Glerabault, je n'aime pas les 
rébus. Y a-t-il encore quelque chose qui vous manque ici? 

— Rien, Dieu merci ! 

— Alors, pourquoi cet air découragé et cette phrase dont la 
signification m'échappe ? 

Elle continua de regarder au loin, s'obstinant à ne pas 
répondre. Il lit un geste d'impatience : 

— Je crains, ma chère Noémi, que vous ne vous montiez la 
tête en lisant trop. Les romans ne valent rien pour les jeunes 
filles. 

Elle eut un haussement d'épaules : 

— Je n'en lis pas depuis que vous me l'avez reproché, et je 
ne suis plus une jeune fille. 

— Alors? 

Leurs yeux, cette fois, venaient de se rencontrer. Tous deux 
étaient séparés par la table, presque dans la même position et se 
faisant face. Je ne perdais aucun des mouvemens qui agitaient 
leurs traits. 

Brusquement, le visage de Marcel Glerabault se crispa : 

— Je devine, fit-il d'une voix sifflante, vous songez encore à 
me quitter ? 

Elle ne répondit que par un signe vague. On ne pouvait 
savoir si elle avait voulu dire oui. 

— Quelque nouvelle histoire, avec cette folle de Nanette! 
reprit Marcel Glerabault. 

Gette fois, elle l'interrompit : 

— De grâce, ne soyez pas injuste! Nanette ne m'a rien dit. 

— Elle a dû faire, ce qui revient au même ! 

— Si je vous affirme qu'il n'y a rien eu entre nous, me 
croirez-vous ? 

Les traits de Marcel Glerabault exprimèrent un soulagement : 



LES CHOSES VOIE^T. 301 

— Dans ce cas, ce n'est pas sérieux. Je ne vois vraiment pas 
ce qui pourrait vous pousser à une résolution aussi dangereuse 
pour vous... qu'inacceptable pour moi. 

— Elle est pourtant nécessaire, murmura Mademoiselle 
d'une voix sourde : je ne m'étonne que d'une chose : c'est que 
ce soit vous qui ne le compreniez pas. 

Elle disait la vérité sans doute, puisque précisément Marcel 
Glerabault en avait parlé le premier, mais il secoua la tête d'un 
air ennuyé : 

— Toujours du roman ! lit-il entre ses dents, vous ne gué- 
rirez jamais... 

Elle l'interrompit sèchement : 

— Vous ne me demandez pas mes raisons parce que vous 
les connaissez aussi bien que moi. 

— Je vous jure que non. 

— Alors, tant pis! je vais vous les dire. J'avais toujours 
reculé pour le faire, mais ce soir, il n'est plus temps. 

Elle s'était animée. Des soupirs douloureux gonflaient sa 
gorge. Je m'aperçus brusquement qu'elle pouvait être belle, 
mais c'était une beauté particulière, sans lien avec la forme du 
visage et due tout entière à la violence de passion qu'elle 
décelait. A cette minute, j'aurais dû déjà prévoir quels abîmes 
cette àme pouvait recouvrir. 

En face d'elle, Marcel Glerabault m'apparaissait diminué, 
tout petit. On aurait dit que son crâne était devenu plus étroit. 
L,es deux lumières mettaient dessus deux points brillans d'iné- 
gal éclat et ridicules. 

Lentement, Noémi commença : 

— Voulez-vous que nous résumions ma situation? Je suis 
née on ne sait où, de parens dont je ne soupçonne même pas 
les noms. On m'a baptisée Noémi Pégu. On aurait pu aussi bien 
me gratifier d'un titre, comme au dernier siècle, et m'appeler 
de Lespinasse ou La Forêt. Comme il est notoire pourtant que 
je viens de la rue, on a*préféré une désignation qui sentît le 
ruisseau. Les gens de ma catégorie sont toujours repris dès l'ori- 
gine par la crasse initiale : tant pis pour eux !... Remercions la 
Providence : au lieu de mourir sur place, je suis recueillie dans 
un orphelinat oii l'on m'élève, gagnant ma vie dès que mes 
doigts peuvent tenir une aiguille et avec la perspective, — 
combien brillante ! — de devenir domestique ou fille de ferme. 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cela me mène jusqu'à dix-huit ans. Allons ! reconnaissez qu'an 
moins jusqu'à cette date, je n'ai pas abusé du romanesque. 
Je n'ai même connu de l'existence que ses tares. Il y a mille 
façons de plonger dans la lie. Je ne m'étendrai pas sur celle 
où je me suis crue noyée. D'ailleurs, cela me paraît aujourd'hui 
si loin que j'ai presque oublié et que je pardonne... 

— Alors, à quoi bon ? interrompit Marcel Glerabault. 
Elle l'arrêta d'un geste : 

— Laissez-moi finir : cela me fait du bien. 
Ayant ensuite repris sa position, elle poursuivit : 

— Un jour, je suis appelée par la mère supérieure et 
j'apprends que j'entre dans la maison Glerabault. Qu'y ferai-je ? 
On ne sait trop : fille de chambre, bonne d'enfant, ou femme 
de charge. Peut-être un peu tout cela, peut-être beaucoup moins. 
On m'a arrêtée sans me connaître, sur la foi du couvent. Quand 
on achète un meuble, on se garderait d'en confier le choix à un 
étranger, mais s'agit-il d'un être humain, il ne vaut pas la peine 
qu'on se dérange. On avait dit simplement à la supérieure : 
« Envoyez-moi ce que vous avez de mieux. » Il paraît que je 
représentais ce mieux rêvé. Je suis donc venue ici. C'était un 
soir comme celui-ci. Pour me recevoir, on fit moins de frais 
que pour installer cette horloge. Nanette seule m'accueillit et 
m'indiqua ma chambre. J'y montai. Je ne vous ai vu que le 
lendemain... 

Elle s'interrompit une seconde. Elle avait cessé de regarder 
Marcel Clerabault pour se tourner vers moi. On aurait cru vrai- 
ment qu'elle me priait de l'aider à revivre ce passé auquel j'étais 
si étrangère! 

Une émotion fit ensuite trembler sa voix : elle reprit, presque 
pour elle-même : 

— Vous étiez alors marié... Ce n'était pas à moi de juger : 
pourtant, tout de suite, je compris et, sans attendre qu'on me 
demandât rien, je m'efforçai de tenir le rôle qu'une autre négli- 
geait de remplir. M'y avez-vous encouragé ? Je ne m'en souviens 
pas. Sans que je me rendisse compte moi-même de ce qui 
s'était passé, je me trouvai un jour avec la charge des clés. 
Une autre fois, ce furent les cahiers de dépense. Puis j'arrêtai 
les menus. Quand votre femme s'ennuyait, elle m'appelait pour 
lui faire la lecture. Elle n'écoutait pas, mais je m'instruisais. 
J'ai passé ainsi quatre ans qui auraient pu être des années de 



LES CHOSES VOIENT. 303 

paradis, si j'avais su fermer les yeux et ne pas voir. A vingt 
ans, malheureusement, on manque d'expérience. Je m'irritais 
devant certains aspects de la vie qui m'étaient révélés. J'avais 
fini par trop me croire de la maison, et je souffrais... oui, j'ai 
soulTert pour vous... souvent... douloureusement... 

Marcel Clerabault ne bougeait plus. Il semblait ennuyé 
qu'on parlât de son histoire. Les sourcils de Mademoiselle se 
froncèrent : 

— Puis, vous êtes devenu veuf... Mon Dieu! c'était très 
simple : j'étais un objet utile dans la maison ; pourquoi s'en 
serait-on débarrassé à cette occasion? Moi-même, si j'avais 
désiré partir, où serais-je allée? Vous voyez que je ne vous 
cache rien. Je n'avais pas encore pris racine, ni dépouillé ce 
détachement des choses qui est le plus clair de l'enseignement 
du couvent. Si l'on m'avait offert un autre asile, sans doute je 
vous aurais quitté. Ct n'est qu'après, un peu plus tard, qu'à 
force de vous voir confiné dans votre chagrin silencieux, et en 
même temps si solitaire dans la vie, la pitié m'est venue. Alors 
seulement j'ai commencé de vivre! Ah ! vous ne vous doutez pas 
du bonheur que je vous dois ! Pour la première fois, grâce à 
vous, je savais donc ce que c'est que penser à un autre ! C'est une 
chose singulière que mon bonheur ait été fait ainsi de votre 
malheur, à vous... Seulement... seulement, c'était trop beau. La 
maison vivait dans une paix trop profonde. Comment admettre 
que les faits soient aussi» simples et qu'un homme tel que vous 
accepte les services d'une femme de mon âge sans exiger d'elle 
autre chose ? A certains soirs, d'ailleurs, vous êtes descendu 
comme aujourd'hui. Je ne vous le reproche pas, certes ! Il ne vous 
déplaisait pas de voir où j'en étais de mon instruction, ni de 
rompre sans contrainte le long silence de votre journée. Oh ! j'ai 
très bien compris ! Ce n'était même pas pour cela que vous 
veniez, mais surtout parce que j'ai vu le passé !... Quoi qu'il en 
soit,Nanette s'en est aperçue, elle a parlé. Il y a quinze jours, 
en me confessant, M. le curé de Saint-Michel m'a laissé entendre 
que je devais lui cacher une faute graye. Le matin, à la messe, 
je suis regardée. Vos parens, qui sont vos héritiers, chuchotent 
de leur côté des histoires, en attendant de crier au scandale. 
Vous n'avez rien à y perdre : soit, mais moi? Le jour où, sous la 
poussée de l'opinion, vous aurez dû me congédier, que devenir 
avec une réputation salie, et dans l'impuissance d'accepter même 



304 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'aide pécuniaire que vous pourriez provisoirement m'offrir? Je 
serais votre parente : le monde se tairait. Je suis une orpheline 
recueillie par la charité des sœurs : du même coup, je ne puis 
être qu'une intrigante ou une coureuse. Vous demandiez mes 
raisons : les voilà. Je vous défie d'en récuser la valeur. Je dois 
partir. Je m'en irai d'ici avec le regret de jours que vous avez 
su rendre si heureux et la pensée que, si j'ai pu monter un peu 
au-dessus de ma condition, c'est à vous encore que je le dois; 
mais je m'en irai, dès que j'aurai trouvé la remplaçante que 
je cherche et qu'il vous faut ! 

Pendant ce long discours, Marcel Glerabault avait continué 
de rester immobile, les coudes sur la table. Il semblait écouter 
ces choses sans surprise. A quoi pensait-il ? Avait-il même suivi 
ce que disait Noémi.^ Par instant, j'avais eu l'idée qu'il ne son- 
geait peut-être qu'à l'ennui d'un changement d'habitudes dans 
sa maison. Puis, vers la fin, son visage était devenu de glace. 
Un tel froid s'en était exhalé que Noémi même s'était mise à 
parler plus lentement. Enfin, il parut s'apercevoir qu'elle ne par- 
lait plus et sortit de sa torpeur. Une ironie fit grimacer sa bouche. 

— Vous raisonnez comme un enfant, dit-il en jetant sur 
Noémi un regard perçant : je tiens à vous, cela suffit pour que 
je vous garde. 

Une lueur passa dans les yeux de Mademoiselle, mais ce ne 
fut qu'un éclair. 

— Vraiment? murmura-t-elle. Si Nenette vous entendait!... 
Il haussa les épaules. 

— Laissez donc Nanette en paix: vous comprenez fort bien. 

— Non. 

Il fit un nouveau geste d'impatience : 

— A votre tour, vous désirez des explications ? Soit, 

Ses bras s'abaissèrent pour se croiser sur la table. Il appa- 
raissait cette fois en pleine lumière, encore différent. Une fatigue 
démesurée tirait ses traits. Parler devait lui être une souf- 
france. 

— Vous avez deviné très juste : quand je viens ici le soir, 
c'est avant tout le passé que je cherche, reprit-il d'un ton sourd. 

La figure de Mademoiselle se décomposa. Elle allait ouvrir 
la bouche pour répondre : il l'arrêta d'un geste : 

— De grâce, moi aussi, laissez-moi aller jusqu'au bout... 
Quelle stupeur dans Dijon, si l'on soupçonnait ce que je ressens 



LES CHOSES VOIENT. 305 

et qu'aujourd'hui encore, après trois ans de veuvage, le mari 
que j'étais, ridicule, de'daigné, malheureux, bafoué, en est encore 
à pleurer son supplice ! C'est entendu : Rose ne m'a jamais 
aimé ; elle laissait aller la maison à la diable ; elle était impru- 
dente, écerveiée, coquette... Qu'est-ce que cela prouve, sinon 
qu'il est criminel d'enfermer un oiseau dans une cage ? Depuis 
sa mort, il m'est arrivé souvent de regarder dans la glace 
l'étrange figure que je fais. Alors je songe que je n'ai pas 
vieilli, qu'au jour de notre mariage, j'avais déjà ce teint jaune, 
cette face funèbre de magistrat, et non seulement je pardonne, 
mais je comprends... C'est quelque chose de monstrueux que, 
parce qu'il est riche et bien né, parce qu'elle est pauvre et d'ori- 
gine obscure, un homme laid puisse s'acheter le luxe d'une 
femme belle ! 

Mademoiselle eut un sursaut : 

— Vous n'avez jamais été laid! 

Mais c'était à Marcel Glerabault de ne plus entendre. Emporté 
par le flot des souvenirs, il poursuivait : 

— J'ai commis ce crime! Elle s'en est vengée... Si peu, 
vraiment I que je demeure encore étourdi de mon bonheur, 
honteux des délices dont j'ai joui et qui ne m'étaient pas dues. 
Savez-vous que, tout à l'heure, quand vous aviez l'air de me 
plaindre et de la condamner, j'ai été sur le point de vous chas- 
ser? Heureusement, je me suis ressaisi. J'en suis là, en eflet, 
que, morte, je la cherche encore à travers les êtres qui l'ont 
approchée, parmi les choses qui l'ont regardée vivre. J'ai ainsi 
des heures de folie où je me heurte au vide, puis d'autres au 
contraire où je crois entendre de nouveau son pas, et j'imagine 
alors que son ombre revient, parce qu'elle a découvert enfin ce 
que cachaient mon air stupide et la maladresse de mon amour. 
Comprenez-vous maintenant pourquoi je n'admettrai jamais que 
vous disparaissiez d'ici, vous qu'elle avait prise en affection... 
Car, elle vous aimait, vous ! et vous n'avez pas l'air de lui en 
être reconnaissante ! La place que vous avez prise dans cette 
maison, c'est elle qui vous l'a donnée ! Quand elle allait mourir, 
c'est vous qu'elle réclamait, et non pas moi I Vous étiez sa 
confidente, presque son amie!... 

Il eut un geste coupant : 

— Vos objections! Parbleu 1 je les savais d'avance î On dira 
que vous êtes ma maîtresse : et après ? Qu'est-ce que cela vous 

TOME XV. — 1913. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

fait, à vous, si je vous garde quand même? Les clabaudages? 
Vous êtes au-dessus d'eux, j'imagine I Quant à moi, j'ai prouvé, 
je pense, à quel point je m'en moque. Quand le fils Glerabault 
décida d'épouser la fille d'une gantière à façon et la fit entrer 
à son bras dans cette demeure, je suppose que les ossemens des 
Glerabault ont dû frémir d'horreur au fond du caveau des 
ancêtres : pourtant, ai-je hésité? Ainsi, votre intérêt... 

— Mon intérêt! répéta Noémi avec une indicible amertume. 

— Évidemment! Avons-nous à parler d'autre chose? 
Elle s'était dressée à demi, frémissante : 

— Je croyais cependant vous avoir montré combien il comp- 
tait peu pour moi ! 

Mais de nouveau Marcel Glerabault n'entendit pas, ou ne vit 
pas. 

— Ne supposez pas d'ailleurs que je veuille attendre pour 
vous marquer d'une manière efficace ma reconnaissance... 

Gette fois, Noémi s'était levée. Un rire nerveux la secouait. 

— Ge qui veut dire que vous envisageriez sans effroi une 
augmentation de gages que je ne demande pas, et qu'à ce prix 
mon honneur vous paraîtra suffisamment payé ! 

— Votre honneur ! Encore des mots de roman... 

Le rire de Noémi s'éteignit, en même temps que celui de 
Marcel Glerabault s'élevait, sec comme si l'on avait agité des 
noisettes dans un sac. 

— A qui en avez-vous, ce soir, ma pauvre Noémi ? Vous 
savez aussi bien que moi que, pour des raisons diverses, mais 
également impérieuses, nous sommes rivés l'un à l'autre ! Aller 
ailleurs ? Redevenir simple domestique, vous qui avez pris désor- 
mais, et grâce à moi, des habitudes de dame et, — ce qui est 
pis, — une mentalité de bourgeoise ? Vous ne passeriez pas vingt- 
quatre heures derrière vos nouvelles casseroles, sans rêver de 
suicide !.., Regardez donc la vie en face, et tâchons d'en tirer, 
s'il est possible, un minimum de douleurs. Voici près d'un mois 
que je sentais venir cette explication et que je l'écartais, sachant 
d'avance qu'elle n'aboutirait qu'à des constats inutilement 
pénibles. Vous y avez tenu, vous l'avez. Le meilleur, mainte- 
nant, est de l'oublier. Au surplus, ne croyez pas que si je parle 
raison, je méconnaisse votre affection... 

Il laissa passer un temps. Sa voix s'amollit. 

— Je sais qu'entre les deux vous aviez fait un choix et que 



LES CHOSES VOTENT. 307 

c'était elle, — votre amie pourtant, — que vous condamniez. Moi 
non plus, je ne supporterais pas sans déplaisir la perspective 
d'être privé de vous. Si j'ai parlé un peu durement, n'était-ce 
pas en somme une façon de vous le prouver ? 

Elle écoutait, pétrifiée. Elle avait cet air absent de la bête 
traquée et qui se heurte à un abîme. 

Voyant qu'elle ne répliquait rien, Marcel Clerabault se leva: 

— Allons, (lit-il, c'est entendu. Nous oublions ce qui s'est 
dit ce soir. Demain sera comme hier. 

Noémi ne put que répéter dans un souffle : 

— Demain !... 

On sentait que tout autre mot se serait arrêté dans sa gorge, 
même si elle avait souhaité d'en prononcer un autre. 
Marcel Clerabault reprit sa lampe. 

— Bonsoir. Allez vous reposer. Vous en avez besoin autant 
que moi. 

Elle redit comme un écho : 

— Bonsoir I 

Il lui tendit la main. Elle avança la sienne, lentement. Il la 
sentit glacée. 

— Comme vous avez froid ! Prenez garde de prendre mal. 
Puis, sans insister plus, il sortit doucement, marchant du 

même pas feutré qui l'avait annoncé. 

Alors, elle demeura longtemps debout, comme il l'avait 
laissée. Son visage était devenu couleur de cire. Ses yeux fixaient 
la place qu'il avait occupée tout à l'heure, mais s'ils apercevaient 
quelque chose, ce devait être au delà du réel, dans l'univers des 
songes. 

Enfin, elle rit ! Les animaux, les choses, tout dans la nature 
peut pleurer : l'homme seul parvient à rire, et c'est le plus 
souvent un spectacle terrifiant. Dans ce rire de Noémi Pégu, 
comment ne pas lire d'avance la destinée qui allait s'accomplir, 
tant il s'y trouvait de haine et d'amour exaspérés. 

— Imbécile ! 

Elle avait tendu le poing vers la porte. Mais, à faire ce simple 
geste, son énergie sombra. Je la vis s'effondrer sur une chaise. 
Elle sanglotait maintenant, tamponnant sa bouche avec un mou- 
choir pour ne pas troubler le silence. En même temps, des 
mots entrecoupés lui échappaient. Elle ressemblait à un enfant 
qui se plaint. 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

— L'autre !... Ah ! l'autre !... S'il savait à quel point je suis 
encore sa confidente ! 

De nouveau, elle jeta : 

— L'imbécile ! 

A ce moment, je sonnai dix heures et demie. 
Aussitôt, rappelée au présent, elle se tourna vers moi : 

— Toi!... commença-t-elle. 

Elle aussi, comme Nanette aurait déjà voulu me chasser ! 

Un bruit interrompit la phrase. La cloche du dehors venait 
de retentir violemment. Surprise, Mademoiselle s'arrêta pour 
l'écouter. Qui pouvait venir à pareille heure? On se trompait, 
ou bien ce devait être quelque farce de gamin en train de 
polissonner sur la place. Mais non : après cinq minutes d'attente 
vaine, la cloche recommençait. 

— Est-ce dehors ? cria la voix de Nanette. 
Séchant ses larmes, Mademoiselle répondit : 

— Ne l'entendez-vous pas ? Allez voir ce que c'est ! 

Un quart d'heure s'écoula. Je percevais des allées et venues 
sans fin dans le corridor et l'escalier. Seul un événement grave 
pouvait ainsi troubler la maison. Toujours immobile, Mademoi- 
selle écoutait anxieusement. 

Nanette enfin parut, en costume de nuit, affolée : 

— Mademoiselle, c'est une dame qui couche ici. 

— Une dame! 

— Monsieur veut qu'on l'installe dans la chambre du fond. 
Heureusement qu'on a nettoyé mardi, mais il n'y a pas de draps. 

Perdue dans ses réflexions, Noémi ne répondait pas. Nanette 
reprit : 

— Mademoiselle a-t-elle entendu ? Il faut des draps. 

— Mais enfin, qui est cette femme ? La connaissez- vous ? 

— 11 paraît que c'est M™^ Morcins, la cousine Rose, comme 
Monsieur l'appelle. Pour les draps... 

— Venez, dit brusquement Mademoiselle. 

Et ce fut ma première soirée dans la maison. Avant que d'y 
avoir passé une nuit, je ne doutais déjà plus de la catastrophe. 

II 

C'est le lendemain que je fis connaissance avec la cousine Rose. 
La matinée s'était écoulée sans bruit. Rien dans la maison 



LES CHOSES VOIENT. 309 

ne trahissait la présence d'une étrangère. Il semblait au con- 
traire que cette arrivée eût provoqué un calme plus grand. Mes 
heures tintaient dans le vide. Nanette, comme d'habitude, 
vaquait à sa cuisine. Mademoiselle n'avait pas paru. Aucun 
mouvement enfin dans la chambre de Marcel Glerabault. 

A dix heures, suivant l'usage, on servit le déjeuner. 

Répondant à l'appel de Nanette, Mademoiselle descendit. Elle 
avait les traits tirés par l'insomnie. Ses yeux, plus mobiles que 
d'habitude, guettaient les alentours. Ce fut à peine si elle toucha 
au repas. Quand elle eut terminé, au lieu de se lever en hâte, 
ainsi qu'elle en avait l'habitude, elle s'attarda, pensive, à 
regarder Nanette aller et venir. Peut-être désirait-elle lui parler : 
ce qu'elle avait à dire, cependant, devait être singulièrement 
délicat, car elle persistait à se taire. Nanette, de son côté, affec- 
tait de ne pas soupçonner sa présence. 

Soudain la porte s'ouvrit. Je perçus un froufrou de soie, des 
pas d'oiseau, un parfum de verveine : la cousine Rose entrait..^ 

Je la vois encore distinctement. Elle avait un visage d'un 
ovale extrêmement pur, des yeux en amande, et, par une sin- 
gulière fantaisie, portait les cheveux courts séparés par une 
raie. Quand elle souriait, deux rangs de perles se découvraient 
entre ses lèvres. Tout en elle était enfantin, matinal. On 
n'aurait jamais cru qu'elle pût être mariée. On se demandait son 
âge : seize ans ou vingt-cinq? on pouvait choisir. Au surplus, 
vous la connaissez aussi. Son portrait est dans la chambre de 
M. Glerabault. Il serait ressemblant si un portrait était capable 
de rendre la vie du regard, le geste puéril, cette allure de poupée 
choyée et toujours en toilette, l'inexprimable enfin qu'est la 
mobilité d'un visage où nulle pensée ne s'arrête, parce que trop 
de pensées s'y pressent à la fois et tumultueusement. 

Elle s'arrêta au seuil et fronça légèrement ses sourcils noirs . 
Il était évident qu'elle ne s'était pas attendue à trouver là Made- 
moiselle. Puis, faisant contre mauvaise fortune bon visage, elle 
salua Noémi d'un geste gracieux, et allant vers Nanette : 

— Voilà, ma bonne Nanette, j'ai voulu vous faire visite. C'est 
bien le moins, puisque je vous encombre. 

Nanette, rouge d'ébahissement, contemplait la cousine Rose , 
ne sachant que balbutier. 

— Oui, je vois, reprenait celle-ci, vous ne vous souvenez 
plus de m'avoir vue; mais, moi, je ne vous ai pas oubliée. 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

Rappelez- VOUS : c'était au mariage de Marcel... Je n'étais encore 
qu'une petite fille ; alors, on ne me regardait pas. Depuis ce 
temps, a mon tour je me suis mariée, mais cela ne m'a pas 
réussi. Vous devez me trouver terriblement vieillie : vous, je 
vous retrouve pareille, telle que je vous avais laissée... Mon 
Dieu ! quelle chaleur ici ! Vous n'ouvrez donc jamais la 
fenêtre ? 

— Pas en hiver, bien sur : on récolterait le coup de la mortl 
Et vous restez dans cette cuisine toute l'année? C'est 

effrayant 1... Comment respirez-vous? Moi, chaque fois que je 
faisais des confitures, j'étais certaine d'avoir une migraine 
atroce. Je crois que je n'en ferai plus, d'ailleurs... Enfin, l'exis- 
tence n'est pas gaie pour tout le monde I... 

— Je ne me plains pas, bégaya encore Nanette. 

Inquiète et ravie, elle dévorait des yeux cette belle dame 
venue pour causer avec elle. Une telle attention, si peu dans 
les usages, la bouleversait. Elle reprit : 

— Et Madame, naturellement, va rester quelque temps? 

— Oui... je l'ignore... Enfin cela peut durer... Je compte 
sur Marcel : il est si bon ! 

Distraitement, la cousine agitait son mouchoir garni de 
dentelles, pour s'éventer. De nouveau, un parfum de verveine 
fusa dans l'air, se mêlant à l'odeur acre des casseroles. Voyant 
qu'on ne s'occupait pas d'elle. Mademoiselle se leva : 

— Si Madame a besoin de quelque chose dans sa chambre ou 
ailleurs, elle n'aura qu'à me le demander, fit-elle d'une voix sèche. 

— Ah! Mademoiselle! vous êtes aussi de la maison! Mille 
pardons, je ne m'en doutais pas... sans cela... 

La cousine Rose s'interrompit. Eut-elle un pressentiment? 
Ses jolis yeux s'éteignirent. Son sourire restait en panne. Il lui 
fallut un effort pour achever : 

— Sans cela, je me serais empressée de faire connaissance. 
Vous vous appelez? 

— Noémi. 

— Hé bien! mademoiselle Noémi, soyez certaine que j'aurai 
toujours plaisir à vous rencontrer... Allons! je remonte auprès 
de Marcel : nous avons tant à causer d'affaires importantes... 
Bonne santé, Nanette... Mademoiselle... 

Mais, au moment de disparaître, elle m'aperçut : 

— Ah! fit-elle, la belle horloge neuve! 



LES CHOSES VOIENT. 311 

Et elle repartit comme elle était venue. Un bruissement de 
volans tournoyait autour de sa jupe de soie couleur puce : sou- 
leve'e par le mouvement de l'air, la guimpe en dentelle qui déco- 
rait son col avait l'air de battre comme une aile. C'était déci- 
dément un oiseau joli, délicieux, déconcertant. Elle n'était plus 
là qu'on la cherchait encore... 

Alors, debout toutes les deux, Noémi et Nanette se regar- 
dèrent. Le bon visage de Nanette semblait chaufïé par du soleil. 
Celui de Mademoiselle exprimait au contraire une exaspération 
farouche. Enlin une phrase siffla : 

— Elle ment! Elle savait qui je suis! 

— Oh! Mademoiselle ! protesta Nanette. 

Mais ses yeux ne pouvaient celer leur joie. Elle non plus ne 
doutait pas que la cousine Rose n'eût résolu d'ignorer Noémi : 

— Qu'est-ce qu'elle vient faire ? reprit celle-ci de la même 
voix sifflante. 

Et Nanette, cette fois, comprit que c'était là cette question 
qui, depuis le déjeuner, dévorait Mademoiselle. Une nouvelle 
joie éclaira ses yeux. Dès lors que Marcel n'avait rien dit à cette 
femme, celle-ci n'en était pas encore au point qu'on pouvait 
craindre. 

— Comment le saurais-je? fit-elle goguenarde, demandez-le- 
lui. 

— Et elle s'installe! poursuivait Noémi. 

— Elle n'en est pas bien sûre... glissa Nanette. 

— Je vous dis qu'elle s'installe ! 

— En tout cas, elle ne sera pas gênante, et cela ne pourra 
que distraire Monsieur. Avez-vous remarqué? Elle s'appelle 
Rose, comme l'autre... J'avais peur que cela ne le tourmentât : 
mais je ne le crois plus. Elle est aussi jolie, sans lui ressembler . 

— Elle a l'air aussi folle ! 

— Un air de jeunesse. Ça ne rime à rien et ça fait plaisir. 

— Ah! vous croyez, vous!... 

Brusquement Noémi s'arrêta. Qu'allait-elle dire ? et quelle 
anxiété la troublait pour qu'elle se fût oubliée au point de 
prendre presque cette domestique pour confidente ? 

— En tout cas, reprit-elle s'efîorçant de reconquérir son 
sang-froid, c'est plus de besogne pour vous ; mais, quoi qu'en 
pense cette dame, j'espère bien que cela ne durera pas. Ne vous 
tourmentez pas. 



3J2 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Ce n'est pas moi qui me tourmente, répliqua Nanette 
d'un ton ambigu. 

Et Mademoiselle sortit. 

L'après-midi, je la vis passer dans la cour, en chapeau, les 
mitaines aux mains et tenant son paroissien. Elle se rendait 
soi-disant à l'e'glise. 

— Tiens, murmura Nanette, ce n'est pas samedi pourtant. 
Puis je n'entendis plus rien, ou plutôt j'entendis marcher 

dans la chambre du haut, et je reconnaissais clairement le pas 
feutré de Marcel Clerabault, escorté par un autre sautillant, celui 
de la cousine Rose évidemment. 

La journée s'écoula sans que Noémi reparût. Celle-ci ne 
revint qu'après six heures, c'est-à-dire quand le souper com- 
mençait. 

Elle pénétra directement dans la cuisine ; un air de fête l'en- 
veloppait toute. 

— Je vous demande pardon, fit-elle, je suis en retard. 
Nanette haussa les épaules. 

— Oh ! Mademoiselle n'a pas à se gêner. 

Cette prévenance inusitée lui avait fait peur. 

Hâtivement, Mademoiselle dévora son potage. Je l'exami- 
nais pendant ce temps, et de même que Nanette je sentais qu'un 
événement était survenu qui l'avait transformée. Elle était 
partie défaite : elle rentrait chantant le triomphe. A coup sûr, 
elle venait de vivre une de ces heures où l'âme, après avoir ago- 
nisé dans la nuit, se réveille en face d'un soleil levant. Cela se 
découvrait à ses gestes saccadés : cela s'exhalait d'elle comme 
un hymne. Il était impossible qu'elle gardât longtemps son 
secret. A défaut de la voix, son regard l'aurait livré ! 

Et tout à coup, en elïet, elle repoussa l'assiette placée devant 
elle, se tourna vers Nanette et jeta : 

— Hé bien? cette cousine Rose?... Je sais, maintenant! 
Nanette, immobilisée sur place, attendit sans mot dire. Made- 
moiselle reprit : 

— Elle a un mari, un fils de quatre ans, et elle a lâché le 
tout pour un amant qu'on ne connaît pas : voilà! 

Nanette laissa retomber ses bras : 

— Jé.sus-Dieu ! 

— Cela court Dijon, tout le monde en parle, c'est le secret 
de Polichinelle. Elle les a lâchés et vient plaider ici en sépara- 



LES CHOSES VOIENT. 313 

tien, car elle a tous les toupets! Elle réclame son fils! 
Elle s'arrêta pour éclater d'un rire terrible, presque sem- 
blable à celui qui l'avait saisie la veille, après le départ de 
Marcel Glerabault. Anéantie, Nanette répéta : 

— Jésus-Dieu ! 

— Et les voilà ses affaires! Gomme on ne reçoit pas ces 
gens-là dans les hôtels convenables, elle s'est dit que M. Gle- 
rabault, lui, serait moins dégoûté. Heureusement, quand il 
saura.. ^ 

Nanette eut un cri : 

— Vous n'allez pas lui dire... 

— Ah! non, inutile! Qu'il sorte comme moi cinq minutes, 
et il sera fixé ! 

De nouveau Nanette chancelait : 

— Et elle a un enfant ! 

Un coup de timbre, frappé dans la salle à manger, la tira de 
sa stupeur. 

— Mon Dieu! à quoi songez-vous? dit Mademoiselle, allez 
vite! elle a failli attendre ! 

Elle riait encore, mais toute seule, cette fois, pour elle- 
même. 

Elle riait d'avoir désormais la certitude que cette cou- 
sine Rose ne pourrait pas rester. Gar ceci était l'évidence . e'ie 
ne le pourrait pas! k cette époque, en efîet, mieux eût valu être 
lorette que séparée. La femme séparée était une excommuniée 
en marge de la loi, hors du monde. On n'allait pas chez elle ; 
on aurait changé de route plutôt que de la saluer. 

Gependant une ombre légère passait déjà sur cette ivresse 
de Mademoiselle. Brusquement une pensée très simple venait 
de l'effleurer : était-il bien sûr, après tout, que Marcel Glerabault 
ne fût pas au courant? 

Elle l'écarta : 

— Impossible! Il ne l'aurait pas acceptée chez lui. 

— Pourtant, reprenait la voix, ne se vante-t-il pas d'être 
au-dessus des préjugés? 

Elle secoua la tête : 

— Quand il s'agit de lui : pas quand il s'agit des autres! 
Elle conclut : 

— Si j'ai raison, avant quarante-huit heures, elle sera dehors» 
Et comme Nanette rentrait : 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Allons! fit-elle méchamment, j'espère que cette mère 
modèle n'a pas perdu l'appétit. 

Xanette, tremblante, se recueillit, puis brusquement : 

— Non, Mademoiselle, je l'ai bien regardée, ça ne peut pas 
rire vrai. 

— Vous avez l'habitude en efïet de ne croire qu'à ce que 
vous ne voyez pas, repartit sèchement Mademoiselle. 

Et ce fut tout pour ce soir-là. Noémi ne revint pas apurer 
ses comptes. En revanche, vers onze heures, j'aperçus éeux 
lumières qui passaient dans la cour. Marcel Clerabault ramenait 
la cousine Rose à son appartement. La nuit ensuite couvrit 
définitivement la maison. Je vis celle-ci s'endormir avec une 
sérénité d'enfant : on aurait pu croire qu'elle n'abritait que des 
cœurs paisibles... 

Avez-vous songé parfois que la grâce du sommeil est accordée 
à tout ce qui est, sauf à l'horloge? Je ne me plains pas de la 
fatigue. Je ne regrette pas les rêves : on rêve aussi tout éveillé. 
Ce qui est terrible, la nuit, c'est d'être seule à vivre. Alors on 
nourrit des pensées étranges, déraisonnables. Des peurs insoup- 
çonnées vous font blêmir. On craint aussi d'avoir trop tardé à 
frapper l'heure, tant la durée du temps semble changée. Quand 
l'aube approche enfin, on guette sa lumière avec cette angoisse 
du marcheur harassé qui a vu de loin le gite promis et déses- 
père de l'atteindre. 

Cette fois, contre l'habitude, j'imaginai que tous les habi- 
tans de la maison ne cessaient pas de guetter ma sonnerie. 
Cependant aucun bruit n'aurait permis de justifier cette suppo- 
sition bizarre. D'ailleurs, pourquoi ne pas dormir cette nuit-là, 
comme les autres? Revenu dans sa cfiambre, Marcel Clerabault 
s'était couché. La chandelle de la cousine Rose avait été soufflée 
un quart d'heure après qu'il avait retraversé la cour. Nanette se 
vantait d'un sommeil à défier les plus violens orages. Quant à 
Mademoiselle, ne l'avais-je pas vue partir heureuse? 

Pourtant, non, j'étais sûre que personne ne reposait. Ah! 
l'on donnerait beaucoup à certains momens pour être le miroir 
et pénétrer la pensée des hommes ! Donc, je savais, j'étais cer- 
taine que toute la maison était remplie de pensées anxieuses. Je 
les sentais rôder. Je n'aurais pu dire ce qu'elles étaient, mais je 
les voyais passer, tels des fantômes. 

Je ne me trompais pas. 



LES CHOSES VOIENT. 315 

Dès quatre heures, je distinguai le pas de Nanette. Chassée 
par l'insomnie, elle descendait une heure plus tôt que de cou- 
tume. Elle vint directement à la cuisine, s'y promena un 
instant, enfin, par habitude plutôt que par nécessité, s'occupa 
d'allumer son feu. 

A peine avait-elle commencé qu'un nouveau pas se fit entendre. 
Cette fois quelqu'un se promenait dans la cour. Même on 
approchait de la fenêtre. Une tête se montra derrière le carreau 
inspectant les aîtres, puis un coup léger fut frappé. 

— Est-ce toi, Nanette? 

Effrayée, Nanette lâcha son fourneau, courut à la croisée : 

— Monsieur! 

— Tais-toi : ouvre la porte. 

— Aller dans la cour, à cette heure, par un temps pareil! 
Déjà elle se précipitait vers la porte-fenêtre, tournait la clé. 

— Ne fais pas de bruit, dit Marcel Glerabault. 

Il était en costume de nuit, la tête emmaillotée dans un fou- 
lard de coton rouge parsemé d'arabesques noires. Il n'avait 
passé qu'un simple caleçon de tricot. Ainsi vêtu, la figure 
bouffie, il paraissait grotesque, très vilain. 

Il s'assit tout de suite près du fourneau. 

— Qu'est-ce que tu fais, si tôt? demanda-t-il. 
Nanette secoua les épaules d'un air bourru : 

— Au moins, je reste dedans, tandis que vous... 

— Moi, j'avais perçu du bruit, je me suis demandé ce que 
c'était, et m'étant levé... 

Il s'interrompit : 

— C'est bon, le feu... 

— Chautïez-vous... d'ailleurs, vous devriez aller vous recou- 
cher. 

— C'est entendu, j'y vais, mais auparavant... 

Marcel Clerabault s'arrêta encore, comme pour respirer plus 
à l'aise. Il reprit : 

— Tu as eu raison de te lever. J'avais à te parler tranquil- 
lement. Dans la journée, ce n'aurait pas été aussi commode. 

— A qui la faute? murmura Nanette entre ses dents. 
Marcel Clerabault fit un geste d'impatience. 

— Ne perdons pas de temps, cela vaudra mieux... Sais-tu 
où demeure M. Tiphaine? 

— Tiphaine?... 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Oui, le juge... Au surplus, peu importe. C'est rue du 
Petit-Potet. Le premier venu t'indiquera la maison. Voici une 
lettre à lui porter. 

Il la tirait de sa chemise et la tendait, preuve évidente qu'il 
avait menti tout à l'heure en assurant qu'il venait par hasard. 
Certainement, il avait guetté l'arrivée de Nanette. 

— C'est tout? interrogea celle-ci. 

— Oui... ou plutôt, suis-moi bien... J'en aurai d'autres pro- 
bablement à faire parvenir à la même adresse. Je te les donne- 
rai quand il faudra. Toutefois, pour celle-ci, comme pour les 
suivantes, je tiendrais à ce que tu fusses la seule à savoir que 
je les envoie. Comprends-tu? 

Une joie mal réprimée éclaira le visage de Nanette. 

— Rapport à Mademoiselle? demanda-t-elle. 

— Si tu le veux : d'une manière générale, à cause de tout le 
monde. 

— C'est bon, donnez... tout sera remis comme vous le 
désirez. 

Elle s'empara du pli et le glissa dans son tablier. Ils se 
souriaient. 

Que d'impressions diverses troublent le cerveau des hommes, 
même aux heures où les soucis les accablent ! Je suis sûre qu'à 
ce moment, Nanette revoyait Marcel Clerabault en robe courte, 
trottinant sous sa garde dans les allées du Parc. De son côté, 
celui-ci devait sentir passer sur lui, telle une brise fraîche, le 
souvenir de ce dévouement nourri par les années. 

— Tu es une brave femme, murmura-t-il soudain, d'une 
voix que je ne lui connaissais pas. 

C'était, cette fois, une voix chaude, enveloppante, câline. Elle 
faisait un contraste navrant avec l'accoutrement de celui qui 
parlait. 

— Vous savez bien que je fais ce que je peux, repartit 
Nanette ; même quand je vous tourmente, c'est toujours pour 
vous épargner du souci. 

Il ne répondit rien. Il semblait plongé dans ses pensées. 
Elle reprit : 

— Et puisqu'on est tranquille, j'ai, moi aussi, bien envie 
de parler... Depuis le temps que ça me travaille I... 

— A quoi bon? fit Marcel Clerabault d'un ton bas. 

— Si 1 la première fois, quand vous avez épousé Rose, c'était 



LES CHOSES VOIENT. 317 

VOUS qui le vouliez et pour votre plaisir : je n'avais rien à dire, 
tandis que, maintenant... 

Elle he'sitait, cherchant des mots qui résumassent son long- 
souci, sans pourtant blesser. Si souvent, depuis une année, elle 
avait espéré cette heure! Ne lui était-il pas arrivé, à maintes 
reprises déjà, d'enlever son tablier, de monter jusqu'à la porte 
de Marcel, puis, vaincue par la crainte de l'accueil qui suivrait, 
de redescendre sans être entrée ! Et voici que l'occasion se pré- 
sentait, unique. Nulle présence à redouter : auprès d'eux, j'étais 
la seule chose qui eût l'air de vivre, témoin muet et qu'elle 
aurait découvert bienveillant, si elle avait su regarder! 

— Maintenant, voyez-vous, c'est très différent. C'est elle qui 
vous veut, et j'ai si peur qu'à force de vouloir, le chasseur ne 
force le gibier! Oh! pour sûr! elle est férue de vous. Cela se voit 
à des signes qui ne trompent pas une vieille femme de mon 
espèce : elle l'a même été du premier jour qu'elle vous a vu : 
mais, alors, elle savait bien que le gâteau ne pouvait être pour 
elle. C'est seulement depuis la mort de Rose... 

Elle disait « Rose » tout court, tandis qu'elle n'osait plus, en 
sa présence, appeler Marcel Clerabault par son nom de baptême. 

— Ah! depuis cette mort, la route est libre, et c'est cela qui 
grise! quand on a comme elle le goût des hauteurs et, par- 
dessus le marché, le goût d'un homme! Chaque jour, quand 
elle s'imagine que je ne fais pas attention à elle, je vois, rien 
qu'à son air, les progrès qu'elle a faits. Lorsqu'elle examine la 
vaisselle, ma cuisine, quels regards! On dirait qu'elle les guette. 
Elle semble dire : « Il n'est pas possible que tout cela ne soit 
pas un jour à moi! » Coucher dans le lit des Clerabault! Elle 
n'y songe pas! Si encore elle était jolie! rien que rouée... Par 
exemple, comme elle vous prend! Comme elle nourrit votre 
chagrin, pour que vous restiez toujours seul... avec elle! Tant 
que vous l'écouterez, elle fera le vide autour de vous. Si vous 
aviez simplement vu son état parce que la cousine Rose va 
demeurer quelque temps, vous vous douteriez... 

Marcel Clerabault, qui avait laissé couler le flot, dit encore 
d'un air las : 

— Je ne doute pas: je sais très bien qu'elle m'aime, et qu'elle 
veut m'épouser : mais qu'est-ce que cela peut te faire, du mo- 
ment que je ne l'épouserai pas? 

Nanette hocha la tête : 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

— On dit cela, on le croit... puis un jour vient, l'occasion... 

— Non. 

— Bien vrai? 

— Pas plus tard qu'avant-hier, ici même, je le lui ai dit, et 
elle a compris. 

JNanette ferma les yeux. Elle avait envie d'embrasser son 
petiot pour cette parole de salut. 

— Alors, dit-elle simplement, tu ne m'en veux pas? 
Faute de l'embrasser, elle était revenue au tutoiement des 

jours lointains. 

— Tu es bien toujours la même, soupira Marcel Clerabault : 
tu n'as jamais pu te faire à l'idée que j'avais plus de six ans. 

Ils se turent. 

Soudain Nanette approcha vivement de la fenêtre. 
— Ah! j'ai eu peur en voyant de la lumière. Je craignais 
que ce ne fût elle. 

— Une lumière? 

— C'est dans la chambre de la cousine. 

Ainsi la cousine Rose était debout. Quelles inquiétudes 
avaient pu réveiller l'oiseau dans son nid? 

Revenue près du fourneau, Nanette fourgonna le foyer, puis, 
obéissant tout à coup au désir de profiter de cette heure unique : 

— Est-ce que la lettre est pour elle? lit-elle d'un air ambigu. 

— Gomme tu dis cela! Pourquoi? 

— C'est qu'à en croire Mademoiselle... 
Marcel Clerabault se redressa vivement : 

— Qu'est-ce qu'on t'a raconté? 

— Il paraît que ce serait une mauvaise femme : elle a quitté 
son enfant pour un amant. 

— C'est faux. 

— Alors, elle n'est pas séparée ? 
Marcel Clerabault eut un sourire énervé : 

— Peste! te voilà bien au fait!... Mais comme je le pré- 
voyais justement, je voulais te dire encore... C'est d'ailleurs une 
brève histoire. Rose... elle s'appelle Rose aussi!... Rose, elfecti- 
vement vient pour plaider en séparation. On l'a mariée à seize 
ans, sans la consulter, avec un ivrogne et une brute. Imagines- 
tu cette petite chose frêle, ce joujou délicat mis entre les griffes 
d'un homme de cinquante ans fêtard et gangrené? Partout 
ailleurs, cela relèverait des assises, mais, dans la famille, cela ne 



LES CHOSES VOIENT. 319 

compte pas. Le ménage ainsi assorti a duré ce qu'il a pu. Un 
jour, lasse de mauvais traitemens, elle s'est enfuie, mais elle a 
laissé là-bas la seule passion sérieuse qu'elle ait au monde : son 
fils. Pour le ravoir, il faut que les juges interviennent. Nous 
plaiderons. Voilà! 

Ébranlée, Nanette examinait Marcel Glerabault. 

— Et l'amant? dit-elle enfin. 

— Il n'y en a jamais eu. 

— Est-ce bien sûr? 

— Mais, malheureuse, il suffit de la regarder: elle n'a jamais 
aimé que l'enfant 1 

— Je pourrai, en conscience... 
Marcel Glerabault se leva : 

— Tu le peux. 

Il repartait, ayant dit sans doute tout ce qu'il souhaitait, l'air 
content. Qui sait si la pensée de rendre service à la cousine 
Rose ne lui donnait pas aussi du plaisir? 

En passant, il jeta un coup d'œil vers la chambre de celle-ci. 
De la lumière continuait d'y briller, et cette lueur menue don- 
nait à la cour solitaire une vie inaccoutumée. Marcel Glerabault 
eut l'intuition que la maison lui souriait, et sourit. Au lieu de 
quitter la cuisine, il se tourna encore vers Nanette : 

— Je suis sur qu'elle pense à lui. On n'imagine pas l'inten- 
sité que peut prendre une passion unique chez ces êtres frêles : 
si elle ne l'obtenait pas, elle serait capable d'en mourir ! 

— Oh ! monsieur ! elle est bien trop jolie, répliqua Nanette 
définitivement conquise. 

— G'est vrai qu'elle est jolie, répéta Marcel Glerabault, 
presque aussi jolie que l'autre... Mais si différente! Allons! je 
vais me recoucher. Je n'avais pas dormi. Je suis très las... 

Nanette l'escorta jusqu'à la porte : 

— Oui, vous aurez raison, reposez-vous et comptez sur moi. 

Elle écouta ensuite le pas de Marcel Glerabault qui remon- 
tait vers sa chambre. Quand il s'éteignit, elle revint près de la 
croisée, s'assit et, regardant à son tour la lumière qui luisait 
chez la cousine Rose, tomba dans une longue rêverie. 

— Gomme il s'en occupe ! murmura-t-elle. 

Peut-être revoyait-elle la délicieuse apparition venue la 
veille, dans la cuisine; peut-être encore songeait-elle à cet en- 
fant dont Tiphaine devait décider le sort et qui, sans doute. 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

était pareil au Marcel d'autrefois. Mais sa coiffe oscilla. Peu à 
peu le sommeil descendait sur elle, d'un vol furtif. Elle sou- 
pira. Ses paupières battirent. Puis, ce fut un silence profond, 
et j'eus la sensation que personne n'était plus là. Tout dormait. 

Oui, tout était retombé dans le calme coutumier, dans la 
muette agonie de la nuit, et pourtant le jour venait, un jour 
d'hiver au ton froid, dont le ciel ne s'aperçoit pas. 

De nouveau, j'étais seule à vivre dans la maison. Sans mes 
battemens réguliers on aurait pu se croire au fond d'un sépulcre. 
Mon Dieu! les hommes soupçonnent-ils quelles pensées nous 
bouleversent à ces minutes de solitude absolue ? Tandis que 
mon balancier allait et venait, je me faisais l'effet, ce matin-là, 
d'un oiseau entré par mégarde dans une chambre et qui s'alîole, 
allant d'une glace à l'autre heurter ses pauvres ailes, sans jamais 
trouver l'issue. 

C'est probablement aussi parce que le temps, pour moi, est 
toujours d'une valeur égale que je juge mieux des événemens. 
Ce que j'avais entendu depuis la veille n'avait fait qu'accroître 
mon anxiété. Que voulait Marcel Glerabault tenant à Noémi et 
se cachant d'elle? Nanette, par vengeance, songeait-elle à jeter 
la cousine Rose dans les bras de son maître ? Et quels projets 
atroces Noémi pouvait-elle nourrir contre cette dernière, venue 
en trouble-fète à travers son beau rêve ? 

Mais tout dormait, je vous l'ai dit. Pareil à ces gros cylindres 
qui écrasent les cailloux sur une route, le sommeil à ce moment 
faisait rentrer dans les âmes toutes les aspérités de la haine ; 
au réveil seulement, on s'en apercevrait à la dureté plus grande. 

Cinq heures... Cinq heures et demie... Six heures... Soudain 
les cloches qui sonnent. C'est l'angelus à Saint-Michel. Allons! 
éveillez-vous, Nanette I rallumez ce feu qui s'est éteint: le jour 
est levé. 

Le jour!... A peine si une clarté blafarde frissonne à travers 
les carreaux. Cela ressemble à un reflet de la neige tombée ces 
jours derniers. Et c'est si triste ! si glacial ! dans cette cuisine, 
avec ce fond de cour pour paysage ! 

Il y a des choses heureuses, le miroir par exemple, qui 
presque toujours reflète du soleil ; d'autres voient des arbres, 
les nuages... Moi, dans ce coin sombre je n'ai jamais pu 
quécouier l'aube ! 

Elle a d'ailleurs des bruits bien à elle, des bruits ouatés, 



LES CHOSES VOIENT. 321 

mystérieux, et qui vous suggèrent l'envie de chanter, même si 
l'on a le cœur serré! Ce matin-là, j'entendis ainsi la ville 
s'éveiller... 

C'est presque toujours la girouette qui commence parce que 
Ijiir chautîé sort le premier de sa torpeur et court aussitôt le 
long des rues. Puis viennent des souffles, des sons amortis, 
comme si, dans le lointain, chaque demeure arrachée à son 
somme s'étirait au fond d'une alcôve bien fermée. Alors se lèvent 
aussi les bruits des vivans, isolés, — quelquefois un sabot qui 
fait crier le pavé, un juron de chiffonnier qui a mal culbuté sa 
hotte, un aboi de chien, un hennissement... A mesure, la 
lumière croit. Elle se coule subrepticement vers les creux, 
semble caresser la pénombre, afin d'obtenir qu'elle s'éloigne. 
Enfin, brusquement, sans qu'on sache à quel instant précis, on 
voit clair !... 

J'aperçus ainsi Nanette définitivement réveillée, qui instal- 
lait une casserole d'eau sur le feu, non sans avoir au préalable 
vérifié avec soin que la lettre pour M. Tiphaine était bien dans 
la poche de sa robe. 

Je distinguai ensuite le pas décidé de Mademoiselle ; elle 
traversait la cour se rendant comme d'habitude à la première 
messe. 

Après ce passage, une croisée grinça: la cousine Rose, cer- 
tainement qui, ayant soufflé sa chandelle, examinait avant de se 
recoucher la couleur du temps... Quelle idée passa dans la tète 
de Nanette? Soudain, je la vis faire des signes et se précipiter 
vers la cour. Un chuchotement suivit. On parlait presque à 
voix basse. Cependant quelques phrases me parviennent entières. 

— S'il est à Brazey, c'est peut-être facile d'avoir de ses nou- 
velles ! 

— Mon Dieu ! Nanette, vous êtes adorable, mais comment 
ferez-vous ? 

— J'ai une amie au marché. Elle vient de Brazey, chaque 
mercredi et chaque samedi. 

Encore des exclamations, et Nanette reparaît en coup de 
vent, un sourire de triomphe sous ses moustaches. A la volée, 
elle jette son tablier, raffermit son bonnet, tâte ses clés. Avant 
de partir, elle se tourne vers moi, semble me défier : 

— C'est pardieu vrai, me lance-t-elle, elle adore son petit 
et je lui en aurai des nouvelles ! 

TOME XV. — 1913. 2i 



322 REVUE DES DEUX MON DE S. ^ « 

Quoi ! Nanette ! Vous n'aviez pas cru Marcel ? Il a fallu que 
vous vissiez par vous-même en interrogeant la cousine Rose ? 
Maintenant, c'est deux commissions dont vous voici chargée : 
porter la lettre et courir au marche', afin de remplir votre pro- 
messe. Or vous avez oublié de me bien regarder : voyez comme 
le temps passe : je vais sonner la demie ! 

— Dépêchons-nous ! 
Elle s'enfuit. 

Quand elle revint. Mademoiselle attendait à la cuisine. 

— Huit heures bientôt, Nanette, et rien n'est encore prêt. 

— Dame! j'ai fait comme Mademoiselle, je reviens de la 
messe. 

— Je ne vous y ai pas aperçue. 

— Mademoiselle ne voit pas tout. 

— En revanche, j'entends... 

On entendait en effet une voix de clochette tlùtée qui chantait : 

Il était une bergère 

Et ron ron petit patapon 

11 était une bergère... 

Les notes en s'envolant avaient l'air de dessiner la ronde. 
Elles s'échappaient à travers la cour comme des écoliers sor- 
tant d'une classe. Pour célébrer sa chance, la cousine Rose n'avait 
trouvé que cette chanson d'enfant. 

— Et elle a planté là son lils ! dit Mademoiselle. 

Une joie perfide éclairait ses yeux sombres. Il lui semblait 
impossible que Marcel Clerabault n'entendît pas aussi. Cette 
écervelée, pour se perdre, n'aurait pas besoin qu'on l'aidât! 

— Elle compte peut-être qu'une bonne âme va lui en donner 
des nouvelles ! 

Nanette riait aussi, mais du bout des lèvres, déjà plus 
récompensée par cette chanson que si la cousine Rose l'avait 
embrassée. 

Mademoiselle, inquiétée par cette façon d'accueillir sa 
remarque, fronça les'sourcils. Cette fille, par hasard, en aurait- 
elle appris plus qu'elle ne disait ? 

— C'est compter sans les juges, reprit-elle d'un ton sec. 
Mais, cette fois, je fus seule à répondre. Sans me soucier de 

la chanson, je m'étais mise à sonner... 
Le prologue du drame était joué. 



LES CHOSES VOIENT. 323 



m 



L'entr'acte dura trois semaines : trois semaines où l'on ne 
vit rien, où tout avait repris sa marche accoutumée. Pendant 
cette période, on aurait cru la maison enfouie dans un sommeil 
agité par des rêves, ses habitans transformés en somnambules. 
Aucun mot, sinon par nécessité, quand les besoins de la vie 
journalière ne permettaient plus de se taire. Une régularité de 
couvent. Chacun se levait, sortait, se couchait aux mêmes heures. 
Moi-même, j'imaginais être enfermée au fond d'un tiroir en 
compagnie de paquets étiquetés et qui, utilisés chaque jour, 
chaque jour aussi sont remis soigneusement à leur place. 

Pourtant, comment ne pas reconnaître dans cette paix je ne 
sais quoi d'artificiel et un air de volonté tel qu'à chaque minute 
on attendait un éclat? Si tout se passait suivant la règle, il était 
clair que certaines choses qui avaient existé, n'existaient plus. 
Telles des intermittences dans un cœur malade, des arrêts brus- 
ques interrompaient le cycle des occupations normales. Cette 
existence unie était pleine de soubresauts dont personne ne 
semblait se douter, parce que personne ne se souciait de les 
remarquer. 

Il faut une longue expérience pour se convaincre que l'essen- 
tiel réside précisément dans ce que l'on ne voit pas. Ce n'est 
donc que plus tard, beaucoup plus tard, que j'ai compris. A ce 
moment, n'apercevant rien ou presque rien, je ne me doutais 
pas que ce rien forgeait l'avenir. 

De l'extérieur, voici à peu près ce qui frappait des yeux nou- 
veaux comme l'étaient les miens... 

Nanette d'abord. Une Nanette pas tout à fait la même, affec- 
tant avec Mademoiselle une politesse inaccoutumée, ayant évi- 
demment suspendu les hostilités, mais aussi qui gardait sous ses 
moustaches un petit air de supériorité agressif. 

Fréquemment, durant cette période, il lui arriva d'oublier 
en cours de sortie une ou deux commissions essentielles. A 
peine rentrée, elle s'en apercevait, geignait sur son manque de 
mémoire. 

— Est-ce que vous êtes malade? interrogeait Mademoiselle, 
impatientée par ces absences qu'elle attribuait à la vieillesse. 

— Non, mais je ne sais ce qui me prend. Par momens, je 



324 REVUE DES DEUX MONDES. 

me sens tout étourdie, murmurait Nanette d'un ton ambigu, 

— C'est bon : reposez-vous. J'irai à votre place. 

— Jamais de la vie! répliquait vivement Nanette. En y retour- 
nant, je veux me punir. Peut-être ensuite parviendrai-je à mieux 
me souvenir. 

Et elle repartait aussitôt. 

D'autres fois, elle rentrait avec de longs retards dont elle 
s'excusait h peine. Les jours de marché enfin, au lieu d'attendre 
Mademoiselle suivant la coutume, elle sortait de grand matin, 
A son retour, elle rencontrait souvent la cousine Rose. 

A côté de Nanette, Mademoiselle plus silencieuse que jamais, 
la face close comme une armoire, ne faisant d'ailleurs aucune 
allusion au prolongement inattendu du séjour de la cousine 
dans la maison. 

Au début, cinq ou six jours de suite, je la vis revenir le soir 
à la cuisine. Elle arrivait avec son livre de comptes, tirait du 
placard la plume et l'encrier, puis s'installait face à la porte, 
guettait les bruits du dehors. Elle demeurait ainsi près d'une 
heure, perdue dans ses songes, parfois les yeux fermés, puis 
tout à coup se décidait à tracer rapidement une page de chiffres 
et s'en allait. Un soir, elle ne descendit pas. Elle ne revint plus, 
et ce fut là tout le changement apparent survenu dans sa vie, 

Marcel Glerabault, lui, était devenu invisible. Il n'accom- 
pagnait jamais la cousine Rose, ne quittait que rarement son 
appartement, et toujours quand celle-ci était sortie. 

Je ne l'entrevis qu'une fois : le temps pour lui d'entre-bàiller 
la porte, de s'assurer que Nanette était seule et de lui glisser une 
lettre. Précisément, une heure après, Nanette fut victime d'une 
de ces défaillances de mémoire qui inquiétaient Mademoiselle. 
J'appris ainsi à compter les missives adressées à M. le juge 
Tiphaine et pus constater que, vers la fin de la deuxième semaine, 
le nombre s'en accrut notablement. 

La cousine Rose, enfin, ne chantait plus. Enfermée dans la 
chambre de Marcel Glerabault, sortant à peine pour de courtes 
promenades, elle ne faisait aucun bruit. Vraiment, j'aurais pu 
m'imaginer qu'elle n'était plus là. Un jour, cependant, elle 
parut à la fenêtre de la cuisine, affolée, cherchant des yeux 
Nanette qui lisait auprès de moi. 

— Hé bien? demanda-t-elle, avez-vous imaginé quelque 
chose ? 



LES CHOSES VOIENT. 325 

Et comme Nanette ne répondait pas aussitôt : 

— Ah! ma bonne Nanette, je crois que je deviendrai folle : 
jamais je n'attendrai jusqu'à samedi. 

Nanette alla vers elle. Son vieux visage se pencha maternel- 
lement par-dessus le chambranle vers celui de la cousine Rose 
que je devinais en pleurs : 

— Voyons, madame, pour une rougeole 1 Vous n'allez pas 
vous mettre la cervelle à l'envers 1 Ça n'est méchant qu'avec les 
grandes personnes, mais les enfans s'en moquent! 

Désespérée, la cousine Rose reprit : 

— Nanette! je vous en conjure! tâchez de m'avoir des nou- 
velles avant samedi, il le faut. Le médecin peut-être pourra 
vous renseigner... C'est affreux : ne pas même savoir si ce petit 
a beaucoup de fièvre! Je suis morte d'anxiété et tout me man- 
que à la fois. Jusqu'à mon mari qui a inventé des horreurs! on 
m'accuse maintenant de choses que Marcel ne veut pas me ré- 
péter... Tenez, il y a des heures où je me demande si lui-même 
ne doute pas quelquefois... 

— Lui! Allons donc! moins que tout autre! 

Et Nanette, prenant presque M™*' Rose dans ses bras, ajouta : 

— Je vous jure que, même si c'était vrai, il refuserait d'y 
croire ! 

Mais un bruit insolite les interrompit : 

— Prenez garde! quelqu'un... 

— Je me sauve. Alors, pour les nouvelles? 

— Promis. 

C'était une fausse alerte, mais la cousine Rose avait dis- 
paru. Si bref qu'eût été ce dialogue, il m'apprit donc que Na- 
nette, les jours de marché, tenait ses promesses. Je savais aussi 
que si M""® Rose ne chantait plus, c'est que son fils était malade 
et que le procès traînait. 

Tel était l'extérieur. 

Moi-même, lasse de n'être plus regardée, vaguement inquiète, 
je m'efïorçais pour me distraire de causer avec les autres 
meubles. La nuit, je les interrogeais, mais en vain. Ils se mon- 
traient d'autant plus discrets que j'étais nouvellement arrivée. 

Cependant, même des apparences aussi unies, une telle 
continuité dans la paix succédant aux menaces d'orage qui 
m'avaient effrayée, la simple logique enfin auraient dû m'aver- 
tir de l'existence de courans profonds. Que Mademoiselle soit 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

venue attendre le soir Marcel Glerabault, puis ait renoncé à cette 
attente ; que Nanette fut reste'e fidèle correspondante de M. le 
juge Tiphaine, et renseignât la cousine Rose sur le sort de son 
fils, cela ne prouvait-il pas qu'aucun des êtres demeurés là 
n'avait renoncé à suivre son chemin? Le fleuve roulait toujours 
son flot, mais souterrainement : marche cachée, d'autant plus 
redoutable qu'elle mine le sol sans qu'on l'entende ! 

En elîet, tandis que s'écoulaient ces journées quiètes, toutes 
ces âmes, fermentant dans le vide, se cherchaient elles-mêmes, 
et choisissaient la route fatale qui devait les conduire à l'abîme. 
Il en est de l'homme tout autrement que des choses. Nous, au 
moins, savons ce que nous sommes, d'oîi nous venons, pourquoi 
nous sommes faites. L'homme, lui, s'ignore absolument. Non 
seulement il ne soupçonne pas son origine et doute de sa des- 
tinée, mais le présent lui échappe. Viennent les heures troubles, 
il s'épuise à se diriger à travers un torrent de pensées contra- 
dictoires. Il cherche encore son chemin qu'il roule, emporté par 
le courant des faits, entraînant avec lui tout ce qui l'approche, 
à la fois inconscient du sort qui l'attend, et lourd de la destinée 
d'autrui. Si j'avais su lire à ce moment, j'aurais vu non pas le 
tableau que je viens de vous rendre, mais un autre déjà tragique, 
et que voici. 

Attachée à M™" Rose et détestant Mademoiselle, Nanette ne 
rêvait plus que d'une aventure imprévue qui rapprocherait les 
deux cousins et chasserait Noémi. Elle, si honnête pourtant, ne 
réfléchissait pas à ce qu'une telle combinaison avait de suspect 
ou d'inquiétant. 

De leur côté, Marcel Glerabault et M'"^ Rose, à force de pré- 
parer ensemble le procès, peut-être aussi et plus simplement 
parce qu'elle était jolie et lui sevré depuis longtemps d'une pré- 
sence de femme, éprouvaient un plaisir sournois à prolonger 
leur tète-à-tète. Ni l'un ni l'autre ne savaient encore quel péril 
ils couraient en s'abandonnant au charmç de pareilles réunions. 
Tous deux se seraient refusés à s'en passer. Ils ne s'apercevaient 
pas d'ailleurs que chaque minute de leur intimité était sur- 
veillée, et que Mademoiselle était autour d'eux, regardant. Les 
amoureux sont aveugles : seuls, ceux que le désespoir a touchés 
de son aile, deviennent clairvoyans. 

Parce qu'elle était désespérée. Mademoiselle enfin était 
devenue le témoin auquel rien n'échappe. Mieux qu'eux- 



LES CHOSES VOIENT. 327 

mêmes, elle savait et sachant continuait de regarder sans trêve. 
Mon Dieu ! je voudrais vous faire comprendre ce que ces trois 
mots peuvent résumer d'effroyable ; à quelles tortures, à quels 
cris de révolte, à quels besoins de vengeance ils peuvent cor- 
respondre ! 

Imaginez une femme qui, durant huit années, a souhaité pas- 
sionnément d'être aimée par un homme dont tout la séparait, 
situation, fortune, habitudes, éducation... Il est entendu que 
cette femme adore cet homme pour lui-même, que si, plus tard, 
elle a désiré aussi devenir riche et considérée, c'est unique- 
ment pour diminuer les distances et lui permettre de réaliser 
son rêve. Il est entendu encore que cette femme n'est pas mal- 
honnête, ni méchante, au sens précis de ces mots; que son 
amour même, à défaut de morale, la préserverait de toute ré- 
bellion contre l'ordre social établi. INon, elle n'est qu'une femme 
passionnée comme la plupart, sans penchant déterminé pour le 
bien ni pour le mal. Elle est même très pieuse; elle croit en 
Uieu ; elle pratique la religion avec minutie et sans esprit de 
critique... Supposez maintenant que, par un jeu du hasard, cette 
femme ait vu peu à peu l'homme qu'elle adore se rapprocher 
d'elle, qu'elle ait pu se croire même à la veille du triomphe, 
puis que, tout à coup, par un autre jeu du hasard, parce qu'une 
étrangère passe, — qui aurait pu ne pas venir, qui pourrait ne 
pas rester, — elle voie l'abîme se reformer et l'homme pour qui 
elle vit, s'éloigner d'elle ! 

Je m'exprime encore mal. 

Le supplice de Mademoiselle était plus raffiné, car, dès le 
premier jour, et depuis, sans arrêt, avec la clairvoyance que 
donne la jalousie, elle avait pressenti ce qui allait arriver. Alors 
que ni Marcel Glerabault ni la cousine Rose ne soupçonnaient 
encore la passion qui les minait, Mademoiselle l'avait déjà lue 
dans leurs yeux. Elle savait avant eux-mêmes, mieux qu'eux, à 
quel point ils en étaient. Elle dosait leur amour. Chaque matin, 
elle pouvait se dire : « Aujourd'hui, il y a cela de plus qu'hier. » 
Elle se le disait, elle était certaine de ne pas se tromper, elle 
en mourait de désespoir, et elle devait se taire ! 

Je ne m'étonne plus si, durant ce temps où rien ne semblait 
se passer, j'étais surtout frappée par le silence de la maison : 
ce n'était pas la maison qui se taisait, c'était Mademoiselle ! 
Ce silence projetait autour de lui une contagion de peur. En 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

élevant la voix, on avait la certitude de troubler on ne savait 
où, mais tout près, un être qui se mourait de ne pouvoir 
parler ! 

Était-ce bien vrai, pourtant? Était-il possible que Marcel 
Clerabault, qui gardait Mademoiselle parce qu'elle incarnait le 
souvenir d'une femme aimée follement, était-il possible qu'un 
pareil homme, rude, méthodique, averti, se laissât prendre aux 
charmes d'un oiseau joli, mais sans cervelle, de passé douteux 
et plus désireux de ravoir son enfant que de courir à nouveau 
les mauvaises fortunes de l'amour? 

Cette question, Mademoiselle avait dû se la poser mille fois: 
toujours, la même réponse était venue. 

Certes, une autre femme aurait tenté sciemment la conquête 
de Marcel Clerabault: il l'aurait chassée I Mais celle-là! ne 
disant mot, toujours occupée d'autre chose et si loin de l'amour; 
celle-là, agissant à toute heure, sans même en avoir conscience, 
par son air évaporé qui rappelait l autre, son nom identique à 
celui àeTautre, sa joliesse dilïérente de l'autre et pourtant si 
voisine!... Ah! celle-là n'avait qu'à être présente pour rallumer 
à son profit l'incendie des souvenirs: Marcel Clerabault ne pou- 
vait pas ne pas l'aimer! Comment d'ailleurs se défendre contre 
un péril qu'on ignore? Il aurait fallu, pour arrêter Marcel Clera- 
bault, qu'il vit clair en lui-même : or tout, dans la cousine 
Rose, contribuait à l'aveugler; son passé même était un attrait, 
prétexte à forfanteries philosophiques pour un homme se piquant 
de libéralisme et qui, au surplus, ne s'y trouvait pas intéressé. 

Cependant, si le danger ne tenait qu'à l'ignorance de Marcel 
Clerabault, pourquoi ne pas parler? 

Parler... soit, mais de quel droit? où? quand? Depuis que la 
cousine Rose était venue, Marcel Clerabault ignorait Mademoi- 
selle. Jadis, presque chaque soir, il descendait à la cuisine : il 
n'y venait plus. Dans la journée, il n'était jamais seul. L'occa- 
sion serait-elle venue, que dire? Pouvait-on définir cet inexpri- 
mable qui faisait la certitude de Noémi Pégu? 

Elle imaginait Marcel Clerabault l'écoutant. Quels regards 
d'ironie scandant chaque mot qu'elle prononcerait, puis peut- 
être pour unique réponse, ce mot qu'elle redoutait plus que 
tout : 

— Restez à votre place! 

A sa place, c'est-à-dire à une place de servante gagée, quand 



LES CHOSES VOIENT. 



329 



on a cru devenir la maîtresse! Non, elle ne parlerait pas! 

Alors, entreprendre la cousine Rose?... Gela semblait accep- 
table à première vue. Au fond, n'était-ce pas une inconsciente? 
Elle n'agissait que guidée par son instinct de femme, courant 
comme l'alouette au premier rayon du miroir et prête à fuir 
aussi au premier coup de fusil. Allons! il fallait s'adresser à 
celle-ci, l'obliger à partir, au besoin en l'effrayant... 

Mais aussitôt une objection surgissait : si, dans son émoi, la 
cousine Rose allait droit à Marcel Clerabault pour demander 
conseil?... Et de nouveau l'issue se fermait : Mademoiselle se 
retrouvait murée dans ce caveau de silence dont elle avait cru 
un instant pouvoir s'évader, mais qui la tenait bien prisonnière, 
ivre d'impuissance et de chagrin. 

.Avez-vous compris, cette fois, que lorsqu'on regarde, comme 
regardait Mademoiselle, tout devient possible, la colère, la folie, 
la haine, le meurtre? 

Pourtant, il faut rendre justice à chacun. Si cette àme était 
labourée à vif, je ne crois pas qu'il y ait poussé à ce moment 
autre chose que des fleurs de désespoir. Mademoiselle souffrait 
trop pour avoir encore une volonté réfléchie de libération. On 
prétend que toutes les résolutions tragiques sont conçues dans 
le délire. Ce délire, si c'en est un, est souverainement lucide. 
Il faut, pour faire un choix et surtout s'arrêter à certaines solu- 
tions, avoir la perception aiguë de la valeur relative des faits. 
Mademoiselle ne percevait encore que sa propre souffrance. Elle 
en était au premier degré, c'est-à-dire à cette heure où, faute 
de réfléchir, toutes les imprudences paraissent naturelles, où 
après avoir répété cent fois : « J'aurais tort d'agir ainsi, » on 
oublie ses belles résolutions et l'on perd tout. 

Or l'occasion vint le dimanche l^"" janvier, et c'est ce dimanche 
qui décida du reste. 

Edouard Estaunié. 

[La deuxième partie an prochain numéro.) 



LA VILLE ET LA COUR 



sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE 

EXTRAITS DU JOURNAL 
DU COMTE RODOLPHE APPONYI 



(1) 



I[(2) 

ANNÉE 1832 



^ février. — Voilà encore un grand bal à la Cour passé 
heureusement; nous dansons toujours sur un volcan; cette fois- 
ci, on a découvert une conspiration à 10 heures du soir; quel- 
ques minutes plus tard, il n'était plus temps. Douze personnes 
devaient être poignardées : le Roi, le Duc d'Orléans, Casimir 
Perier, Sébastiani et les autres ministres, Soult excepté. 

La famille royale et ses entourages avaient l'air bien tristes. 
Le Duc d'Orléans m'avoua lui-mêm€ qu'il se sentait si fatigué 
qu'il n'attendrait pas la fin du bal. Il a fort peu dansé, s'est 
assis bien souvent à côté de la Reine, ce qui n'est pas son habi- 
tude et a témoigné d'une préoccupation extrême. 

Déjà, dans la matinée d'hier, le bruit s'était répandu qu'on 
avait l'intention d'attaquer les Tuileries pendant le bal pour 
assassiner le Roi et sa famille, que la conspiration avait été 
découverte et que le Roi, pour sa défense, avait fait entrer 

(1) Copyright hij Ernest Daudet. 

(2) Voyez la Revue des 1" et 15 octobre 1912 et du 1" mai 1913. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 331 

8000 hommes au château et qu'ils étaient cache's dans les caves 
et dans l'orangerie. 

On a ajouté d'abord peu de foi à ce bruit; cependant, il est 
arrivé à la Cour plus d'excuses pour cause d'indisposition qu'à 
l'ordinaire. Au bal, la disproportion entre le nombre d'hommes 
et celui des femmes était frappante; celles-ci étaient beaucoup 
moins nombreuses que les hommes. Tout ce monde avait l'air 
fort inquiet, et cette inquiétude, loin de diminuer, fut augmen- 
tée par les nouvelles qui arrivaient du dehors, annonçant des 
attroupemens et des charges de la troupe. La disparition de 
gardes nationaux et d'officiers de ligne, qui étaient rappelés 
d'urgence à leur corps, mit le comble aux anxiétés; les pauvres 
mères ne savaient si elles devaient s'en aller ou bien rester; en 
quittant les Tuileries, elles s'exposaient à se trouver dans l'émeute 
et empêchées de rentrer chez elles. Lady Granville était dans ce 
cas, puisque des charges se faisaient dans la rue Saint-Honoré 
et aux Champs-Elysées. Elle suivit donc mon conseil et se 
résigna à rester, au grand contentement de ses filles. Mais 
laissons parler un de mes correspondans qui, ordinairement, est 
bien informé. Voilà ce qu'il me dit sur les nouvelles du jour : 

« Moi, qui suis sceptique, j'ai peine à croire tout ce que 
l'on débite sur la conspiration du 1®' février. Ce que je vais avoir 
l'honneur de vous dire, venant de personnes dignes de foi, je 
vous avoue que je ne sais plus que penser. — Le coup serait 
manqué et ajourné; les auteurs de la conspiration restent incon- 
nus, ils sont à Paris. Un journal, La Tribune, affirme qu'un 
maréchal de France est mêlé au complot dans lequel plus de 
10000 individus étaient enrôlés. On leur avait dit qu'il s'agissait 
seulement de proclamer un gouvernement provisoire à la têta 
duquel on aurait vu le duc de Bellune, Martignac, et peut-être 
Chateaubriand. Quatre courriers étaient prêts pour la Duchesse 
de Berry, pour l'empereur d'Autriche, pour le roi de Prusse et 
pour l'empereur de Russie. Huit conjurés, qui étaient au bal et 
qu'on me nommera demain, devaient faire monter Louis- 
Philippe en voiture et on devait l'emmener à Vincennes. On 
aurait pénétré aux Tuileries par la Galerie des Tableaux; on 
avait déjà la clef. » 

A ces détails, je suis en mesure d'ajouter qu'à dix heures 
du soir seulement, la police a appris par deux transfuges ce qui 
allait arriver. Les chefs de la conspiration l'ont su, et contre-ordre 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

a été donné à ceux de leurs complices qui étaient postés aux 
Tuileries. Ils étaient sans armes, mais ils avaient reçu chacun 
10 cartouches; on devait leur distribuer des fusils de munition 
au dernier moment. Un cocher de cabriolet, dont je me sers 
quelquefois pour mes courses lointaines m'a montré les 10 car- 
touches et m'a dit qu'il en était et qu'il avait reçu 25 francs pour 
sa part. Ceci est donc du positif. Il n'a voulu me nommer per- 
sonne. Le 16*= régiment de ligne devait se porter de Rueil et de 
Courbevoie sur le Louvre, deux régimens d'Issy devaient appuyer 
le mouvement. Le gouvernement est, dit-on, si troublé des 
complicités qu'il rencontre dans l'instruction, que le Moniteur 
d'aujourd'hui ne dit mot. La garde nationale est très mal dis- 
posée. Il y a eu beaucoup d'argent distribué. 

Mon armurier m'a dit qu'il avait vendu presque tous les pis- 
tolets de la fabrique de Liège, qu'il avait dans sa boutique ; que 
ses confrères en avaient aussi vendu considérablement; on a 
acheté également beaucoup de sabres, épées et fusils sur les 
quais. J'y suis allé hier et j'y ai interrogé à ce sujet un nommé 
Moreau, marchand de vieilles armes, qui m'a confirmé ce qu'on 
m'avait dit. La garnison de Soissons est très compromise dans 
tout ceci; elle se compose d'un bataillon du 11^ régiment d'in- 
fanterie légère, les deux autres bataillons de ce régiment sont 
au château de Ham où ils gardent les anciens ministres. Ce ba- 
taillon de 895 hommes est là avec deux batteries du 8° régiment 
d'artillerie dont l'esprit est ultra-républicain. 

'2 avril. — J'ai eu la première nouvelle de l'arrivée du 
choléra à Paris dans la soirée du mardi où il y a eu grande et 
nombreuse réunion chez nous; ce fut entre la tasse de thé et la 
brioche qu'on nous l'annonça; cela ne nous empêcha pas de 
prendre de l'un et de manger de l'autre. On n'a pas la moindre 
frayeur ou tout au moins si peu, que diners, raouts, spectacles, 
bals, concerts, tout va son train sans interruption ; la seule pré- 
caution qu'on prenne et qui est même devenue à la mode, c'est 
de porter sur soi des sachets de camphre que les belles dames 
offrent aux jeunes cavaliers et de petites cassolettes avec une 
pastille odoriférante composée de menthe et de camomille; il 
est de bon genre de porter cette petite boite dans la poche de son 
gilet et de la respirer de temps en temps. Il n'y a que très peu 
de maisons qui changent leur régime. Chez nous, l'eau à la glace, 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 333 

la salade, les truffes, et les glaces sont abolies; tout le reste est 
comme à l'ordinaire. La progression de la maladie a été parti- 
culièrement sensible entre hier et avant-hier. Hier, il y a eu 
deux cent un cas, tandis que, les jours précédens, il n'y en avait 
eu que cinquante au plus. On compte en tout quatre cent cin- 
quante malades et cent quarante et quelques morts. 

Le bas peuple, ici comme partout, croit qu'on empoisonne les 
fontaines, le pain, etc., etc. Les chiffonniers, qui ne trouvent plus 
autant d'immondices à ramasser dans les rues depuis qu'on les 
nettoie un peu plus soigneusement, n'ont pas de quoi vivre et 
s'ameutent; ils brisent les tombereaux de la nouvelle entreprise 
et les jettent dans la Seine, trop heureux le cheval et son con- 
ducteur s'ils n'éprouvent pas le même sort. 

Il y a bien quelques personnes qui désertent Paris, mais pas 
autant que j'aurais cru, surtout avec ce beau temps et à l'ap- 
proche de la saison qu'on aime à passer à la campagne. Nous 
autres, nous resterons tranquillement ici, nous avons un beau 
jardin et une grande et belle maison facile à aérer. Personne 
de nous n'a peur. 

3 avril. — Nous avions le projet de passer une partie de 
notre soirée chez la Reine, mais les attroupemens étant devenus 
plus forts et plus sérieux dans la journée, nous avons remis 
notre visite à un autre jour. On nous dit que la Cour n'est pas 
inquiète, mais que la Reine est indignée contre les misérables 
qui profitent d'une calamité publique terrible, pour agir contre 
le gouvernement. Ayant renoncé à paraître aux Tuileries, nous 
allâmes tout droit chez M""® de Labriche, qui nous avait priés 
pour entendre un superbe concert. Entre le chant divin de 
Rubini, de Lablache, et la musique de Kalkbrenner, des nou- 
velles nous arrivèrent de tous les côtés sur les mouvemens dont 
les rues Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Antoine, les places du 
Ghâtelet, de l'Hôtel-de-Ville et de Grève étaient le théâtre. 

En commentant ces rumeurs, on fut conduit à parler de 
fontaines empoisonnées et du vin mêlé d'arsenic qu'on accuse le 
gouvernement de laisser vendre et qui tue ceux qui en font 
usage. M™^ de Lespinasse a raconté qu'une amie de sa femme 
de chambre est morte dans les crampes les plus horribles après 
avoir bu du vin qui provenait de la boutique du marchand qui 
fournit sa maison. Naturellement, elle a donné l'ordre de ne 



334 REVUE DES DEUX MONDES. 

plus acheter de ce vin, mais de donner à ses gens du cidre qui 
se trouve dans sa cave. 

■— Alors, madame, dis-je à la comtesse, vous ne ferez que 
changer de poison, car le cidre en est un en temps d'épidémie. 

— Ah! vraiment! s'écria-t-elle; alors je mettrai mes gens à 
l'eau. 

Toutes ces histoires et le bulletin de la maladie qui constate 
pour la journée d'hier deux cent cinquante cas, n'ont pas empê- 
ché l'enthousiasme qu'ont excité Rubini et Lablache de se ma- 
nifester; on les a applaudis à outrance. La comtesse Pozzo et sa 
cousine, la princesse de Chalais, étaient resplendissantes de 
diamans; elles avaient des robes superbes en blondes et ont 
causé beaucoup d'ombrage à une autre jeune mariée, M'"" de 
Maillé, qui avait une robe en moire couleur de rose et gapnie 
en blondes, des diamans et des plumes dans les cheveux, mais 
pas avec autant de profusion que les deux autres. Cependant, 
elle est encore plus belle, et sa mise plus simple rehaussait, à 
mon avis, les charmes de sa figure si belle avec cette expression 
4e modestie qui pare tant les femmes. 

En quittant ces splendeurs à une heure et demie, j'ai fait 
une ronde à travers Paris. J'ai trouvé sur le boulevard, devant 
la porte du général Sébastiani, les trois bataillons du 3^ de 
ligna; à la porte Saint-Denis, le l"'' et le 2^ bataillon du l'"'' de 
ligne. La, il y avait déjà un attroupement fort considérable et, à 
deux pas, un escadron du 2° dragons; à la porte Saint-Martin, les 
3® et i"" bataillons du 1^'de ligne et un bataillon de la 1" légion ; 
mais c'est tout ce qu'il y avait en fait de garde nationale. A la 
Bastille stationnaient deux bataillons du IG'' de ligne, arrivés de 
Courbevoie pour remplacer le 52'^ qui part et sur la place, outre 
ces bataillons, deux escadrons du 2'' drngons et du 6® de la même 
arme. 

J'ai vu arriver le Duc d'Orléans précédé de 23 carabiniers et 
suivi d'un escadron du même régiment; il était au milieu d'un 
état-major où figurait le maréchal Lobau. J'ai continué ma 
course jusqu'à la barrière du Trône, confiée à la garde d'un 
bataillon du 2^)" de ligne. Là, l'émeute m'a semblé plus hideuse ; 
j'y ai vu des chilîonniers et les débris de tombereaux qui ont été 
brûlés. 

C'est là que j'ai lu le placard suivant, à moitié déchiré par la 
police : 



la ville et la cour sous louis-philippe. 335 

Remède contre le choléra morbus 

« Prenez WO têtes de la Chambre des Pairs, 150 de celles des 
Députés, qiion vous désignera, celles de C. Perier, Sébastiani et 
d'Argoiit, celles de Philippe et de son fils, faites-les rouler sur la 
place de la Révolution et l'atmosphère de la France et de la Bel- 
gique sera purifiée... — Signé : U> décoré de Juillet. » 

La prison de Sainte-Pélagie était gardée par la garde muni- 
cipale à pied et à cheval. Je suis revenu le long des quais où 
j'ai vu les tambours de la garde nationale battre en vain le 
rappel; il n'arrivait que des officiers. Les rues Saint-Denis et 
Saint-Martin sont veuves de leurs réverbères, qui sont tous bri- 
sés. On promenait sur les quais un ouvrier blessé ; il avait reçu 
d'un dragon du 6^ régiment un coup d'épée dans l'œil. Cette 
promenade lui a valu des aumônes. Moi-même, arrêté dans mon 
cabriolet, j'ai été forcé d'y contribuer. On répète toujours dans 
les groupes que le gouvernement et le Roi lui-même font em- 
poisonner le peuple. 

6 avril. — Nous avons passé hier une grande partie de notre 
soirée chez la Reine. Sur les escaliers, nous avons rencontré 
Casimir Perier et d'Argout ; ces deux ministres avaient l'air 
assez préoccupés. Le premier nous dit que le nombre des 
malades augmentait prodigieusement et qu'on n'en guérissait 
presque pas. Dans la galerie de Diane, nous avons vu M'"^ de 
Boigne qui venait de quitter la Reine et qui nous dit qu'elle 
avait laissé Sa Majesté, pour la première fois de sa vie, non seu- 
lement triste et douloureusement affectée, mais même irritée 
contre la méchanceté atroce de l'esprit de parti qui exploite 
ces tristes circonstances pour essayer d'en tirer avantage. La 
comtesse nous dit aussi que l'ambassadeur de Russie n'était 
malade que pour avoir pris trop de précautions contre le cho- 
léra, telles que quatre jattes de chlorure dans la même pièce, 
puis un régime très échauffant, que tout cela avait fait remon- 
ter sa goutte qui, d'ailleurs, depuis ce matin, reprend son siège 
dans les jambes. 

La Reine et Madame Adélaïde étaient, comme à l'ordinaire, à 
côté de la cheminée, par conséquent là où il y a le plus de cou- 
rans d'air. Ni elle, ni le Roi, ni personne de la famille royale 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'ont apporté de changement dans leur régime. Ils n'ont même 
pas cessé de prendre de l'eau glacée pendant et entre les repas. 
Sa Majesté nous a soutenu qu'il fallait avant tout ne rien 
changer à sa manière de vivre, que leur médecin le lui avait 
fortement recommandé et qu'elle abondait dans ce sens. Sa 
Majesté nous a rassurés aussi sur les empoisonnemens qu'elle 
taxe de pure invention. Elle prétend que les recherches minu- 
tieuses de la police ont prouvé que ce n'était qu'une très mau- 
vaise plaisanterie imaginée par quelques individus ou bien un 
moyen de répandre la terreur en jetant de la poudre blanche 
tout à fait inoffensive sur les comestibles et dans le vin pour 
faire croire qu'il n'y a point de choléra, mais bien des empoi- 
sonneurs. 

— Il est déplorable, nous a dit la Reine, que le peuple de 
Paris ajoute foi à des mensonges et y trouve prétexte pour se 
livrer à des excès atroces. 

M"""^ du Roure m'a parlé de l'attaque de choléra qu'elle a eue 
et dont elle a heureusement conjuré les effets en provoquant par 
tout son corps une forte transpiration qu'elle a maintenue pen- 
dant seize heures. J'ai su par Madame Adélaïde qu'il y a eu six 
cas dans la domesticité du château : deux des malades sont 
morts ; les autres ont été sauvés. 

Nous avons fini notre soirée chez la marquise de Rellissen. 
Chaque personne qui arrivait nous apportait une mine de cir- 
constance et quelque histoire épouvantable. La plus écoutée 
était celle qui donnait sur l'épidémie les détails les plus 
sinistres. Dieu! combien, par le temps où nous sommes, sont 
heureux les gens sans imagination ! A quoi bon exagérer le mal 
quand il est déjà si terrible? 

7 avril. — Malgré le choléra, il y avait foule hier chez nous. 
La seule chose que j'aie remarquée, c'est qu'on a pris deux fois 
plus de thé qu'à l'ordinaire. Au reste, on n'a servi ni glaces ni 
boissons acides ou glacées. On était d'une gaîté folle, et cepen- 
dant la journée d'hier est faite pour inspirer les plus tristes, les 
plus douloureuses réflexions sur les forfaits qu'engendre l'es- 
prit de parti. Les perturbateurs voyant que le choléra ne répan- 
dait pas assez de terreur dans le public, ont imaginé d'augmen- 
ter la mortalité en empoisonnant le v in, les fontaines, etc. : on 
a poussé la cruauté jusqu'à distribuer dans les rues des bonbons 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 337 

et des gâteaux empoisonne's à des enfans qui, après en avoir 
mangé, meurent dans des douleurs atroces. Ces horreurs rendent 
le peuple comme fou. Hier, dans la rue Saint-Denis, on a mis en 
pièces un individu qu'on accusait d'être un empoisonneur. La 
police et la troupe, rien n'a pu soustraire ce malheureux à la 
rage de la populace. Etait-il coupable, était-il innocent? On 
l'ignore : l'événement n'en est pas moins horrible. 

Deux marchands de vin m'ont assuré que, ce soir, des agens 
de police leur ont recommandé de bien surveiller les personnes 
qui viendraient chez eux leur demander un verre d'eau ; que 
ces individus, au moment où l'on ne s'y attend pas, jettent un 
poison dans les fontaines de la boutique. Dans un café de la 
rue des Petits-Champs, on avait surpris un de ces misérables 
au moment où il jetait un petit paquet de poudre blanche dans 
une de ces fontaines et on aurait trouvé sur lui douze paquets 
de cette poudre qu'on a reconnue être de l'arsenic. 

8 avril. — La populace de Paris est en train de prouver que 
le peuple reste toujours peuple et qu'en tous les pays du monde, 
dans les mêmes circonstances, il se livre aux mêmes excès. Les 
médecins de Paris, comme partout ailleurs, ont été en butte 
aux soupçons les plus affreux. Ici, pas plus que chez nous, 
qu'en Russie et que partout ailleurs, on ne veut croire au cho- 
léra; on crie au poison, on parle d'aller délivrer les malades des 
hôpitaux où, dit-on, on les assassine. L'esprit de parti a profité 
de la frayeur populaire pour pousser au désordre et répandre 
la terreur. Soit qu'on ait vraiment empoisonné quelques per- 
sonnes, soit qu'on ait fait semblant, on est parvenu à exaspérer 
le peuple et il en est résulté des faits profondément regret- 
tables. 

En voici un, cependant moins tragique que beaucoup 
d'autres qu'on raconte. Un des prétendus empoisonneurs a été, 
l'autre jour, jeté du haut du Pont-Neuf dans la Seine. Heureu- 
sement pour lui, c'était un excellent nageur, et il se dirigea vers 
le pont des Arts. La populace rassemblée sur les quais et les 
ponts, qui, tout à l'heure, criait : « A l'eau I à l'eau! » l'applau- 
dit à outrance ; on se porta à son secours et on le promena en 
triomphe à travers les rues, distinction toute faite pour lui 
donner le choléra; cependant, il en échappa fort heureusement 
et se porte aujourd'hui aussi bien que nous tous. 

TOME XV. — 1913. 22 



338 REVUE DES DEUX, MONDES. 

9 avril. — Le baron de Delmar, riche étranger, d'origine 
prussienne, e'tabli à Paris, nous a donne', ces jours derniers, un 
superbe concert : on y a exécute' La Création de Haydn avec la 
plus rare perfection. Rossini en était le directeur, ayant autour 
de lui Lablache, Rubini, Consul, Benatti et autres artistes et 
amateurs, parmi lesquels le duc de Montesquiou-Fezensac, qui 
conduisait les chœurs d'hommes. Du côté des dames, il y 
avait, outre les artistes, M"'^ de Delmar, la duchesse de 
Rauzan, la marquise de Garaman, M^'^ de Fezenzac, la 
comtesse Potocka, la comtesse de La Redorte, M^^^ Grefïulhe 
et la duchesse de Vallombrosa ; une soixantaine de musiciens 
composaient l'orchestre ; en un mot, rien ne manquait à un 
ensemble parfait, à une exécution qui ne laissa rien à désirer. 
Il y avait donc de tout, musique divine et ce qu'il faut pour la 
fafre valoir, et cela dans un local admirable, magique, et pour 
la vue des spectateurs, un demi-cercle de femmes charmantes 
sur une estrade. Le choléra semblait bien oublié. 

Dans les hôpitaux, on compte de 1 000 à 1 200 malades par 
jour, mais on n'en avoue que 826 dans le bulletin d'aujour- 
d'hui. Les cholériques ne sont point spécifiés, car le nombre 
serait par trop effrayant. Cependant, la vie mondaine n'est 
changée en rien; visites, dîners, spectacles, soirées, concerts, 
enfin réunions de toute espèce se continuent comme à l'ordi- 
naire. 

Nous avons depuis hier un cholérique à l'ambassade : c'est 
le domestique du baron Koller, qui est malade, à ce qu'il paraît, 
pour avoir bu une trop grande quantité d'eau de framboises ; 
on lui a mis cinquante sangsues sur le bas-ventre, on lui donne 
des infusions de menthe à boire avec quelques gouttes d'extrait 
de camphre. 

Jusqu'à présent, les médecins sont très malheureux dans 
leurs essais ; les malades meurent comme des mouches, on ne 
comprend rien à cette maladie. KorefT m'a dit hier que les 
autopsies n'apprenaient rien du tout, qu'il avait ouvert dans la 
matinée d'hier dix cadavres de cholériques et qu'il n'y avait 
trouvé aucun symptôme de destruction intérieure, aucune 
lésion dans aucune partie et que tout est encore mystère dans la 
maladie. 

Le comte de Caumont-La Force a été attaqué et est resté pen- 
dant trois jours entre la vie et la mort. Koreff" a été assez 



LA MLLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. o3î) 

heureux pour le sauver du choléra, mais il n'est pas encore hors 
d'affaire : il souffre ordinairement d'une maladie de cœur et on 
craint pour lui l'effet des remèdes qu'on a dû lui administrer ; 
on l'a frictionné d'une manière si forte que son corps ne pré- 
sente qu'une plaie. 

Casimir Perier parait sauvé. Le médecin Broussais l'a traité 
par des sangsues et de la glace pilée administrée à fortes doses. 
Hier soir, chez M""' de Delmar, la comtesse de Saint-Maurice 
m'a dit qu'un médecin, depuis le matin, avait guéri nombre de 
malades avec du charbon pilé. En réalité, les médecins n'y 
comprennent rien, et c'est pur hasard si le malade ne meurt 
pas. Les enfans ne sont pas plus épargnés que les grandes per- 
sonnes. M'"® de La Ferronnays vient de perdre le sien, une 
petite fille de vingt-deux mois. 

1^2 avril. — Après avoir parlé de toutes les horreurs com- 
mises au début de l'invasion du choléra, il est juste de parler 
de tout le bien qui se fait, de tout l'argent qu'on donne pour les 
pauvres et pour les malades. Les dons en argent se montent à 
60 000 francs par jour; outre cela, on envoie des couvertures 
de laine, des lits complets, des chemises, des chaussettes. Cer- 
taines personnes ont cédé leur maison pour y établir des am- 
bulances. D'autres ont organisé des refuges soit à l'aide de 
souscriptions dont ils ont pris l'initiative, soit en fournissant 
eux-mêmes les fonds nécessaires. Il en est de tout rang, de tout 
âge qui se font inscrire dans les infirmeries pour y faire le 
service de garde-malade. L'ambassadeur a remis 1 000 francs en 
argent au Préfet de la Seine et des couvertures de laine pour 
600 francs au bureau de secours de notre arrondissement. 

15 avril. — Les expériences auxquelles se livrent les savant 
pour décomposer l'air n'ont rien produit qui puisse expliquer 
l'épidémie. Mais ce qu'on sait, c'est que personne ne revient 
du choléra asiatique. Les médecins sont au bout de leur latin, 
et les plus habiles se perdent en conjectures. 

M'"'' de Laverdine, sœur des Anisson, s'est couchée bien por- 
tante ; pendant la nuit, un frisson la prend ; les médecins 
accourent à l'appel de son père, Hippolyte Anisson, et arrivent 
juste à temps pour la voir expirer. M. de Chauvelin, membre 
de la Chambre des Députés, a été également enlevé en peu 



340 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'heures. M"'^ deCouronnel, fille du duc de Laval-Montmorency, 
au moment d'accoucher, a eu la cholérine. 

— Sa pauvre mère, m'a dit le duc, et M™« de Mirepoix ont 
manqué mourir de frayeur ; heureusement pour nous tous, ma 
pauvre fille va mieux en ce moment. 

Un médecin me dit dernièrement : 

— Mangez, buvez tout ce que vous voudrez, sans faire 
d'excès cependant; enfin, vivez comme à l'ordinaire et vous 
n'aurez pas le choléra, si vous n'avez pas la disposition ; mais, 
si la disposition est dans votre corps, il n'y a rien au monde 
qui vous préservera, et vous êtes perdu sans retour si le choléra 
asiatique vous prend, car jamais personne n'en est revenu. 

— A la bonne heure, docteur, vous parlez franchement, en 
honnête homme. 

— Avez-vous peur? me demanda-t-il. 

— Pas le moins du monde ; il faut bien mourir une fois ; je 
ferai comme les autres. 

i6 avril. — M"'^ de Ghamplàtreux, fille cadette du comte 
Mole, mariée depuis deux ans à peine à M. de La Ferté-Meun, 
frère du marquis de ce nom, qui a épousé la sœur ainée, vient 
de mourir en peu d'heures du choléra. Son père l'idolâtrait; 
c'est à elle qu'il voulait léguer son nom et sa belle terre de 
Ghamplàtreux, Elle n'est plus, et laisse après elle une petite 
fille âgée de neuf mois. La pauvre femme n'avait pas vingt ans. 
Le désespoir de la famille est difficile à dépeindre; la pauvre 
mère est comme folle et M™" de Labriche, la vieille grand'mère, 
se meurt de chagrin. 

]y|me ]\Jolé et ses deux filles avaient une peur horrible de la 
maladie régnante et décidèrent de partir pour la Suisse. M'"^ de 
Labriche, leur mère et grand'mère, ne voulant pas se séparer 
d'elles, se décida à les accompagner, bien que n'approuvant pas 
ce voyage, à la condition toutefois qu'on emmènerait le médecin 
ordinaire de la maison. Celui-ci, non seulement déconseilla le 
départ, mais encore déclara au comte Mole qu'il ne pourrait 
quitter Paris en ce moment, sans se faire accuser par ses 
confrères d'avoir déserté son poste au moment du danger. Le 
projet de voyage fut donc abandonné. 

Le jour même de la mort de la pauvre M™^ de Ghamplà- 
treux, le samedi, j'ai rencontré, vers les quatre heures, M. Mole 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 344 

chez M'"*" Alfred de Noailles, qui reçoit ses amis tous les samedis 
matin. Il nous raconta le refus de son médecin et ajouta : 

— Je sais bien une chose, c'est que jamais une épidémie ne 
m'attrapera plus : je saurai la fuir à temps. 

A son retour chez lui, vers six heures, sa pauvre lille com- 
mençait déjà à souffrir; mais les symptômes étaient encore si 
peu alarmans que M"'® de Labriche la quitta à neuf heures pour 
faire ses visites. Elle se trouvait encore à minuit chez la prin- 
cesse de Vaudémont, à qui elle dit que sa petite-fille de Cham- 
plâtreux était malade et qu'elle irait la voir avant de se 
mettre au lit. Lorsque la pauvre grand'mère arriva chez sa 
petite-fille, le choléra s'était déjà déclaré; le mal, malgré tous 
les soins, fit de tels progrès que, trois heures après, il ne restait 
de M'"^ de Champlâtreux qu'un cadavre défiguré. Il y a de quoi 
devenir fou de douleur. 

17 avril. — Nous sommes à 45 000 décès depuis le début de 
l'épidémie. Le jour où l'on avait annoncé dans le Moniteur 
4 009 malades, il y avait eu 4 0G4 morts et, depuis, le nombre a 
été de 800, 900, 700 et enfin 600 depuis peu de jours. Le gouver- 
nement compte qu'à la disparition du fléau, il y aura eu près de 
30 000 décès. Nous ne sommes encore qu'à la moitié. On était 
dans la ferme persuasion qu'à Paris, le choléra ne serait rien ; à 
entendre messieurs nos médecins, ils étaient sûrs de le guérir 
comme un rhume de cerveau ; or, l'un d'eux avouait l'autre 
jour que, pour son compte, il avait eu 800 cas mortels et que 
ces malades avaient expiré sous ses expériences. Après tant de 
malheureux essais,il n'est pas plus avancé qu'au premier malade 
qu'il a traité. 

La Duchesse de Berry ayant envoyé 42 000 francs à M. de 
Chateaubriand pour être distribués en secours, les ministres 
ont refusé le don. Le vicomte s'est alors adressé aux maires des 
arrondissemens. Ils lui ont répondu qu'ils n'osaient accepter ce 
que le gouvernement venait de refuser. Devant cette réponse, il 
a pris le parti de distribuer lui-même la somme. Mais il 
annonce une brochure qui sera, paraît-il, virulente. 

Le prince de Castel-Cicala, ambassadeur de Naples, vient de 
mourir, non du choléra, mais d'une inflammation du tube in- 
testinal, à ce que les médecins prétendent. Il n'est pas moins 
mort et la pauvre princesse et M"^ Dorothée Ruffo, sa fille, sont 



3i2 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans la plus profonde douleur. L'ambassade d'Autriche a mis 
un appartement à la disposition de la princesse ; mais elle a 
déclaré qu'elle ne quitterait pas les restes de son mari jusqu'à 
son enterrement. 

18 avril. — La marquise de Montcalm, sœur du feu duc de 
Richelieu et de la marquise de Jumilhac, s'est trouvée incom- 
modée hier soir à quatre heures. Nous y avons envoyé à huit 
heures afin d'avoir de ses nouvelles ; elle était déjà au plus mal 
et, à dix heures, elle expirait dans les plus affreuses souffrances. 

M'"^ de Montcalm était une de ces femmes qui ont le grand 
art de conserver leurs amis; elle avait une société d'hommes et 
de femmes, qui la soignait beaucoup. L'ambassadeur de Russie 
y allait tous les soirs depuis trente ans qu'il la connaît. La con- 
versation de la marquise était spirituelle et nourrie ; elle avait 
un esprit véritablement français, gai, aimable et prompt en re- 
parties et saillies. Ses souffrances continuelles, résultant d'un 
désordre dans les organes de son côté gauche, qu'elle appelait 
son petit enfer, la faisaient paraître capricieuse ; dans ces mo- 
mens, elle brusquait un peu son monde, elle grognait, elle 
disait même des duretés ; mais, le lendemain, on était sûr de 
recevoir d'elle un charmant billet tout rempli d'excuses et de 
regrets, avec l'invitation la plus aimable de venir le soir. Elle 
ne sortait presque plus; c'était un événement de la voir aux 
Tuileries, chez la duchesse de Gontaut, son amie de jeunesse, 
ou chez la comtesse de Chastenay, qui logeait dans la même 
maison qu'elle, ou bien chez nous, en tout petit comité. 

On ne parle plus que de morts, on ne fait autre chose que 
se lamenter. Le marquis de Vence a perdu sa sœur ; sa fille a 
perdu le dernier de ses trois fils. M™^ de Rougemont, la mère, 
a perdu sa sœur cadette. On a enterré sept à huit pairs, quatre 
à cinq députés. Tout le monde souffre ou croit souffrir. Les 
églises tendues de noir, des cercueils, des corbillards, des bières 
dans toutes les rues, dans toutes les maisons, des équipages, 
des hommes, des femmes en deuil, partout enfin la mort ou 
ses emblèmes, voilà le lugubre spectacle que présente Paris. 

La nuit, on voit arriver de loin, dans les rues désertes, des 
hommes vêtus de noir, des torches à la main, avancer douce- 
ment à la triste lueur vacillante ; on voit jusqu'à cinq cercueils 
entassés sur un corbillard fait pour n'en recevoir qu'un seul. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHTLIPPE . 343 

Un réverbère rouge frappe vos yeux; il de'signe le bureau de 
secours contre le chole'ra. C'est là qu'on trouve des médecins, 
des médicamens; combien de mères, de fils, de frères, de 
pères, de maris et d'amans ont vainement espéré y trouver le 
salut d'un être cher! 

Tant d'horreurs devraient anéantir les passions de l'homme, 
imposer silence à l'esprit de parti. Tout au contraire, c'est la 
même rage des uns contre les autres; c'est un plaisir infernal 
que d'apprendre la mort de celui qui, pendant sa vie, professait 
d'autres opinions que vous ; il ne vous a fait personnellement 
aucun mal; vous ne l'avez pas même connu et vous éprouvez 
une véritable satisfaction en écoutant la nouvelle de son trépas. 

Le gouvernement a eu la faiblesse, la gaucherie de ne point 
accepter l'aumône de la Duchesse de Berry, envoyée de sa part 
à M. de Chateaubriand pour être distribuée dans les douze 
arrondissemens de Paris. M. de Chateaubriand en est furieux : 

— Comment, dit-il, on refuse le denier de la veuve! 

Il a fait insérer aujourd'hui dans la Quotidienne une lettre 
fort désagréable pour le gouvernement. 

5 juin. — Déjà, depuis quelques jouis, on avait annoncé un 
mouvement républicain, à l'occasion des funérailles du général 
Lamarque. Le convoi, partant de sa demeure, passa par la place 
Vendôme ; là, des gens en veste qui précédaient et suivaient en 
foule le cortège de troupes et de gardes nationaux poussèrent 
des cris séditieux : Vive la République I A bas Louis-Philippe! 
A bas la poire molle! Pendant qu'ils poussaient ces cris, on 
agitait au milieu d'eux un drapeau rouge portant l'inscription : 
(( Fraternité, liberté. » On força le cortège à faire trois fois le 
tour de la colonne delà place Vendôme, ce qui devait commé- 
morer les adieux de Lamarque à Napoléon, le dernier hom- 
mage du général à son empereur. On obligea aussi le poste mili- 
taire placé à l'état-major, qui se trouve sur cette place, à se 
mettre sous les armes et à battre la caisse, honneur qu'on ne 
rend qu'au Roi seul. 

Cependant les groupes des perturbateurs, des criailleurs 
augmentaient à chaque pas et, déjà, on remarquait parmi eux un 
grand nombre de gens bien vêtus, quelques uniformes d'infan- 
terie et d'artillerie de la garde nationale, des élèves de l'École 
polytechnique et de l'École d'Alfort. Arrivés au boulevard, vis- 



344 REVUE DES DEUX MONDES. 

à-vis de la rue de Grammont, où fee trouve le Club des étrangers, 
les manifestans voulurent forcer le duc de Fitz-James et les 
autres membres du Club à ôter leur chapeau au moment où 
passait le corbillard du général Lamarque. Ces messieurs et le 
duc de Fitz-James surtout, ne voulant absolument pas se sou- 
mettre aux ordres de la populace, des pierres furent lancées sur 
le balcon et dans les croisées de la maison; en une minute, 
toutes les vitres furent cassées, de même une cinquantaine de 
chaises qui se trouvaient au café Tortoni. Les tapageurs s'em- 
parèrent des débris de ces chaises et s'en servirent en guise 
d'armes; puis ils escaladèrent le Club, y brisèrent les glaces et 
autres objets et ce ne fut qu'après s'être convaincus que le duc 
de Fitz-James et ses amis avaient pris la fuite par une autre 
porte qu'ils se retirèrent pour continuer la marche funèbre. Je 
tiens ces détails de Greffulhe, qui était présent à la scène et qui 
fut légèrement blessé à la main gauche par une pierre lancée 
du boulevard. Il est au nombre des courageux qui sont venus 
nous voir dans la soirée. 

Le corbillard éprouva quelques difficultés pour arriver à la 
place du pont d'Austerlitz, à cause du rétrécissement du che- 
min fermé par le pont du canal de la Bastille. C'est sur ce pont 
qu'aurait dû avoir lieu la grande scène toute préparée, mais qui 
n'a réussi qu'en partie. 

Le plan était de se faire attaquer et charger par la troupe de 
ligne, de tirer sur elle et de la forcer par là à faire la même 
chose. De cette manière, les gardes nationaux et la ligne qui se 
trouvaient dans le cortège, derrière les tapageurs, auraient été 
exposés au feu tout comme les républicains et on avait espéré 
que, plutôt que de se faire tuer ainsi, ils passeraient du côté de 
ceux-ci ; on avait encore le projet de jeter en même temps le 
cercueil dans la Seine, afin d'augmenter la confusion et d'ir- 
riter le peuple. 

Mais ce plan, dont la police était avertie, fut entièrement 
déjoué. On coupa la foule, de manière qu'elle se trouva isolée 
et sans armes. Cependant, après une espèce de nécrologie du 
général Lamarque lue par M. Lepelletier du haut d'une estrade 
érigée sur cette place et tendue en noir, un jeune homme vêtu 
en noir prononça un discours très véhément dans lequel il pro- 
posa de porter le corps du général au Panthéon. Le corbillard 
fut à l'instant couvert des drapeaux des réfugiés étrangers, parmi 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 345 

lesquels on distinguait le polonais et celui de la nouvelle Ger- 
manie : rouge, noir et or. Il fut également parlé du haut de cette 
tribune des fautes du gouvernement, de l'inexécution de ses 
promesses et l'on proposa de proclamer la République, de me- 
ner le général de La Fayette à l'Hôtel de Ville et de là aux Tui- 
leries, proposition qui fut accueillie par des cris de: Vive la 
République ! A bas Louis-Philippe! Un fiacre fut aussitôt dételé. 
La Fayette y monta plus mort que vif, à ce que m'ont assuré 
les personnes qui l'ont vu dans cette singulière équipée ; de la 
véritable canaille entourait ce fiacre avec son héros dedans; des 
gens déguenillés le traînaient et le héros des deux mondes salua 
ses chers amis, tout pâle, tout tremblant, tout défait. 

Dans ce moment, on aperçut plusieurs drapeaux rouges dont 
l'un portait l'inscription : La liberté ou la mort et un autre sur- 
monté d'un bonnet rouge, autour duquel l'on dansait la Carma- 
gnole, accompagnée de chants révolutionnaires. Parmi ces gens, 
se trouvait une femme qui proposa d'ôter le coq des drapeaux' 
et de le remplacer par un crêpe noir. Cette proposition fut im- 
médiatement exécutée; on couronna aussi d'immortelles le bon- 
net rouge et les chefs de la révolte promirent le pillage à la 
populace. 

Sur ces entrefaites, les dragons arrivèrent et chargèrent les 
mutins ; on tira de part et d'autre deux cents coups environ. Le 
désordre et la confusion se répandirent partout, des barricades 
furent improvisées, des jeunes gens, dans une exaltation diffi- 
cile à dépeindre et armés de pistolets chargés, faisaient entendre 
les exclamations les plus singulières. 

— Aux armes! criaient-ils; on nous massacre. La Fayette 
vient d'être assassiné par les dragons ; il faut le venger. A l'Hôtel 
de Ville, à l'Arsenal I 

Ils s'adressaient surtout aux gardes nationaux et leur 
disaient : 

— Nous abandonnerez-vous? Nous laisserez-vous massacrer? 
Venez avec nous ou donnez-nous vos armes. 

Dès ce moment, les révoltés parcoururent les rues Saint- 
Antoine, Saint-Denis, le Marais et les faubourgs aux cris répétés 
de : <( Aux armes ! » 

En quelques instans, la terreur devint générale. Partout où 
passaient des bandes d'agitateurs, les réverbères étaient brisés; 
plusieurs postes furent désarmés ; des barricades s'élevaient 



3i6 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans beaucoup de rues ; on battit la générale pour réunir la 
garde nationale ; le gouvernement se trouvait attaqué comme 
celui de Charles X ; on prit la poudrière, déjà on avait désarmé 
le poste de la Banque et cela sous la direction d'un colonel polo- 
nais, qui voulait s'emparer de l'argent qu'il y avait. On parvint 
cependant à le repousser lui et ses satellites. La Mairie aussi a 
manqué être prise par une bande ayant à sa tête un élève de 
l'École polytechnique, qui venait parlementer au nom du gou- 
vernement provisoire. 

Cependant le maréchal Soult donnait ordre aux troupes 
stationnées à Paris et dans les environs de prendre les armes. 
A sept heures du soir, à l'Ambassade, nous venions de nous 
lever de table, lorsqu'un grand nombre de canons avec leur 
escorte, la mèche allumée, passèrent au grand galop devant la 
terrasse de notre hôtel qui donne sur l'esplanade des Invalides. 
Nous entendions en même temps les fusillades plus ou moins 
rapprochées et la générale qu'on battait dans les rues de notre 
quartier. 

A huit heures et demie, nous arrivèrent M""^* les comtesses 
de Vaudreuil et de Vignolles, très efîrayées ; elles ne restèrent 
que très peu de temps, de peur d'être coupées soit par l'émeute, 
soit par l'artillerie qui obstruait toutes les issues. Il fut décidé 
cependant que nous recevrions, malgré le canon qui grondait, 
toutes les personnes qui viendraient à notre réception, mais 
nous étions persuadés que nous prendrions notre thé et nos 
brioches, seuls, en partie carrée. Plusieurs cependant furent assez 
courageuses pour venir non seulement de notre quartier, mais 
même de l'autre côté de la Seine : d'abord le baron et la baronne 
de Werther avec leur fille, l'ambassadeur de Sardaigne avec la 
marquise de Brème, la princesse de Béthune avec sa fille, la 
vicomtesse Alfred de Noailles avec M"« Cécile, M"^ de Vaudreuil, 
la belle-sœur de celle que j'ai nommée tout à l'heure, la com- 
tesse de Virieu avec ses deux filles, la marquise de Garaman ; en 
fait d'hommes, les ducs de Noailles, de Montmorency, de Cara- 
man, puis le comte Medem, le marquis de Bartillat avec son 
fils, Jean Greffulhe, le comte de Grigny et autres jeunes gens. 
On courait aux croisées pour voir si l'on n'avait pas encore mis 
le feu aux quatre coins de Paris. Le canon grondait toujours et,, 
malgré cela, la conversation fut encore assez animée. Voilà une 
belle journée, j'en suis fatigué et ne sachant pas trop si je ne me 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 347 

réveillerai pas avec la Re'publique, je prends avant tout le parti 
de me coucher. 

6' juiîi. — Le gouvernement déploie une force imposante : 
partout des bivouacs, des canons braqués, ou attelés, tout prêts 
à se rendre, au premier signal, là où l'on en aurait besoin. On 
se bat toujours; les boutiques sont toutes fermées. Je reviens 
des boulevards; je me trouvais entre les portes Saint-Denis et 
Saint-Martin, plusieurs individus s'étaient postés sur cette der- 
nière en tirant sur la troupe qui se trouvait dans la rue et 
sur les boulevards. Une barricade, avec un groupe nombreux, 
les défendit pendant quelque temps; mais, se voyant repoussé de 
tous les côtés, le groupe a dû se retirer en abandonnant à la 
troupe de ligne la barricade et les frères placés en haut de la 
porte. Le colonel du régiment les fit descendre et fusiller sur- 
le-champ. 

Comme des coups de fusil sifflaient de tous les côtés et que 
j'avais rendez-vous chez la marquise de Caraman, dans notre 
faubourg, j'allai retrouver mon cabriolet pour descendre le 
boulevard des Italiens et me rendre dans la rue de Grenelle. 
Au coin de la rue de Richelieu, je rencontrai le Roi précédé et 
suivi de plusieurs détachemens militaires et de garde nationale. 
En tête de la troupe, se trouvait le comte de Ghabannes, qui 
ouvrait la marche en uniforme de colonel. Il me salua en sou- 
riant et en haussant les épaules. Le Roi et le Duc de Nemours 
me rendirent mon salut avec un air de contentement et de 
triomphe. Parmi les aides de camp, le seul qui eût l'air triste, 
c'était M. de Laborde. Le comte de Ghabot passa si près de mon 
cabriolet qu'il put me tendre la main en disant : 

— Gela va bien, nous n'avons plus rien à craindre. 

Le rappel avait battu aussi h la campagne et les gardes natio- 
nales de la banlieue s'était mises en mouvement. Plusieurs 
bataillons sont arrivés sur la place des Victoires, où ils ont été 
accueillis avec joie et cordialité par leurs frères de la garde 
nationale de Paris. G*est eux qui ont le plus souffert à l'affaire 
du Gloitre Saint-Merry. Le mouvement général des troupes avait 
principalement pour but de cerner les postes occupés par les 
insurgés, de manière à leur fermer toute retraite. Gette tactique 
a eu, non sans beaucoup de peine, un complet résultat sur la 
plupart des points. Le passage du Saumon était enlevé à quatre 



348 REVUE DES DEUX MOiNDES. 

heures du matin. Parmi les individus arrêtés au quartier Mont- 
martre, se trouvent, dit -on, deux élèves de l'École polytechnique, 
un prêtre déguisé, quelques étudians et beaucoup de vagabonds. 

Une immense barricade s'élevait à l'entrée du faubourg Saint- 
Antoine; elle avait plus de neuf pieds d'élévation et était si 
bien construite avec des pavés et des planches qu'il fallut force 
boulets pour la démolir ; on a remarqué que les barricades étaient 
beaucoup mieux construites cette fois-ci qu'aux grandes jour- 
nées. Celle dont je parle a résisté depuis huit heures du matin 
jusqu'à deux heures après-midi. C'est alors seulement que ses 
défenseurs ont cédé à la force de l'artillerie et aux troupes nom- 
breuses qui arrivaient de tous les côtés. Je me suis trouvé près 
de la porte Saint-Martin sur les boulevards et vis à- vis de la 
scène ; il était près de une heure, et la barricade n'était point 
encore enlevée. 

Les révoltés se sont défendus avec un acharnement et un 
courage extraordinaires; des jeunes gens de quinze à seize ans 
franchirent les barricades, s'approchèrent à deux pas de la 
troupe de ligne qui tirait toujours, se jetèrent comme des tigres 
enragés sur les soldats et les gardes nationaux, en tuèrent plu- 
sieurs à bout portant pour se faire hacher en pièces quelques 
minutes après. Un cafetier de la rue Saint-Denis, un homme à 
formes athlétiques, républicain enragé, qu'on avait fait dans le 
temps capitaine de la garde nationale, espérant le gagner au 
gouvernement, a passé du côté de la révolte dès les commence"- 
mens. Il combattait en uniforme de capitaine de la garde natio- 
nale; il se précipitait dans les rangs de ses camarades d'au- 
trefois avec une rage féroce, il en tua sept avant qu'on put 
s'emparer de sa personne. 

L'insurrection, repoussée de la rue Saint-Martin, était, dès 
lors, concentrée dans les quartiers des Lombards et de l'Hôtel de 
Ville. Les étudians et les élèves des écoles, au nombre de trois 
cents, se trouvant abandonnés de la population de Paris, ren^ 
Irèrent chez eux vers midi. Cet exemple n'a pas été suivi par 
les principaux meneurs. Chassés de tous les points, délogés de 
toutes les rues adjacentes à la rue Saint-Martin, ils ont concentre 
leurs forces derrière la grande barricade élevée dans le qua- 
drangle formé par cette même rue et celles de Saint-Merry et 
d'Aubry-le-Boucher. Les charges successives d'infanterie ayant 
été insuffisantes pour emporter cette barricade, on a employé 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 349 

l'artillerie ; une pièce de huit, placée au marché des Innocens 
en face de la rue Aubry-le-Boucher, a commencé, vers une heure 
de l'après-midi, à battre en brèche le parapet. Obligés d'aban- 
donner leur dernier retranchement, les insurgés se sont retirés 
dans la maison faisant face, dans laquelle ils avaient établi leur 
quartier général. La lutte déjà si sanglante et si acharnée sem- 
blait arriver à son terme, lorsque, contre l'attente générale, elle 
a pris un caractère d'opiniâtreté et de rage qui a prolongé le 
carnage depuis trois heures jusqu'à cinq heures et quart. 

C'est par des compagnies du li" léger et du 1^' de ligne, 
soutenues par des gardes nationaux de la banlieue, qu'a été rem- 
portée cette victoire si douloureuse, disputée avec un courage 
dont tout homme raisonnable doit déplorer le funeste abus. 
Depuis ce moment, le calme, l'ordre et la tranquillité se réta- 
blissent partout et les rues retentissent des cris : Vive le Roi, vive 
la ligne, vive la garde nationale ! 

Nous avions aujourd'hui quelques personnes à diner; dans 
le nombre se trouvaient le duc et la duchesse de Noailles, le 
duc de Laval-Montmorency, le duc de Garaman, Maurice de 
Noailles, etc. Après diner, il a été beaucoup moins question 
des événemens de Paris que de ceux de la Vendée et de la mal- 
heureuse présence de M'"^ la Duchesse de Berry dans ce pays, 
présence si compromettante pour ses amis et si peu favorable 
pour sa cause et celle de Henri V. 

M. de Laval nous a raconté que, dans une de ses courses 
aventureuses, la princesse, accablée de fatigue, conjura son guide 
de demander pour elle, dans une maison inconnue, l'autorisa- 
tion de se reposer. Il lui fit observer que les gens qui l'habi- 
taient n'étaient pas des blancs. 

— Gela m'est égal, lui dit la princesse; et elle y entra. — Je 
vous demande l'hospitalité, supplia-t-elle, en s'adressant aux per- 
sonnes qui se trouvaient assises autour d'une table. Je suis la 
Duchesse de Berry, mère de votre souverain, de votre roi légitime. 

Toute la famille se jeta aux pieds de Madame et lui offrit 
tous les soins qui étaient dans son faible pouvoir. 

7 juin. — Tout est rentré ce matin dans un certain ordre, 
c'est-à-dire qu'on ne se bat plus ; cependant, la ville de Paris est 
déclarée en état de siège; nous sommes donc sous un gouver- 
nement militaire et tout délit sera puni militairement. Le Roi ne 



350 REVUE DES DEUX MONDES. 

fait que passer la troupe en revue. Dans les Champs-Elysées, il y 
a un camp. Dans ma tournée de visites, je m'y suis rendu pour 
voir le général marquis de Saint-Simon ; je l'ai trouvé établi dans 
son quartier général, sur le grand carré des Champs-Elysées, au 
milieu de sa brigade. 

— Eh bien! me dit-il, que pensez-vous de tout cela? 

— Je ne suis pas moins étonné que vous, monsieur le mar- 
quis, dis-je, de vous voir assiégeant Paris. Vous ne l'auriez cer- 
tainement pas cru, si je vous l'avais prédit, il y a quelques jours. 

— Mais trouvez-vous que le Roi ait mal fait? 

— Tout au contraire, mon cher marquis; le Roi, à moins de 
vouloir céder la partie comme Charles X, n'a pu faire autre- 
ment; il s'est conduit avec courage, avec force. 

— Vous auriez dû le voir hier, reprit le général ; c'était un 
autre homme, il fit l'étonnement de nous tous; je l'ai vu à son 
arrivée de Saint-Cloud; nous l'attendions avec impatience aux 
Tuileries. Dès qu'il se vit entouré de ses généraux, il nous dit : 
,( — Messieurs, ma position est grave, mais je ne céderai pas 
comme mon prédécesseur, je ne quitterai point Paris; je veux 
tout voir moi-môme, je veux agir avec force. Tout ce qu'il y a 
de troupes dans et autour de Paris, doit se mettre sur le pied de 
guerre; il faut pousser la chose jusqu'au bout, et, si nous som- 
mes battus, je me retirerai avec mes troupes fidèles hors Paris, 
et je ferai une proclamation dans laquelle j'inviterai à venir 
auprès de moi tous ceux qui veulent un gouvernement fort et 
constitutionnel; puis, je déclarerai Paris en état de siège et je la 
prendrai, cette ville, comme Henri IV. Messieurs, ètes-vous 
d'accord avec moi? » Un : Vive le Roi ! retentit dans la salle. 
(( — Partons donc, dit Sa Majesté. » Elle monta à cheval et rien 
n'arrêta plus sa marche. Nous passions à travers les barricades; 
les balles sifflaient autour de nous, et, bien souvent, on représenta 
au Roi qu'il s'exposait trop; il nous répondit avec la phrase que 
vous avez lue dans les journaux : « — J'ai une excellente cui- 
rasse, ce sont mes cinq enfans. » Quant à la Reine, elle n'a 
pas montré moins de courage ; elle nous disait : « — Je compte 
sur vous, messieurs, je compte sur la garde nationale de Paris, 
vous ne nous abandonnerez pas. » Nous avons été assez heu- 
reux pour réussir. Il faut rendre justice au maréchal Soult; 
tout a été parfaitement ordonné. En peu d'heures, il y a eu 
GO 000 hommes sur pied. Enfin, il me semble que ce n'est que 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 351 

d'hier qu'on peut dater le règne de Louis- Philippe ; persuadé 
qu'on ne peut re'ussir dans ce pays qu'avec de la force, il n'agira 
plus autrement. » 

Cet événement, si le Roi continue à aller ainsi, peut avoir les 
plus heureux résultats, non seulement pour la France, mais 
aussi pour toute l'Europe. Si l'on parvenait à détruire ici le 
foyer de la Révolution et de la propagande, nous aurions tout 
gagné. 

2^2 juin. — Berryer avait été envoyé par le Comité carliste 
auprès de Madame la Duchesse de Berry pour la conjurer de 
quitter la France. Porteur d'un acte signé par les chefs du Comité, 
Chateaubriand, Bellune, Hyde de Neuville, Fitz-James, il fut 
arrêté avant d'avoir pu s'acquitter de sa mission. Interrogé par 
les magistrats, il perdit complètement la tête au point de dire 
des choses dont le gouvernement aurait tout autant aimé ne pas 
être instruit publiquement, car ces révélations l'obligeront à 
sévir avec rigueur contre des personnages considérables, sous 
peine d'être accusé par les Républicains de partialité pour les 
Carlistes. 

30 juin. — La princesse Louise d'Orléans, qui va épouser le 
Toi des Belges, est de taille moyenne, très blanche, d'un blond 
un peu pâle avec des yeux d'un bleu clair; elle est douce, spi- 
rituelle ; elle ressemble de figure et de manières à la Reine dont 
elle est la favorite. Dans le monde, elle est la réserve même ; 
elle ne fera jamais la plus petite faute contre l'étiquette, elle ne 
sourira que lorsque ce sera tout à fait de convenance. Elle 
salue bien en observant les nuances avec un tact admirable. 
Elle voit tout, observe tout, sans avoir l'air de s'en occuper. 
Telle est son attitude dans le monde. Dans le salon de la Reine, 
dans l'intérieur, dans l'intimité, c'est une autre personne; elle 
est rieuse, elle saute, elle est gaie, sa figure si pâle, si solen- 
nelle, s'anime; elle est cordiale et affectueuse pour ses frères et 
sœurs, pour ses amis. Elle a du talent pour la musique et le 
dessin, elle excelle à trouver les ressemblances. Elle est occupée 
maintenant à faire les portraits de toute sa famille : les Ducs de 
Nemours et d'Aumale, et ses sœurs, Marie et Clémentine, ont 
déjà subi l'ennui des séances, qui n'ont pas été cependant trop 
nombreuses. 



352 REVUE DES DEUX MONDES. 

^1"*= de Caraman vient d'achever mon portrait, qui est très 
re'ussi et dont elle a fait hommage à l'ambassadrice. 

12 juillet. — Madame Adélaïde a eu ces jours derniers une 
attaque assez forte de choléra. On est parvenu à la sauver, mais 
elle est d'une faiblesse extrême. Plusieurs personnes du château 
de Saint-Cloud en ont été atteintes, c'est ce qui fait que la prin- 
cesse, sœur du Roi, ne veut pas qu'on sache que ce fut le 
choléra dont elle a souffert, afin de ne point effrayer le reste des 
habitans de Saint-Gloud. 

On s'occupe beaucoup du trousseau de la princesse Louise, 
auquel le Roi consacre une somme de cinquante mille francs. 
Madame Adélaïde donne à sa nièce une parure en diamans de 
la valeur de cent mille francs. Le mariage se fera très prochai- 
nement. Le roi des Belges viendra à cet effet à Gompiègne où les 
noces se célébreront dans la plus grande intimité et très bour- 
geoisement, ainsi que le prouve déjà le voyage du roi Léopold, 
qui vient lui-même chercher sa femme. 

*^b juillet. — J'ai passé ma soirée d'hier à Saint-Gloud, chez 
la Reine. Le Roi et toute sa famile s'y trouvaient réunis. 
Madame Adélaïde avait l'air un peu fatiguée de sa maladie et 
avait la parole plus tramante encore qu'à son ordinaire. La 
Reine était de fort bonne humeur, de même les princesses. 
Mademoiselle Louise d'Orléans exceptée. Elle avait la figure un 
peu allongée ; elle pensait à son futur et à son trône ; je ne lui 
ai parlé ni de l'un, ni de l'autre, M™^ d'Hulst m'ayant prévenu 
qu'elle n'aimait pas à en parler et qu'elle pleurait à chaudes 
larmes lorsqu'il était question de la séparation d'avec sa 
famille. 

La princesse Louise, sans être belle, a un extérieur fort 
agréable; elle est bien faite, elle a une belle peau, de belles 
épaules, un beau bras, une jolie main et un charmant pied, ce 
qui fait un assez bel ensemble. Elle est de moyenne taille; ses 
mouvemens sont gracieux, mais elle a des manières un peu trop 
froides, trop calculées pour son âge ; je n'ai jamais surpris chez 
elle le moindre abandon ; elle aime beaucoup la danse, mais elle 
cessera de danser dès qu'elle aura remarqué que le mouvement 
commence à déranger sa toilette ; elle est toujours en représen- 
tation lorsqu'elle est devant le monde. La princesse Marie m'a 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 353^ 

assuré qu'elle était tout autre dans son intérieur, qu'elle parlait, 
qu'elle riait beaucoup, qu'elle était la plus gaie de toutes. Il se 
peut que sa pâleur et ses cheveux excessivement clairs, de ce 
blond qu'on ne voit ordinairement qu'en Allemagne, avec des 
yeux d'un bleu grisâtre, lui donnent un air encore plus froid 
qu'elle ne l'est réellement. 

J'ai eu une longue conversation avec les Ducs d'Orléans et 
de Nemours. Le premier a été surtout fort aimable; il m'a parlé 
des anciens temps, du temps de Charles X, de nos amusemens 
et des regrets qu'il avait de ne plus me voir autant qu'autrefois 
et qu'il espérait que, peu à peu, il pourrait renouer ses anciennes 
relations. Il entra après cela dans des détails de société, ce qu'il 
n'avait pas fait depuis les Glorieuses. Il me demanda des nou- 
velles de toutes les dames que nous voyions constamment chez la 
Duchesse de Berry et dont plusieurs étaient des dames d'honneur ; 
je lui ai parlé avec beaucoup de franchise sur tout cela et sur le 
changement regrettable que le départ de Charles X a opéré dans 
la société. Le prince m'a dit qu'il en était au désespoir, mais 
qu'il espérait cependant que, l'hiver prochain, on parviendrait à 
déblayer un peu les Tuileries. Ce propos m'a fait un sensible 
plaisir. 

3i juillet. — La nouvelle du décès du Duc de Reichstadt 
nous a gâté notre petit bal, qui était arrangé comme surprise 
pour Rodolphe II qui atteint aujourd'hui l'âge de vingt ans. 
Nous avions réussi a inviter quelques centaines de personnes 
sans que le secret fût arrivé à ses oreilles ; il a donc appris notre 
projet et sa non-réussite à la même heure. Nous avons été 
tous fort contrits et nous nous sommes mis aussitôt à la triste 
besogne d'écrire des lettres d'excuse aux personnes invitées. 
Le pauvre Rodolphe, l'ambassadeur et moi nous nous parta- 
geâmes en parties égales cet ennuyeux ouvrage qui, grâce à nos 
efforts réunis, fut bientôt terminé. 

Cette triste nouvelle a fait bien peu d'effet sur les Napoléo- 
nistes, ce qui prouve que ce parti depuis longtemps n'existait 
que de nom, et que, réellement, le Duc de Reichstadt n'avait que 
peu de partisans en France. Le parti carliste est celui qui a 
montré le plus de plaisir à la disparition d'un rival de Henri V; 
il a de la peine à dissimuler devant nous. 

L'existence de ce malheureux prince fut toujours considérée 
TOME XV. — 1913. 23 



354 REVUE DES DEUX MOiNDES. 

par la branche ainée comme un danger. Les Bourbons craignaient 
que l'Autriche ne le lâchât un jour et son nom seul les faisait 
trembler. Madame la Dauphine elle-même, malgré son attache- 
ment personnel à la maison d'Autriche, partageait cette crainte. 
Des royalistes de l'ancienne cour m'en parlaient sans déguise- 
ment en disant que semblable astuce ne leur paraissait nulle- 
ment contraire à la politique du Cabinet de Vienne. Quand je 
protestais, on feignait d'être convaincu par ma réfutation, mais 
néanmoins, on continuait à partager cette opinion avec d'autres 
personnes de tout rang, de toute condition. Les plus polis énon- 
çaient leurs craintes à ce sujet en disant qu'ils avaient peur 
que le jeune Napoléon, arrivant à l'âge d'homme et ne pouvant 
plus être tenu en tutelle sous la surveillance immédiate d'un 
gouverneur, ne s'échappât de la Cour de son grand-père pour 
venir en France conquérir le trône de son père. J'avais beau 
dire que c'était matériellement impossible et que pareille entre- 
prise n'entrait pas même dans les idées du Duc de Reichstadt, 
qui était beaucoup trop fier pour faire l'aventurier, on revenait 
toujours sur la même question. Cette méfiance a beaucoup gâté 
les relations, même dans les grandes affaires, entre ces deux 
empires; elle dirigea constamment toutes les démarches du 
Cabinet de Charles X; les conseils salutaires de l'Autriche ne 
furent jamais écoutés et, qui plus est, on agissait presque tou- 
jours dans un sens diamétralement opposé aux vœux de l'Empe- 
reur, ce qui n'a pas peu contribué à la chute de la branche 
aînée. 

'i août. — Le chansonnier Déranger, si populaire par son 
talent et plus encore par ses mauvais principes, qui attaquait 
autrefois, dans ses chansons, le gouvernement de Charles X 
avec autant de violence que de mauvaise foi, vient d'en lancer 
une intitulée : Le lion muselé, où il attaque le gouvernement 
de Louis-Philippe. Les royalistes, comme les républicains, se 
sont emparés de cette chanson ; on se la dit, on se la répète ; 
tout leur paraît plus désirable que le régime actuel. 

10 août. — Voilà donc Mademoiselle Louise d'Orléans reine 
des Belges. Jamais on n'a vu une jeune mariée plus éplorée. 
Le roi des Français, la Reine, les princes et les princesses et 
toute la Cour pleuraient à cette cérémonie comme des enfans. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 355 

Le Duc d'Orléans, avec des efforts inouïs, est parvenu à se vaincre 
pendant la cérémonie et pendant toute la journée qui précéda 
cette solennité. C'est lui qui s'approchait, de temps en temps, de 
sa sœur pour lui prêcher le courage; mais, lorsque le moment 
arriva où la princesse, donnant le bras au roi des Belges, ne fut 
plus parmi les siens et se trouva entourée de sa nouvelle Cour, 
la force du Duc d'Orléans l'abandonna; il fondit en larmes et 
ce ne fut que le lendemain qu'il reprit un peu plus de conte- 
nance. 

Jamais famille ne fut plus unie que celle du roi des Fran- 
çais; les sœurs et les frères s'aiment tendrement. Ils sont par- 
tagés dans la famille en ménages, d'après le degré de l'intimité 
qui règne entre eux ; ainsi on appelait le ménage d'Orléans la 
princesse Louise et le prince royal, le ménage de Nemours la 
princesse Marie et le Duc de Nemours, le ménage Joinville le 
prince de ce nom et sa sœur la princesse Clémentine. Le Duc 
d'Orléans se propose d'aller voir sa sœur à Bruxelles quinze 
jours après le départ de la princesse. 

Les nouveaux mariés partent le 13 pour la Belgique. La 
princesse Marie est au désespoir du départ de sa sœur ; c'était 
son amie, elles ont été élevées ensemble, couchaient dans le 
même appartement, ne se quittaient jamais. Quel vide lui 
laissera ce départ ! Leur ancienne gouvernante, M'"^ de Malet, 
qui a été nommée depuis dame d'honneur de la princesse Marie, 
devait accompagner à Bruxelles la reine des Belges, mais elle 
est mourante de la poitrine. Ce n'est même qu'au prix du plus 
énergique effort qu'elle a pu assister à la cérémonie. 

/2 aoïit. — Philippe d'Orléans est le père le plus tendre, 
l'époux le plus fidèle, le plus soigneux, le plus aimable, ne pen- 
sant, ne s'occupant que du bien-être de sa femme et de ses 
enfans. Rien n'est plus touchant que les rapports de ce prince 
avec sa famille; c'est une union, une confiance sans bornes. 
Il ne se console pas du départ de sa chère Louise ; à chaque lettre 
qu'il reçoit d'elle, il pleure de joie et de regrets, de joie lors- 
qu'elle lui dit que le roi des Belges est tout soin, toute tendresse 
pour elle et qu'elle serait parfaitement heureuse si elle n'était 
point séparée de ceux qu'elle chérit. Elle tâche de consoler 
son père en lui disant que le mois d'octobre approche et 
que le bonheur du revoir compensera les douleurs de la sépa- 



356 REVUE DES DEUX MONDES. 

ration; elle le dit, mais on voit bien qu'elle ne le pense pas. 

La jeune reine a été enchantée de l'accueil qu'on lui a fait 
en Belgique; elle est dans ce moment établie à Laeken, château 
royal qui lui plait beaucoup. <( Je suis très bien logée, dit-elle 
dans sa lettre à la Reine ; mes appartemens sont vastes et plus 
ieaux que ceux du Roi même; le parc me rappelle notre jardin 
de Mousseau, ce qui me le rend cher; il est cependant beaucoup 
plus grand. » 

La princesse Louise aimait à se lever de très bonne heure; 
elle ne le fait plus maintenant, ne voulant pas contrarier le goût 
du roi des Belges, qui aime â se lever vers les dix heures; puis 
elle se promène à cheval avec lui dans le parc; à son retour, on 
sert le déjeuner; le Roi et la Reine se retirent ensuite chacun 
dans son appartement. C'est l'arrivée du courrier de Paris, par 
conséquent l'heure de la journée que la reine Louise attend 
avec impatience. Elle est seule dans son cabinet, toute seule; 
elle peut lire et relire toutes ces chères lettres de sa mère, de 
son père, de ses frères, de sa tante, de ses amies; elle peut 
pleurer à son aise sans faire du chagrin à son mari, qui ne voit 
pas couler ses larmes; puis, elle répond à chacune de ces épîtres, 
elle tâche de consoler les autres, mais elle ne parvient pas à se 
consoler elle-même de la cruelle séparation, de l'isolement dans 
lequel elle se trouve. Elle regrette tout, même les caprices, la 
mauvaise humeur de M™® de Malet, son ancienne gouvernante 
que la maladie rendait insupportable aux yeux de tout le 
monde, excepté à ceux de la princesse Louise, qui supportait ses 
travers avec une douceur, une patience exemplaires. 

Avant l'heure de sa toilette, la reine des Belges fait avec le 
/Roi une promenade en voiture. On dine à cinq heures et demie 
.précises et, après-diner, la Reine passe dans son salon. Le roi 
Léopold a fait meubler cette pièce exactement comme le salon 
de la reine des Français à Saint-Gloud et aux Tuileries : une 
même table ronde couverte de drap vert avec des tiroirs tout 
autour, un grand candélabre au milieu et un petit bougeoir 
devant chacune des dames qui entourent cette table ; la Reine 
dans un fauteuil, les dames sur des chaises, chacune une tapis- 
serie à la main. Le Roi va, çà et le, parler avec les hommes ou 
jouer au billard qui se trouve dans une pièce à côté ; une autre 
'table un peu plus éloignée de la cheminée que celle de la Reine 
est remplie de journaux de tous les pays. La Reine, après avoir 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 357 

parcouru les feuilles qui paraissent à Bruxelles, s'occupe de 
préférence de celles de la France. 

Si quelques dames arrivent de Bruxelles pour faire leur cour 
à la reine des Belges, Sa Majesté les reçoit avec cette grâce 
qu'elle a héritée de sa mère; mais, à Laeken comme à Saint- 
Cloud, ce sont à peu près toujours les mêmes personnes. Là, 
toute la haute aristocratie est orangiste comme on est carliste 
eu henriquinquiste en France. 

2 septembre. — J'ai rencontré, dans la rue de Varenne, la 
duchesse de Liancourt; elle arrivait de la campagne pour voir 
la comtesse de Narbonne-Pelet, son amie intime. Elle me dit, 
en s'arrêtant dans la rue, qu'elle avait trouvé son amie très 
fatiguée. 

— Vous n'êtes cependant point inquiète pour la comtesse ? 

— Je n'en sais rien, me répliqua la duchesse, je n'en sais 
rien ; je l'ai trouvée bien changée, et, si je n'avais pas tout ordonné 
pour retourner chez moi à la campagne dans une heure, j'ai- 
merais tout autant rester à Paris. 

Effectivement, deux jours après cette conversation, M™® de 
Liancourt revint en toute hâte à Paris auprès de M"'^ de Nar- 
bonne qui, deux heures après,, allait expirer dans ses bras. 

C'est une désolation universelle, tout le monde aimait la 
comtesse de Narbonne; elle était si douce, si jolie, si aimable, 
si bienfaisante, si spirituelle, si instruite, si gaie, si bienveil- 
lante, si affectueuse, si désireuse de plaire, d'une humeur si 
égale! Tout le monde la gâtait pour être gâté; on lui faisait 
mille petites surprises, autant pour lui faire plaisir que pour 
lui donner une nouvelle occasion de dire des choses aimables 
et obligeantes; elle avait le don de prouver à ses amis combien 
elle était touchée de leurs attentions et cela de la manière la 
plus gracieuse, la plus spirituelle du monde; elle leur attribuait 
mille charmantes idées qu'elle supposait ou qu'elle mettait pour 
ainsi dire dans la bouche de celui qui lui faisait une petite 
surprise, au point que la plupart s'en allaient de chez elle tout 
enchantés d'eux-mêmes et de leur amabilité, car ils finissaient 
par se persuader qu'ils avaient véritablement eu toutes les inten- 
tions que M™^ de Narbonne leur attribuait. 

Un jour, le comte de Turpin, qui a un tel talent de peintre 
qu'il peut rivaliser avec les premiers artistes, eut l'idée de peindre 



358 REVUE DES DEUX MONDES. 

en arabesques à l'huile la salle à manger de la comtesse, et 
cela pendant qu'elle était malade. Le comte de Narbonne était 
dans le secret et, lorsque la comtesse fut entièrement rétablie, 
il invita M. et M'"^ de Turpin à diner afin qu'ils eussent le plai- 
sir de voir la surprise de sa femme. A son entrée dans la ravis- 
sante salle, elle reconnut sur-le-champ le goût si distingué de 
Turpin et le combla d'éloges, de remerciemens si aimables, si 
gracieux, que le comte m'avoua lui-même qu'elle avait trouvé 
des perfections dans le dessin de ses arabesques et beaucoup 
de poésie dans la composition de tout l'ensemble et, qu'il y 
trouvait réellement tout cela depuis que la comtesse le lui avait 
fait voir, mais qu'il était trop franc pour ne pas avouer qu'il 
n'y avait pas pensé en travaillant et que son ouvrage devait 
ces mérites uniquement aux interprétations judicieuses de la 
comtesse. 

M""' de Narbonne passait la moitié de sa vie sur une chaise 
longue. Malgré toutes ses souffrances, elle restait toujours gaie 
et aimable. C'était curieux de la voir couchée sur son lit de 
repos, tout enveloppée d'écharpes et de fichus en dentelles, et 
cela dans une salle éclairéeà jour, une salle de bal avec orchestre 
et tout ce qui s'ensuit. Les jeunes gens, les jeunes personnes 
entouraient son lit dans les intervalles de repos, elle les excitait 
à la danse, à lagaîté. On arrangeait pour elle des bals costumés, 
des quadrilles burlesques ou de caractère, et le tout était exécuté 
pour ainsi dire au chevet de la malade. A une certaine heure 
qu'elle reculait jusqu'au moment où ses forces l'abandonnaient, 
elle prenait congé de la société; on la roulait jusqu'à sa chambre 
éloignée de la salle et elle y passait sa nuit, tandis que la 
jeunesse continuait la danse jusqu'à faube. 

W septembre. — Une des dernières victimes du fléau épidé- 
mique a été la marquise de Coigny, une des femmes les plus 
spirituelles de la société, belle-mère du général Sébastiani, 
mère du duc de Coigny, tante des princesses Charlotte et Berthe 
de Rohan. Son nom de fille était Conflans. Née sous des auspices 
les plus brillans, tels qu'un grand nom, une grande fortune, 
avec de la grâce, de l'esprit et de la beauté, il n'est pas étonnant 
qu'elle se fût mariée fort jeune et que bientôt elle ait occupé 
une place éminente dans la société. 

Son salon fut le plus recherché de Paris; tous les jeunes 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 359 

ëlégans de la Cour de Louis XVI furent aux pieds de la spiri- 
tuelle et séduisante marquise. Elle exerçait un tel pouvoir sur 
€es messieurs, qu'un jour où elle se trouvait brouillée avec la 
reine Marie-Antoinette et avec la princesse de Lamballe, et que 
Sa Majesté, donnant un petit bal, ne la pria point, la marquise 
se vengea en donnant chez elle un bal magnifique où elle invita 
tous les ëlégans de la Cour et de la ville, et pas un de ces mes- 
sieurs n'osa mettre le pied dans le salon de Marie-Antoinette, 
«raignant de déplaire à la marquise de Coigny. 

Elle fut surtout célèbre pour ses charmans bons mots, ses 
reparties piquantes et enfin ses billets du matin, qui étaient 
d'une élégance de style, d'une originalité rares. J'en ai lu beau- 
coup, car elle en écrivait à tout le monde et nommément à ma 
cousine, qu'elle appelait « l'Excellence de toutes les excellences 
et la plus excellente. » 

Cette femme si élégante, si recherchée, si aimable, avait un 
<léfaut dont elle ne put se défaire, dont elle riait elle-même, mais 
qui la subjugua entièrement, ce défaut fut l'avarice. Déjeuners, 
diners, soupers étaient rayés de son budget; la première chose 
qu'elle avait faite après la mort de son mari, avait été de sup- 
primer dans sa maison, la cuisine. Elle s'invitait chez ses amies 
et lorsqu'elle était malade à ne pouvoir sortir, elle avait un 
petit pot dans lequel elle réchauffait sur quelques charbons des 
restes de volailles ou autres, qu'elle emportait dans son sac à 
ouvrage des diners qu'elle faisait chez les autres. 

Sa vie est remplie de traits semblables. En voici un et non 
des moins piquans : M. Alfred de Vigny venait d'achever un de 
ses, ouvrages et demanda la permission à M™<^ de Coigny de lui 
en faire la lecture. La marquise accepta avec reconnaissance et 
invita avec M. de Vigny quelques amis de la littérature à diner 
chez elle. Pareille chose n'était plus arrivée depuis la mort du 
marquis; toute la ville parla de cet événement comme d'un phé- 
nomène précurseur de la mort prochaine de la marquise; ses 
enfans, dont elle était adorée, en furent très inquiets. 

Cependant, le jour du fameux repas arriva. La marquise, 
pendant toute la lecture qui précéda le dîner, se surpassa en ama- 
bilité, en esprit; ce fut un volcan de bons mots, de remarques 
gaies et remplies de justesse. La lecture était déjà finie depuis 
longtemps, sept heures venaient de sonner, le diner n'était pas 
annoncé et déjà l'on commençait à se regarder avec quelque 



360 REVUE DES DEUX MONDES. 

inquiétude, lorsque tout à coup la marquise partit d'un grand 
éclat de rire. 

— Ah! par exemple, dit-oUe, c'est la chose la plus drôle qui 
me soit arrivée de ma vie ; c'est vous, monsieur de Vigny, qui en 
êtes la cause ; j'étais toute à vous, toute à votre ouvrage et, dans 
ma préoccupation, j'ai oublié de commander le diner. La seule 
chose qui nous reste à faire, c'est d'arranger entre nous un 
pique-nique. Chacun de vous fera venir du restaurant un plat, 
moi je me charge du dessert. 

Ce dessert fut composé de quelques oranges qu'on venait de 
lui envoyer en cadeau de Chantilly. 

On pourrait écrire un volume entier sur ses manies. Mais le 
résultat de tout cela fut une fortune immense qu'elle laisse 
après elle. On a trouvé de l'argent partout, dans son lit, cousu 
dans les matelas, dans ses jupons, sous le parquet, derrière les 
vieilles tentures, dans les coussins des canapés. Malgré ses tra- 
vers, elle était adorée de sa famille; fils, gendre, petite-fille, 
nièces, amis et amies, tous sont inconsolables de sa perte. 

9 novembre. — Ce qui devait arriver est arrivé, voici deux jours, 
à dix heures du matin : Madame laDuchessede Berry a été arrêtée 
à Nantes avec M. de Mesnard,M"^ de Kersabiec et M. Guibourg, 
cachés dans une maison rue Haute-du-Chàteau. Les recherches 
dans cette maison ont duré plusieurs heures ; on a découvert 
enfin une plaque de cheminée qui, tournant sur elle-même, don- 
nait accès à une petite chambre. C'est là qu'avaient cherché 
asile la Duchesse et les personnes qui l'accompagnaient. Elle 
fut transférée au théâtre de Nantes où elle est détenue et confiée 
à l'honneur de la garde nationale et de la garnison. On annonce 
aussi que le gouvernement veut en référer aux Chambres pour 
statuer sur le sort de la Duchesse de Berry. J'espère encore 
qu'il ne fera pas cette bêtise. 

Le Roi, à la première nouvelle de l'arrestation de 
Madame Royale, a fondu en larmes. La Reine et les princesses 
sont vraiment inconsolables de cet événement. Le Constitu- 
tionnel commence déjà à déclamer contre toute espèce de loi 
d'exception en faveur de Madame la Duchesse de Berry. 

1^ novembre. — Le château fort de Blaye près de Bordeaux, 
a été arrangé pour recevoir Madame la Duchesse de Berry, avec 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 361 

un luxe, une magnificence royale; le Roi et la Reine ont donné 
les ordres nécessaires pour que Madame Royale fût traitée de la 
manière la plus convenable et comme nièce de Leurs Majestés. 
Aussi, ne reste-t-il au château de Blaye que le nom de prison, 
car pour le reste, toutes les mesures sont si bien prises, tout est 
tellement prévu qu'il faudrait plus que de la mauvaise volonté 
de la part de Madame, pour ne pas être contente d'une pareille 
réclusion. 

La Reine a envoyé à Madame la Duchesse de Berry tout un 
trousseau complet et magnifique et tout ce qu'elle a pu retrouver 
en fait de tableaux, de meubles et autres objets ayant appartenu 
autrefois à sa nièce et dont celle-ci se servait journellement aux 
Tuileries et à Saint-Gloud. Le tout attendait Madame à Blaye, et, 
ces jours derniers, la Reine a fait partir pour ce même château 
tous les maitres et maîtresses qu'employait autrefois Madame la 
Duchesse de Berry pour cultiver ses talens ou pour s'amuser. 

On m'a dit aussi que les dames amies de Madame et qu'elle 
désirera avoir auprès d'elle, seront admises, mais à la condition 
de partager sa réclusion. Le Roi a fixé à 100 000 francs par mois 
la somme allouée à Madame la Duchesse de Berry et dont le 
premier semestre a été déjà assigné d'avance. 

Madame, une fois entre les mains de ses gardiens, reprit son 
ancienne gaité. Elle dit au préfet, au général et aux autres per- 
sonnes qui assistaient à la rédaction du procès-verbal : 

— Me voilà donc enfin en votre pouvoir; j'espère que la 
galanterie française ne se démentira pas dans cette occasion; j'y 
compte non seulement pour moi, mais aussi pour ceux de mes 
fidèles qui ont partagé tous les dangers avec moi; je vous recom- 
mande surtout mon pauvre vieux Mesnard que j'ai presque tué. 
Vous voyez, il n'en peut plus de fatigue. 

Puis, elle invita tout ce monde à diner avec elle, mangea avec 
appétit et entretint ses convives de toutes ses petites aventures, 
entre autres de celle où elle-même, en traversant une rivière à 
cheval, a manqué périr. 

— Et mon pauvre Mesnard, dit-elle, était déjà dans l'eau 
tout de bon; il fallut l'en retirer, il était à moitié noyé. 

Elle rit beaucoup de tout cela et témoigne d'une grande 
amabilité avec ces messieurs qu'elle appelle ses geôliers. Pour 
moi, je déplore pour elle le manque complet de dignité et 
cette étourderie qui est dans le caractère de Madame, dont elle 



362 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne pourra jamais se défaire et qui gâte tout l'effet que produi- 
raient sans cela ses grandes qualités, telles que son courage, son 
dévouement à ses amis et à la cause de Henri V. Dans ses 
courses, elle s'est oubliée, dit-on, un peu trop souvent; on pré- 
tend même que la grande intimité avec les hommes, qu'exigeait 
souvent sa position critique, est devenue encore plus intime 
que le cas ne le nécessitait et qu'il en est résulté un inconvé- 
nient qui serait fort à regretter en ce moment, puisque, s'il 
transpirait dans le public, il deviendrait nuisible à la cause du 
fils en ce qu'il jetterait au moins du ridicule sur la mère. 

5/ novembre. — Avant-hier, nous avons eu louverture des 
Chambres. S'il n'y a pas eu d'émeute, il y a eu tentative d'assas- 
sinat contre le Roi (4). Le Constitutionnel du 20 et le National 
d'aujourd'hui contiennent les détails de l'événement et le dis- 
cours du trône. Ce discours est parfait. Le Roi, tout en parlant 
des complications générales, ne dit cependant rien qui puisse le 
compromettre devant les Chambres ou devant les puissances 
étrangères. Je trouve de fort bon goût qu'il n'ait pas nommé 
Madame la Duchesse de Berry. 

Sa Majesté, après l'incident fâcheux qui venait de se passer 
quelques minutes avant son entrée dans la Chambre, n'a pas eu 
l'air troublé le moins du monde. Elle avait défendu à ses aides 
de camp d'en parler, de sorte que ce ne fut qu'après la séance 
que cette nouvelle s'est répandue. 

Nous avons fait hier notre visite de condoléances et de félici- 
tations aux Tuileries. Il y avait foule et grand cercle dans la 
salle du trône. La nouvelle galerie a été ouverte pour la pre- 
mière fois; elle est immense et du plus beau style possible. C'est 
dans le genre de Versailles, de Fontainebleau, enfin de tout ce 
qu'on a jamais vu en France dans ce genre de plus beau, de 
plus grandiose. 

Entre autres choses, Madame Adélaïde m'a dit que le Roi , dans 
la crainte que les détails de l'affreux attentat contre sa vie n'ar- 
rivassent défigurés aux oreilles de la Reine, a préféré l'en faire 
instruire par son aide de camp dans la Chambre même, et au 
moment où la Reine et sa famille ont pu le voir. 

(1) Le Roi se rendant à la Chambre pour ouvrir la session, un coup de pistolet 
fut tiré sur lui, sans l'atteindre, au débouché du Pont Royal. Arrêtés comme 
auteurs de cet attentat, les sieurs Bergeron et Benoist furent traduits en Cour 
d'assises et acquittés, faute de preuves. 



LA VILLE ET LA COUR SOUS LOUIS-PHILIPPE. 303 

— Nous avons tous été atterrés, a ajouté la princesse; mais 
il fallait se contenir pendant la séance; nous y avons réussi; 
en revanche, une fois dans la voiture, nos larmes ont coulé; 
elles coulent encore!... 

Madame m'a exprimé aussi son admiration pour le Roi, pour 
son courage et le désir qu'elle a qu'on trouve l'auteur d'un 
crime aussi alîreux, afin de pouvoir le punir. C'est de toute 
nécessité et surtout dans ce pays-ci. 

Les ministres qui, dans la Chambre, ne savaient rien de 
l'événement, ont regretté que le Roi dans son discours n'en ait 
pas parlé; je trouve que le Roi a eu parfaitement raison; on 
n'aurait pas manqué de dire qu'il se servait de ce moyen pour 
faire effet, pour provoquer des applaudissemens. Madame Adé- 
laïde m'a dit aussi qu'elle avait remarqué dans la foule, un peu 
avant l'attentat, des gens d'un aspect sinistre, et qu'elle y avait 
rendu la Reine attentive. 

Le maréchal Soult disait hier pendant le Cercle : 

— Tout ce que cet événement nous prouve, c'est que nous 
avons passé de l'époque des émeutes à celle des assassinats. 

Ce n'est pas bien consolant pour la famille royale. Les minis- 
tres, le Roi sauvé, sont enchantés d'un événement dont ils comp- 
tent tirer tout le parti possible pour dompter l'opposition, pour 
se raffermir au pouvoir. Ils en ont grand besoin, car le déficit 
de près de 200 millions de l'année dernière et un budget peut- 
être encore augmenté pour l'année 1833 ne seront pas chose 
facile à faire digérer par la Chambre. 

La première chose que la Reine a faite, au retour au château, 
a été d'écrire à ses fils, en ce moment en Relgique, et à la reine 
des Relges, pour les rassurer. Le Roi et les autres membres de la 
famille royale ont chacun ajouté quelques lignes de leur main à 
l'épitre de la Reine. 

Le Roi nous a dit hier qu'il avait fait pratiquer un escalier 
dans le château de Blaye pour permettre à Madame la Duchesse 
de Berry de communiquer de ses appartemens avec un très joli 
jardin qui se trouve dans l'enceinte des murs du château et qu'il 
espère pouvoir bientôt trouver le moyen de lui faire rejoindre 
sa famille à Prague. 

Comte Rodolphe Apponyi. 



ÉRASME 



L'ÉVANGÉLTSME CATHOLIQUE 



L'ébranlement causé par Luther ne se propageait point dans 
des sphères sereines. Dès la fin du xv« siècle, en Allemagne, en 
Italie, en Angleterre, comme en France, s'était éveillé un désir 
ardent de rénovation religieuse et de réformes. L'humanisme 
chrétien avait répondu à ces aspirations. Avant Luther, Erasme 
et Lefèvre avaient parlé. Hors de Wittenberg, et au sein même 
du catholicisme, s'était produit un mouvement doctrinal beau- 
coup plus dirigé contre une théologie que contre le dogme, les 
méthodes de l'école que les pratiques ou les formules de la foi. 
Le retour à l'antiquité chrétienne, à l'Écriture et aux Pères, un 
christianisme plus spirituel, une Église plus libre, telles étaient 
ces tendances qui avaient constitué l'Évangélisme. Courant 
profond et large, dont Luther s'était servi, qui le portait, qui 
s'enflait à sa voix. Mais à mesure que déviait le flot, se brisait 
son unité. Les élémens divers qui l'avaient formé, allaient 
cesser de se confondre. A la rupture avec Rome, répond une 
autre rupture, tout intérieure, celle du Réformisme. Derrière 
Luther un évangélisme révolutionnaire, une théologie qui se 
sépare de l'Église établie; derrière Érasme et Lefèvre, un évan- 
gélisme modéré, intellectualiste ou mystique, qui, fidèle à ses 
origines, s'efforce de concilier, non de détruire, et rêve, dans 
le catholicisme, d'un esprit nouveau du catholicisme, laissant 
debout sa structure historique et son gouvernement. 



ÉRASME. 36J 



Au début de io20, la royauté d'Érasme est encore incontestée. 
(( Tous les savans, lui avait écrit J. Eck, le 2 février 1518, 
sauf quelques porteurs de cuculles et quelques théologastres, 
sont érasmiens. » De Louvain où il réside alors, cette cour intel- 
lectuelle va le suivre à Bàle où il se fixe. Bàle, ville cosmopolite, 
libérale, savante, « où la douceur du ciel s'allie à l'aménité des 
habitans, » nulle autre capitale n'eût mieux convenu à celui qui 
ne voulait être « qu'un citoyen de l'univers. » Dans ce centre 
où se croisent les grandes voies de l'Europe, c'est l'humanisme 
entier, chrétien et lettré, qu'il représente et qu'il domine. 
Prodigieux d'activité, appliqué à ses travaux de philosophie,- 
d'exégèse, de polémique, protégé de Rome, courtisé des rois, 
loué à l'envi, jusqu'en Espagne, comme le prince des théolo- 
giens, consulté de tous, informé de tout, le « divin » Érasme 
est le souverain qu'on ménage, qu'on adule et qu'on écoute. 
Comment la France n'eùt-elle pas subi l'entrainement? Pas 
de pays qu'il n'aimât et n'appréciât davantage. Il y avait sé- 
journé trois années sous Charles VIII, des mois entiers, et 
à plusieurs reprises, sous Louis XII. Séjours ou voyages lui 
avaient créé de précieuses amitiés. Des hommes d'Église comme 
Poncher ou Hue, des magistrats comme Ruzé et de Loyne, 
des savans ou des lettrés comme Cop, de Brie, J. de Pins, 
Nicolas Bérauld, le reconnaissent pour chef; et il serait facile 
de retrouver, dans les idées religieuses deBudé, l'influence des 
Adages ou de rEnchiridion. » En 1.520, la Folie est traduite 
dans notre langue. Trois ans plus tôt, François F'' avait com- 
mencé les démarches qu'il renouvellera à plusieurs reprises 
pour appeler Erasme à Paris. V^ainement d'ailleurs! Le maître 
préférait sa liberté. Il n'en garda pas moins pour la science 
française, pour l'esprit français, une véritable prédilection. Nos 
qualités répondaient aux siennes, à ce goût de la clarté, de la 
mesure, de l'éloquence, des idées raisonnables. « Je crains, 
écrivait-il en 1.521, de regretter un jour d'avoir méprisé les offres 
de la France. » C'était presque une prophétie. 

Qu'à Wittenberg, on comprît l'importance d'un tel concours, 
rien ne le prouve mieux que les eflorts tentés pour l'obtenir. 
L'adhésion de Hutten, du petit cercle d'Erfurt pouvait servir 



366 REVUE DES DEUX MONDES. 

beaucoup la cause de Luther. Mais Érasme, c'était l'humanisme 
international, et par lui, avec lui, l'Europe savante venant à la 
Réforme. Aussi, rien ne semblait plus naturel que d'arriver à 
une entente. Mêmes aspirations : le retour à l'Évangile; mêmes 
ennemis : la scolastique et les moines. Ces raisons, des amis 
communs, Spalatin, Lang, se chargeaient de les faire valoir. 
Dès 1516, le premier avait transmis à Érasme les jugemens de 
Luther sur son œuvre, se flattant peut-être de le gagner à la 
doctrine de la justification. Le 13 novembre 1517, une nouvelle 
lettre de Spalatin appelle son attention sur la controverse luthé- 
rienne. Érasme eut-il alors connaissance des thèses célèbres 
contre les indulgences? Nous l'ignorons. Personnellement, 
Luther se prêtait peu à ces démarches. Mais au début de 1519, 
les instances de Mélanchthon, surtout les controverses qui en- 
gageaient définitivement la lutte, devaient l'amener à une autre 
attitude. Le 28 mars, il écrivit à Érasme. Sous des éloges savam- 
ment calculés, c'était une proposition d'alliance qu'il venait 
offrir. 

Le grand humaniste n'avait point attendu pour se faire une 
opinion. S'il proteste déjà qu'il ne connaît pas Luther, qu'il n'a 
pas lu ses livres, « sauf une ou deux petites pages, » il est plus 
informé qu'il ne veut le paraître, et c'est d'une curiosité bienveil- 
lante qu'il observe et s'instruit. Peut-être, dès 1517, avait-il eu 
l'écho des leçons sur saint Paul et songeait-il à leur succès en 
commençant ses Paraphrases ^ds lesÉpîtres. A coup sur, en 1518, 
il regarde vers Wittenberg. L'année suivante, il lit les Commen- 
taires sur les Psaumes et la Tessaradecas. Il se fait renseigner 
sur l'état religieux de la Bohême, suivant ainsi le réformateur 
dans son évolution vers le hussisme. Et de la vie même du 
jeune moine, il n'ignore rien. Il loue la pureté de ses mœurs, 
la sincérité de ses convictions, la puissance de sa foi. S'il re- 
marque déjà la violence de son tempérament, il admire sa 
science des Écritures et son sens profondément chrétien. Luther 
ne ramène-t-il point la théologie à ses sources? N'est-il point 
le héraut, hardi, passionné, de l'Évangile? Cette justice, Érasme 
la lui rendra pendant longtemps encore. En 1519, après la dis- 
pute de Leipzig, il écrit à l'archevêque de Mayence : « Luther 
a de belles clartés de la doctrine évangélique. » En 1520, au 
lendemain même de la rupture, il rend témoignage à Léon X 
de sa vie comme de son talent, et à un cardinal, Gampeggio, 



ÉRASME. 367 

il adresse ce jugement presque définitif: u Luther... a reçu de 
rares présens de la nature, un génie admirablement préparé à 
expliquer les obscurités de l'Écriture, à s'ouvrir aux lumières 
de l'Evangile. Sa vie était louée de ceux mêmes qui ne parta- 
geaient point ses opinions. C'est ainsi que j'ai été favorable à 
Luther : je dis mieux, moins à Luther, qu'à la gloire du Christ. » 

C'était peu de le louer, Érasme s'emploie encore à le défendre. 
On trouverait peut-être sa main dans les pamphlets écrits contre 
les facultés de Louvain et de Cologne. En tout cas, publique- 
ment, il intervient. Dans le déchainement des passions et des 
colères soulevées, dès la fin de 1519, « contre l'hérésiarque,» il 
y avait quelque courage à prêcher la modération, à dénoncer 
aux autorités religieuses, déjà alarmées, l'ignorance, la haine, 
la perfidie de certains de leurs défenseurs. Quoi donc? Les vio- 
lences de Luther ne sont-elles point provoquées par les vio- 
lences de ses ennemis? Il demande à discuter, on l'insulte; 
Rome se tait, on le juge. Ceux-ci dénaturent sa pensée, falsi- 
fient SOS écrits, et, au lieu de lui répondre, l'attaquent dans 
ses mœurs; ceux-là lui répondent, tels Mazzolini et Alfeld, 
mais sans le réfuter : aux preuves solides qu'il emprunte à 
l'Écriture, ils n'opposent (( que leurs syllogismes. » Moines ou 
docteurs s'efforcent d'étouffer sa voix, de supprimer ses livres, de 
le supprimer lui-même. « Hérétique! antéchrist ! apostat! » le& 
chaires, les écoles, les places publiques retentissent de ces ana- 
thèmes. C'est la querelle de Reuchlin qui recommence, avec les 
mêmes procédés et la même fureur!... Comment ne voit-on pas 
qu'à menacer Luther, on l'enhardit; qu'à l'accabler, on l'exalte ! 
La bulle même qui le condamne, <( arrachée par les clameurs 
du parti intransigeant, » peut le frapper avec raison ; ce qui est 
déraisonnable, c'est la manière dont on le frappe. Avec des 
réformes, des ménagemens, de la justice, que n'eût-on pas 
obtenu? 

Luther n'ignorait pas ces sentimens que des confidences 
divulguées, des lettres rendues publiques, avaient mis au jour. 
Son entourage se flattait toujours de compter Érasme comme 
un allié. En cela, on se trompait. Érasme avait pu louer Luther 
et le défendre ; il ne songe pas à le suivre. Plus clairvoyant, 
moins enthousiaste que ses amis, dans le « drame » qui com- 
mence, il entend n'être qu'un « spectateur. » Luther l'attire et 
l'inquiète à la fois. Et dès 1518, se dessine cette attitude de neu- 



368 REVUE DES DEUX MONDES. 

tralité, qui, en 1521, se changera en dissentiment, puis en oppo- 
sition ouverte. La rupture bruyante a pu surprendre des obser- 
vateurs superficiels. Elle était en germe dans cette abstention 
volontaire et réfléchie qu'Erasme s'était imposée au premier 
contact. 

Aux avances de Luther et de MélanchLhon il avait répondu, 
poliment, par un refus. Et quelque effort que fit, dans la suite, le 
parti luthérien pour l'entrainer, il demeura inébranlable. On le 
pressait de tous côtés, d'Allemagne comme de Bohême, et ne 
pouvant le conquérir, les évangéliques s'efforçaient de le com- 
promettre. Son parti était pris, comme sa voie tracée d'avance. 
Ni les flatteries intéressées, ni les manœuvres, ni les menaces 
ne l'en détournent. Habilement, il se dégage, ce Je n'accuse point 
Luther, écrit-il en 1518, je ne le défends point et je n'entends 
point me mêler à ses alïaires. » — « Je ne suis ni son accusa- 
teur, ni son défenseur, ni son juge, » répétera-t-il en 1520. 
Indifférence calculée, qui ne l'empêchera point d'agir. Au moins 
entend-il garder sa liberté. A sqs amis, à des prélats comme 
Marliano, le conseiller de l'Empereur, il écrira : « Aucune 
manœuvre ne me fera sortir de mon attitude intellectuelle. Je 
connais le Christ. Je ne connais pas Luther. » Aux amis du 
réformateur qui le pressent de s'enrôler dans leurs rangs, il 
riposte froidement : « S'il y a quelque bien dans ses œuvres, 
je le cueille ; s'il y a quelque mal, je le passe. » A mesure même 
que le conflit s'aggrave, ces protestations se multiplient. En 
1520, Érasme peut être de ceux qui regrettent la bulle de 
Léon X; il ne songe point un instant à s'associer à une révolte, 
il conseille la soumission. Il refuse de recevoir Hutten à Bâle. 
Visiblement, le grand érudit ne veut être ni entraîné, ni poussé 
dans la « faction nouvelle. » Il peut continuer encore à défendre 
Luther avec habileté et avec courage. Il n'est pas luthérien. 

Lâcheté, envie, amour de l'argent et des honneurs, scepti- 
cisme d'épicurien et de négateur?... Hutten et Luther l'ont souf- 
fleté de ces outrages, et ces accusations ont trouvé un écho dans 
l'histoire. Erasme eut lui-même à s'en défendre. Mieux que 
ses paroles, sa vie suffit à le justifier. Certes, on ne saurait nier 
que l'amour du repos, l'influence de ses protecteurs, une ran- 
cune secrète contre une renommée déjà égale à la sienne n'aient 
pesé sur son attitude. Mais ces petitesses n'expliquent point les 
préférences d'un grand esprit. A l'homme qui défendit Luther 



ÉRASME. 369 

auprès de Léon X, ne manquait ni le courage intellectuel, ni 
même le courage. L'écrivain qui, pour rester libre, se déroba 
aux richesses et aux honneurs, n'oublia jamais sa dignité. Si 
donc, dès le début du schisme, il n'est point avec Luther, et 
que, bientôt, il sera contre lui, c'est au plus profond de son 
être qu'il faut chercher les raisons de sa conduite. Tout éloigne 
Erasme de Luther : sa nature, son rôle, son idéal. 

Jamais deux caractères furent-ils plus opposés? — Une âme 
religieuse, pénétrée, obsédée du sens du divin et de l'inquiétude 
du salut: une âme intellectuelle, faite d'équilibre, moins sen- 
sible que raisonnable, et où les facultés se contrôlent, se mo- 
dèrent et se complètent ; un mystique qui jette aux pieds de 
son Dieu la raison humiliée et la liberté maudite : un sage qui 
croit à la noblesse de l'être comme à la beauté des choses, et 
bénit la vie comme la lumière du jour ; un théologien, familier 
d'absolu, avide de vérités, simples et crues, qui éclairent, qui 
consolent et qui sauvent : un lettré, historien et moraliste, 
habitué à saisir les nuances et la complexité des choses, se 
défiant, dans sa théologie même, des affirmations tranchantes 
et des dogmatismes étroits ; un homme d'action, qui se fait 
peuple pour parler aux foules, écrit, tonne, gesticule (( pour 
les savetiers » qu'il veut convaincre : un aristocrate de l'esprit 
qui ne discute qu'avec l'élite et n'enseigne que des cénacles ; 
un génie national qui, dans la plus haute et la plus large des 
religions, reste l'interprète des sentimens et des aspirations 
de son pays : un génie universel qui unit toutes les idées de 
son siècle et la culture de tous les temps... comment ces 
contraires eussent-ils pu se comprendre, et surtout se conci- 
lier ? Avant de se tâter, Luther et Erasme s'étaient déjà jugés 
l'un l'autre. « Je lis notre Érasme, écrit le premier en 1517, 
et chaque jour décroit mon affection pour lui. Je crains qu'il 
ne travaille pas assez au règne du Christ et de la grâce. Les 
choses humaines ont beaucoup plus d'empire sur lui que les 
choses divines. » — « Luther nous a avertis excellemment de 
beaucoup de choses, pense déjà le second ; plût au ciel qu'il 
l'eût fait avec plus de modération I » A mesure qu'ils se connaî- 
tront davantage, réformateur et humaniste verront mieux 
encore ce qui les sépare. Ils ont beau se ménager, ils ne s'aiment 
point. Ils se louent, mais avec réserves; l'épine perce sous la 
tleur. 

TOME XV. — 1913. 24 



370 REVUB DES DEUX MONDES. 

Ce ne sont point seulement les natures qui se heurtent, 
mais le sens de l'action, l'idéal de vie qui s'opposent. 

Le grand humaniste est un pacifique. Par conviction, par 
tempérament, il est l'ennemi de toute violence, même au ser- 
vice de la vérité. « La paix et l'union, aime-t-il dire, voila toute 
la somme de notre religion. » Comment donc, si favorable qu'il 
fût aux idées de Luther, eùt-il pu approuver son attitude? 
Ces emportemens, cette véhémence dominatrice, cette impa- 
tience d'avoir raison, l'effrayent. Dès le printemps de 1518, il 
confie ses craintes au recteur d'Erfurt. L'année suivante, c'est 
Luther lui-même qu'il s'efTorce de modérer, (c Prenons garde, 
lui écrit-il, de ne rien faire, de ne rien dire, qui sente l'esprit 
d'arrogance ou de faction... )> Il priera Mélanchthon d'agir pour 
que « le ciel tempère le style et l'esprit de son maître. » Peine 
perdue ! A l'exemple du Christ, Luther ne ^e flattait-il point 
d'être venu déchaîner la guerre ? A mesure que le réformateur 
redouble d'invectives et d'audace, grandit cette aversion. Après 
la bulle, Érasme stupéfait peut se demander <( quel dieu agite » 
le grand révolté et le pousse à s'élever « avec cette licence 
contre le pontife romain, les écoles, les ordres. » Non, « nul ne 
retrouve ici l'esprit de l'Evangile. » Un an plus tard, c'est tout 
le parti dont les violences vont le détacher à jamais du luthé- 
ranisme comme de son chef. 

Car Luther est dépassé. Contre la vieille faction des moines, 
des « pharisiens, » des « théologastres, » sa révolte n'a créé, en 
effet, qu'une « faction nouvelle, » aussi injuste, aussi étroite, aussi 
enragée : coalition d'élémens divers et mêlés, d'idées nobles, 
d'espoirs sincères, de chrétiennes attentes, mais aussi de haines, 
de licences, de débordemens, armée composite et disparate, qui 
suit son chef et qui le pousse, le jetant dans des violences con- 
traires à sa doctrine et indignes de son génie. Voilà bien le 
sort de toute révolution de remuer cette lie humaine. De jour 
en jour, « la secte luthérienne croît en nombre, mais aussi en 
fureur, en imposture, en arrogance. Elle mord à pleines dents. 
Elle jette l'outrage à la face de tous avec une impudence bar- 
bare. » Ce sont « des fous et des sots... Que parlent-ils de renou- 
veler le monde quand ils ne peuvent se réformer eux-mêmes? 
Pour quelques-uns qui rêvent une réforme, combien ne cher- 
chent que la folle liberté des plaisirs de la chair. » Combien 
aussi qui (( n'envient que la richesse des prêtres ! » Ils n'ont que 



ÉRASMEv 371 

<( cinq mots à la bouche : l'Evangile, la Parole de Dieu, la Foi, 
le Christ, l'Esprit. » Valent-ils mieux que les autres ? Mêmes 
abus, même intolérance, mêmes vices, mêmes procédés contre 
ceux qui refusent de les suivre; Erasme, tout le premier, dont 
ils divulguent les lettres, qu'ils déchirent de leurs pamphlets, 
qu'ils salissent de leurs mensonges. Se prononcer entre eux et 
les moines, c'est tomber de (( Gharybde en Scylla. > Au fait, 
pourquoi choisir ? Quels que soient les défauts de la vieille 
Église, tout, plutôt que (c cette liberté séditieuse » et ce tumulte. 
(( J'aime mieux, avoue notre lettré, les pontifes, les évêques tels 
qu'ils sont, que ces Phalaris émaciés qui sont plus intolérables 
encore. » 

Aussi bien, est-ce moins une réforme qu'une révolution : le 
contraire de cette rénovation progressive et pacifique rêvée par 
l'humanisme. Épurer la théologie au contact de l'Écriture et des 
Pères, spiritualiser la religion, en l'allégeant d'observances 
trop étroites, restaurer dans le catholicisme la liberté intellec- 
tuelle, la réforme érasmienne ne demandait point autre chose. 
Elle se flattait de renouveler l'Église sans la détruire, de la 
pénétrer sans la déchirer. « Il faut, disait son chef, traiter les 
choses de l'Évangile avec l'esprit de l'Évangile, » ou encore : « La 
piété exige que l'on cache parfois la vérité : il ne faut pas la 
mciitrer toujours, n'importe où, n'importe quand, n'importe 
à «jui... Peut-être faut-il admettre avec Platon qu'il est des 
mensonges utiles pour le peuple? » Ainsi, du vieil édifice 
l'humanisme chrétien entendait garder les fondemens et la 
structure. S'il bafoue les superstitions, il exalte la piété. S'il se 
moque des quiddités, des syllogismes, des barbarismes, il ne 
prétend point supprimer l'École. Il revise la Bible, non le 
dogme, et, flagellant les vices du sacerdoce, il n'en attaque 
point l'institution. Il ne veut de réformes que par la hiérarchie 
et avec la hiérarchie. — D'un geste brusque, Luther a jeté bas 
toutes ces méthodes. Aux suggestions discrètes, aux compro- 
mis, aux ménagemens, une parole âpre oppose un radicalisme 
hautain, des injonctions ou des menaces ; aux vérités en 
demi-teinte qui s'insinuent, des formules intégrales et brutales 
qui s'imposent. Et à quels pouvoirs s'attaque-t-elle ? A cette 
cour brillante de Rome, tolérante et humaine, ces évêques, géné- 
reux et cultivés, qui protègent la culture et ont pris la direction 
du progrès intellectuel. Et à quels pouvoirs surtout s'adresse- 



372 REVUE DES DEUX MONDES. 

t-elle? A la foule. Il eût fallu disserter dans les écoles, entre 
théologiens ou lettrés, et convaincre les évêques ou les princes, 
peu à peu, doucement, à force de patience et de raison. La voici 
qui jette le débat sur la place publique, dans les carrefours, dans 
les échoppes. Le peuple théologien ? Quelle dérision ! Et la voici 
encore qui s'en prend à tout, non seulement aux abus, mais aux 
traditions, aux habitudes, au culte, ne craignant personne, 
fonçant sur qui lui résiste, condamnant qui la condamne. De 
réforme pacifique il est bien question ! La lueur douce qui fil- 
trait peu à peu dans les âmes est devenue l'incendie qui embrase. 
A ceux qui prétendaient encore souder le mouvement luthérien 
h l'humanisme, Érasme pouvait répondre par la phrase célèbre : 
« J'ai couvé un œuf de colombe, Luther en a fait sortir un ser- 
pent. » Dans cet héritier illégitime, il ne se reconnaît plus. 

La pièce est devenue une tragédie. Et maintenant on peut 
voir que le dernier acte est tout l'opposé du scénario primitif. 
Les progrès promis et attendus, où sont-ils? — D'une part, dans 
cette fièvre théologique qui brûle tous les cerveaux, plus de 
place pour la douce et sereine quiétude du savoir. Ce n'est point 
seulement la vraie réforme, c'est la culture que les réformateurs 
menacent. Qu'attendre d'un parti dont le chef lui-même a dé- 
noncé toute recherche rationnelle comme une erreur et un péché ? 
On ne lit plus Gicéron ou Homère, mais la Bible et saint Paul. 
On ne récite plus de vers, mais des versets. Tout le monde dog- 
matise. Les qualités aimables de la raison humaine, créatrice 
de beauté et de bonheur, ont fui devant l'exaltation farouche des 
âmes éprises de vérité et de salut. Les universités sont en 
déclin, nombre de chaires sont désertes, ce Presque toutes les 
études, écrira Erasme, en 1525, sont en ruine comme la culture 
lettrée. — D'autre part, pour défendre le dogme menacé, jamais 
le dogmatisme ne s'est fait plus étroit. Une réaction furieuse va 
s en prendre aux humanistes du malheur des temps et, pour 
combattre la licence, (( rendre plus dure la servitude. » Dans la 
tourmente, partisans des vieilles doctrines, des observances, du 
conservatisme, du passé, ont serré leurs rangs et relevé la tête. 
Et cette fois, c'est au nom de l'unité menacée qu'ils vont 
s'attaquer à tout élargissement de la pensée religieuse ou de la 
discipline. Hébraïsans, hellénistes, exégètes ou philologues, ceux 
qui touchent au texte sacré de la Vulgate, ceux qui osent criti- 
quer le canon des Ecritures, ceux qui parlent de rendre l'Évan- 



ÉRASME. 373 

gile au peuple, tous suspects, tous complices ! 11 faut brûler les 
livres d'Erasme, comme ceux de Luther, extirper toute culture 
pour détruire le schisme. — De ces clameurs furieuses qui 
montentplus pressantes, plus hostiles, comment le grand érudit 
ne serait-il pas troublé ? Et quel meilleur moyen de défendre 
les Lettres que de séparer leurcause, en se séparant lui-même de 
la cause de Luther ? Rien donc de commun entre Wittenberg 
et Bàle. Aux théologiens de Louvain ou de Cologne, Érasme 
dénoncera les confusions injustes qui s'accréditent. Il met en 
garde ses protecteurs et ses amis. Il écrit à Wolsey. Il détourne 
Reuchlin d'entrer dans le parti ; on ne doit point laisser croire 
que le mouvement nouveau est la suite de sa querelle. Léon X 
lui-même, bien placé cependant pour discerner les deux Réformes, 
est prévenu. On comprend qu'Erasme fasse tout, pour que la 
haine qui s'attache à Luther ne retombe point sur les Lettres. 
En défendant son orthodoxie, c'est du même coup l'orthodoxie 
de la Renaissance chrétienne qu'il justifie. 

Sentimens intimes, horreur des violences, conceptions 
réformistes, culture intellectuelle, c'est tout cela qui oppose 
Érasme à Luther, et enfin, bien plus encore, c'est sa vie même, 
brisée, broyée, avec ses espoirs les plus nobles, et dont il ne 
pardonnera point à son grand ennemi le douloureux écroule- 
ment. Oh I ce rêve d'une Europe, d'une Église pacifiée dans le 
progrès de la raison, de la liberté, de l'amour! De 1516 à 1520, 
il semble que l'humanisme le touche du doigt. Après les grandes 
secousses des premières années, le siècle se repose. Un pape 
« débonnaire » et lettré, de jeunes princes amoureux d'art, de 
plaisirs et de fêtes, une diplomatie habile et heureuse qui ajuste 
leurs différends dans les trames de ses intrigues et de leurs 
alliances, la Renaissance partout acclamée et triomphante : le 
présent est si plein de promesses! Poussé vers les conquêtes 
de l'esprit ou les découvertes des continens, saisi de la douceur 
de vivre ou de la volupté de savoir, le monde est désormais à 
l'abri des commotions. La Salente nouvelle ne doit plus connaître 
d'autres débats que les discussions savantes ou polies, les jeux 
des cours d'amour ou des cénacles, les disputes théâtrales et 
futiles qui charment les heures. Apollon calmera toujours les 
caprices d'Éole. — La trêve a été courte. En 1519, l'élection à 
l'Empire réveille les querelles des princes. Mais qu'est cela, 
auprès de la guerre des dogmes? Voici bien l'explosion qu'Érasme 



374 REVUE DES DEUX MONDES. 

redoutait, le cyclone prévu, mais foudroyant, qui va balayer 
l'Allemagne. Un bruit assourdissant de vociférations et de 
libelles, la discorde, bientôt l'émeute, dans l'église, sur la place 
publique, des couvens fermés ou détruits, des moines qui 
défroquent, des prêtres qui se marient, des seigneurs qui 
pillent, des prophètes qui dogmatisent, puis, sous l'empire de 
la grande névrose religieuse dont Luther lui-même s'épou- 
vante, la multiplicité des sectes, l'anarchie morale ou sociale, 
des brutes illuminées et fanatisées qui, aiïranchies de l'Église, 
veulent jeter bas la société, des châteaux qui flambent, le Christ 
prêché par le fer et par le sang, un pandémonium de démens 
et de scélérats qui se croient appelés par l'Esprit à changer le 
monde; et ces fureurs au nom de l'Évangile! Quel spectacle 
offre la moitié de l'Europe! Jamais licence plus grande n'a été 
donnée « à l'impudence, à la sottise, au crime... » Le monde 
retourne « à la barbarie turque. » Il n'y sera bientôt plus d'asile 
pour la pensée; où le sage fuirait-il?... « Il vaudrait mieux 
cultiver son champ. » 

Décidément, Érasme sera catholique. Et être catholique, c'est 
rester avec Rome, chef et symbole de l'unité. Dès 1519, il avait 
écrit à un ami de Bohême, qui le pressait de se joindre à Luther: 
« Je serai pour lui, s'il est avec l'Église. » Un an plus tard, il 
précise : « Je reconnais l'Église romaine, qui ne diffère point, à 
mon sens, de l'Église catholique. Ni la vie, ni la mort ne me 
sépareront d'elle, à moins qu'elle-même ne se sépare du Christ. » 
La réserve même du début ne tiendra pas longtemps. En 1518, 
l'humaniste pouvait s'abstenir encore, suivre d'un regard bien- 
veillant ou amusé les attaques contre les indulgences, la scolas- 
tique et les moines. Après la Captivité de Babylone, le doute 
n'est plus permis. Luther est d'un côté, l'Église de l'autre; non 
seulement il faut choisir, mais il faut combattre. Dès la fin 
de 1521, les instances de Rome, les démarches des princes, de 
ses amis, les violences des luthériens, la pression de l'opinion 
catholique ne lui laissent plus le moyen de se dérober. « Ils me 
traitent comme un adversaire, écrit-il à Mazzolini : je le suis. » 
— Ce n'est plus seulement par des raisons de sentiment. Il a 
pris une conscience plus nette du conflit doctrinal : celui-là 
même qui va heurter la Réforme et la Renaissance et, avec 
elles, deux conceptions du christianisme : l'une qui, pour en 
faire goûter l'efficace consolatrice, lui immole la nature; l'autre 



ÉRASME. 375 

qui, pour en montrer l'universelle vérité, lui incorpore l'esprit 
humain. 



II 

Pour prendre position, le grand lettré n'a qu'à rester fidèle à 
lui-même. Si, déjà, il regrette des écarts de pensée et de style 
qui, en 1511, n'offraient aucun danger et dont la Cour romaine 
donnait d'ailleurs l'exemple, tout au moins il ne désavoue en 
rien, ni son idéal religieux, ni ses méthodes intellectuelles. Il 
s'honore au contraire de cette unité qui rattache son âge mûr à 
sa jeunesse, ses travaux de 1520 aux Adages et à VEnchiridion. 
« Personne, écrit-il alors, ne pourra jamais m'opposer une seule 
assertion dans laquelle je me montre contraire à moi-même. 
J'écris ce que j'écrivais autrefois. » Et à Luther dont il relève 
les contradictions, il peut déclarer fièrement : « J'ai toujours 
écrit, toujours dit, toujours pensé les mêmes choses. » Ainsi, du 
terrain qu'il a choisi, où il se meut, rien ne le fera dévier, ni 
la révolution qui se déchaîne, ni la réaction qui s'enhardit. Son 
aversion pour les moines et l'Ecole ne l'a point jeté dans le parti 
luthérien; sa rupture avec Luther ne le rapprochera pas davan- 
tage de l'École etdes moines. Injures, soupçons, attaques passent 
sur lui, non sans l'émouvoir, mais sans l'ébranler. Et ce qu'il 
veut, ce qu'il défend toujours, comme jadis, c'est l'idéal que ses 
amis et lui-même ont formulé avant Luther, le principe initial 
de l'Évangélisme : le retour à l'Évangile. Il dira avec énergie, 
en 1522 : « Il faut restaurer le royaume de Dieu, c'est-à-dire la 
doctrine évangélique. » Par là, il n'entend point une forme 
nouvelle d'Église ni de croyance, mais un rajeunissement de la 
croyance comme de l'Église, par un accord entre la foi et la 
culture, l'autorité et la liberté, les idées de tradition et de 
réforme. 

Œuvre critique surtout. Elle consiste, en premier lieu, à 
épurer la religion des abus séculaires : abus de la pensée, de 
l'autoritarisme ou de la piété. On sait comment, depuis vingt ans, 
les humanistes s'étaient acquittés de la tâche. L'ironie cinglante 
de la Folie ou de VEnchiridion avait plus contribué que de lourds 
traités à discréditer la vieille théologie. Al'àpreté de ces attaques 
ou des satires, la révolution religieuse ne retranche rien. La 
Méthode parue en 1519 avait résumé les griefs de l'évangélisme 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

érasmien. En 1524, ce sont les Colloques qui, sous une forme 
mordante, vont livrer au ridicule les défenseurs attardés et 
obstinés des vieux usages. Vendeurs de pardon et trafiquans de 
miracles, théologastres ignorans qui déclament contre la science, 
moines corrompus qui matérialisent la dévotion, prêtres à l'alïût 
de bénéfices, pharisiens des observances qui ne craignent point 
d'offenser Dieu, mais ne sauraient omettre la syllabe d'une prière 
ou la formule d'un rite, voici de nouveau toutes les sottises, 
toutes les superstitions, tous les judaïsmes dénoncés, flétris, 
flagellés par l'implacable ironiste. Ces traits ramassés dans les 
Colloques, nous les retrouvons épars dans ses autres œuvres : 
les lettres, les polémiques, les commentaires. La gravité tragique 
des événemens n'enlève rien à sa verve. On comprend les 
colères que devaient éveiller pareilles attaques. Imprudences 
souvent stériles d'ailleurs, et qui donnèrent plus d'une fois aux 
ennemis d'Érasme les argumens qu'ils cherchaient pourl'accuser 
d'être luthérien. 

Heureusement, il y a autre chose dans cette oeuvre critique. 
N'eût-il fait que railler les abus, l'érasmianisme n'eût guère été 
qu'une négation. Mais les textes qu'il publie, les méthodes qu'il 
applique, contiennent une doctrine autrement féconde, celle qui 
va conduire à une analyse plus complète, plus rigoureuse des 
élémens dont la pensée, les institutions, la vie chrétienne sont 
constituées. 

Nous en connaissons le point de départ. Restaurer l'Écriture 
et les Pères... Effort immense, qui prépare tous les autres et 
sans lequel nulle réforme, nul progrès ne sont possibles. De 
cette maxime fondamentale vont naitre les grands travaux qui, 
depuis 1516, se succèdent sans relâche. L'Ecriture d'abord! 
En 1516, Érasme avait publié, sur les manuscrits grecs, la revi- 
sion, la traduction latine du Nouveau Testament. Une seconde 
édition paraît en 1518; une troisième en 1521, une quatrième 
en 1524. Revoyant sans cesse son travail, consultant de nouveaux 
manuscrits, fouillant partout, à Bàle, à Constance, à Bruges, à 
Strasbourg, appelant de lui-même les critiques des théologiens, 
amis ou adversaires, comme Fisher, Biard, Le Masson, Érasme 
se flattait de donner une édition définitive. On sait l'influence 
prodigieuse qu'exerça cette publication. En 1518, elle s'enrichit 
des Adnotationes, expliquant le texte sacré à l'aide de la gram- 
maire et des anciens commentateurs, comme Origène, saint 



ÉRASME. 377 

Hilaire, saint Jérôme, saint Clirysostome. (c Tout autre ouvrage, 
avait dit l'auteur, n'est qu'un jeu à côté de celui-là. » Ces notes 
rédigées, il songe encore à un commentaire sur l'Épitre aux 
Romains, le cinquième évangile du luthéranisme. Et enfin, 
le Nouveau Testament <( restitué » pour les théologiens, il va 
l'expliquer à l'élite. Une exposition simple et claire, en langue 
polie, mettant en saillie les doctrines fondamentales, les ensei- 
gnemens ou les faits, tel est le travail qu'il entreprend, à l'usage 
des gens du monde ou des gens de lettres. En 1518, il commence 
les l*araphrases, celles sur les Èpîtres de saint Paul; an 1521, 
à la demande du cardinal de Sion, celles sur les Évangiles- 
en 1524, celles des Actes qu'il dédiera à Clément VII. Œuvre 
capitale, dans la théologie érasmienne, puisque nous y trouve- 
rons presque toutes ses idées sur la nature et la valeur du 
christianisme, le problème moral, les justifications, la grâce et 
le péché. 

Voilà donc, sous une double forme, l'Evangile « retrouvé. » 
Et après la Bible, les Pères. — En 1519, Érasme avait publié 
Saint Cyprien : en 1522, il édite Saint Hilaire, les Commen- 
taires d'Arnobe sur les Psaumes. En 1525, sont traduits 
quelques Traités de saint Clirysostome « qu'il serait très oppor- 
tun de faire connaître tout entier. » En 1527, paraît Saint 
Ambroise; en 1528, Saint irénée; en 1529, Lactance, et, dans ces 
mêmes années, le prodigieux érudit revise, annote, publie Saint 
Augustin. Mais son œuvre préférée est encore Saint Jérôme. On 
peut dire qu'il passa presque toute sa vie à lire, à étudier, à 
faire revivre celui qui fut son maître. Il avait entrepris, dès 
1516, la publication de ses Lettres; il y revient, en 1521, puis, 
on 1524, et, l'année suivante, c'est l'œuvre intégrale qu'il donne. 
({ J'y ai restitué une foule de choses qui m'avaient échappé, » 
écrit-il à Egnatius. — Ce grand travail d'éditions absorba 
Érasme jusqu'à sa fin. Malade, infirme, chassé de Bàle par la 
Réforme, il trouva encore la force de publier, en 1532, Saint 
Basile; cinq ans plus tôt, il avait commencé à réunir les frag- 
mens d'Origène. Il eut cette dernière joie de les voir imprimer 
avant que la mort ne fit tomber la plume de ses mains. 

Ainsi, en moins de vingt ans, c'est toute l'antiquité chré- 
tienne rendue à la lumière. Labeur sans égal, dont on reste 
confondu et qui reste le meilleur, sans doute, de la gloire 
d'Érasme. Qu'apportait-il? Peu de chose en japparence. Des 



378 REVUE DÈS DEUX MONDES. 

textes épurés, une traduction plus exacte, des commentaires 
plus riches, empruntés à l'histoire ou aux Pères, bref, une 
contribution d'historien et de philologue aux sciences sacrées. 
« Je me suis uniquement appliqué, dit notre érudit, à mettre 
au jour de très anciep.s auteurs et à corriger ceux dont le texte 
est corrompu. » De quoi donc l'orthodoxie s'effrayerait-elle? 
Rétablir le contact de la théologie avec l'hébreu et le grec, lui 
ouvrir d'autres horizons que la pensée du moyen âge, est-ce 
l'altérer, ou, au contraire, l'universaliser et l'enrichir? A tout 
prendre, l'exégèse ne propose pas un système, mais une 
méthode. 

Une méthode? N'est-ce que cela en vérité? Et qui n'en mesure 
les conséquences ? Quelque soin que prenne l'auteur à se défendre 
de toute attaque, à ne proscrire que les abus de la scolastique, 
les arguties et les « sophismes, » c'est en réalité, avec la dialec- 
tique, l'édifice construit par elle qui tombe à terre. Ce sont, 
mises à part dans la spéculation, toutes les vérités qui n'ont point 
de fondement solide dans l'Écriture ou de relation directe avec 
notre âme ; vérités « inutiles, » qui peuvent être l'aliment des 
discussions d'école, non de la vraie religion et de la piété chré- 
tienne. Ramenée à l'exégèse et aux problèmes moraux, la théo- 
logie se détournera « des causes premières et des substances, » 
vers cette réalité vécue qu'est l'histoire, vers cette réalité vivante 
qu'est l'âme humaine. Elle renoncera à explorer le mystère de 
l'être de Dieu, pour s'incliner vers le problème de ses rapports 
avec l'homme; elle descendra de l'abstrait pour s'installer dans 
la vie. Voilà donc limité le domaine propre de la science reli- 
gieuse. — Et n'est-ce que cela encore? Dans ce domaine, c'est le 
cercle des définitions strictes et des croyances nécessaires qui se 
rétrécit. Il n'était pas indifférent de remettre la spéculation en 
contact avec les Pères. Un Origène, un saint Jérôme étaient pour 
elle des maîtres autrement libres, autrement hardis que ces « mo- 
d ernes » qu'elle s'était habituée à suivre aveuglément. On avait 
pu voir ce que Luther avait tiré de l'augustinisme. Les Anno- 
tations allaient montrer à leur tour comment les grands exé- 
g êtes des premiers siècles avaient interprété les Évangiles. Que 
l'on compare donc les deux théologies! Gomment ne pas remar- 
quer la part d'idées, de « vérités théologiques, » d'opinions hu- 
maines, incorporées au dogme, de prescriptions ajoutées aux 
préceptes, sans nécessité évidente et sans profit pour le salut? 



ÉRASME. 379 

Gomment aussi ne pas voir que, sous l'effort continu des théolo- 
giens, des canonistes, c'est la liberté chrétienne qui se restreint 
de plus en plus? Et, par exemple, si les Pères ont varié sur la na- 
ture du mariage, si la confession a son origine dans les consul- 
tatiens secrètes demandées jadis par les fidèles à leurs pasteurs, 
pourquoi ériger en article de foi cette division des sacremens, 
telle que le Lombard l'a établie? S'il y a des contradictions, 
(( des fautes de mémoire, » des erreurs de détail dans les Livres 
saints, ne sont-ce point nos théories de l'inspiration que nous 
avons à reviser? Si l'épître aux Hébreux, comme le veut saint 
Jérôme, n'est pas de saint Paul, s'il y a des doutes sur tel ver- 
set de saint Jean, comme celui des Trois Témoins, le canon des 
Écritures est-il invariable? Et s'il est vrai que les Apôtres ou les 
Évangélistes aient écrit en langue vulgaire, pour le peuple, 
comme le peuple, de quel droit empêcher les fidèles de lire 
l'Ecriture dans la langue de leur pays?... Accumulez ces petits 
faits, dites-vous qu'il y eut un temps dans l'Eglise où on n'en- 
seignait pas, où on n'imposait pas telle doctrine enseignée, 
imposée par les écoles, et demandez- vous où aboutit mainte- 
nant ce grand travail critique de l'érasmianisme. Non, en 
vérité, il ne change pas seulement les méthodes, il ne déplace 
pas seulement les problèmes, c'est le bloc doctrinal que le 
moyen âge a constitué qu'à son tour il dissocie. 

La vraie réforme, la voici donc. Elle n'est point dans^ une 
théologie nouvelle, une interprétation du christianisme qui 
ruine l'Église sous prétexte de l'épurer. Elle est, dans l'Église 
même, une séparation plus nette des deux élémens qui la com- 
posent : dogme et « opinions, » religion et observances, loi 
morale et règlemens, ctutorité et formes de l'autorité : bref, 
l'œuvre de Dieu, spirituelle et immuable, l'œuvre des hommes, 
positive et mobile : action en bornage qui peut, seule sauver 
l'unité organique en faisant la part des changemens. Ce travail 
d'analyse, de dissection, qu'avaient amorcé déjà Y Enchiridion 
et la Méthode, Érasme va le pousser à fond dans ses écrits 
ultérieurs : les Paraphrases ou les Colloques, et le petit traite 
qu'il dédie, en 1522, à l'évêque de Bàle (( sur l'usage des 
viandes. » Nous allons voir à quoi il va conclure. 

Que notre humaniste soit traité en ennemi, en suspect, qu'on 
lui reproche d'unir sa voix, par momens, à celle de Luther, pour 
dénoncer les confusions et les abus, peu lui importe. 11 ne 



380 REVUE DES DEUX MONDES. 

conteste pas les rapprochemens, mais du même coup, aussi, il 
marque les distances. Il sait ce qu'il veut et où il va; ce qui 
est intangible, ce qui est révisable. Épurer la théologie, c'est 
classer simplement ses ordres de concepts. Vérités dogmatiques, 
vérités théologiques, certaines ou probables, simples (( opinions : » 
les voici dans leurs degrés de certitude. Si les premières s'im- 
posent à tous et ne peuvent être discutées de personne, si l'Eglise, 
mais l'Église seule, a le droit de formuler, et en nombre res- 
treint, les secondes, dans le dernier domaine, une seule chose 
est possible : la liberté. Il faut surtout que les théologiens se 
guérissent de cette maladie qui leur est propre, celle de définir. 
Opinions, que les systèmes de saint Augustin, de saint Thomas, 
d'Occam, sur les rapports de la liberté humaine et de la grâce; 
opinion, que ladoctrine de Luther lui-même sur la justification... 
Sacrifierons-nous l'unité de l'Église à ces querelles ? Les écoles 
proposent, l'Église impose : elles cherchent, l'Église conclut : 
elles expliquent, l'Église formule. Point d'articles nouveaux 
ajoutés à la croyance générale et publique, en dehors des vérités 
nécessaires à notre sanctification. 

Épurer la religion, ce n'est point détruire les moyens exté- 
rieurs que l'Église nous procure, c'est les ramener à leur rang 
et leur donner leur véritable sens. Observances, cérémonies, 
règlemens ecclésiastiques, n'ont point par eux-mêmes une valeur 
propre. Y mettre l'idéal de la vie chrétienne, c'est la « judaïser. » 
Et décidément aussi, il y en a trop. La croyance en leur efficacité 
en a multiplié le nombre. Le peuple en est-il plus religieux et 
plus moral? Excessif le nombre des fêtes, elles ne sont trop sou- 
vent qu'une école de jeu, de paresse et de débauche. Excessif le 
nombre des indulgences et des pardons. Il est devenu un trafic, 
un pillage éhonté, un tribut sur le repentir : « On vend la ré- 
mission du Purgatoire : on ne la vend point seulement à qui 
l'achète, on l'impose à qui la refuse. » Excessif, l'accroissement 
prodigieux des dévotions et des cultes particuliers. On n'invoque 
plus seulement le Christ, mais « des parties de son corps : » la 
Vierge et les saints, mais « les reliques les plus fabuleuses. » 
Excessifs, les jours de jeûne ou d'abstinence. « On arrive à 
ne plus savoir que manger une partie de l'année... » Les œufs 
sont-ils permis? Le lait est-il défendu? Et à qui profitent les dis- 
penses ? « Si un édit ordonnait que les riches vécussent, en ces 
jours, frugalement, et que leur superflu fût donné aux pauvres. 



ÉRASME. 381 

alors seulement on rétablirait l'égalité... » Eh quoi? Faut-il 
donc, comme Luther, les abolir? Non. Les expliquer, les rame- 
ner à leur rôle d'hygiène morale, les élaguer, et pour beaucoup, 
les laisser libres, comme l'antiquité primitive les a connues, 
voilà le vrai moyen de décharger les consciences chrétiennes. 

Et enfin épurons l'autorité. C'est ici surtout que, depuis long- 
temps, humanistes et réformistes ont rappelé à l'envi le carac- 
tère spirituel de l'Eglise et de son gouvernement. Trop de prélats 
oublieux qu'ils sont des pasteurs, « appelés à paitre, non à 
tondre le troupeau. » Trop de censures, de décrets, de taxes, de 
tribunaux, d'amendes; trop de tendances à gouverner par des 
moyens humains, à coups de privilèges, d'immunités et de con- 
traintes; trop de penchant, chez ces hommes d'Eglise, à se sub- 
stituer à Dieu, à croire à leur infaillibilité propre comme à leur 
toute-puissance. Faut-il donc rejeter la primauté et le sacer- 
doce ? A Dieu ne plaise 1 Mais qui ne voit ici clairement le tra- 
vail de séparation qui doit se faire : celle du spirituel et du 
temporel, et dans le spirituel même, des formes juridiques, 
historiques, que l'autorité a revêtues et des moyens évangé- 
1 iques que son fondateur lui a attribués : « Lapider est le fait 
des Juifs, guérir, des chrétiens. » Une société ne vit point sans 
garanties et sans droit. C'est fortifier l'autorité que la définir. 

Nous commençons à entrevoir comment, sous l'œuvre cri- 
tique, se dégage une œuvre positive. Réforme mesurée, modé- 
rée, qui répond bien au génie du maître, mais aussi à sa notion 
plus historique et morale que dialectique du christianisme : 
u nité et variété à la fois, identité et changement, autorité et 
liberté, seule conciliation possible entre les exigences de sa 
p ropre vie et celles de la vie intellectuelle ou morale des siècles. 
Et s'il le conçoit tel, c'est qu'aucune représentation religieuse 
n e répond mieux à sa philosophie générale du développement 
et de la vie. Sur cette notion fondamentale, Erasme va contre 
Luther reconstruire les assises du vieil édifice. L'opposition 
doctrinale ébauchée en 1519, va se formuler nettement en 1524 
et en 1525 dans les deux traités de la Diatribe et de VHyperas- 
pisles. Du christianisme catholique, le grand humaniste va 
défendre les principes constitutifs : son universalité, son unité. 



382 REVUE DES DEUX MONDES. 



III 



(( Où ai-je dit que la vie de l'homme fût un péché?... » Dans 
cette remarque faite en 1519, se traduit déjà l'antithèse initiale 
qui va mettre aux prises Érasme et Luther, et bientôt, derrière 
eux, la Renaissance et la Réforme. Le grand érudit ne s'y 
trompe pas. Cette conception de la vie est la ligne de partage. 
Ici, point de transaction possible. Pour Luther, croire est nier la 
valeur de l'homme : de l'absolu théologique où il s'est placé, le 
réformateur foudroie la liberté et la raison. Pour Érasme, croire 
est unir à la foi les aspirations humaines, et dans la voie 
moyenne où il se meut, le philosophe cherche le point oii 
l'homme et Dieu se retrouvent. Le christianisme est universel 
parce qu'il se concilie toutes les forces intellectuelles et morales 
de la nature dont il est l'harmonique achèvement. 

La croyance serait-elle donc une pure notion spéculative, et 
aux yeux de l'écrivain, la vérité de la religion aurait-elle son 
fondement dans un syncrétisme rationnel? Gela, les ennemis, 
évangéliques ou orthodoxes, d'Érasme, l'ont répété. Un « impie, » 
diront Luther et les sorbonnistes ; « un libre penseur, » ajou- 
teront les modernes! Nul humaniste cependant qui ait affirmé 
avec plus de force cette 'nécessité de la foi, qui va devenir, 
comme l'Écriture, le ralliement de l'Évangélisme. Il avait pu 
écrire déjà dans V Enchiridion : « La foi est la seule porte qui 
nous mène à Jésus-Christ. » Cette notion toute chrétienne s'ac- 
cuse dans les premières Paraphrases écrites en 1517 et en 1518, 
peut-être sous l'influence du luthéranisme naissant. Cette foi, 
(( à laquelle nul n'est contraint, mais à laquelle tous sont 
invités, » n'est pas seulement pour Érasme une évidence de la 
pensée; elle est une adhésion totale de l'être : « l'œil qui voit 
et connaît Dieu, » et, en même temps, cette vérité qui échauflc 
et qui console, cette conviction « qui croit au message » et 
cette confiance qui « s'abandonne à la promesse. » Elle est le 
principe de notre justice. « J'appelle l'Évangile, la justification 
par la foi en Jésus le fils de Dieu, que la Loi a promis et 
figuré. » Elle est la condition de notre pardon comme de 
notre pénitence. « Quand le Christ remet les péchés, il ne parle 
point de nos satisfactions et de nos œuvres... Il suffit de 
venir aux pieds de Jésus. » Elle est enfin « le point de départ » 



ÉRASME. 383 

de notre béatitude. (( Tout ce qui nous est donne' pour la vraie 
vie, par la bonté divine, nous est donné seulement par la foi... 
Dieu veut que le salut des hommes dépende de sa miséricorde 
et non de nos mérites... Où est la voie? Où le salut? Dans 
nos mérites et le bienfait de la loi de Moïse? Où donc alors? 
Dans la munificence toute gratuite du Père. Nous ne sommes 
que l'organe de la puissance divine qui exerce son action en 
nous. » Retenons ces formules. Visiblement, à l'heure même où 
la doctrine de la foi s'affirme comme l'essence du christianisme, 
Erasme tient à publier son adhésion. Il est avec Luther pour 
exalter la foi et la gratuité de la grâce. — Il n'est point avec 
lui, contre l'homme. « Spiritualiser » le christianisme n'est 
point le mutiler. 

Du dogme luthérien, tout le détourne, sa nature comme sa 
culture. Il est trop ennemi des extrêmes pour souscrire à une 
condamnation sans réserve et sans appel. « Ceux-là exagèrent 
singulièrement le péché originel, dit-il, qui prétendent que les 
forces les meilleures de la nature humaine sont tellement cor- 
rompues qu'elle ne peut rien par elle-même que haïr et ignorer 
Dieu... » (( Hyperboles! » dont Luther est coutumier. Érasme 
volontiers eût dit, avant Pascal, le modifiant légèrement : 
« Deux excès : exalter la nature ou la condamner. » Mais s'il est 
trop chrétien pour croire à la bonté originelle de l'homme, il est 
trop humaniste pour admettre sa corruption totale. Depuis long- 
temps, ses idées sont arrêtées, et avec Platon, c'est le dualisme 
qu'il affirme. (( L'homme est un composé... » Nulle assertion plus 
évidente pour lui et plus conforme à la nature des choses. Quand 
tout, dans l'univers visible, est un mélange de bien et de mal, 
d'erreur et de vérité, comment l'homme échapperait-il à cette loi? 
Elle seule explique la vie : la contrariété de nos penchans, la 
divergence de nos doctrines. Sur elle seule se fondent nos 
théories et nos méthodes d'éducation. Si nous naissions également 
intelligens et bons, d'où viendraient l'ignorance et le mal? Si 
également pervers, quelle énigme que nos penchans au bien et 
notre aptitude au progrès! Et quelle condition serait la nôtre, 
pire que celle de la brute « capable au moins de reconnaissance, 
de bonté et d'efforts ! » Sur ce terrain solide de l'observation 
morale ou psychologique, Erasme est à son aise pour contester 
l'idée luthérienne du péché. Il puise dans l'étude de l'homme 
ses meilleures armes pour défendre l'homme. Et en fait, si la 



384 REVUE DES DEUX MONDES. 

nature est totalement corrompue, comment le christianisme 
se peut-il concilier avec l'expérience? Mais, inversement aussi, 
si la nature est capable de vérité et de vertu, où est la nécessité 
du christianisme? Problème redoutable que Luther a soulevé et 
dont la philosophie religieuse d'Érasme va chercher la solution. 

Cette solution, ce n'est point à la foi, tout d'abord, qu'il la 
demande. Pour prouver le christianisme, il ne se place point 
au dedans, mais au dehors ; non aux profondeurs de la doc- 
trine, mais aux sommets de l'histoire. Et ce qu'il voit, ce n'est 
pas, comme Luther, la contrariété, mais la continuité. Loi de 
nature, loi des œuvres, loi de la grâce, ou en d'autres termes : 
antiquité, judaïsme, christianisme, telles sont les étapes qui 
s'appellent, se préparent, se complètent. Ces formes, successives 
et progressives, que Luther avait séparées et opposées, Erasme 
les réunit dans sa démonstration du christianisme universel. 

Que l'homme, depuis sa chute, ait été abandonné à la cor- 
ruption totale de sa raison ou de sa volonté, contre cet ana- 
thème proteste toute son histoire. Ce qu'elle nous montre, ce 
n'est point l'uniformité du mal, mais des contrastes ; dans ce 
lleuve boueux de misères ou d'erreurs, il y a des paillettes d'or. 
Même séparée de Dieu , la raison antique a pu , au spectacle 
de ses œuvres, le concevoir et le connaître. « Platon a enseigné 
comme les poètes que le monde a été créé, que l'àme survit 
au corps. » Les philosophes ont enseigné que Dieu était esprit, 
« puissance souveraine et souverain bien partout présent, cir- 
conscrit nulle part. » Ces idées sont-elles des erreurs ou des 
vérités? Même sans la Loi, la volonté a eu pour se guider cet 
idéal de bien qui ennoblit les mœurs et les lois non écrites qui 
dictent le devoir. La sagesse humaine a « séparé l'honnête de 
l'utile, proclamé l'excellence du dévouement, prêché les vertus 
domestiques, la pudeur, la modération, la générosité et la jus- 
tice... » Ces règles sont-elles ou non conformes au Décalogue ? 
Même sans la grâce, l'homme a pu pratiquer quelques-unes de 
ces vertus qu'il avait appris à connaître. L'antiquité a eu ses 
débauchés et ses monstres : un Alcibiade ou un Tibère. Mais elle 
a eu aussi un Aristide et un Socrate, un Décius et un Caton. 
Elle a connu le remords, exercé la bienfaisance, goûté la dou- 
ceur du pardon et l'héroïsme du sacrifice. Cette noblesse des 
grandes âmes ne serait-elle que mensonge et orgueil ? 

Concluons qu'il y a eu, de tout temps, dans notre nature, un 



ÉRASME. 385 

élément de vérité et de moralité. Elément rationnel, car par un 
renversement remarquable des valeurs, contre le nominalisme 
théologique, ce n'est plus la liberté, mais l'intelligence qu'Érasme 
remet au premier plan. « Il y a une raison dans tout homme, 
et dans toute raison un essor vers le bien. » Voilà la loi u non 
écrite, » gravée en nous, comme le sceau du créateur sur l'àme, 
qui, nous mettant à part et hors pair dans l'universalité des 
êtres, explique seule le progrès de l'individu comme le pro- 
grès de l'espèce. — Mais alors, où serait la nécessité du chris- 
tianisme? — Dans cet autre fait. C'est qu'incomplète, imparfaite, 
la loi naturelle postule d'autres lois qui viennent la couronner. 
Quelque droite que soit, en etîet, notre raison, il y a dans 
l'homme un autre agent qui l'enténèbre et qui la fausse : la 
volonté. Et c'est par là que le péché est entré dans le monde, 
nous opposant à nous-mêmes, nous laissant capables d'entrevoir, 
de désirer Dieu, non de le posséder. L'antiquité a pu avoir ses 
héros et ses sages. Fleurs exquises, mais à peine ouvertes; fleurs 
solitaires, nourries sur les sommets de l'humanité oii ne peuvent 
atteindre ces myriades de plantes qui végètent dans la plaine. 
(( L'homme par lui-même peut vouloir quelque bien : il ne peut 
vouloir efficacement le bien qui le mène au bonheur. » 

Il lui fallait donc une règle supérieure de vie, « un pédagogue », 
extérieur et infaillible, qui redressât en lui la volonté déchue, 
et ne se bornât plus à conseiller, mais à prescrire. Œuvre du 
judaïsme, la Loi a été ce code éternel. Elle est venue enseigner, 
et pour jamais, la distinction du bien et du mal, commander et 
défendre. Elle a été « la connaissance du péché. » — Seulement 
cela, comme le veut Luther? — Elle nous a donné aussi les 
premières armes pour le combattre. En multipliant les exhorta- 
tions et les défenses, eh prescrivant les observances et les 
œuvres de miséricorde, les jeûnes, l'aumône et le sabbat, la Loi 
a créé une discipline. Discipline extérieure, soit! mais qui « a 
voulu habituer le peuple rebelle aux préceptes divins et le con- 
duire, comme par la main, à l'intelligence des choses spirituelles. » 
Et enfin la Loi qui commande, qui menace, contient encore la 
Promesse. Abraham a cru et a trouvé grâce. Tout le mosaïsme 
est l'affirmation du Messie. Les Psaumes le figurent; les Pro- 
phètes le décrivent; or, qu'est le prophétisme lui-même, sinon 
déjà la religion spirituelle? La Loi des œuvres prépare celle de 
la foi; elle est à sa manière une justice, quoique imparfaite, 
TOME XV. — 1913. 25 



386 REVUE DES DEUX MONDES. 

puisque son but suprême a été de nous conduire au Christ, 
« qu'elle-même n'a pas enseigné autre chose que l'Evangile, 
mais autrement. » 

Nous voici au terme : le christianisme. Révélation définitive 
qui apporte au monde une foi et une grâce : la foi dans un Ré- 
dempteur qui a mérité pour tous ; la grâce, effusion de l'Esprit 
qui, gratuitement, nous sauve; l'une et l'autre créant en nous cet 
homme nouveau, intérieur, spirituel, qui ne connaît point seu- 
lement Dieu, mais participe à son être, ne produit pas seulement 
les œuvres de la Loi, mais les vivifie par l'amour. Une certitude 
de SEilut, une loi universelle de charité, une possession libre et 
réfléchie de soi-même, en un mot, une adoption divine, voilà ce 
que l'humanité a dû à l'Évangile. — Mais en cela encore, l'Évan- 
gile transforme, rénove, achève; il ne détruit pas. Il s'ajoute à 
la nature comme à la Loi, non pour les abolir, mais pour les 
consommer. 

Thèse chère à l'humanisme, qu'après Pic et Reuchlin, Érasme 
reprend avec une vigueur et une richesse incomparables, comme 
une des idées de fonds de sa pensée religieuse. Ainsi, se trou- 
vent soudées les unes aux autres toutes les pièces de la chaîne 
qui du premier homme nous mène à Jésus. Dans ce développe- 
ment grandiose de la vérité, ce qui commence prépare ce qui 
s'achève, ce qui s'achève absorbe ce qui commence, comme au 
joyeux midi fusent en gerbes de feu les clartés roses du matin. 
Plus de contradiction entre le christianisme et l'antiquité. 
L'Évangile plonge dans « la sagesse » et dans la « Loi. » Le 
Christ est vrai, le Christ est nécessaire, car lui seul crée l'unité 
de l'histoire. L'humanité le cherche, et il s'offre à elle, pour 
qu'elle le vive. — Assise large, indestructible de la démons- 
tration évangélique! La vérité religieuse n'est plus contenue 
seulement dans un texte, si vénérable qu'il soit : elle repose 
sur le témoignage des siècles. Elle déborde la révélation posi- 
tive; elle s'appuie sur cette révélation, antérieure et extérieure, 
qui éclaire tout homme en ce monde, et qui est elle-même 
mouvement et progrès. — Et c'est sous cette forme encore qu'elle 
opère dans l'âme individuelle. Elle est en nous, ce qu'elle est dans 
l'histoire : une coopération, un accord entre la vie de l'homme 
et la vie de Dieu. 

Nous touchons au problème initial de la Réforme : grâce et 
nature. Si Erasme le résout contre Luther, c'est que non seule- 



ÉRASME. 387 

ment il a une conception autre de la nature, mais aussi de 
l'Evangile. 

Il avait pu e'crire dans ses Paraphrases : « J'appelle l'Évangile 
la justification par la foien Je'sus. «Mais tout aussitôt, ce principe 
commun de l'Évangélisme va être interprété et complété. — 
L'Evangile n'est qu'une foi, avait dit Luther, — une foi et une 
règle, riposte Erasme, une règle de vie, parce qu'il enseigne 
l'amour. La charité : voilà même le principe, la racine de la 
loi évangélique, ce par quoi elle se distingue des autres cultes, 
ce par quoi elle a fondé la religion unique, définitive, parfaite, 
celle de l'Esprit. Et voilà aussi le précepte fondamental 
auquel tout se ramène, la foi elle-même, qui ne serait qu'une 
chose morte sans l'amour qui l'accomplit. Croire au Christ, 
c'est l'aimer, et l'aimer, c'est le suivre. « Tu crois en vain, 
que Dieu est, qu'il est un, si tu ne crois pas aussi que tu dois 
attendre ton salut de lui seul. Mais tu ne croiras pas comme il 
faut, si tu n'unis la charité à la foi, si tu n'attestes par tes 
œuvres ce que tu crois ou ce que tu aimes. » Ou encore : 
(( Celui-là ne vit point pour Dieu, qui ne vit pas pour la piété, 
pour la justice, pour les autres vertus... La sève que le Christ 
nous infuse doit se traduire par des fleurs... » Luther avait pu 
accuser Erasme u d'avoir enseigné la charité sans la foi. » Re- 
proche injuste, qui n'en traduit pas moins cependant la diffé- 
rence initiale qui les sépare. La vision dogmatique, si puissante 
chez le premier, cède, chez le second, à la vision morale ou 
sociale. L'évangélisme luthérien s'était constitué sur l'idée de la 
justification par la foi seule, l'évangélisme érasmien sur celle de 
la sanctification par la foi et par l'amour. 

Que l'on pèse maintenant les conséquences de cette concep- 
tion. C'est par elle, que tout l'édifice moral de l'ancienne théolo- 
gie va, pierre par pierre, se reconstruire. — Elle ramène la doc- 
trine des œuvres. Qui dit amour dit devoirs, et qui dit devoirs 
dit actes. Concédons à Luther que les œuvres « extérieures » et 
(( rituelles » ne sont rien. Les œuvres « spirituelles » demeu- 
rent. L'amour n'est point seulement la perte de l'être dans la 
contemplation de l'Infini, il est une loi de fraternité et d'assis- 
tance humaine. Aimer Dieu, c'est aimer le prochain, et aimer 
le prochain, c'est être bon, généreux, bienfaisant, équitable. 
— Elle restaure la doctrine traditionnelle du péché. Et en effet, 
si celui qui manque à la charité a violé toute la loi, le péché 



388 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'est plus dans notre nature, mais dans nos actes. Ceux-là seuls 
sont bons qui sont conformes aux préceptes ; ceux-là, mauvais, 
qui y dérogent. — Elle restitue aux œuvres leur valeur de justi- 
fication. Car si Dieu les exige de nous, comment n'en tien- 
drait-il pas compte ? Où il y a précepte, il y a sanction, et où 
sanction, punition et récompense. Notre salut ne saurait être 
uniquement l'appréhension par la foi de la justice du Christ, mais 
encore une création intérieure de notre volonté. « Ce n'est point 
seulement celui qui parle de justice qui est juste, mais celui qui 
la pratique dans sa vie et par ses mœurs. » — Et comme nous 
ne pouvons être responsables, sans être libres, ce qui reparait 
avec la conception érasmienne, c'est enfin, c'est surtout l'idée 
de liberté. 

On peut dire qu'Érasme emploie le meilleur de ses forces à 
la défendre. Que ses raisons spéculatives soient médiocres, n'en 
soyons point surpris. Il n'est pas métaphysicien. Mais avec quelle 
richesse, l'historien accumule les argumens de raison pratique 
ou d'autorité! Contre la théologie, d'abord, qui se couvre de la 
Bible, il attaquera avec la Bible. L'Écriture reconnait-elle le libre 
arbitre?... Querelle de textes, où l'érudit a beau jeu, à son tour, 
d'entasser les citations. Entendons bien que la Bible ne définit 
point la liberté. Elle la suppose. L'Ancien Testament nous parle 
de récompenses et de peines, nous montre Dieu irrité de nos 
fautes, apaisé par nos repentirs, u Pourquoi maudire, si je 
pèche nécessairement? A quoi bon ces préceptes, s'il n'est pas 
dans mon pouvoir d'observer ce qui a été prescrit ? » Plus net- 
tement encore, c'est l'Évangile qui nous invite à lutter, à agir, à 
veiller, u Priez; ne vous laissez point surprendre... Comme l'ar- 
bre à ses fruits, vous serez jugé à vos œuvres. » Or comment 
le péché nous serait-il imputé, s'il n'est pas volontaire, et qui 
parle de lutte, là où il n'y a pas de liberté? » — Quelle démons- 
tration invincible enfin, si, à ces affirmations des Saints Livres 
répondent et les opinions des sages et la tradition des docteurs, 
et notre sentiment intérieur et la croyance séculaire de l'huma- 
nité ! Nous pouvons discuter sur la nature du libre arbitre, et 
qu'il soit, par exemple pour Occam, la puissance souveraine de 
choisir, ou, pour Thomas, l'habitude du bien (et Érasme incline 
vers cette solution); nous ne pouvons nier la liberté même. 
Nous ignorons ce qu'elle est. Qu'il nous suffise de savoir qu'elle 
est; parce que sans elle, et sans la notion de mérite qu'elle 



ÉRASME. 389 

implique, la morale, la religion, la vie n'ont aucun sens. 

A merveille 1 Mais comment cette doctrine de la liberté et du 
mérite se peut-elle concilier avec le salut par la foi et la gratuité 
de la grâce? — Contradiction apparente, répond Erasme, et 
qu'une analyse plus serrée permet peut-être de résoudre. Dans 
l'exercice de notre volonté libre, sachons distinguer, et la grâce 
qui s'offre, et notre consentement qui répond à la grâce. Dans 
nos œuvres, ne confondons point la valeur que nous leur attri- 
buons, et celle que Dieu, dans sa bonté pure, leur reconnaît. Si 
nous nous flattons par nos seules forces de faire le bien, si nous 
nous donnons nous-mêmes le moindre mérite, nos œuvres sont 
vaines. Aussi bien, au problème soulevé par la Réforme, Erasme 
ne prétend point donner de solution originale. Il en connaît la 
complexité. Mais n'est-il point remarquable que, dans cette 
controverse, entre les deux grands systèmes qui ont prétendu 
concilier la nature et la grâce, c'est vers la solution augusti- 
nienne que ce rationaliste incline ? (( Ceux qui sont le plus 
loin de Pelage, écrira-t-il, attribuent le plus possible à la grâce, 
presque rien au libre arbitre, sans pourtant le supprimer; ils 
nient que l'homme puisse vouloir le bien sans une grâce parti- 
culière, qu'il puisse l'entreprendre, y progresser, l'accomplir 
entièrement sans le secours essentiel et perpétuel. Leur opinion 
me paraît assez probable. » Que sauve-t-elle au moins? \J effort. 
C'est là surtout ce qui importe. Nous restons libres devant la 
grâce, pouvant répondre ou non à son appel ; libres devant le 
salut « offert à tous, » sauvés par la bonté seule de Dieu, « damnés 
uniquement par nous-mêmes. » Et d'un mot. l'homme peut 
et il veut ; il demeure une cause, une activité qui s'offre, s'in- 
corpore à cette action divine qui s'infuse en lui pour le régé- 
nérer. 

Seule doctrine qui réponde aux lois comme à la dignité de 
sa nature. Seule aussi, conforme à la nature de Dieu, souverai- 
nement libre, mais souverainement bon et juste. Seule, enfin, 
qui, dans la foi et la raison réconciliées, affirme la transcendance 
du christianisme, en l'unissant à l'histoire qu'il domine, à 
l'âme qu'il transforme, à l'univers qu'il explique. Non, il n'est 
pas vrai que le surnaturel soit la négation de l'être : il en est la 
plénitude. Non, il n'est pas vrai que la liberté ne soit qu'un 
mot, une illusion généreuse ou coupable de notre orgueil : elle 
est au moins la fin suprême à laquelle tend la création. Sur 



390 REVUE DES DEUX MONDES. 

cette terre, obscurcie encore par les ténèbres et par le mal, 
l'homme pleure sa servitude, et comme lui, avec lui, « le 
monde ge'mit et appelle dans son enfantement le terme de ses 
douleurs- «Regardons maintenant; il semble qu'une attraction 
irre'sistible soulève les choses comme les âmes. La nature est 
en travail, poussée par un immense, un invincible effort. Que 
veut-elle?... Comme l'histoire, comme la vie, se dégager de la 
nécessité qui nous accable. L'univers aspire vers « le meilleur, » 
et dans cette ascension qui est sa loi, il sera un, il sera libre, le 
jour où toutes choses consommées par le Christ, totalité de l'idée 
et totalité de l'être, « la liberté parfaite sera, dans les cieux 
renouvelés, l'apanage des fils de Dieu. » 

rv 

Le christianisme véritable n'est pas seulement universel : il 
est U7i. Une seule foi, une seule vie, une seule Eglise. — Mais à 
quels signes se reconnaît, de quels élémens se constitue cette 
unité ? 

Ce principe qu'il cherche, où l'évangélisme érasmien le trou- 
verait-il d'abord, sinon dans la personne même de Jésus ? « Le 
Christ est commun à tous. » Historiquement, il a pu rapprocher 
les deux grandes familles religieuses du passé : celle de la sagesse 
et celle de la Loi, les Gentils et les Juifs. Idéalement, c'est 
encore lui qui assemble, dans l'unité de son être, ceux qui croient 
à sa parole. Ce Christ, personnel et vivant, l'Evangile nous le 
découvre. « Lis l'Evangile, tu touches Jésus. » Voici bien dans 
le rayonnement de cette personnalité incommensurable, divine, 
la vie qui, nous unissant à Dieu, nous unit par surcroit les uns 
aux autres. Et du même coup, voici l'Église, (( corps mystique » 
du Christ, qui apparait. 

Société éternelle et spirituelle des âmes, l'Église ne repose 
donc point sur les moyens extérieurs et temporels, rites, cérémo- 
nies, lois, gouvernemens, tout ce qui crée les sociétés humaines, 
mais change et périt avec elles. L'unité apparente est fragile, si 
elle n'est supportée, vivifiée par l'unité intérieure. La pierre 
angulaire, c'est la foi. Or seul, l'Évangile, commun à tous, 
rendra la foi commune à tous. Nous sommes au point initial 
de l'Évangélisme. Ainsi, en dépit même du schisme, de l'abus 
que les Luthériens vont faire de l'Évangile, des dissidences et 



ÉRASME. 391 

(le l'anarchie, Erasme reste fidèle à son principe. Tout chrétien 
a droit à l'Evangile, et la diffusion du livre sacré sera toujours à 
ses yeux, en 1524 comme en 1516, la condition première de 
l'unité vivante. Il faut lire l'Evangile « d'un cœur pur, attentive- 
ment, ardemment. » Il faut que l'Eglise fasse lire l'Évangile. Si 
les hérétiques abusent des Saintes Lettres, est-ce une raison 
pour en défendre l'accès à tous ? « Doit-on chasser l'abeille des 
fleurs, parce que de temps à autre en sort une araignée ? » Et 
avec une même ardeur, il réclamera des traductions populaires 
des Livres Saints. Contre les chicanes des théologiens ou le 
mauvais vouloir des autorités, il remarquera qu'ils ont été 
rédigés pour le peuple, dans la langue du peuple. Ils sont le 
message de Dieu aux petits et aux humbles. Souhaiter qu'ils soient 
compris,